‹ Commentaires d'Alvar Nuñez Cabeça de VacaChapitre 59 sur 91 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

(^'interprète et les naturels qui avaient promis de revenir ne

tiennent^pas leur parole.

Ce jour-là s'écoula, et quatre autres ensuite, sans que le gouverneur vît revenir ces Indiens. Il fit appeler son interprète, et lui demanda ce qu'il pensait de ce retard. Cet homme répondit qu'il ne croyait pas qu'ils revinssent, parce qu'ils étaient très -rusés et très-

fins ; et que , si l'envoyé avait dit que son chef désirait la paix, il voulait seulement examiner les chrétiens, les empêcher de se porter en avant avec le& Guaranis, et de se rendre à leurs villages; que, pendant qu'on attendait le chef^ ils transportaient plus loin leurs habitations, leurs femmes et leurs enfants; qu'en conséquence il pensait qu'ils étaient allés se cacher le long du fleuve , dans quelque autre endroit ; et qu'il fallait partir sans retard pour les poursuivre. Il était certain , disait-il, qu'on les rattraperait, car ils étaient très-chargés. Il pensait (cet homme connaissait le pays) que les Indiens payaguas ne s'arrêteraient qu'à un lac appartenant à une nation nommée les Mataras. Ces derniers avaient été massacrés par les Payaguas , qui s'étaient emparés delà contrée parce qu'elle était très-fertile et trèspoissonneuse.

Aussitôt le gauverneur ordonna aux brigantios et aux canots d'appareiller. Il remonta le fleuve , et s'arrêta dans un endroit

OÙ l'on remarqua sur le 'rivage une grande troupe de Payaguas qui s'en allait par terre. L'interprète dit que ces Indiens , les femmes «t les enfants suivaient la route de terre, fiarce qu'ils n'avaient pu entrer dans les ca<^ nots. Après huit jours de navigation, on arriva au lac des Mâtaras. On y pénétra sans trouver les Indiens; la moitié de la troupe alla par terre pour les chercher et les traiter en amis. Le jour suivant, voyant qu'ils ne paraissaient pas , le gouverneur, pour ne pas consommer inutilement ses vivres, fil revenir tous les chrétiens et les Indiens Guaranis. Ceux-ci avaient trouvé des canots et des rames cachés au fond de l'eau , et ils avaient aperçu la trace des Payaguas ; mais le gouverneur qui ne voulait pas séjourner plus longtemps rassembla sa troupe et poursuivit son voyage. Il remonta le fleuve , les canots et les brigantins marchant de conserve , soit à la voile , à la rame ou au cordeau , à cause des nctfnbreux détours , et il parvint à un

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endroit où croissent beaucoup d'arbres de casse fort grands et très-productifs.

La casse a environ un palme et demi de longueur, elle est grosse de trois doigts. La troupe en mangeait beaucoup ; Fintérieur est rempli d'une matière mielleuse , il n'y a aucune différence avec celle que produisent dijOTérentes contrées de l'Espagne , sinon que celle-là est plus grosse , et que le goût en est beaucoup plus fort • c'est pourquoi on ne la cultive pas. Il y a plus de quatre-vingts pieds de ces arbres réunis sur les rives du Bio-Paraguay. Ces bords abondent en fruits sauvages dont les Espagnols et les Indiens se nourrissaient : il y avait entre autres une espèce de citron ciiiti (de Geuta) trè&-petit; récorce est comme une coquille , l'acide et l'odeur ne diffèrent pas du citron ciuti d'Espagne : il est de la grosseur d'un œuf de colombe , la feuille est comme celle du citronnier. Les arbres et les fruits sont très-variés ; la nature des poissons est très-étrange. Les

DE GÂBEÇA DE YAGA. â8l

Espagnols et les Indiens en tuaient dans la rivière une quantité incroyable tous les jours qu'on ne pouvait pas naviguer à la voile. Comme les canots sont légers et vont trèsbien à la rame, on allait à la chasse des porcs d'eau et des loutres, et Ton s'en nourrissait; car il y en avait une multitude : c'était un passe-temps fort agréable.

Le gouverneur crut que nous arriverions bientôt chez les Guaxarapos , qui vivent sur le bord du Rio-Paraguay : ces naturels commercent avec les Indiens du port des Rois où nous allions. Il craignit qu'un grand nombre de navires, de canots et d'Indiens ne les épouvantât et ne leur fît prendre la fuite dans * l'intérieur. Il résolut donc , pour les soumettre, de diviser la flotte en deux parties. Il prit cinq brigantins , la moitié des canots et les Indiens qui les montaient, et s'avança avec cette flottille. Il donna Tordre au capitaine Gonzalo de Mendoce de le suivre sans se presser avec les autres brigantins et le

2lfta . COMMEKTAIEES

reste des canots et de la troupe. Il liii recommanda de traiter tous les Espagnols et les Indiens avec douceur et avec égard , et de ne pas soufirir qu'aucun d'eux se détachât du corps de la troupe. Il défendit que personne ne se permit ni mauvais traitements ni violence sur le fleuve ou sur le rivage* Il ordonna de payer les vivres et les autres objets que les Indiens apporteraient aux Espagnols et aux Guaranis , afin de conserver la paix qui était utile au service de sa miyesté et profitable au pays. Le gouverneur partit avec les cinq brigantins et les canots , comme je Tai indiqué. Il continua ainsi sa navigation jusqu'au 1 8 octobre : ce jour-là il parvint à un vill^e de Guaxarapos. Trente Indiens setantprésentés, tes brigantins et les canots s'arrêtèrent pour les tranquilliser, et s'informer près d'eux des autres peuplades qui se trouvaient au delà. Quelques chrétiens descendirent à terre par ordre de Cabeca de Yaca , car les naturels les appelaieat, et ite venaient au^clevant deux.

Qaand les Guaxarapos furent parvenus aux brigantins, six y entrèrent. Le gouverneur leur fit répéter par l'interprète ee qu'il avait dit aux habitants des rivages inférieurs ^ afin qu'ils se soumissent à sa niajesté , et qu'en cori* séquence ils regardassent les Espagnols pour leurs amis : tous firent acte de soumission. Un chef était à leur tête , le gouverneur lui remit des présents pour ces naturels , et offrit de faire pour eux tout ce qui était en sa puissance «

Dans le voisinage était une rivière qui venaît de l'intérieur des terres : elle avait la largeur de la moitié du Bio-Paraguay ; maïs Feau coulait avec tant de rapidité que c'était épouvantable : elle se Jette dans le Paraguay qui vient du Brésil : au dire des anciens ^ c'était par-là qu'était venu Garcia le Portugais. 11 avait fait la guerre dans cette contrée à la tête d'un grand nombre d'Indiens. Il s'y était beaucoup battu , avait détruit un grand nombre de villages i i^'ayant avec

lui que cinq chrétiens : les naturels dirent qu'ils ne les avaient jamais revus. Un mulâtre nommé Pacheco , qui faisait partie de cette expédition , revint au pays de Guaçani où il fut tué par ce dernier dans cet endroit même : Garcia retourna au Brésil. I s ajoutétèrent que les Guaranis qui raccompagnèrent avaient fait des pertes considérables dans l'intérieur , et que l'on y trouverait un grand nombre d'individus de cette nation qui pourraient donner de nombreuses informations sur ce que Garcia avait fait, et sur la nature du pays. Quelques Indiens nommés Chanès s'y étaient réfugiés , et avaient fait alliance avec les Sococis et les Xaquetes qui habitent les environs du port des Rois.

Le gouverneur, ayant entendu cette relation de l'Indien , poussa plus avant pour explorer la rivière par où était venu Garcia; car il était très-près de l'endroit que les Guaxarapos avaient indiqué. Quand il fut arrivé à l'entrée de la rivière nommée lapaneme ,

il en fit sonder l'embouchure que Ton trouva

très-profonde ainsi que le lit; le courant était très-rapide , les deux rives fort boisées. Il ordonna de remonter pendant une lieue. Un brigantiq qui marchait toujours en tenant la sonde trouva le lit de plus en plus profond, Les Guaxarapos dirent que les rives étaient trèspeuplées d'un grand nombre dé nations différentes ; toutes cultivent du mais et du manioc ; la rivière étai t très-poissonneuse , et les naturels prenaient autant de poissons qu'ils en pouvaient manger; ils en faisaient beaucoup d'huile , et le gibier y était très-abondant. Quand ceux qui avaient été pour reconnaître la rivière furent de retour, ils dirent qu'ils avaient vu de nombreuses fumées sur les rivages, ce qui faisait croire qu'ils étaient très-peuplés ; mais comme déjà il était tard , le gouverneur ordonna de jeter l'ancre pour cette nuit en face de l'embouchure , près d'une montagne nommée de Sainte-Lucie : c'est l'endroit 'où Garcia avait traversé. Le lende-

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main matin Cabeça de Vaca fit prendre aux pilotes la hauteur de l'entrée de la rivière , elle est à dix-neuf degrés et un tiers. Pendant la nuit nous avions beaucoup souffert à cause d'une ondée considérable et d'un vent très-violent. La troupe fît de grands feux, beaucoup dormirent à terre, d'autres dans les brigantins qui étaient bien couverts de nattes , de peaux de cerfs et de tapirs.

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