CHAPITRE LXX
Le capitaine Francisco Ribera rend compte de son voyage de
découverte.
Le lendemain , le capitaine Francisco de Ribera comparut en présence du gouverneur , avec les six autres Espagnols. II rendit compte de son voyage, et dit qu'après l'avoir quitté ils avaient marché , en suivant leur guide, pendant vingt-un jours sans s'arrêter, au mi-
lieu d'une contrée toute couverte de broussailles et d'arbres si épais , qu'il était impossible d'avancer sans mettre pied à terre , et sans ouvrir un chemip pour passer. Certain jour ils faisaient une lieue , quelquefois 9 dans deux jours , ils n'en faisaient pas une demie, à cause des épais fourrés, des buissons et des forêts. Ils avaient suivi , pendant toute leur route , la direction de l'ouest ; tout le temps qu'ils avaient été dans cette
contrée , ils s'étaient nourris de cerfs, de sangliers et de tapirs , que les Indiens tuaient à
coups de flèches; le gibier est si abondant qu'on en assommait à coups de bâtons , autant qu'on en avait besoin. Us trouvaient aussi une grande quantité de miel dans le trpu des ai*bres , et des fruits sauvages capables de nourrir toutes les troupes que l'o-ci emmènerait à la découverte. Le vingtunième jour ils découvrirent une rivière qui coulait vers le couchant, le guide leur dit qju'elle traversait Tapuaguaçu et les villages
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de» Indiens. Les geas que le capitaine conduisait y prirent un grand nombre de poissoins de l'espèce que les Indiens appellent piraputanas: ils ressanblent à Talose (sabatos), et sont excellents. Les Espagnols passèrent ce cours d*eaU) précédés du guide. Ils trouvé* rent des traces fraîches d'Indiens ; car il avait plu ce jour-là et la terre était mouillée» On voyait que des naturels avaient chassé de ce coté. En suivant ces traces » ils arrivèrent à de grandes gerbes de maïs » que l'on com* mencait alors à récolter. Dans ce même iKK>ment , un Indien seul » qui ne put se cachert vint à eux; mais ils ne comprirent pas son langagtw 11 portait^ dans la lèvre inférieure une grande barbote d'argent ; il avait aussi des boucles d'oreilles d'or. Il prit fi^anciscp de Bib^a par la main et lui fit signe de venir aveu lui:» ce que fit ce capitaine* Près de 1% ils aperçurent une vaste maison de paille et de bois. Quand on en fut proche, on vit des femmes et d'aotres Indiens ^raiiportér de cette
habitation des étoffes de coton et d'autres objets; elles se mirent devant les gerbes. L'Indien fit entrer les Espagnols dans la maison^ d'où les femmes et d'autres naturels retiraient tout ce qu'il y avait. Pour ne pas passer devant les chrétiens , ils entr'ouvraient la paille des murailles ; et, par l'intervalle qu'ils avaient pratiqué , ils déménageaient tout. Les nôtres virent retirer de certaines grandes chaudières pleines de mais , de grandes plaques , des haches, des bracelets d'argent, que l'on em* porta à travers les murs de paille. Cet Indien paraissait le chef de la famille, à en juger par le respect que les autres lui témoignaient. Il accueillit chez lui les Espagnols , leur fit signe de s'asseoir, et ordonna à deux orejonés ( Indiens à grandes oreilles ) , qu'il avait pour esclaves, de leur donner à boire du vin de mais, qui remplissait des jarres d'argile enterrées dans le sol jusqu'à l'ouverture. Ils puisèrent cette boisson avec deux grandes calebasses et la présentèrent aux Espagnols. Les
deux orejonès dirent qu'à trois journées de là il y avait des chrétiens et des Indiens , nommés Payçunos , puis ils leur enseignèrent Tapuaguaçu , qui est une grande montagne élevée. Bientôt il arriva un nombre considérable de naturels, peints, couverts, de plU]^es y et armés d'arcs et de flèches, comme lot^squ'ils vont à la guerre. L'Indien leur parla avec une extrême volubilité; il prit lui-même un arc et des flèches ; il expédiait des hommes qui allaient et venaient porter ses ordres , tè qui fit connaître aux Espagnols qu'il faisait un appel aux villages, qui ne devaient pas être éloignés , et que ces gens se réunissaient pour les tuer. Le capitaine dit aux chrétiens qui l'accompagnaient de sortir tous ensemble de la maison, et de retourner par le même chemin qu'ils avaient suivi, avant qu'un plus grand nombre d'Indiens fût réuni : plus de trois cents étaient déjà rassemblés. Ribera leur dit qu'ils allaient chercher beaucoup de chrétiens qui étaient près
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de là y et que , comme les autres naturels al^ laîent venir , ils n'avaient qu'à les faire at^ tendre. Voilà par quel moyen les nôtres s'é* ehappérent ; mais , à un jet de piore de la maison , les Indiens ayant ru qu'ils s'en d^ laient, coururent après eux, en jetant de grands cris et en tirant une gréle de flèeheé». Ils les suivirent jusqu'à la forêt , où les £spa<gnols se défendirent. Les Indiens croyait qn^fl y avait dans cet endroit un plus grand «ombre d$ chrétiens , n'osèrent y pénétrer , et les lai^èr<nt alter ; Mais tons Itt Espagnols fbrent bleâsés. ïh repri>rent le chewiinf qu'ils avaifent pratiqué ; et ils né mirent qite douaie jours à Éaiirc la route, qu'ils avaient pâHrcôurtie la première fois eh vingt-un jours , c*ést-A-dîre depuis Tendroit où ils avaient été envoyés par le gouverneur jusqu'au port dtes Rèis. Le e^ pitaine pensait que dé ce port aux villages in» diens il y avait soixante^dix lieues.
Une lagune , située à vingt lieues du port, et que Ton avait traversée en ayant de l'eau
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jusqfil'aux gaiotix , était à l'époque du retour tellement augmentée ^ que Teau s'étçndait à plu& d'une lieue dans la contrée. £Ue était profonde de plus de deux piques; ils Fayaient franchie sur les deux radeaux avec d^ peines iofinies. Le capitaine ajouta que pour péné* trer dans rintérieur , il était iiécessaire d'at-* tendre que les eaux de cette lagune fussent baissées. Les Indiens qu'il arait vus se nojBment Tarapêcocis; ils ont des vivres en abondai]rce ; ils élèvent des oies et des poules semblables aux nôtres. Telle fut la relation de Francisco de Ribera et des Espagnols qui Faceomps^nèrenty et qui fux^ent témoins avec le guide y des faits qui y soBt rapportés. Ces derniers répétèrent les mêmes choses que le capitaine avait dites.
Il y avait dans le port des Rois quelques Indiens de la nation des Tarapêcocis, de chez qui arrivait Francisco de Ribera. Ils étaieint venus avec Garcia , l'interprète * loMqu'il fit son voyage à la recherche des villa-
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ges de l'intérieur, et qu'il retourna après avoir été battu par les Guaranis dans la rivière du Paraguay. Ges Indiens s'étaient enfuis avec les Chanès , qui quittèrent leur pays ; tous vivaient ensemble dans le port des Rois. Le gouverneui^ voulant prendre des informations près d*eux , les fit appeler. En voyant les flèches que Francisco de Bibera avait rapportées, ils les reconnurent eten témoignèrent de la joie. Ils dirent que c'étaient celles dont se servaient les Tarapecocis. Le gouverneur leur demanda pourquoi leurs compatriotes avaient voulu tuer les gens qui étaient allés les voir : ils répondirent que les Tarapecocis n'étaient pas ennemis des chrétiens, qu'au contraire ils les aimaient depuis que Garcia avait été dans le pays et avait commercé avec eux; que, s'ils avaient voulu les tuer, c'est parce qu'ils amenaient avec eux des Guaranis qu'ils regardent comme des ennemis, ces gens ayant été jusque sur leur territoire pour les exterminer. Il fallait, disaient-ils, que
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les chrétiens emmenassent un interprète pour expliquer le motif de leur voyage; car ils n'ont pas Tusage de faire la guerre à ceux qui ne la leur font pas. Si l'on emmène un interprête qu'ils comprennent , ajoutèrent-ils , ils traiteront bien ceux qui iront les voir, ils leur fourniront. des vivres, leur donneront de l'or et de l'argent qu'ils se procurent chez les nations de l'intérieur. On leur demanda qui leur fournissait l'or et l'argent , et par quel moyen ils en acquéraient la possession. Ils dirent que les Payçunos , qui habitent à trois journées de chez eux, leur donnaient ces métaux en échange d'arcs , de flèches et d'esclaves qu'ils pi^ennent sur les autres nations. Suivant eux, les Payçunos eux-mêmes les obtiennent des Chanès, C^i/wen^, Çarcaras,
Candires , et autres nations indiennes qui en
possèdent en abondance.
On leur montra une lampe de cuivre poli ,
très - brillante , afin qu'ils vissent si l'or
qu'ils avaient chez eux était de cette espèce 6. 26
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Ils dirent que celui d« la lampe était faux et sans prix , que l'or de leur pays était mou , n'avait pas de mauvaiae odeur et qu'il était plus jaune. On leur fit voir aussitôt une bague d'or ; ils dirent que c'était le même que celui de chez eux. On leur présenta un plat d'étain très-propre et brillant, et on leur demanda si l'argent de leur pays était de cette espèce : ils répondirent que celui-là puait, qu'il était faux et mou , que celui de leur pays était plus blanc, dur, et ne sentait pas mauvais. Une coupe d'argent leur ayant été montrée , ils parurent fort joyeux, et dirent qu'ils avaient une grande quantité de celte matière, façonnée en vases et en autres objets servant au ménage des Indiens , en plaques , en bracelets, couronnes, haches et autres ustensiles.