CHAPITRE PREMIER
Des Gommealaires d'Alvar Nunez Cabeca de Yaca.
L'an de grâce iSS^ , Dieu ayant bien voulu délivrer don Alvar Cabeca de Vaca de la captivité et des dangers auxquels il avait été expose dans la Floride pendant Tespace de dix ans , il retourna en Espagne où il resta jusqu'en 1 54o. A cette époque , des envoyés
du Rio de la Plata vinrent à la eour du roi pour rendre compte à sa majesté de ce qui était arrivé à la flotte envoyée dans ce pays avec don Pèdre de Mendoça , pour l'informer des dangers que couraient ceux qui avaient survécu , et le prier de daigner pourvoir à leurs besoins , et les secourir avant qu'ils n'eussent tous succombé, car déjà il n'en restait plus qu'un petit nombi^e. Sa majesté en ayant été instruite , ordonna de sti-* puler avec don Alvar un accord ou traité, en vertu duquel , ce dernier irait leur porter secours. Le contrat fut signé. Alvar promit d'aller à leur secours , et de dépenser tant pour le voyage que pour l'expédition huit mille ducats , en chevaux , armes , étoffes, vivres et autres objets. Sa majesté, de son côté , lui conféra par ce contrat le gouvernement de ce pays avec le titre d'adelantade : en outre il lui concéda le douzième sur les droits d'entrée et de sortie de cette province entière. En vertu de ce traité , Alvar se rendit
à Séville pour mettre à exécution ce qui avait été arrêté, et pour se pourvoir de tous les objets indispensables pour le secours que Ton devait envoyer et pour la flotte. Il acheta deux navires , une caravelle , et toutes les choses nécessaires à un autre bâtiment de la même espèce qui l'attendait aux Canaries. Un de ces navires était tout neuf, et du port de trois cent cinquante tonneaux, l'autre de cent cinquante. Les bâtiments furent trèsbien armés : on embarqua une grande quantité de provisions; on engagea des pilotes^ des marins et quatre cents soldats, bien équipés, ainsi qu'il était convenable pour les secours que l'on devait porter. Tous ceux qui s'engagèrent pour ce pays , reçurent des armes de rechange : on employa depuis le mois de mai Jusqu'en septembre à acheter et à équiper les vaisseaux. Quand ils furent prêts à mettre à la Iner, des temps contraires les retinrent dans le port de Cadix depuis la fin de septembre jusqu'au 2 novembre, époque
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à laquelle on put appareiller. En neuf Jours rexpédition arriva à l'île de Palma; tout le monde mit pied à terre, Ton resta vingtH^inq jours à attendre le vent pour continuer le vayage, et Ton repartit pour le cap Vert. Pendant la traversée, l'amiral fit une voie d'eau si considérable , que l'eau montait dans le navire jusqu'à 4ou2e palmes de hauteur: cinq cents quintaux de biscuit et d'autres vivres furent mouillés et gâtés ; on perdit aussi beaucoup d'huile, ce qui occasionna de grandes privations. Jour et nuit on fut obligé d'être «ontinuelldment à la pompe jusqu'à ce que l'on fût arrivé à Santiago , une des iles du cap Vert. On y débarqua les chevaux pour qu'ils pussent se remettre des fatigues de la traversée , et parce qu'il était nécessaire de décharger le vaisseau amiral pour réparer la voie d'eau. Quand cette ppération fut termi* née y le capitaine le fit radouber , car c'était la meilleure buzo ( buze-en'-bouche) d'Espagne. On mit di^c jours pour la traversée de l'ile
DE GABEÇA DE YAGA. 2^
des Palmes. Du cap Vert à Santiago on compte trois cents lieues. Le port est trèsmauvais parce que l'ancrage est sur un fond de rochers qui coupent les cables , et lorsque l'on veut lever les ancres , elles restent au fond. De là vient que les marins disent qu'il y a une quantité de rats qui rongent les câbles : l'ancrage est par conséquent très-dangereux pour ceux qui relâchent dans ce port lorsque le gros temps les y force. L'ile est si malsaine , surtout au printemps , que la plupart de ceux qui débarquent meurent en peu de temps. Cependant l'armée y resta vingtn^inq jours, pendant lesquels on ne perdit pas un seul homme , ce qui étonna beaucoup les naturels qui regardèrent ce fait comme un miracle. Les habitants nous firent un excellent
accueil. Santiago est très-riche , les doublons y sont beaucoup plus nombreux que les réaux : ceux qui vont acheter des nègres pour les Indes, donnent aux habitants vingt réaux pour un doublon.