‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 2)Chapitre 44 sur 58 · Luy contrislé pour ce mot, s'en alla marri · texte numérisé non relu

Luy contrislé pour ce mot, s'en alla marri

car "avoit beaucoup de biens.

. 20, Tu scais les com:

mandemens , Tu ne commetiras point. adultère, Tune .tueras point. Tu ne desrobberas point, Tu ne diras point. faux lesmoignage, Honore ton père et la mère.

21 Et cestuy-là dit, Jay, gardé toutes ces choses dés ma jeunesses :, |

22, Quand, Jésus eut ouy cela, àl luy dit, Une chose te reste encore: ven doul,ce que tu as,.et, le distribue aux povres, el Lu auras un thrésor au.ciel :

puis vien.el me suy..

23 Jceluy:.ayant ouy ces choses, deveint tris- Le: car ilestoil fort riche.

avoit beaucoup de biens.

AGLEt, voyci quelqu'un, etc. Sainct Luc, dit que c’estoit un Seigneur : c’està-dire un homme, d’estat. et de, grande authorité, et non pas quelqu'un du commun populaire. Or combien que les richesses rendent un homme honorable au monde, il semble toutesfois qu’il soit yci descrit comme un homme de bonne vie et bien estimé. Et de faict, après avoir bien considéré toutes circonstances, Combien. qu'il,soit nommé jeune homme, je ne doutepoint toutesfois qu’il ne fust du nombre .de. ceux qui ensuyvoyent, l’intégrité des Anciens,.en menant une, vie frugale, et, honneste. Or il vient non point par trahison et pour surprendre Christ, comme. faisoyent les .Seribes, mais ayec une affection d'apprendre. Et pourtant il démopstretant par paroles qu’en s’agenouillant, qu’il porte révérence à Christ, comme à. celuy qui «estoit certain et fidèle docteur. Mais. d'autre.part. il avoit, une se-

peschoit de:proufiter sous Christ, auquel autrement il désiroit de se rendre docile.

Nous en voyons aujourd’huy de mesme

aucuns qui ne.sont pas mal affectionnez, toutesfois pource. qu'ils sont .enveloppez de je ne sçay quelle ombre de, saincteté, à peine peuvent-ils, prendre goust à. Ja doctrine de l'Evangile. Mais pour mieux entendre Je but de ceste response, il est besoin de noter la forme de la question, Il ne demande pas, simplement.comment et par quel moyen.il pourra parvenir à la vie, mais quel bien il. fera pour lacquérir.. Il songe donc quelques mérites, pour lesquels.on reçoyve la vie éternelle comme récompense deue. Et pourtant Christ respond bien, à:propos, le renvoyant à l'observation de la Loy, laquelle pour cer- {ain est la voye de vie : Comme je monstreray tantost plus amplement.

A7 Pourquoy m'appelles-tu bon? Je ne pren pas ceste correction. si subtilement que la plus grand’part des expositeurs, comme si Christ vouloit toucher de sa

| Divinité. Car il leur semble que ces mots erète confiance en ses œuvres, qui l’em-

emportent autant comme s’il eust dif, Si tu ne cognois rien en moy plus haut que

| la nature humaine, à tort.tu m’attribues

le titre de bon, lequel convient à Dieu

seul. Certes, je confesse bien qu’à parler proprement, les hommes ne sont point dignes d’un titre si honorable, et non pas mesme les Anges. Car ils n’ont d’euxmesmes une seule goutte de bonté, mais la tienent de Dieu : en après, la bonté qui est en eux n’est pas parfaite, mais en est seulement quelque commencement. Toutesfois l'intention de Christ n’a point esté autre que de donner authorité à sa doctrine : comme s’il eust dit, Sans cause tu m’appelles bon maistre, si tu ne recognois que je suis venu de Dieu. Ainsi donc ce propos ne tend pas à maintenir lessence de la Divinité, mais à faire que ce jeune homme porte honneur à la doctrine, et la reçoyve avec révérence. Il est vray qu’il avoit desjà quelque affection d’obéir : mais Christ veut qu'il passe plus outre, et qu’il escoute Dieu parlant. Car comme les hommes ont souvent accoustumé de diables d'en faire des Anges, ils appellent indifféremment bons docteurs, ceux esquels ils ne recognoissent rien de Dieu.

Or telles façons de parler sont autant de profanations des dons de Dieu. Il ne faut donc pas s’esbahir si Christ pour donner authorité à sa doctrine, ramène ce jeune homme à Dieu. Garde les commandemens. Aucuns des anciens ont mal pris ce passage, lesquels les Papistes ont ensuyvis : comme si Christ enseignoit que nous pouvons mériter la vie éternelle par Pobservation de la Loy. Mais Christ n’a pas regardé ce que les hommes peuvent faire, ains à respondu à là question qu’on luy avoit proposée, en monstrant quelle est la justice des œuvres : asçavoir celle qui est contenue en la Loy. Et de faict, il nous faut bien entendre que Dieu à compris en sa Loy la manière de vivre sainctement et justement, en quoy consiste justice. Car Moyse n’a pas sans cause prononcé ceste sentence, Qui fera ces choses, vivra en icelles, Lévit., XVIII, 5. Item, Je pren le ciel et la terre en tesmoins, qu'aujourd’huy je vous ay monstré la vie, Deut., XXX, 19.

Il ne faut pas donc nier que l'observation de la Loy soit justice, par laquelle le vray et parfait observateur de la Loy (s’il s’en pouvoit trouver quelqu'un) acquerroit la vie : mais pource que nous sommes tous destituez de la gloire de Dieu, on ne

trouvera en la Loy que malédiction : et il ne nous reste autre moyen, que de recourir au don de justice gratuite. Et pourtant sainct Paul met deux sortes de justice : l’une de la Loy, et l’autre dé la Foy, Rom., I, 27. Il establit la première és œuvres : mais la seconde en la seule et pure grâce de Christ. Dont nous recueillons que ceste response de Christ est légale. Car veu que ce jeune homme s’enquéroit de la justice des œuvres, il faloit premièrement luy monstrer que nul n’est tenu pour juste devant Dieu, sinon qu'il ait accompli toute la Loy de poinct en poinct, ce qui est impossible : afin qu’estant convaincu de son infirmité, il eust recours au remède de la foy. Je confesse donc, puis que Dieu à promis le loyer de vie éternelle aux observateurs de sa Loy, que voylà le chemin qu’il nous faudroïit tenir pour obtenir la vie, si l’infirmité de nostre chair n’y donnoit empeschement.

Mais l’Escriture nous enseigne que le défaut qui est de nostre costé, est cause qu’il nous est nécessaire d’avoir de don ce que nous ne pouvons obtenir par mérites. Si on objecte, qu’en vain donc la justice nous est proposée en la Loy, veu que jamais homme n’y pourra atteindre :

je respon que ce n’est pas chose superflue, pource que c’est comme un commencement et une première introduction pour nous amener à la justice que nous empruntons d’ailleurs. Et pourtantsS. Paul (Rom., Il, 43) après avoir dit que ceux qui mettent en effect la Loy, sont justifiez, vient à forclorre de la justice de la Loy tous hommes. Au reste, ce passage abolit toutes les inventions que les Papistes ont forgées pour acquérir salut.

Car ils ne s’abusent pas seulement en ce qaw’ils pensent par bonnes œuvres faire que Dieu soit obligé à leur bailler salut comme une récompense deue, mais aussi en ce que quand ils se veulent disposer à bien faire, ils s’arrestent principalement à ce qu’ils ont songé de leur cerveau, et à leurs dévotions (qu’ils appellent) laissans en arrière la doctrine de la Loy. Non .

pas qu’ils rejettent apertement la Loy de Dieu, mais d'autant qu’ils font bien plus grand cas de leurs traditions humaines, que des commandemens de Dieu. Mais

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

que dit Christ au contraire? Certes qu’il | Mais estant enyvré d’une folle confiance,

n’y à aucun autre service approuvé de Dieu, sinon celuy qu'il a prescrit et ordonné luy-mesme : pource qu’il estime plus obéissance, que tous les sacrifices du monde, 1 Sam., XV, 22. Parquoy, quiconque désire dresser sa vie au plaisir de Christ, qu'il mette toute son estude à observer les commandemens de la Loy, cependant que les Papistes s’amusent à des traditions frivoles.

18 Tune tueras point, etc. C’est merveille, veu que Christ a voulu que nous meissions peine de nous exercer en toutes les parties de la Loy, pourquoy il fait seulement mention de la seconde Table. Mais il Va fait, d'autant que par les œuvres de charité on cognoist mieux quel est le cœur d’un chacun. Vray est qu’entre les commandemens, ceux qui parlent de la recognoissance que nous devons à Dieu, tienent le premier degré : mais pource que souventesfois les hypocrites monstrent en apparence une observation de la première Table, la seconde est plus propre à faire examen pour cognoistre les personnes. Sçachons donc que Christ a choisi les commandemens qui rendent tesmoignage certain de vraye justice :

toutesfois il n’y a point de doute que sous une partie de la Loy il comprend le tout, par une figure qu’on appelle Synecdoche.

Quant à ce qu'il met au dernier lieu le commandement de Lonorer père et mere, cela ne nous doit point troubler. Car il ne s’est pas soucié de garder exactement l’ordre. Cependant il est bon de noter que ce commandement-là appartient à la seconde Table, afin que personne ne S’abuse suyvant Josèphe, lequel l’a rapporté à la première, Quant à ce qui est adjousté à la fin, Tu aimeras ton prochain comme toy-mesme : Cela ne contient rien plus que les commandemens précédens : mais c’est un recueil ou conclusion générale d’iceux tous.

20 Le jeune homme luy dit, J'ay gardé toutes ces choses. I] faloit bien que la loy luy fust morte, quand il pensoit estre tant juste. Car s’il ne se fust flatté par hypocrisie, il avoit une bonne admonition pour se ranger à humilité, de contempler ses taches et ordures au miroir de la Loy.

il se vante vaillamment d’avoir fait son devoir dés sa jeunesse. S. Paul confesse qu'il luy en est autant advenu (Rom. VIH, 9) asçavoir qu'il luy semhloit avis qu’il avoit vie, Cependant que la vertu de la Loy luy estoit cachée : mais après qu’il a senti Ce que pouvoit faire la Loy, lors il dit qu'il a esté comme navré à mort. Ainsi la response de Christ laquelle s'ensuit après, a esté dressée pour le regard du personnage et de sa nature. Cependant toutesfois Christ ne requier rien de luy outre les commandemens de la Loy : mais pource que le simple récit d’iceux ne lavoit pas touché fort avant, Christ use d’autres paroles pour descouvrir le mal d’avarice caché en luy. Je confesse qu’il n’y à endroit de la Loy par lequel il nous soit commandé de vendre tout : mais veu que la fin de Loy est d’amener les hommes à un renoncement d’eux-mesmes, et veu qu’elle condamne expresséement la concupiscence, nous voyons que Christ n'a regardé autre chose qu’à corriger la fausse persuasion et présomption de ce jeune homme. Car s’il se fust bien cognu au. vif, si tost qu’il ouit parler de la Loy, il se fust confessé estre redevable au jugement de Dieu. Mais pource que les simples mots de la Loy ne le convainquoyent pas assez de sa damnation, Christ exprime sous autres parolesle sens intérieur d’icelle. Car S'il requéroit maintenant quelque chose outre les commandemens de la Loy, il se contrediroit soy-mesme.

Il a waguères monstré que parfaite justice est comprise és commandemens de la Loy. Quelle apparence donc y auroit-il d’arguer la Loy de quelque défaut? D’avantage, la protestation de Moyse, que j'ay n’aguères alléguée, seroitfausse. Parquoy concluons que Christ n'entend pas que le jeune homme ait encores faute d’une chose outre lobservation de la Loy, mais en l'observation de la Loy. Car combien qu’on ne trouve point que la Loy nous contraigne à vendre tous nos biens, toutesfois puis qu’elle retranche toutes concupiscences vicieuses, puis qu’elle nous presche de porter patiemment la croix, puis qu’elle veut que nous SOYONS prests à endurer faim et indigence, ce

Jeune homme estoit bien loin d’une parfaite observation d’icelle, cependant qu’estant attaché à ses richesses, il brusloit de concupiscence. Christ fait seulement mention d’une chose, pource qu’il ne veut pas s'amuser à le prescher touchant la paillardise ou l’homicide , mais prétend seulement de toucher le mal particulier dont ilestoit le plusentaché : commé qui presseroit une apostume avec le doigt. Au reste, il faut noter qu’il ne commande pas seulement de vendre, mais aussi de donner aux povres. Car de laissér les richesses, ce n’est pas une vertu en soy, mais plustost une vaine ambition.

Les histoires profanes louent Cratès de Thèbes, pource qu’il jetta en la mer son argent, et tout ce qu’il avoit de précieux, d'autant qu’il ne pensoit point se pouvoir sauver, Sinon que ses richesses périssent.

Voire, comme s’il n’eust pas mieux valu qu’il eust distribué aux autres ce qu’il pensoit luy estre superflu. Certes puis que charité est le lien de perfection, celuy qui se prive et les autres aussi de lusage de quelque argent, ne mérite aucune louange. Et pourtant Christ ne loue pas simplément de vendre, mais d’exercer libéralité en secourant aux povres. Ille presse encores plus fort de la mortification de la chair, en disant, Æt me suy. Car il ne luy commande pas seulement qu’il se range à son eschole, mais qu’il appreste ses espaules pour porter la croix : comme sainct Marc le dit expresséement. ET estoit bien nécessaire qu'il fust picqué en ceste sorte, pource qu'ayant accoustumé de vivre tousjours avec ses biens en repos et sans ennuy, il ne sçavoit que c’estoit de crucifier le vieil homme, et donter les cupiditez de la chair, et n'en avoit jamais eu le moindre goust du monde. Au reste, les moines se monstrent par trop ridicules, quand sous couleur de ce passage ils s’attribuent un estat de perfection.

Premièrement il est aisé à recueillir que Christ ne commande pas à tous indifféremment de vendre ce qu'ils ont. Car le laboureur feroit mal, lequel ayant accoustumé de vivre de son labeur, et de nourrir ses enfans, vendroit Sa possession sans qu'aucune nécessité le contraignist.

Quand donc nous garderons ce que le

Seigneur nous a mis entré les mains, pourveu que nous en nourrissans et nostre famille sobrement et honestement, nous en eslargissions quelque portion aux povres, voylà une plus grandé vertu que de dissiper et abandonner tout. Mais quelle est ceste belle façon de vendre tout, de laquelle se vantent les moines? La plus grand’part d’entr’eux, pource qu’ils n’avoyent de quoy se nourrir en leurs maisons, se sont fourrez en des monàstères comme en des porcheries bien garnies. Tant y a que tous donnent si bon ordre à leur affaire, qu’ils S’engraissent aux despens des autres sans travailler.

Certes voylà un bel eschange, en lieu qu’il nous est commandé de bailler aux povres ce que nous possédons justement, Ceuxci non contens du leur, ravissent les biens des autres.

21 Marc. Et Jésus le regardant l'aima. Quant à ce que les Papistes recueillent d’yci que les œuvres bonnes moralement (comme ils disent) et lésquelles ne procèdent point du mouvemént du sainct Esprit, mais sont faités deyant la régénération, ne laissent pas de mériter d’une façon qu’ils appellent De congruo, c’est une resverie par trop puérile et inepte.

Car quand il est dit que l'amour de Dieu s’estend en quelque endroit, sion veut de là inférer qu'il ÿ a mérite, il faudra que les grenouilles et les puces méritent, veu que Dieu aime toutes ses créatures. Parquoy il est besoin de mettre quelque distinction, et recognoistre qu'il y à divers degrez d'amour en Dieu. Quant au présent passage, il suffira d’enténdre en deux mots que Dieu n’embrasse de Son amour paternelle sinon ses enfans, lesquels il à régénérez par PEsprit d'adoption : et que ceste amour est cause qu’ils Sont acceptez et trouvez agréables devant son siége judicial. Selon ce sens, Estre aimé de Dieu, et Estre justifié devant luy, signifient du tout une mesme chose. Mais aucunesfois il est dit que Dieu aime ceux lesquels ne sontapprouvez ne justifiez par luy. Car pource que la conservation du genre humain luy est agréable, laquelle consiste en justice, droiture, modération, prudence, loyauté, tempérance, Dieu aime les vertus politiques : non pas qu’ellés

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

méritent Salut ou sa grâce, mais pource qu’elles servent à une fin laquelle il approuve. En ce sens nous dirons selon divers regars, que Dieu a aimé Aristides et Fabricius, et qu’il les a hays. Car entant qu’il leur avoit donné une justice et droiture externe, et ce pour le bien commun, il a aimé son œuvre en eux : toutesfois pource que leur cœur estoit souillé, ceste apparence externe de justice ne leur à de rien servi pour acquérir justice. Car nous Sçavons qu'il n’y à que la seule foy qui purifie les cœurs (Act. XV, 9) et que l'Esprit de droiture est donné aux membres de Christ seulement. Ainsi nous avons la solution de ce doute, Comment Christ a aimé un homme orgueilleux et hypocrite, veu qu’il n’y à rien plus détestable devant Dieu, que ces deux vices. Car il n’est pas inconvénient que Dieu aime la bonne semence qu'il a mise en la nature d’aucuns, et que toutesfois il rejette leurs personnes et leurs œuvres, à cause de la corruption.

29 Il S'en alla tout triste, etc. L'issue a inonstré finalement combien ce jeune homme estoit loin de la perfection à laquelle Christ l’appeloit. Car pourquoy se destourne-il ainsi de l’eschole de Christ, sinon d'autant qu’il luy fasche de se des-

MATTH. XIX

MARC ae L

pouiller de ses richesses? Or si nous ne sommes prests à porter povreté, il est tout certain que concupiscence règne en nous. Et c’est ce que j'ay dit au commencement, que Christ en luy commandant de vendre tout, n’a point voulu faire une addition à la Loy, mais c'a esté pour sonder et descouvrir un vice caché. Car selon qu’un homme est plus entaché de quelque vice, tant mieux se déclarera-il quand on l’en reprendra. Nous sommes advertis par cest exemple, qu’il faut nécessairement renoncer à la chair, si nous voulons persévérer constamment en l’eschole de Christ. Ce jeune homme qui avoit apporté une affection d'apprendre et une modestie, s’est néantmoins recullé de Christ, d'autant qu’il luy à fait mal de renoncer un vice qui luy estoit familier. Autant nous en adviendra-il sinon que la douceur de la grâce de Christ nous contente tant, que nous ne prenions plus de goust à tous les alléchemens de la chair. Au reste, on ne sçait si ceste tentation a esté temporelle, en sorte que le jeune homme se soit depuis amendé. Toutesfois il est vraysemblable que son avarice l’a tellement destourné, qu'il n'a peu faire aucun proulit.

LUC XVII

23 Et Jésus dit à ses disciples, Je vous di en vérilé, qu'un riche entrera difficilement au Royaume des cieux.

94 Et derechef, je vous di, Il est plus facile qu'un câble passe par le pertuis d'une aiguille que un riche entre au Royaume de Dieu.

95 Ces choses ouyes, ses disciples S’estonnerent fort, disans, Qui est-ce donc qui peut estre sauvé ?

26 Et Jésus les regardant, leur dit, Quant aux hommes, cela est

23 Alors Jésus ayant regardé à l’entour, dit à ses disciples, O qu'à grande difficulté ceux qui ont des richesses entreront au Royaume de Dieu!

24 Et les disciples estoyent estonnez de ses paroles. Mais Jésus derechef respondant, leur dit, Enfans, qu'il est difficile à ceux qui se fient és richesses, d'entrer au Royaume de Dieu!

25 1l est plus facile que un cûble passe par le pertuis d'une aiquille, qu'un riche entre au Royaume de Dieu.

926 Dont ceux s'estonnoyent encores plus, disans entr'eux, Et qui peut estre sauvé?

27 Mais Jésus les regardant, dit, Il est impossible quant aux

24 Jésus voyant qu'il estoil devenu Jort triste, dit, Qu'il est difficile que ceux qu$ ont des biens entrent au Royaume de Dieu!

25 Il est certes plus facile que un câble entre par le pertuis d’une aiquille, que un riche entre au royaume de

26 Et ceux qui ouirent cela, direnk, Et qui peut donc estre sauvé?

27 Etil leur dit, Les choses qui sont im-

impossible: mais quant | hommes, mais non point quant à |possibles aux homà Dieu toutes choses| Dieu: car toutes choses sont pos- | mes, sont possibles

sont possibles.

23 Qu'un riche entrera difficilement, etc. Christ admoneste yei non-seulement combien c’est une peste profondément enracinée et mortelle qu'avarice, mais aussi combien grand empeschement apportent les richesses. Il est vray qu’en sainct Marc il addoucit la dureté de ce propos, en le restraignant seulement & ceux qui se fient és richesses : mais je pense que ces paroles ne sont pas tant pour corriger la sentence précédente, que pour la confermer : comme s’il disoit . qu'ils ne doyvent pas trouver estrange s’il fait l’entrée du Royaume des cieux si difficile aux riches : car c’est un mal commun quasi à tous, de se fier en leurs richesses. Au reste, la doctrine est également proufitable et aux uns et aux autres.

Aux riches, afin qu'ils se donnent garde estans advertis du danger : aux povres, afin que se contentans de leur condition, ils n’appètent point ce qui leur seroit plus dommageable que proufitable. Vray est que les richesses de leur nature n’empeschent point de suyvre Dieu : mais selon la perversité de l’esprit humain, il est bien mal aisé que ceux qui ont grande abondance ne s’enyvrent. Aïnsi ceux qui sont riches, Satan les tient comme liez et enchainez afin qu'ils ne dressent leurs cœurs au ciel: et qui plus est, ils s’enterrent eux-mesmes, et s’empestrent, et s’addonnent du tout au monde. La similitude du câble, qui est adjoustée un peu après, est pour amplifier la difficulté de la chose. Car c’est pour monstrer que les riches sont si enflez d’orgueil et présomption, qu'ils ne peuvent souffrir d’estre rangez aux destroits esquels Dieu fait passer les siens. Vray est que le mot Camelus, dont à usé l’'Evangéliste, signifie tant un chameau qu’un câble : mais j'aime mieux le prendre en la dernière signification, pour une grosse chorde de navire.

25 Ces choses ouyes, ses disciples s’en estonnérent fort, etc. Les disciples s’estonnent, pource que cela nous doit bien mettre en grande perplexité, de dire

sibles quant à Dieu.

à Dieu

que les richesses ferment l'entrée du Royaume de Dieu. Car de quelque costé que nous tournions les yeux, nous trouverons mille difficultez et empeschemens qui se présentent. Mais notons que l’estonnement dont ils ont esté surpris, ne les a point toutesfois fait reculer de la doctrine de Christ. Celuy duquel nous venons de parler n’aguères, n’en fait pas aïnsi : car il trouva le commandement si dur et si fascheux, qu’il en laissa Christ. Mais ceux-ci, combien qu’ils frémissent, demandans, Qui est-ce donc qui peut estre sauvé? si est-ce qu’ils ne tournent pas bride d’un autre costé : mais cherchent de surmonter le désespoir. Il nous sera bon aussi de concevoir une frayeur aux menaces de Dieu, toutes fois et quantes qu'il dénonce quelque chose triste et espovantable : pourveu qne nous n’en venions pas à défaillir et perdre courage :

mais que plustost ce soit pour nous resveiller.

26 Quant aux hommes cela est impossible, etc. Christ n’oste pas entièrement de lesprit des siens toute solicitude, pource qu’il leur est bon de sentir combien il y a de difficulté à monter au ciel :

premièrement, afin qu’ils employent là tous leurs efforts : en après, afin que se desfians d’eux-mesmes, ils demandent vertu d'enhaut. Nous voyons comment nous sommes merveilleusement paresseux et endormis : que seroit-ce au pris si les fidèles pensoyent avoir à cheminer tout à leur aise comme pour passe-temps, par une belle plaine bien unie et plaisante? Voylà donc la raison pourquoy Christ n’amoindrit pas le danger, (duquel toutesfois il voit que ses disciples ont esté effrayez) mais qui plus est l’augmente.

Car auparavant il avoit seulement dit qu’il est difficile : maintenant il asseure qu'il est impossible. Dont il appert que ceuxlà sont des docteurs mal appris, lesquels craignent tant de parler rudement, qu’ils laschent la bride à la nonchalance de la chair. Mais il faloit plustost suyvre la rè-

gle de Christ, qui modère tellement son style, qu'ayant abbatu et accablé du tout les hommes en eux-mesmes, il leur apprend de se reposer en la seule miséricorde de Dieu, et quant et quant leur baille un aiguillon pour les inciter à prières. Ainsi on remédie par un bon moyen à l’infirmité des hommes, en ne leur attribuant rien, mais eslevant leurs esprits à espérer la grâce de Dieu. Au

reste, ceste response de Christ réfute tout évidemment la détermination commune des Papistes, laquelle ils ont prise de sainct Hiérome, asçavoir, Quiconque dira qu’il est impossible d'observer la Loy, que cestuy-là soit en exécration. Car Christ déclare apertement qu’il n’est pas possible aux hommes de tenir le chemin de salut, sinon en tant que la grâce de Dieu leur assiste.

MATTH. XIX

27 Adonc Pierre respondant luy dit, Foyci, nous avons tout délaisse, et l’a- VONS SUYVI : que NOUS EN sera-il donc ?

28 Jésus leur dit, Je vous di en vérité, que vous qui m'avez suyvi en la régénération, quand le Fils de l'homme sera assis au thrône de sa majesté, vous aussi, dije, serez assis sur douze thrônes jugeans les douze lignées d'Israël.

29 Et quiconque aura délaissé maisons, ou frères, OU SŒUrs, Ou père, ou mére, ou femme, ou enfans, ou

MARC X

28 Adonc Pierre luy commenca à dire, Foyci, nous avons tout délaissé et l'avons suyvi.

29 Jésus respondant dit, Je vous di en vérité, qu'iln'y a nul qui ait laissé maison, ou frères, OU SŒUTS, Où père, ou mère, ou femme, ou en- Jans, ou champs, pour l'amour de moy, et de l'Evangile,

30 Qui maintenant en ce lemps-ci n’en recoyve cent fois autant, maisons, et frères, et sœurs, el mères, el en-

champs, pour mon no, il\fans, et champs, avec

en recevera cent fois au-

persécutions : et au sie-

LUC XVIII

28 Et Pierre dit, Voyci, nous avons tout délaissé, et l'avons suyvi.

29 Illeur dit, Je vous di en vérilé que il n'y a nul qui ail délaissé sa maison, Où parens, ou fréres,ou femme, ou enfans, pour l'amour du Royaume de Dieu,

30 Quine reçoyve beaucoup plus en ce temps-ci, el au siècle à-venir, vie éternelle.

LUC. XXII

28 Et vous estes ceux qui avez persévéré avec moy en mes tentations.

29 Parquoy je vous dispose le Royaume comme

tant, et héritera la vie éter- nelle.

30 Mais plusieurs qui sont premiers, seront derniers :

et les derniers seront premiers.

nelle,

Pierre fait tacitement comparaison de soy et ses compagnons, au riche, lequel le monde avoit fait destourner de Christ.

Pource qu’ils menoyent une vie povre, et sujette à changer souvent de demeurance, avec déshonneur, opprobres, et ennuis, et que pour l’advenir il n’y avoit point espérance de mieux, il ne demande pas sans cause quelle récompense ils auront d’avoir ainsi délaissé tout, pour se ranger entièrement à Christ. Car il n’y avoit point d'apparence , qu'ayans ainsi esté

cle à-venir, vie éler-

31 Mais plusieurs qui sont premiers, seront derniers :

niers seront premiers. | jugeans les douze lignées

mon Père me l'a disposé,

30 Afin que vous mangiez et buviez à ma table en mon royaume, et que et les der-|soyez assis sur thrônes.

d'Israël.

despouillez par le Seigneur, ils ne fussent restablis en quelque meilleur estat. Mais qu’estoit ce Tout? Car veu qu’ils estoyent simples gens de povre ét basse condition, à grand’ peine avoyent-ils que laisser en la maison. Il pourroit donc sembler que ceste demande de Pierre fust une vanterie bien ridicule et sans propos. Et de faict, l'expérience monstre comment les hommes font volontiers bien valoir, et estiment beaucoup ce qu’ils ont fait pour l'honneur de Dieu : comme aujourd'huy

* aucuns qui estoyent quasi bélistres en la Papauté, reprochent bien fièrement qu’ils ont beaucoup perdu pour l'Evangile. Toutesfois on peut excuser les disciples, jà soit qu’il n’eussent jamais esté riches ne de grand estat, toutesfois ils vivoyent du gain de la journée en leur maison aussi joyeusement qu'un autre des plus riches.

Et nous sçayons que les gens de basse condition, qui ont accoustumé de mener une vie tranquille et honneste, sont: plus mal-aisez à tirer d'avec leurs enfans, que ceux qui sont menez d’ambition, ou lesquels la vogue du monde pousse çà et là. Tant y a s’il n’y eust eu quelque loÿer gardé pouf les disciples, c’estoit grande folie à eux d’avoir changé d’estat et de facon de vivre. Mais encores qu’ils soyent à éxcuser en cest endroit, ils faillent toutesfois en Ce que n’ayans pas encores fail leur temps, ils voudroyent desjà qu'on les feist triompher. Si quelque fois nous venons à nous ennuyer de la longue attente, et estre tentez d’impatience, apprenons premièrement à considérer les consolations desquelles Dieu nous adoucit en ce monde l’amertume de la croix : en après, de nous eslever à l’espérance de la vie céleste. Car en ces deux poinéts consiste la response de Christ.

28 Je vous di en vérité, que vous qui m'avez suyvi, etc. Afin que les disciples ne pensent avoir perdu leurs peines, et qu'ils ne se repentent d’avoir commencé ce train, Christ les advertit que la gloire de son règne, laquelle éstoit encores pour lors cachée, seroit manifestée. Comme s’il disoit, Il he faut point que ceste condition contemptible en laquelle vous vous voyez maintenant, Vous face perdre courage: Car moy qui n’ay pas quasi place entre les plus petis, monteray quelque jour au thrône de ma majesté. Endurez donc pour un peu, et ayez patience jusqu’à ce que le temps viene que ma gloire sera manifestée. Et que promet-il de leur faire lors? Certes qu’ils seront Compagnons de la mesme gloire avec Iuy. Car en leur attribuant des {hrônes, sur lesquels estans assis, ils jugeront les douze lignées d'Israël, il les compare à des assesseurs, ou premiers conseilliérs, ou gouverneurs du pays, qui tienent les plus ho-

porables siéges au conseil du Roy. Nous seavons que douze Apostres ont esté éleus, afin que par ce moyen on cognust que Dieu en manifestant Christ, vouloit .

rassembler le résidu de son peuple dispersé. C’estoit un honneur et éstai bien grand, mais duquel la dignité estoit encores cachée. Et pourtant Christ tient leurs désirs en suspens jusqu’à la dernière manifestation de son règne, auquel jour finalement ils recevront le fruit de leur élection. Et combien que le règne de Christ se soit monstré en partie en la prédication de l'Evangile, toutesfois il n’y à point de doute que Christ parle yci du dernier jour. Æn la régénération. Aucuns reméttent çe mot avec le propos suyvant : ainsi Régénéfation né séroit autre chose que l’estat nouveau qui $’en- Suyvra de nosire restauration, quand la vie engloutira ce qui est mortél, et quand hostre corps abject sera transfiguré en là gloire céleste de Christ. Mais quant à MOY, je rapporte plustost ceste régénération au premier advénement de Christ : pource que lors le monde à commencé à estre renouvelé, et finalement l’Église est Sortié des ténèbres de mort en la lumière dé vie. Aussi ceste manière de parler se trouve souvent és livres des Prophôtes, et convient fort bien à la circonstance du passage présent, Isaïe, LXV, 47, tLXVI, 22. Car [a promesse du rénouvéllement de PEglise tant de fois réitérée, avoit donné espérance d’uñe merveilleuse félicité, Si tost que le Messias seroïit apparu.

Christ donc pour ostér cest erreur, fait une distinction entre le commencement èt l’accomplissement de Son règne. |

28 Luc. Æt vous estes ceux qui avez persévéré avec moy en mes tentations.

Combien qu'il semble que S. Luc récite un autre propos de Christ, et ténu en un autre temps, je ne doute point toutesfois qu’il ne se doyve rapporter aù mesme temps. Car le récit qui est là fait n’est point un sermon que Christ ait continué, mais ce sont diverses Sentences ramassées sans avoif aucun esgard au temps : comme il faudra dire encore ün peu après. Au reste, il use de plus de pa= roles que S. Matthieu. Car d'autant qué les Apostres avoyent accompagné GHeisl

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

en ses tentations, et avoyent persévéré constamment, il dit qu’ils seront compagnons et participans de la mesme gloire avec luy. On demande en quel sens il nomme ses {entations. Je pense qu’il signifie les combats par lesquels Dieu avoit exercé luy et les Apostres en commun : et non Sans cause il a usé du mot de Tentations, pource que vrayement selon le sentiment de sa nature humaine, sa foy et sa patience ont esté esprouvées.

29 Parquoy je vous dispose le Royaume, etc. Il ne les fait pas yei seulement comme juges ou grans seigneurs, mais rois : Car il leur communique le Royaume lequel il a receu de son Père. Il faut bien noter qu’il use nomméement du mot de Disposer, afin que d’une impétuosité trop ardente ils ne se hastent à vouloir jouir de ce Royaume duquel il est le seul vray dispensateur. Aussi il les exhorte à patience par son exemple. Car combien qu’il fust ordonné Roy par le Père, il n’a pas toutesfois esté eslevé incontinent en sa gloire, mais s’est anéanti soy-mesme, et par l’ignominie de la croix est entré en la jouissance de sa dignité royale. Il prend yci manger et boire à sa table, par métaphore et similitude, pour, Estre participans d’une mesme gloire.

29 Matth. Quiconque aura délaissé maisons, etc. Après avoir éslevé en haut les cœurs des siens à l'espérance de la vie éternelle, il les conforte aussi de consolations de la vie présente, et les conferme - à porter la croix. Car combien que Dieu souffre que les siens ayent des afflictions et assaux bien rudes, si ne les abandonne-il jamais, en sorte qu’il n’envoye soulagement de quelque costé, pour adoucir leurs angoisses. Aussi Christ ne parle pas yei aux Apostres seulement, mais ayant pris occasion de son premier propos, il s’addresse maintenant à tous fidèles en général. Le sommaire est, que ceux qui auront volontairement perdu tout leur bien pour la cause de Christ, seront toutesfois plus heureux mesmes en veste vie, que s'ils estoyent demeurez en leur entier : et que néantmoins leur principal loyer leur est gardé au ciel. Il semble toutesfois que l’expérience monstre le contraire, de ce qu’il promet cent

fois autant de récompense. Car le plus souvent ceux qui ont abandoñné père et mère, ou enfans, et autres parens, et qui sont contraints de laisser leurs femmes et leurs biens pour le tesmoignage de Christ, tant s’en faut qu'ils recouvrent le leur, qu’estans hors de leur pays en grande povreté, solitaires et délaissez, à grand’ peine peuvent-ils eschapper Île temps. Je respon que celuy qui voudra considérer de près et poiser comme il appartient la grâce de Dieu, par laquelle il soulage les povretez et destresses des siens en ceste vie, cestuy-là confessera que à bon droict elle est préférée à toutes les richesses et commoditez du monde.

Car quoy que les incrédules fleurissent, toutesfois pour ce qu’ils ne sçavent ce qui leur perd du jour au lendemain, il faut qu'ils soyent tousjours en perplexité et tremblement. Et de faict, ils ne peuveñt jouir à leur aise des biens qu’ils ont, Sinon qu'ils entrent comme en une Stupldité, et effacent tout sentiment de leur conscience. Cependant Dieu resjouit les siens, tellement que ce peu qu’ils ont leur fait plus de bien, et leur donne plus de plaisir et contentement que s'ils estoyent remplis d’une infinité de biens hors Christ.

Et voylà comment je pren ce mot qui est adjousté en sainct Mare, avec perséculions : comme si Christ eust dit, Combien que la condition des fidèles soit d’estre tousjours sujets à avoir des persécutions en ce monde, et quasi de porter la croix attachée sur le dos, que toutesfois la grâce de Dieu qui les resjouit, leur sert d’une si bonne sausse, que leur estat est plus souhaitable que toutes les délices des rois terriens.

30 Mais plusieurs qui sont premiers seront derniers, etc. Céste Sentence à esté adjoustée pour soliciter la paresse de nostre chair. Les Apostres nè faisoyent encores que commencer, et à peine estoyent-ils en train : toutesfois ils sont si hastifs qu’ils demandent desjà le loyer.

Et nous sommes quasi tous de ceste nature, qu’au bout d’un mois nous voudrions qu’on nous donnast congé de nous retirer comme gendarmes qui ont fait leur temps. Mais Christ exhorte yci ceux qui

ont bien commencé, qu’ils prenent Cou-

rage de poursuyvré de mesme : et quant et quant admoneste que ce n’est rien d’avoir commencé à bien courir et alaigrement, si on vient à défaillir et perdre courage au milieu du chemin : comme aussi sainct Paul, 4 Corint., IX, 24, nous advertit que tous ceux qui courent, n’em-

tans en oubli les choses qui sont derrière, ils S’efforcent pour parachever le reste de leur course, Phil., HE, 44. Parquoy toutes fois et quantes qu’il nous souvient de la couronne céleste, il faut que nous soyons comme picquez de nouveaux aiguillons, afin que nous ne devenions

portent pas le pris. Et en un autre lieu il | lasches à l’advenir.

exhorte les fidèles, qu’à son exemple met-

MATTH. XX

A Car le Royaume des cieux est semblable à un père de famille, lequel est sorti incontinent au poinct du jour pour loer des ouvriers pour sa vigne.

2 Et quand il eut accordé avec les ouvriers à un denier par jour, il les envoya à sa vigne.

3 Puis estant sorti environ les trois heures, il en veit d'autres qui estoyent oiseux au marché :

4 Ausquels il dit, Allez-vous-en aussi en ma vigne, et je vous donneray ce qui sera de raison.

5 Et ils s'y en allèrent. Puis sortit derechef environ six et neuf heures, et feit de mesme.

6 Et environ onze heures il sortit, et en trouva là d'autres qui estoyent oiseux, ausquels il dit, Pourquoy vous tenez-vous yci tout le jour oiseux?

7 Ils luy disent, Pourtant que personne ne nous a loez. Il leur dit, Allez-vous-en aussi en ma vigne, el vous receverez ce qui sera de raison.

8 Quand le seoir fut venu, le maistre de la vigne dit à son receveur, Appelle les ouvriers, et leur paye leur loyer : commencant depuis les derniers jusqu'aux premiers.

9 Adonc quand ceux qui estoyent venus environ onze heures, furent arrivez, ils receurent chacun un denier.

10 Quand les premiers furent venus, ils cuidoyent plus recevoir : mais ils receurent aussi chacun un denier.

A1 Et l'ayans receu murmuroyent contre le père de famille,

12 Disans, Ces derniers-ci n'ont besongné qu'une heure, et tu les as faits pareils à nous qui avons porté le fais du jour, et le hasle.

13 Et il respondit à l'un d'eux, et dit, Compagnon, je ne te fay point de tort: n'as-lu pas accordé avec moy à un denier ?

14 Pren ce qui est lien, el l'en va : mais je veux donner à ce dernier autant comme à toy.

MARC

LUC

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

15 Ne m'est-il pas loisible de faire ce que je veux de mes biens? Ton œil est-il malin de ce que je suis

bon?

16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers derniers : car plusieurs sont appelez, mais

peu sont éleus.

Puis que ceste parabole n’est autre chose qu’une confirmation de la sentence précédente, Les premiers seront derniers : il reste de veoir comment il la faut applicquer. Aucuns expositeurs la réduisent à ce sommaire, Que tous auront une règle égale, pource que l’héritage céleste ne s’acquiert point par mérites d’œuvres, ains est donné gratuitement. Mais Christ ne dispute pas yci de l’équalité de la gloire céleste, ou de l’estat qu'auront les fidèles : ains seulement il déclare que ceux qui sont premiers de temps mont point cause de se glorifier ou de mespriser les autres : pource que quand le Seigneur voudra, il pourra appeler ceux desquels il a semblé pour un temps qu’il ne teinst conte, et les faire égaux aux premiers, ou les avantager par-dessus eux.

Si quelqu'un vouloit esplucher exactement toutes les parties de ceste Parabole, ce seroit une sotte curiosité. Il ne faut pas donc rien chercher outre ce que Christ à eu intention d'enseigner. Or nous avons desjà dit qu'il n’a prétendu à autre chose, que d'inciter les siens par continuels aiguillons à cheminer et passer outre. Nous sçavons que nonchalance procède volontiers d'une trop grande asseurance. Et cela est cause que plusieurs comme s'ils estoyent desjà venus à bout, s’arrestent tout court au milieu du chemin. Pourtant S. Paul veut que nous oublions ce qui est derrière, afin que ne pensans à ce qui reste encore à faire, nous nous aiguisions à courir de grand courage, Phil., EE, 44.

Mais il n’y aura point de mal de regarder un peu aux mots de ceste parabole, afin que nous en ayons la doctrine plus claire.

A Le Royaume des cieux est semblable au père de famille, etc. Le sens est, Que c’est de la vocation de Dieu comme si un homme looit de bon matin des ouvriers à certain pris pour cultiver sa vigne : et que puis après il y envoyast aus-

si d’autres sans faire marché à eux, ausquels toutesfois il baillast semblable loyer. Il dit, Le Royaume des cieux, pource qu’il fait comparaison de la vie spirituelle à la vie terrienne, et du loyer de la vie éternelle, à l’argent que les hommes baillent pour récompense du labeur qu’on a fait pour eux. Aucuns prenent ce passage subtilement, comme si Christ vouloit mettre une différence entre les Juifs et les Gentils. Car ils disent que les Juifs ont esté appelez à la mesme heure avec accord du loyer, pource que le Seigneur leur avoit promis la vie éternelle sous condition, asçavoir s’ils accomplissoyent la Loy : mais qu’en appelant les Gentils il n’a point esté fait mention d'aucun marché, à tout le moins pour le regard des œuvres: pource que le salut leur a esté présenté gratuitement en Christ. Mais toutes ces subtilitez sont mal à propos pour ce passage. Car le Seigneur ne met par la différence en l’accord, mais seulement au temps : pource que ceux qui sont venus en la vigne les derniers et sur le seoir, recoyvent mesme loyer que les premiers. Car combien que Dieu eust jadis en la Loy promis aux Juifs loyer des œuvres, nous sçavons toutesfois que cela n’a point eu d’effect, pource qu’il n’y en a jamais eu un qui ait obtenu salut par ses mérites. Pourquoy donc est-ce (dira quelqu'un) que Christ-fait expresséement mention d’un pris convenu, en parlant des premiers: et quand ce vient aux autres, il passe cela? Certes cestoit pour monstrer que sans faire tort à personne, Dieu donne aux derniers autant comme s’ils avoyent esté appelez dés le commencement. Car à parler proprement, il ne doit rien à personne: et puis que nous sommes siens, il peut requérir de nous tout devoir comme luy appartenant de droict. Mais pource que par sa bonté gratuite il nous offre loyer, il est dit qu'il

ioë nostre labeur lequél sans cela luy est deu. Voylà aussi pourquoy il baille le nom de loyer à la couronne laquelle il donne gratuitement. Or pour monstrer que nous n’avons point cause de nous plaindre de Dieu, s’il nous baille pour compagnons en mesme honneur, ceux qui sont venus long temps après nous, il à pris la similitude sur la façon commune des hommes, lésquels font marché avec les ouvriers, devant que les envoyer à la bésongné. Mais si on veut recueillir d’yci que iés hommes Sont créez pour faire quelque chose, et que Dieu baïlle à chacuün quelque charge et exercice afin qu’ils ne demeurent oisifs, cela ne sera point tirer trop loin les paroles de Christ. On pourroit aussi en recueillir que toute nos- tre vie est inütile, et qu'à bon droict nous sommes blasmez d’oisiveté, jusqu’à ce que nous venions à dresser nostre vie selon le commandement de Dieu et sa vo- Cation. Dont s'ensuit que tous ceux qui entreprenent témérairement d’exercer quelque estat, et n’attendent point le vouloir de Dieu, ne qu’il les appelle, ne font rien en se démenant beaucoup, et se donnant de la peine. Pour le dernier, il nous est aussi monstré par ces paroles de Christ, qu'il n’y a gens agréables à Dieu, sinon ceux qui travaillent pour apporter quelque utilité à leurs frères. Un denier valoit un peu plus que quatre carolus de France : et c’estoit (comme il est vray-Semblable) la journée ordinaire des ouvriers. Il est nomméement fait mention de la troisième, Sixième, neufième heure : pource que comme ainsi soit que les Anciens partissoyent le jour en douze heures, depuis que le soleil estoit levé jusqu'à ce qu'il se couchast: ils en faisoyent aussi une autre division de troisen trois heures : comme de la nuit en quatre veilles. Ainsi heure onzième SRUMIO la fin du jour.

8 Quand le seoir fut venu, le maistre de la vigne dit à son serviteur, etc.

Ouant à ce que le père de famille commande qu’on commence par les derniers, il ne faut point chercher de mystère en cela, Comme si Dieu couronnoit premièrement ceux qui selon l’ordre du temps sont les derniers. Car une telle opinion

n’accorderoit pas avec la doctrine de S.

Paul, Ceux (dit-il) qui seront vivans jusqu'à Vadvénement de Christ, nè préviendront pas ceux qui seront morts en Christ au paravant, mais iront après, 4 Thess., IV, 15. Or Christ met yéi ün autre ordre, pource qu’il ne pouvoit autrement expfimer ce qu'il dit sur la fin, asçavoir que les premiers ont murmuré, pource qu'on ne leur donnoit non plus qu'aux derniers.

D’avantage, son intention n’a pas esté de dire qu’au dernier jour il ÿ aura äinsi un murmure, mais seulement de monstrér qu’il n’y aula aucune occasion de murmurer. Car les propos qu'il. représente en .

céste similitude, sont bien pour esclarcir Ce poinct de doctrine, Que les hommes n’ont que dire pour blasmer Ja libéralité de Dieu, s’il fait dé grans biens à dés gens indignes, et qui ne l’ont pas mérité.

il n’y à donc point de raison én ce qu'aucuns ont imaginé que Ces mots estoÿent pour toucher les Juifs qui ont esté etvieux et marris du bien des Getitils. Car ce seroit. une chose absurde que telles gens eussent mésme récompense que les enfans de Dieu: aussi il est impossible qu’une telle malignité et envié soit és cœurs des fidèles, de réplicquer et murmurer Contre Dieu. Mais le simple sens est, Qu’ilest en la puissance de Diëu, veu que il ne tient tort à personne, de donner à ceux lesquels il a appelez les derhiers une récompense qu’ils n’ont point méritée.

A6 Ainsi les derniers seront premiers, etc. F ne fait pas comparaison des Juifs avec les Gentils, Comme en un autre passage : ne des réprouvez qui Se destournent de la foy, avec les éleus qui persévèrent. Et pourtant la sentence qu'aucuns entrelacent Ÿci, plusieurs sont appelez, mais peu sont éleus : n'est pas à propos. Christ a voulu seulement admonester

un chacun que seloh qu’il est appelé dé-

vant les autres, il s’esvertue aussi de courir plus alaigrement : en après exhorter tous hommes à modestie, et qu'ils né $e préfèrent point les uns aüx autres, mais qu'ils soyent bien aisés d’estre compaenons en un mesme loyer. Pource que les Apostres estoyent comme les premiers fruits de toute l'Eglise, il sembloit qu’ils

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

s’estimoyent plus que les autres, et s’at-

tribuoyent quelque chose d'avantage :

aussi Christ avoit bien dit qu’ils Seroyent assis comme juges pour gouverner Îles douze lignées d'Israël. Mais de peur qu'ils Yéinssent à s’eslever par quelque ambition où vaine présomption de leurs per- Sonties il estoit besoin qu'ils fussent ad-

vertis que ceux lesquels Dieu appelleroit long temis après, Seroyent compagnons en mesmb gloire avec eux: pource que Dieu n’est teñu à personne, mais appelle

| par sa pure libéralité ceux qu'il luy plaist: et donné à céux qir'il à appelez tel loyer que bon luy semble.

MATTH.. XX

17 Et Jésus montant en Jérusalem, print à part sur le chemin ses douze disciples, et leur dit,

A8 Foyci, nous montons en Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux principaux Sacrificateurs, et aux Seribes, et le condamneront à mort.

19 Et le livreront aux Gentils, pour s’en mocquer, et le Jouëtter, et cruci- Jier : mais au troisième jour il ressuscitera.

MARC X

32 Or estoyent-ils en chemin, montans en Jérusalem, el Jésus alloit devant eux : et s’estonnoyent, et en le suyvant craignoyent : et Jésus ayant derechef prins les dou-

ze, commenca à leur dire les’

choses qui lui devoyent advenir,

33 Disant, J’oyci, nous montons en Jérusalem : et le Fils de l'homme sera livré aux principaux Sacrificateurs, et aux Scribes, et le condamneront à mort, et le bailleront aux Gentils :

34 Et se mocqueront de luy, et le fouëétteront, et cracheront contre luy, puis le feront mourir : mais il ressuscitera au troisième jour.

LUC XVIII

31 Puis Jésus print les douze, el leur dit, Foyci, nous montons en Jérusalem, el seront accomtplies au Fils de l'homme toutes les choses qui sont escrites par les Prophe- Les.

32. Car. il sera livré aux Gentils, el sera mocqué, et injurié, et décraché.

33 Et après qu'ils l’'auront fouëtté, ils locciront : mais au troisième jour il ressuscitera.

34 Et ils n'entendirent rien de ces choses : ains ce propos leur estoit caché, et n'entendoyent point ce qu'il disoil.

Combien que les Apostres eussent desjà auparavant esté advertis de la fin que devoit avoir le Seigneur, toutesfois pource qu’ils ne avoyent point encore assez proufilé én cela, il leur réitère de nouveau ce que souvent il leur avoit dit. Il voit approcher le jour de sa mort : et mesmes il éstoit desjà comme en train pour se présenter à éstre immolé. Il voit d'autre part ses disciples estre non-seulement timides, mais aussi tout troublez et estourdis de frayeur. Ainsi donc il les exhorte à Constance, afin qu'incontinent après ils ne défaillent et suecombent à la tentation.

Au reste, il use de deux moyens pour les confermer. Car en leur prédisant ce qui devoit advenir, non-Seulement il les munit, de peur que eStans surprins à despourveu d’un mal soudain, ils vienent à

défaillir, mais aussi pour remédier au scandale de la croix, il leur propose le tesmoighage de sa Divinité, afin que es- {ans bien persuadez qu’il est le Fils de Dieu, et par mesme moyen vainqueur de là mort, ils ne perdent courage le voyans abbaissé pour un peu de temps. Le second moyen dont il use pour les asseurer est prins sur la résurrection prochaine.

Mais il sera bon que nous espluchions les mots de plus près. S. Marc exprime une chose qui est laissée par les deux autres :

asçavoir que devañt que le Seigneur déclarast à part aux Apostres qu'il alloit droit au Sacrifice de la mort, tant eux que les autres de la compagnie estoyent tristes, et s’estonnoyent de crainte. On ne sçait pas dont leur venoit ceste crainte, si cé n’est que ils avoyent expérimenté

au paravant qu'il y avoit en Jérusalem des ennemis bien dangereux pour eux.

Et pourtant ils eussent bien mieux aimé que Christ se fust tenu à l’escart loin des coups, que de s’aller ainsi présenter volontairement devant les adversaires tant envenimez. Or combien que ceste crainte fust à condamner en plusieurs sortes, toutesfois quand nous voyons qu'ils ne laissent pas de suyvre Christ, c’est un signe de révérence et obéissance qu'ils luy portent. Il est bien vray qu’ils eussent mieux fait d'aller alaigrement et sans ennuy, en quelque lieu que le Fils de Dieu les eust voulu mener: mais encore ceste révérence qu’ils ont à sa personne, est bien à louer, de ce qu’ils aiment mieux faire violence à leurs affections, que de l’abandonner.

17 Print à part sur le chemin, etc.

On pourroit trouver estrange de ce qu’il déclare en secret aux douze seulement ce qu’il ba à faire, veu que tous ceux de la compagnieavoyent besoin de consolation :

car ils estoyent tous ensemble saisis de crainte. Je pense qu’il n’a point voulu publier sa mort, de peur qu’il en fust plus grand bruit devant le temps. D’avantage, d'autant qu’il n’espéroit pas que son admonition apportast fruit sur l'heure, il

s’est contenté de la communiquer seule-'

ment à quelque petit nombre de gens, lesquels devoyent par après estre ses tesmoins. Car comme la semence ne germe pas incontinent qu’elle est jettée en terre : ainsi nous sçavons que Christ a dit à ses Apostres beaucoup de choses, lesquelles n’ont pas apporté fruit incontinent. Et s’il eust appelé à ce propos tous ceux de la compagnie indifféremment, peut-estre que plusieurs d’iceux se trouvans espovantez s’en fussent fuis, et eussent semé ce bruit parmi le commun peuple: et par ce moyen la mort de Christ eust beaucoup perdu de sa louange, d’autant qu’il eust semblé qu’il la cherchast témérairement. Ainsi donc il parle secrètement aux Apostres, et les choisit non pas comme gens capables à faire lors leur proufit de ce qu’il vouloit dire, mais afin qu'ils en soyent tesmoins pour l’advenir, comme j'ay n’aguères touché. Au reste, S. Luc en cest endroit est plus ample que les autres.

Car il ne dit pas simplement que Christ leur a prédit des choses qui devoyent estre faites en brief, mais que il a adjousté quant et quant la doctrine, Que toutes les choses qui avoyent estéescrites par les Prophètes, seroyent accomplies au Fils de l’homme. Car c’estoit un remède fort propre pour surmonter la tentation, de recognoistre en l’ignominie mesme de la croix, les marques par lesquelles les Prophètes avoyent marqué celuy qui estoit promis autheur de salut.

Il n’y à point aussi de doute que le Seigneur leur à quant et quant remonstré par les Prophètes, le fruit qu'ils devoyent espérer de sa mort. Car les Prophètes v’enseignent pas seulement que Christ devoit souffrir, mais adjoustent la cause, afin de réconcilier le monde à Dieu.

18 F'oyci, nous montons en Jérusalem, etc. Nous voyons par ceci que Christ a esté muni d’une force Divine et admirable pour surmonter les frayeurs de la mort, veu qu’il se haste pour s’y présenter de son bon gré, et sçachant bien ce qu’il avoit à endurer. Car pourquoy est-ce que sans aucune contrainte il prend son chemin pour aller à une cruelle tuerie, sinon d'autant qu’une vertu invincible de l’Esprit luy faisoit mettre toute crainte sous les pieds, et surmonter toutes affections humaines? Quant à ce qu’il spécifie en propres termes les circonstances, il monstre en cela un tesmoignage bien évident de sa Divinité. Car entant qu’il estoit homme, il ne pouvoit pas deviner qu'après avoir esté condamné par les Scribes et Sacrificateurs, il deust estre livré aux Gentils afin d’estre par eux craché, mocqué, injurié, fouetté, et finalement tiré au supplice de la croix. Mais il faut yci noter que combien que le Seigneur cognust bien linfirmité de ses Apostres, il ne leur cèle point toutesfois un scandale bien merveilleux. Car (comme nous avons dit en un autre lieu) il ne pouvoit advenir chose plus estrange pour esbranler et espovanter les fidèles, que de.

veoir cest ordre sacré de l’Eglise bandé contre Christ. Toutesfois il n’espargne point leur infirmité en les abusant, mais il leur déclare la chose à la vérité, et monstre quant et quant le moyen de sur-

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

monter ceste tentation, asçavoir en leur disant qu'ils attendent avec certitude sa résurrection. Mais pource qu'il faloit nécessairement que la mort précédast, il met cependant leur triomphe en espérance.

34 Luc. Æt ils n’entendirent rien de ces choses. Quelle stupidité estoit-ce à eux de n’entendre point ce qu’il leur disoit tant clairement et familièrement, d’une chose qui n’estoit trop haute ne cachée, et de laquelle ils avoyent desjà prins quelque souspeçon en eux-mesmes ?

Mais il faut yci réduire en mémoire ce

MATTH. XX

que j’ay dit en un autre lieu, Que ce qui a esté cause de les faire demeurer en une si lourde ignorance, est, qu’ils avoyent imaginé d’avoir un avancement plaisant et heureux : et pourtant ils ne trouvoyent point d'apparence de dire que Christ deust estre ignominieusement crucifié. Dont nous recueillons combien une folle imagination oste l'esprit aux hommes. Et d’autant plus nous faut-il prendre garde qu’en nous laissans envelopper de quelques vaines fantasies, nous ne demeurions aveugles en plene clarté.

20 Lors la mère des fils de Zébédée veint à luy avec ses fils s'enclinant, et luy demandant quelque chose.

91 Et il luy dit, Que veux-tu ?

Elle luy dit, Ordonne que mes deux fils qui sont yci, soyent assis en ton Royaume, l'un à ta dextre, et l'autre à ta senestre.

22 Et Jésus respondant dit, Vous ne Scavez que vous demandez : pouvez-vous boire la coupe que je boiray, et estre baptizez du baptesme de quoy je seray baptisé? Ils luy disent, Nous le pouvons. |

23 Et il leur dit, De vray, vous boirez ma coupe, el serez baptizez du baptesme duquel je seray baptizé : mais seoir à ma dextre, ou à ma senestre, ce n'est point à moy de le donner, mais sera donné à ceux ausquels il est appareillé de mon Père.

MARC X

35 Adonc Jaques et Jehan Jils de Zébédée, vienent à luy, disans, Maistre, nous voudrions que tu nous feisses ce que nous demanderons.

36 Et il leur dit, Que voulezvous que je vous face?

37 Is dirent, Donne-nous que soyons assis en ta gloire, l’un à ta dextre, et l'autre à ta senestre.

38 Et Jésus leur dit, Vous ne scavez que vous demandez: pouvez-vous boire la coupe que je boy, et estre baptizez du baptesme dont je suis baptizé?

39 Ils luy dirent, Nous le pouvons. Et Jésus leur dit, Fray est que vous boirez la coupe que je boy, et du baptesme de quoy je suis baptizé, vous serez baplizez ?

40 Mais seoir à ma dextre, el à ma senestre, ce n'est point à moy à le donner : mais il sera donné à ceux ausquels il est préparé.

LUC

Ceste histoire nous monstre comme en un beau miroir la vanité de l’homme. Car elle nous donne à cognoistre que souven-

tesfois avec un bon et droit zèle il y a de Pambition meslée, ou quelque autre vice de la chair. : en sorte que ceux qui suyvent Christ, regardent néantmoins à autre fin qu'il ne faut. Or tous ceux qui ne se

contentent point de luy seul, mais cherchent ceci ou cela hors de luy et de ses promesses, se fourvoyent du droit but.

[Et ce n’est pas assez que du commence-

ment nous-nous addonnions simplement à Christ, si la mesme pureté ne demeure tousjours en son entier. Car souvent au milieu du chemin survienent des affections

vicieuses, lesquelles nous font tourner de costé : comme il est vray-semblable que les deux fils de Zébédée se sont premièrement rangez à Christ en syncérité et droite affection : mais quand ils voyent le grand crédit qu’ils ont envers luy, et oyent faire mention que son royaume approche, ils sont incontinent transportez en une cupidité perverse, et leur fasche de demeurer tousjours en mesme estat.

Si cela est advenu à ces deux excellens disciples, combién songneusement: nous faut-il cheminer si nous ne voulons fourvoyer du droit chemin? Et mesmement quand quelque occasion se présente bien à souhait, il faut prendre garde que cupidité d’honneur n’infecte et corrompe Ja . droite affection de crainte de Dieu. Au reste, combien que sainct Matthieu et Sainct Marc ayent quelque diversité quant aux mots, toutesfois ils s'accordent bien quant à la substance du faict. Sainct Matthieu dit que la femme de Zébédée veint, et demanda que ses deux fils eussent les plus honorables places au Royaume de Christ : sainct Marc les introduit euxmesmes faisans ceste requeste. Mais il est vray- semblable, pource qu'ils avoyent quelque honte qui les retenoit, que pour mieux faire leur cas ils ont fait parler leur mère, laquelle pouvoit demander plus hardiment. Toutesfois il est aisé à recueillir que le premier avis venoit d'eux, par ce que la response de Christ s’addresse à eux, et non pas à la mère. D’ayantage, quand la mère s’enclinant deyant Christ, donne à entendre qu’elle ha quelque chose à demander, avant que déclarer que c’est : et aussi quand euxmesmes (comme il y a en sainct Marc) tendent à ce que Christ promette en général de leur ottroyer tout ce qu’ils demanderont : ceste insinuation craintive, et ceste façon de venir de loin, monstre que leur conscience les redarguoit.

21 Assis en ton Royaume, Cela estoit bien à louer és fils de Zébédée, de ce qu’ils espéroyent un royaume de Christ, duquel ils n’en voyoyent le moindre signe du monde. Ils voyent Christ contemptible én la forme abjecte de serviteur : qui plus est, ils voyent que le monde le tient commé fiente, et le charge d’opprobres : tou-

tesfois ils ne laissent pas de s’asseurer qu’en brief il apparoistra Roy magnifique.

Voylà certes un bel exemple de foy. Mais nous voyons qu’aiséement la pure semence qui avoit esté mise en nos cœurs, vient à se corrompre et abbastardir, veu queceuxci se sont imaginé un royaume à leur fantasie, et incontinent après sont tombez en ceste folie d’appéter les premiers siéges. Puis donc que ceste cupidité perverse est procédée d’un principe général de la foy, lequel en soy estoit fort louable, nous devons bien prier le Seigneur non-seulement qu’il nous ouvre les yeux de l’entendement, mais aussi que tousjours il les conduise et addresse, les tenant arrestez au droit but. Il nous le faut aussi prier non-sSeulement qu’il nous inspire la foy, mais aussi qu'il là garde pure de tout meslinge.

22 Vous ne scavez que vous demandez. Leur ignorance estoit à condamner pour deux causes. Premièrement, pource qu'ils appétoyent par ambition plus qu’il ne faloit : en après, pource qu’au lieu du royaume céleste de Christ, ils imaginoyent un fantosme en l'air. Quant au premier, quiconque ne se contentant point de l’adoption gratuite de Dieu, appéte de s’eslever, cestuy-là se desborde outre ses limites, et est ingrat envers Dieu, en s’ingérant témérairement, et se voulant avancer plus, qu’il n’est besoin. D’autre part, c’est aussi une grande perversité de vouloir mesurer selon le sens de nostre chair, le royaume spirituel de Christ. Et de faict, d'autant plus que ces spéculations oisives plaisent à l’esprit humain, tant plus les faut-il fuir et nous en garder : comme nous voyons que les livres des Sophistes sont tout farcis de ces vaines et folles resveries. Pouvez-vous boire la coupe que je boiray. Pour corriger leur ambition, et les retirer de ce pervers désir, il leur propose la croix, et toutes sortes de fascheries que les enfans de Dieu ont à porter : comme s’il eust dit, La condition de guerroyer en laquelle vous estes maintepant, vous baille-elle bien tant de loisir, que vous puissiez penser desjà à triompher et vous faire grans ? Car s'ils sé fussent employez à bon escient aux exercices de leur vocation, jamais ils n’eussent

donné lieu à ceste imagination perverse.

Ainsi donc Christ par ceste sentence admoneste ceux qui veulent triompher devant le temps, que ils pensent plustost à s'exercer en toutes œuvres de piété et saincteté. Et de faict, c’est une bonne bride pour réprimer le vice d’ambition : d'autant que nostre estat est tel, cependant que nous sommes en ce pèlerinage terrien, qu’il nous doit bien faire oublier toutes façons de nous mignarder et flatter nous-mesmes. Nous sommes de tous costez environnez de mille périls : l’ennemi nous vient maintenant assaillir par embusches, et icelles bien diverses : maintenant il use de violence manifeste. Ne fautil pas qu’un homme soit plus que stupide, lequel entre tant de sortes de mort s’amuse tant à son aise à faire des discours de triomphe? II est bien vray que le Seigneur veut que les siens soyent certains et asseurez de la victoire, et qu’au milieu de la mort ils chantent triomphe, pource qu’ils ne pourroyent autrement estre bien accouragez à combattre vaillamment mais c’est autre chose de se préparer à combatre alaigrement pour l’espérance du loyer lequel Dieu nous propose, et de prétendre là de toute sa puissance : et autre chose, en mettant en oubli les combats, en laissant l'ennemi, et ne pensant point aux périls, de vouloir avoir du premier coup le triomphe, duquel il faloit atténdre le temps opportun, et la vraye saison. D’avantage, ceste hastiveté désordonnée le plus souvent destourne les hommes de leur vocation. Car comme en guerre les plus couars sont les plus habiles après le butin : ainsi au royaume de Christ il n’y à gens qui appétent plus d’estre grans, que ceux qui se veulent exempter « de tout travail et ennuy. À bon droict donc Christ voyant les deux disciples eslevez d’une vaine gloire, les arreste à penser aux choses qui € oncernent le devoir dé leur vocation. Or le sommaire est, que la couronne n’est apprestée sinon à ceux qui auront combatu comme il faut :

et Sur tout, que personne ne sera participant de là vie et du royaume de Christ, sinon celuy qui sera devant compagnon és passions et en la mort, Romains, chapitre VII, A7. Quant au mot de Baples-

o11 me, la raison de la métaphore et similitude est toute évidente. Car nous sçavons que par le Baptesme les fidèles sont appelez au renoncement d’eux-mesmes, à crucifier le vieil homme, et finalement à porter la croix. Il est incertain si par le mot de Coupe, le Seigneur a voulu faire allusion au mystère de la saincte Cène :

toutesfois pource qu’elle n’estoit pas encore en usage, j'aime mieux le prendre plus simplement, pour la mesure d’afflictions que Dieu ordonne à un chacun. Car pource que c’est à luy de bailler, selon qu’il luy plaist, à chacun son fardeau, comme un père de famille distribue à chacun de ceux de sa maison sa portion : il est dit pour ceste cause, que Dieu donne la coupe à boire. Au reste, sous ces mots il Y à une grande consolation pour addoucir l’amertume de la croix, quand nous voyons que Christ se met en icelle comme compagnon avec nous. Et de faict, que pourroit-on dire plus désirable que d’avoir toutes choses communes avec le Fils de Dieu? Car cela fait que les choses qui semblent de prime face estre mortelles, nous sont tournées en salut et vie.

Au contraire, celuy qui voudroit estre du tout exempt de la croix, Comment sera-il tenu des disciples de Christ, veu qu’il refuse de porter le Baptesme d’iceluy ?

Car cela n’est proprement autre chose que se retirer des commencemens, et ne vouloir entrer à la première leçon de son eschole. Or toutes fois et quantes qu'il est fait mention du Baptesme, il nous doit souvenir que nous avons esté baptizez à ceste fin et condition d’avoir la croix attachée sur nos espaules. Quant à ce que Jehan et Jaques se vantent tant asseuréement qu'ils sont prests à boire la coupe : en cela on voit la présomption et outrecuidance de la chair. Car quand nous sommes loin des coups, nous ne trouvons rien impossible. Aussi puis après l'issue honteuse descouvrit leur témérité.

Toutesfois il y a eu cela de bon en eux, qu’ayans le chois, ils Se sont présentez à porter la croix.

23 De vray vous boirez ma cou-.

pe, etc. Pource qu'ils estoyent disciples, il faloit bien que ils fussent de la livrée du Maistre. Christ les advertit de ce qu'il

leur devoit advenir, afin qu’ils se préparent à patience : et sous la personne de deux hommes il parle à tous les siens.

Car combien qu’il y ait plusieurs fidèles qui meurent de leur mort naturelle sans violence et effusion de sang, toutesfois c’est une chose qui leur est commune à tous, (comme dit sainct Paul, Rom. VI, 28) d’estre faits conformes à l’image de Christ. Et pourtant ils sont toute leur vie comme brebis destinées à la boucherie.

Ce n'est point à moy à le donner. Par ceste response Christ ne dérogue rien à sa puissance : mais seulement il admoneste que le Père ne luy à point donné ceste charge, d’assigner à un chacun sa place au Royaume des cieux. Vray est qu’il est venu pour recueillir tous les siens en Ja vie éternelle : mais il nous doit suflire que l'héritage acquis par son sang nous attend. Touchant le degré auquel les uns seront eslevez par-dessus les autres, ce n’est pas à nous d'en. enquérir, et Dieu n’a pas voulu que cela nous fust manifesté par Christ, mais l’a réservé jusques à la

dernière révélation. Nous entendons maintenant l'intention de Christ : car il ne traitte point yci de sa puissance, mais il veut seulement qu’on regarde à quelle fin il a esté envoyé du Père, et quelle chose est convenable à sa vocation. Et pourtant il sépare d’avec le conseil secret de Dieu, la charge d’enseigner qui luy estoit enjointe. C’est une admonition bien utile, afin que nous apprenions de sçavoir en sobriété, et que nous ne présumions point d'entrer par force aux secrets mystères

de Dieu, et sur tout que nous ne soyons |

point par trop curieux à nous enquérir |

de l’estat de la vie à venir. Car ce que nous serons n’est pas encore apparu, jusqu'à ce que Dieu nous face semblables à soy!. Au reste, il faut noter que ce passage ne met pas une équalité entre les enfans de Dieu, après qu’ils seront recueillis en la gloire céleste : mais que plustost il promet aux uns et aux autres le degré d'honneur auquel ils sont destinez par le conseil éternel de Dieu.

1) 1 Jean, II, 2.

MATTH. XX

24 Les dix autres ayans ouy cela, furent mal-contens des deux frères.

25 Parquoy Jésus les appela à soy, et dit, Fous scavez que les princes des nations les maistrisent, et les grans usent d'authorité sur iceux.

26 Mais ilne sera point ainsi entre vous : ains quiconque voudra estre grand entre vous, soit vostre ministre. |

27 Et quiconque vou- . dra estre premier entre vous, soil vosire serviteur.

28 Tout ainsi que le Fils de l'homme n’est point venu pour estre servi, mais pour servir, et donner sa vie en rancon pour plusieurs.

MARC X

Al Quoy ayans ouy les dix autres, ls commencerent à se courroucer de Jaques et de Jehan.

4% Mais Jésus les appelant à soy, leur dit, Vous scavez que Ceux qui lienent en estime de dominer sur les nations, les maistrisent, et les grans usent d'authorité sur elles.

43 Mais il ne sera point ainsi entre vous : ains quiconque voudra estre le plus grand entre vous, sera vostre serviteur.

44 El quiconque d'entre vous voudra estre le premier, sera le serviteur de tous.

45 Car aussi le Fils de l'homme n'est point venu pour estre servi, mais pour servir, et donner sa vie en rédemption pour plusieurs.

LUC XXII

24 Il adveint aussi un débat entre eux, lequel d'eux seroit estimé le plus grand.

25 Mais il leur dit, Les rois des nations Les maistrisent: et ceux qui usent . d'authorilé sur icelles, sont nommez bien-faiteurs.

26 Mais il n’est point ainsi de vous: ains le plus grand entre vous, soit comme le moindre :

el celuy qui gouverne, comme celuy qui sert.

27 Car lequel est le plus grand, celuy qui

est à table, ou celuy qui

sert? n'est-ce point celuy qui est assis à lable? or suis-je au milieu de vous comme celuy qui sert.

net)

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

24 Les dix autres ayans ouy cela furentmalcontens, etc. I semble que sainct Luc rapporte ceste contention à un autre temps : mais qui avisera bien à ce vingtdeuxième chapitre, verra clairement que plusieurs propos tenus en divers temps sont là mis ensemble, sans avoir esgard à l’ordre. Ainsi donc, la contention de laquelle sainct Luc parle là, touchant la primauté, est procédée de ceste source, asçavoir que les fils de Zébédée avoyent demandé les premiers siéges au royaume de Christ : et toutesfois il n’y a point eu de raison au malcontentement des autres.

Car puis que la folle ambition des deux avoiL esté reprise fort et ferme, tellement qu'ils s’en estoyent allez d'avec Christ tout honteux, de quoy nuisoit-il aux autres de ce que ceux-ci avoyent follement désiré une chose qu’ils n’ont peu obtenir ?

Car combien qu’ils peussent à bon droict se sentir picquez à cause de l'ambition de leurs deux compagnons, toutesfois les voyans estre repoussez et refusez, ils se devoyent contenter. Mais le Seigneur a voulu que ceci ait esté une occasion pour descouvrir le mal et vice caché en leurs cœurs. Car il n’y en avoit pas un qui le voulust quitter à son compagnon, mais chacun deux nourrissoit secrètement en soy-mesme l’espérance de primauté. Voylà qui est cause qu’ils ont envie et débat les uns contre les autres : et néantmoins une Ccupidité perverse règne en tous. Or ce vice est naturellement en des gens simples et de bas estat, et s’est monstré par une occasion bien légère, et quasi sans propos : combien nous faut-il y prendre garde de près, quand il y a quelque matière pour allumer le feu secrètement. Aussi nous voyons quand il y à en un personnage quelque grandeur de puissance où d'honneurs, que le feu d’ambition s'allume aiséement, et jette ses flammes de tous costez, sinon que l'Esprit de modestie venant d’enhaut esteigne cest orgueil tenant si fort à là nature des hommes.

95 Vous sçavez que les princes des nations les maistrisent, etc. Il est premièrement dit, que Christ les appela à soy, afin de les reprendre à part. En après nous recueillons d’yci, que d'autant qu'ils

avoyent honte de leur cupidité, is ne se Sont pas plaints apertement, mais qu’il y à eu un bruit obseur comme de gens qui murmurent entre leurs dents : et que sans parler haut, chacun s’est préféré à ses compagnons. Or Christ ne traitte pas yci généralement combien ambition est une peste dangereuse : mais il admoneste simplement qu'il n’y à point de folie plus grande, que de débatre d’une chose qui p’est point. Car il monstre que la primauté dont estoit procédé leur débat, n’ha point de lieu en son Royaume. Ceux-là donc s’abusent qui estendent ce propos à tous fidèles indifféremment: veu que Christ monstre seulement par la chose mesme considérée en s0y, que les Apostres sont ridicules de débatre pour le degré de puissance Où honneur en leur estat : pource que la charge d'enseigner à laquelle ils estoyent ordonnez, n’ha rien de semblable avec les empires et gouvernemens du monde. Je confesse bien que ceste doctrine s’addresse tant aux particuliers qu'aux rois et magistrats : pource qu’il n’y a celuy qui mérite d’estre tenu du troupeau de Christ, s’il n’a tellement proufité sous le Maistre d’humilité, que de ne s'attribuer rien, mais s’abbaisser pour entretenir amour fraternelle. Cela est vray : mais l'intention de Christ, comme j'ay dit, a esté de discerner le gouvernement de son Eglise d'avec les empires terriens, de peur que les Apostres n’imaginassent pour eux quelque crédit et avancement de Cour. Car entre les courtisans, selon qu'un chacun est aimé des rois, il vient aussi à estre avancé en biens et estats. Mais Christ ordonne des Pasteurs à son Eglise, non point afin qu’ils dominent, mais qu’ils soyent ministres et serviteurs.

Par ce moyen est réfuté l’erreur des Anabaptistes, qui exterminent de lPEglise de Dieu les rois et magistrats, sous couleur de ce que Christ dit qu’ils ne sont pas semblables à ses disciples. Car il ne fait pas yci comparaison entre les Chrestiens et les hommes profanes, mais entre les offices et charges diverses : joint qu’il n’a pas tant regardé aux personnes, qu’à l’estat de son Eglise. Car il se pourroit faire que celuy qui sera seigneur d’une ville ou d’un village, fera quant et quant office de

Docteur en cas de nécessité : mais Christ s’est contenté de traitter que c’est que peut porter la charge d'Apostre, et quelle chose n’y est point convenable. Toutesfois on pourroit demander. pourquoy Christ, qui a ordonné en l'Eglise divers ordres, rejette yci tous degrez. Car ïl semble qu’il abbat tellement toutes personnes, ou pour le moins les fait égaux entr’eux, que l’un ne passe point Pautre.

Mais la raison naturelle nous monstre bien qu'il faut que les choses soyent autrement : et sainct Paul (Ephés., IV, 1) faisant description du gouvernement de l’Eglise, raconte divers ministères : en sorte que lestat d’Apostre est plus haut que l'office des Pasteurs. Et sans doute il veut que Timothée et Tite (Tite If, 45) suyvant l'ordonnance de Dieu, ayent supérintendance par-dessus les autres avec authorité. Je respon que si nous regardons bien à tout, les rois mesmes ne peuvent pas dominer justement ainsi qu’il appartient, qu'ils ne servent : et néantmoins que la charge d’Apostre est en cela différente de la principauté terrienne, que la façon de laquelle les rois et magistrats servent, w’empesche point qu’ils ne dominent, et que mesme ils ne soyent eslevez par-dessus leurs sujets en grande pompe et magnificence. Ainsi David, Ezéchias et autres semblables, combien qu’ils se recognussent volontairement serviteurs de tous, ils ont toutesfois eu un sceptre, une couronne, et un thrône magnifique, et autres ornemens royaux. Mais le gouvernement de l'Eglise ne peut rien porter de tout cela : pource que Christ n’a permis aux Pasteurs sinon d’estre ministres : et à voulu qu’ils se déportent de toute domination. Il faut aussi noter que le propos est plustost de la chose en soy, que non pas de l'affection. Christ sépare les Apostres du rang des rois : non pas qu’il soit permis aux rois de s’eslever par orgueil, mais pource que c’est autre chose de l’estat des rois, que de la charge d’Apostre.

Ainsi done, combien qu’il commande aux uns et aux autres de se porter humblement, si faut-il tousjours que les Apostres regardent quel moyen le Seigneur à ordonné de gouverner son Eglise, Quant aux mots, là où sainct Matthieu dit que

les rois usent d’authorité; sainct Luc dit en mesme sens, qu'ils sont nommez bien faiteurs : comme s'il disoit que les rois ont grandes richesses et abondance de biens, afin qu’ils puissent user de libéralité et faire largesse. Car combien que les rois prenent plus grand plaisir à leur puissance, et aiment mieux qu’elle soit redoutée, que non pas qu’elle dépende du consentement du peuple, toutesfois ils appètent d’avoir la louange d’estre magni= fiques et libéraux. Dont aussi ils prenent leur nom en la Langue Hébraïque : car ils sont nommez Nédibin, à cause de leurs largesses : pource que ce qu’on leur paye tributs et imposts, n’est pour autre chose sinon afin qu'ils puissent fournir aux despens nécessaires pour entretenir là magnificence de leur estat:

26 Mais il ne sera point ainsi entre vous. I n’y a point de doute que Christ reprend yci la folle imagination de la quelle il voyoit les Apostres estre äbüsez.

C’est bien mal avisé, dit-il, ét follement pensé à vous, quand vous-vous forgez uni royaume qui n’est point convenable à ma personne. Si done vous voulez me servir comme il appartient, il vous faut penser à faire autrement, c’est que chacun de vous s'efforce de se rendre serviteur à ses compagnons. Au reste, C’est une manière de parler impropre, quand il dit que quiconque voudra estre grand, cestuy-là soit le ministre des autres: Car ambition ne peut laisser que l’homme s’addonne, et mesme s’assujetisse à ses frères: Je contesse bien que ceux qui aspirent aux honneurs, font les gracieux et humbles; et usent d'une façon de flatter servile:

mais tant y à que leur intention ne tend à rien moins qu'à servir. Cependant on voit bien à clair ce que veut yei dire Christ. Car pource qu'un chacun est ericlin à une amour folle de soy-mesme, il dit que ceste affection doit estre rapportée ailleurs:

comme s'il disoit, Que cela soit vostre seule grandeur, excellence et dignité, de

vous soumettre à vos frères : que vostre

primauté soit aussi, d’estre serviteurs de tous.

28 Tout ainsi que le Fils de l'homme n'est pointvenu pour estre servi. Christ conferme la doctrine précédente par son

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

exemple: pouree qu'il avoit volontairement pris la condition de serviteur, et s’estoit anéanti s0y-mesme, Comme aussi sainict Paul le remonstre, Phil., Il, 7. Or pour prouver plus clairement combien il a esté loin de toute hautesse et ambition, il lès ramène à si mort: comme s’il disoit, Pource que je vous ay choisis pour estre en honneur autour de moy, vous estes Sülicitez d’une ambition perverse à vous faire grans : mais moy, à l'exemple duquel vous deviez façonner vostre vie, ne Suis point venu pour m’éslever ou pour m’attribuer quelque grandeur royale : tout au contraire, avec l’apparence vile et contemptible de la chair, j'ay pris l’ignominie et opprobre de la croix. Si quelqu'un alléguoit contre ceci, que Christ a esté exalté par le Père, afin que devant luy tout genouil se ploye: (Philip., If, 9) la response est toute preste, que ce qu’il dit maintenant Se rapporte au temps de son humiliation : et pour ceste cause sainct Luc adjouste que Christ dit, qu’il a esté entr'eux comme celuy qui sert, non pas qu’en apparence, ou de titre, où mesmes en effet il dit esté leur inférieur : (car il a tousjoufs voulu estre recognu deux Maistre et Séigneur, Matth., XXII, 8) mais pource qué de sa gloire céleste il est descendu à une si grande douceur et humilité, qu’il S’'est assujeti à porter leurs infirmitez. D’avantage, il faut qu’il nous sou-

MATTH. XX

29 Et comme ils se partoyent de Jéricho, grande troupe le suyvil.

30 Et voyci deux aveugles assis prés du chemin, ayans ouy que Jésus passoit, crierent, disans, Seigneur, Fils de David, aye pilié de nous.

31 Et la troupe les tansa, afin qu'ils se teussent : mais iceux crioyent tant plus, disans ; Seigneur,

moy.

de moy.

MARC X

46 Après ils arrivérent en Jéricho : et luy se partant de Jéricho avec ses disciples, et une grosse troupe, un aveugle, dit Bartimée, c'est-à-dire Jils de Timée, estoil assis auprès du chemin, et mendioit, 47 Et ayant ouy que c’estoit Jésus de Nazareth, commenca à crier, et dire, Jésus Fils de David, aye pitié de

48 Et plusieurs le tansoyent, afin qu'il se teust :

mais il crioil beaucoup plus fort, Fils de David aye pitié

viehe qu’il fait comparaison du plus grand au plus petit, comme aussi en ce passage de sainet Jehan, chap. XHE, 44, Si moy qui suis Maistre et Seigneur, vous ay lavé les pieds, par plus forte raison vous dévez faire le semblable les uns aux autres.

Et donner sa vie en ranceon pour plusieurs. Il fait mention de sa mort, afin de retirer ses disciples de ceste imagination perverse de roÿatime terrien, commerous avons dit. Cependant la vertu et le fruit d'icelle est fort bien exprimé, en ce qu’il dit que sa vie est le pris de nostre ranceon : dont s’ensuit que nous avons une réconciliation gratuite avec Dieu, de laquelle le pris ne peut estre trouvé qu’en la mort de Christ. Ainsi, par ce seul mot est renversé tout ce que les Papistes gozouillent touchantleurs satisfactions püantes. Or veu que Christ par sa mort nous à acquis pour estre son héritage péculier, tant S'en faut que ceste Submission de laquelle il parle, dérogue en rien à sa gloire infinie, que mesmes elle en est tant plus magnifiée. Il prend plusieurs, non pas pour quelque certain nombre, mais pour les autres : car il fait une comparaison de sa personne à tout le reste des hommes. Il se prend aussi en mesme sens au Cinquième chap. de l’Epistre aux Romains, v.45, où Saint Paul ne parle pas d’une partie des hommes, mais comprend tout le genre humain.

LUC XVII

35 Adveint comme approchoit de Jéricho, qu'il y avoit un aveugle assis près du chemin, et mendioit.

36 Lequel oyant la multitude qui passoil, demanda que c’estoit.

37 Ets luy dirent que Jésus de Nazareth passoit.

38 Lors il cria, disant, Jésus Fils de David, aye pitié de moy.

39 El ceux qui alloyent devant, le tansoyent, afin qu'il se teust : mais crioit beaucoup plus fort.

Fils de David, aye pitié de nous.

restant les appela, et dit, Que voulez-|il l'appelle.

VOUS que je vous face ?

33 Ils luy disent, Seigneur, que nos yeux soyent ouvers.

teau, à Jésus.

leurs yeux: et incon-| la veuë.

tinent leurs yeux recouvrérent la veué :

el le suyvirent.

29 Et comme ils se partoyent de Jéricho, etc. Osiander a bien pensé yci monsirer sa subtilité, en faisant d’un aveugle quatre. Mais il n° ya rien plus frivole que ce qu’il songe. Pource qu’il voyoit les Evangélistes différens en d’aucuns mots, il a imaginé que le premier aveugle a receu la veue dés l'entrée de la ville, et que le second et les deux autres ont esté illuminez lors que Christ sortoit de là.

Mais toutes les circonstances accordent si bien, que jamais homme de bon entendement ne prendra ceci pour diverses histoires. Car sans m’arrester à plusieurs autres argumens, il n’y a point d’apparence que ceux qui estoyent en la compagnie de Christ, ayans voulu empescher cest aveugle de crier, et le voyans néantmoins guari sur l’heure contre leur espérance, eussent incontinent voulu en faire aussi taire trois autres. Mais il n’est jà besoin de déduire par le menu tous les points par lesquels un chacun pourroitaiséement cognoistre que les trois Evangélistes racontent un mesme faict. Aucuns se trouvent empeschez pour la diversité, d'autant que $S. Matthieu et sainct Marc disent que ce miracle d’un aveugle ou de deux, fut fait comme Christ sortoit de la ville : et sainct Luc dit que cela adveint devant qu’il y entrast: en après, d'autant que sainct Marc et sainct Luc ne parlent que d'un aveugle, et Sainct Matthieu en met deux. Mais veu que nous sçavons qu’il se trouve souvent és Evangélistes,

50 Æt jeltant bas son manil se leva, et s’en veint

51 Alors Jésus prenant la parole, luy dit, Que veux-tu 34 Et Jésus meu de | que je te face? L'aveugle luy compassion, toucha| dit, Maistre, que je recouvre

52 Jésus luy dit, Va-len, ta foy l'a sauvé : et incontinent il recouvra la veuë, et| peuple voyant cela, donsuyvil Jésus au chemin,

49 Et Jésus s’estant arresté, dit qu'on l'appelast : et 32 Et Jésus s’ar-| appelèrent l'aveugle, luy disans, Pren courage, lève-toy,

Fils de David, aye pitié de moy.

40 Et Jésus s’arrestant, commanda qu'on le luy amenast. Quand il fut près, il l'interrogua,

A1 Disant, Que veux-tu que je te face? Et il dit, Seigneur, que je recouvre la veuë.

42 Jésus luy dit, Recouvre la veuë : La foy l’a sauvé.

43 Et incontinent il recouvra la veuë, et le suyvoit glorifiant Dieu : et tout le

noit louange à Dieu.

qu’en une mesme histoire l’un laisse ce que les autres disent, et au contraire exprime plus clairement ce qu’ils ont omis, la chose ne doit pas sembler estrange en ce passage. Quant à moy, ma conjecture est telle: qu’ainsi que Christ approchoit de la ville, aveugle commença à crier:

mais pource qu'il ne peut estre ouy à cause du bruit du peuple, qu’il s’en alla à l’autre porte de la ville par laquelle Christ devoit sortir, pour l’attendre là au chemin, et que lors il fut par luy appelé.

Sainct Luc donc ayant commencé son récit par une circonstance qui est vraye, ne la poursuit pas en tout et par tout, mais laisse à dire que Christ séjourna quelque peu en un logis de la ville : et les autres deux touchent seulement le temps le plus prochain du miracle. La conjecture est bien vray-semblable, comme souventesfois Christ pour esprouver la foy de ceux qui s’addressoyent à luy, à quelque peu différé de leur aider: qu'il a aussi voulu faire un semblable examen en cest aveugle. Quant à la seconde difficulté, la solution en est bien facile. Car nous avons veu en un autre lieu que sainct Marc et sainet Luc parlent d’un démoniaque qui à esté guari, là où sainct Matthieu en nomme deux, comme aussi en ce passage : et

néantmoins ils ne sont point discordans

entr’eux: mais plustosi il y a grande apparence que du commencement un seul aveugle implora la grâce de Christ, etque l'exemple de cestuy-là en incita un autre

er Tr à

SUR L'HARMONTE ÉVANGÉLIQUE.

à faire le semblable, et que par ce moyen la veue fut rendue à deux. Cependant sainct Marc et sainet Luc n’ont parlé que de l’un: ou poureée que c’estoit le plus Cognu : Ou pource que la guarison de cestuy-là rendoit aussi suffisant tesmoignage de la vertu Divine de Christ, que s’ils eussent parlé de tous les deux. Pour le moins, il semble que sainct Marc ait choisi cestuy-là pource qu’il estoit fort renommé et cognu de tout le peuple, d’autant qu’il exprime le nom d’iceluy et de son père. Car il ne le fait pas voulant dire qu'il fust riche ou de grand’ maison, veu qu’il estoit mendiant et des plus povres du peuple. Dont il appert que le miracle a esté plus notable en sa personne, pource que chacun cognoissoit sa calamité. I] me semble.que voylà la raison pour laquelle sainct Marc et sainct Luc nomment cestuy-là seul, et laissent l’autre qui n’estoit que comme un accessoire moindre. Mais sainet Matthieu qui avoit esté présent au miracle, na pas voulu oublier mesme cestuy-là qui estoit le moins cognu.

30 Seigneur, Fils de David, aye pilié de nous. Jay n’aguères dit qu’il n’y ena eu premièrement qu'un qui ait commencé à crier : mais la nécessité semblable a facilement induit l’autre à se joindre à luy, et faire de mesme. Or ils attribuent un grand honneur à Christ, quand ils le prient qu’il ait pitié d’eux pour leur secourir. Car il faut dire qu’ils estoyent bien persuadez qu'il avoit en sa main l’aide et le remède lequel leur estoit nécessaire. Mais encore leur foy est bien plus à considérer en ce qu’ils le recognoissent estre le Messias, lequel (comme nous sçavons) estoit entendu entre les Juifs par le titre que ces aveugles expriment vci. Ils ont donc recours à Christ, non-seulement comme à un Prophète, mais comme à celuy qui avoit esté promis de Dieu seul autheur de salut. Le cri monstroit la véhémente et ardente affection. Car combien qu’ils sceussent que * le propos estoit odieux envers plusieurs qui estoyent mal-contens de l’honneur qu’on faisoit à Christ, toutesfois l’ardeur du désir leur a fait surmonter toute crainte, en sorte qu'ils n’ont pas laissé de crier hardiment à haute voix.

31 Et la troupe les tansa afin qu'ils se teussent. C’est merveille comment les disciples de Christ qui Paccompagnent par honneur et pour la révérence qu'ils luy portent, veulent forclorre de la grâce de Christ de povres affligez, et fermer la porte à sa vertu, entant qu’en eux est.

Mais c’est une chose qui advient souvent, que la plus grand” part de ceux qui font profession du nom de Christ, nous empescheront plus, ou retarderont d’approcher de luy, qu’ils ne nous y attireront.

Si Satan s’est efforcé de mettre empeschement à ces deux aveugles par des gens de bien, et simples, lesquels avoyent quelque affection de religion qui les incitoit à suyvre Christ, combien plus fera-il lesemblable par des hypocrites et traistres, si nous ne prenons bien garde à nous ? Il estoit donc besoin d’avoir une constance pour surmonter tous empeschemens: et mesmes tant plus Satan nous en met audevant, d'autant plus faut-il que nous soyons ardens à nous exercer en prières:

comme nous voyons que ces aveugles ont redoublé leur cri.

32 Que voulez-vous que je vous face?

Il leur demande doucement et humainemént que c’est qu'ils veulent, pource qu’il avoit délibéré de leur ottroyer leurs requestes. Aussi il n’y à point de doute qu’ils n’ayent prié par un mouvement spécial du sainct Esprit, Car comme le Seigneur ne veut pas osier à tous les maladies corporelles : aussi ne leur permetil pas de l’en prier simplement. Nous avons la règle qui nous est prescrite, laquelle nous monstre quelles choses nous devons demander à Dieu, et comment, et jusques à quel poinct. Il ne nous est pas licite de nous destourner aucunement d’icelle, sinon que le Seigneur par un mouvement secret de l'Esprit nous suggère de faire quelque souhait: ce qui advient peu souvent. Au reste, ce que Christ les interrogue, m’est pas tant pour leur recard particulier, que de tout le peuple.

Car nous sçavons comment le monde avalle les bien-faits de Dieu sans y penser, sinon qu’on le resveille et aiguillonne. Ainsi donc Christ par sa voix resveille toute l'assistance du peuple à prendre garde à ce miracle, comme un peu apres

il use d’un signe visible à ceste mesme fin, en ouvrant les yeux de ces aveugles par attouchement. Quand sainct Matthieu dit que Jésus fut meu de compassion :

le mot dont il use n’est pas celuy mesme qu'il avoit mis en la personne des ayeugles, quand ils disoyent, Fils de David, aye pitié de nous. Ils imploroyent la miséricorde de Christ, afin qu’il remédiast à leur misère: mais maintenant l'Evangéliste exprime que Christ a esté induit à les guarir, non-seulement par sa bonté gratuite, mais aussi pource qu’il a eu pitié de leur mal. Car le terme dont il use vient d’un mot qui signifie les entrailles et parties intérieures de l'homme, esquelles réside ceste humanité et compassion mutuelle qui nous incite à secourir à nos prochains.

52 Marc. Ta foy t'a sauvé. Par le mot de Foy, il ne faut pas seulement entendre lasseurance de recouvrer la veue, mais une persuasion plus haute, asçavoir que cest aveugle avoit cognu que Jésus estoit le Messias. Et ne faut pas imaginer yei quelque cognoissance confuse, attendu que nous ayons veu que ceste confession estoit prinse de Ja Loy et des Prophètes.

Car l’aveugle n’a pas à la volée nommé Christ, Fils de David, mais l’a receu et recognu pour tel qu’il avoit apprins par les livres des Prophètes. Or Christ attribue à la foy ce que l’aveugle a receu la

MATTH. MARC

A Estant

veue: pource que combien que la vertu et la grâce de Dieu parviene quelquesfois mesme jusques aux incrédules, toutesfois il n'y a gens qui facent leur proufit des bénéfices de Dieu, et qui en usent comme il appartient, sinon ceux qui les recoyvent en foy. Et mesme, qui plus est, tant s’en faut que l'usage des dons de Dieu soit salutaire aux incrédules, que plustost il leur est dommageable, Parquoy quand Christ parle yci de sauver, cela ne se doit pas restraindre à Ja santé et guarison externe, mais comprend aussi la santé et le salut de l'âme: comme s’il disoit que l’aveugle a par foy obtenu laccomplissement de son désir en la bonne volonté de Dieu, qui luy a esté propice. Or si Bieu a Communiqué sa grâce à cest aveugle.

pour le regard de la foy, il s'ensuit qu'il a esté justifié par foy.

34 Matth. Et le suyvirent. Ceci a esté un signe de recognoissance du bien receu de Christ, de ce que ces aveugles se sont rangez à sa Compagnie. Au reste, COmbien qu'il soit incertain s'ils ont long temps continué à faire ce devoir, toutesfois cela leur est procédé d’un bon vouloir, de ce qu’en chemin ils ont servi à.

beaucoup de gens, de miroirs de là grâce de Dieu. Sainct Luc adjouste que de peuple donna louange à Dieu: ce qu’il fait pour plus certaine approbation du miracle.

LUC XIX

entré en Jéricho, ü alloit par la ville.

2 Et voyci un homme appelé Zachée, qui estoit principal péager, et estoit riche.

3 Et taschoit à veoir lequel estoit Jésus, et ne

pouvoit pour la foule:

ture.

car il estoit de pelité sla-

k Parquoy il accourut devant, et monta dessus

un Sycomore pour: le veoir :

pan là.

car il devoit passer

5 Æt quand Jésus fut venu à l'endroit, il regarda en un et le veit, et luy dit, Zachée, descen has-! tivement : car il me faut demeurer aujourd'huy en

ia Maison.

6 Adonc iceluy descendit hastivement, et le re-

ceut en joye.

T El tous voyans cela, murmuroyent, disans! qu'il

SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

estoit entré chez un homme de meschante vie pour

y loger.

8 Et Zachée estant là, dit au Seigneur, Voyci, Seigneur, je donne la moitié de mes biens aux povres : el Si j ay ravi à quelqu'un aucune chose, j'en ren quatre fois autant.

9 Adonc Jésus luy dit, Aujourd'huy salut est advenu à ceste maison : pourlant que cestuy-ci aussi est fils d'Abraham.

10 Car le Fils de l’homme est venu chercher, et sauver ce qui estoit perdu.

1) Ou, eeste-ci est fille d’Abrahare.

Il appert yci comment sainet Luc n’a pas esté fort curieux à observer l’ordre du temps. Car après avoir récité le miracle, il raconte maintenant ce qui adveint en la ville de Jéricho. I] dit donc que comme Christ se présentoit à tous allant par les rues, Zachée seul avoit sur tous grand'envie de le veoir. Car c’estoit un signe de grand désir, quand il monte sur un arbre, veu que les riches sont volontiers glorieux, et sous couleur de gravité présument de leurs personnes. Vray est qu’il se peut faire que d’autres ont eu un semblable désir : mais S. Luc pour une bonne raison à voulu faire mention de cestuy-ei plustost que des autres, tant à cause de la qualité du personnage, que pour la conversion miraculeuse d’iceluy, laquelle s’est monstrée si soudainement.

Or combien que la foy ne fust pas encore formée en Zachée, toutesfois ceci en a esté comme un préparatif. Car s’il n°v eust eu en luy quelque inspiration d’enhaut, il n’eust jamais eu un tel désir de veoir Christ : j'enten pour la fin qui s’est déclarée incontinent. Car il n’y à point de doute que curiosité en a poussé d’aucuns à venir de bien loin pour veoir Christ :

mais l'issue a monstré qu’il y avoit quelque semence de piété au cœur de Zachée.

Le Seigneur en fait souvent ainsi : Car devant que se manifester à d’aucuns, il leur inspire une affection secrète, par laquelle ils sont poussez à le chercher dewant qu'ils le cognoissent. Et combien qu'ils n’ayent point encore un certain but, si est-ce toutesfois qu’il ne les trompe point, mais se donne à cognoistre à eux en temps propre,

5 Zachée, descen hastivement, etc.

Voyci un exemple bien notable de la grâce de Christ, de ce qu’il prévient Zachée, et n’attend pas qu'il l’invite, mais s'offre luy-mesme à prendre logis en sa maison. Nous sçavons comment le nom de Péager estoit lors odieux, voire mesme détestable, ce que sainct Luc exprimera aussi un peu après. C’est donc une merveilleuse humanité et douceur au Fils de Dieu, d'approcher d’un homme que tous les autres rejettent communéement, et mesme devant qu’en estre par luy prié.

Mais il ne se faut pas esbahir s’il fait cest honneur à celuy lequel il avoit desjà tiré à soy par un mouvement secret de lEsprit : veu que c’est un don plus excellent d’habiter au cœur d’un personnage, que d'entrer en sa maison. Or il a monstré par ce mot que ceux qui désirent d’une pure affection de le cognoistre, ne perdent jamais leurs peines en le cherchant. Car Zachée a obtenu infiniement plus qu’il wavoit espéré. Au reste, quand Zachée obéit si promptement, et descendant de l'arbre en diligence, receoit Christ avec grand’'joye, en cela se monstre encore plus clairement la vertu et conduite du S.

Esprit. Car combien qu’il n’eust pas encore une vraye foy, toutesfois ceste docilité et obéissance que nous voyons, estoit un commencement de foy.

1 El tous voyans cela, murmuroyent, ete. Les habitans du lieu, et paraventure aussi aucuns de la compagnie de Christ, murmurent de ce qu’il se retire chez un homme noté, et de mauvaise réputation, combien que personne ne l'y ait invité. Voylà comment en fait le monde :

il mesprise la grâce de Dieu qui luy est présentée, et cependant est envieux et marri si On la transporte aux autres. Mais considérons un peu comment ce murmure estoit sans raison. Ils trouvent absurde de ce que Christ fait un si grand honseur à un homme de meschante vie. Car le mot de pécheur, duquel use l’'Evangéliste, se prend ainsi en Ce passage comme en plusieurs autres, et ne signifie pas ce que communéement nous appelons pécheur, ains un homme de mauvaise vie et diffamé. Mettons le cas que Zachée ait esté tel : si faloit-il premièrement s’enquérir pourquoy et à quelle fin Christ prenoit logis en sa maison. Car cependant qu’ils murmurent au dehors, Dieu besongne magnifiquement au dedans, à la gloire de son nom : et par ce moyen réfute et repousse leur fausse calomnie. Car la conversion de Zachée a esté un œuvre admirable de Dieu : mais toutesfois il nv avoit point de raison suffisante pourquoy ils deussent ainsi diffamer Zachée. C’estoit un fermier de péages ou de tailles.

Or nous sçavons que ce n’est point une chose mauvaise en soy de recevoir les péages : mais cestestat-là estoit ainsi odieux etinfàme entre les Juifs, pource qu’il leur sembloit que c’estoit contre droict et raison qu’on leur faisoit payer le tribut. Mais quel qu’ait esté Zachée, toutesfois la douceur et débonnaireté de Christ ne devoit point estre blasmée, mais estoit bien louable, quand il n’a point refusé son aide à un povre misérable pour le retirer de perdition, et l’amener à salut. Parquoy l’occasion de se scandalizer que les hommes en prenoyent, ne l’a point empesché qu’il ne passast outre pour accomplir la commission qu’il avoit de par le Père. Il faut aussi que tous les Ministres d’iceluy soyent munis de ceste magnanimité, que le salut d’une seule âme les touche plus que tous les bruits et murmures des gens mal-avisez. Et pourtant, combien qu'ils voyent tirer en calomnie tout ce qu’ils font et disent, qu’ils ne laissent pas toutesfois de poursuyvre à faire leur devoir.

8 Et Zachée estant là, dit au Seigneur, etc. I faloit attendre l'issue qui est maintenant descrite, pour bien juger du faict de Christ : mais les hommes sont si

hastifs et précipitans, qu’ils n’ont pas la patience d’attendre que Dieu monstre ce qu'il veut faire. Or la conversion de Zachée nous est descrite par les fruits et:

signes externes. Pouree qu’il estoit vraysemblable qu'il s’estoit fort enrichi au dommage de plusieurs, s’il a ravi à quelqu'un aucune chose, il dit qu'il est prest d'en rendre quatre fois autant : d'avantage, il donne et consacre la moitié de ses biens aux povres. Vray est qu’un homme pourroit bien distribuer aux povres tout ce qu’il ha, ettoutesfois sa libéralité ne sera rien estimée devant Dieu, (4 Cor. XIE, 3) mais combien qu'il ne soit yei fait aucune mention de la repentance intérieure du cœur, sainet Luc entend toutesfois que la saincte affection, laquelle il loue en Zachée, procédoit de ceste vive racine:

comme, sainct Paul traittant de repentance, (Ephés. IV, 28) nous exhorte à ces exercices, par lesquels les hommes entendent que nostre vie est changée en mieux. Celuy qui desroboit (dit-il) qu'il ne desrobe plus, mais plustost qu’il travaille en besongnant de ses mains, afin de subvenir aux povres et souffreteux. Il faut donc commencer par le cœur : mais ilest nécessaire quant et quant de monstrer nostre repentance par œuvres. Or notons que Zachée ne fait pas yci un présent à Dieu de ses rapines : comme il y a plusieurs riches, lesquels après avoir bien pillé d’un costé et d'autre, font à Dieu part au butin, afin d’avoir congé de piller encores mieux à l’advenir, et afin d’estre absous des extorsions qu’ils ont faites auparavant. Mais Zachée sacrifie tellement à Dieu la moitié de ses biens, que quant et quant il récompense tous ceux ausqueis il peut avoir fait tort. Dont nous recueillons que les richesses qu’il possédoit, ne venoyent point d’un gain meschant et illicite. Ainsi done Zachée n’est pas seulement prest de satisfaire, s’il a par fraude attiré quelque chose de l’autruy : mais aussi veut que les povres participent à son droit patrimoine. En quoy il monstre que d’un loup non-seulement il est converti en brebis, mais aussi en pasteur. Et en corrigeant les fautes qu'il avoit commises par le passé, il renonce pour l’advenir à toutes meschantes prattiques : comme le

Seigneur requiert principalement des siens, que ils s’abstienent de toute nuisance. Au reste, Zachée par son exemple n’a point obligé les autres, à ce qu’il leur faille nécessairement se despouiller de la moitié de leurs biens. Il suffit de suyvre la règle que le Seigneur nous donne, Que nous consacrions et nous et tous nos biens à bons et saincts usages.

9 Aujourd'huy salut est advenu à ceste maison. Christ rendant tesmoignage à Zachée, prononce qu'il n’y a point eu de feintise en luy. Ce n’est pas à dire pourtant qu’il attribue aux bonnes œuvres de Zachée la cause de son salut :

mais pource que ceste conversion et changement estoit un gage de l’adoption Divine, à bon droict Christ conclud de là que ceste maison est héritière de salut.

Et aussi les mots emportent ce sens. Car pour autant que Zachée est un des enfans d Abraham, i conclud que sa maison est sauvée. Or il faut nécessairement qu’un homme pour estre tenu des enfans dAbraham, ensuyve la foy d’iceluy. Et aussi lEscriture attribue à la foy proprement ceste louange, de discerner entre les vrais enfans d'Abraham et les estrangers.

Sçachons donc que la foy principalement est louée en Zachée, laquelle à fait que ses bonnes œuvres aussi on£ esté agréa-

MATTH. XXV

44 Car c'est comme un homme, lequel s’en allant dehors, appela ses serviteurs, et leur commit ses biens.

15 Et à l'un bailla cinq talens, et à l'autre deux, et à l'autre un, à chacun selon sa portée: et incontinent s’en alla dehors.

16 Or celuy qui avoit receu cinq talens, s’en alla, et traffiqua d'iceux : et en feit cinq autres talens.

17 Semblablement aussi celuy : qui avoit receu les deux, en gaigna aussi deux autres.

18 Mais celuy qui en avoit receu un, se partit, et l'enfouit en terre, et cacha l'argent de son maistre. |

MARC

bles à Dieu. Or il n’y a point de doute que la doctrine de Christ n’ait précédé la conversion de Zachée. Et par ainsi, la source du salut d’iceluy a esté d’ouir Christ parlant de la miséricorde gratuite de Dieu, de la réconciliation des hommes avec luy, de la rédemption de l'Eglise, et d’embrasser ceste doctrine par foy. Le mot par lequel les Grecs signifient Mai- Son, est Cause que ce passage s'expose en deux sortes. Le translateur Latin ancien l’a rapporté à Zachée : ce que je trouve meilleur. Erasme a mieux aimé traduire, Que la maison est fille d'Abraham : ce que je ne réprouve pas : toutesfois je pense qu’il est plus propre de l’entendre de Zachée. Car pource que Dieu, en adoptant un père de famille, promet aussi d’estre le Dieu de toute sa maison, à bon droict le salut s’estend du chef à tout le corps. Au reste, ce mot Æussi, emporte poids. Car Christ veut dire que Zachée n’est pas moins enfant d'Abraham, que les autres Juifs, qui le rejettoyent fièrement, et l’avoyent en exécration. Et afin qu’il ne semble que sa vie précédente luy ait fermé la porte de salut, Christ monstre par son office, qu’il n’y a rien en ce changement dont on se doyve scandalizer, veu qu'il à esté envoyé de par le Père pour sauver ceux qui sont perdus.

LUC XIX

A1 Eux oyans ces choses, Jésus poursuyvil, el dit une similitude, pource qu'il estoil près de Jérusalem, et qu'ils estimoyent qu'incontinent le règne de Dieu seroit manifesté.

12 Il dit donc, Un homme noble s’en alla en une région loin- Laine, pour conquester un royaume, puis retourner.

43 Et ayant appelé dix serviteurs siens, il leur donna dix marcs: et leur dit, Traffiquez jusqu'à tant que je viene.

44 Or ses citoyens le hayoyent:

parquoy ils envoyerent une embassade après luy, disans, Nous ne voulons point que cestuy-ci règne sur nous.

19 Or long temps après, le maistre de ces servileurs vient, el fait conte avec eux.

20 Lors celuy qui avoil receu cinq talens, veint, el présenta cinq autres lalens, disant, Seigneur, tu mas commis cinq talens : voyci, j'en ay qaigné cinq autres par iceux.

94 Et son seigneur luy dit, C’est bien fait, bon serviteur et loyal :

tu as esté loyal en peu de chose, je te constilueray sur beaucoup :

entre en la joye de ton seigneur.

22. Puis celuy qui avoit receu deux talens, veint, et dit, Seigneur, tu mas baillé deux ta-

lens, voyci j'en ay gaigné deux autres par-dessus.

23 Son seigneur luy dit, C’est bien fait, bon serviteur et loyal :

tu as eslé loyal en peu de chose, je te constilueray sur beaucoup :

entire en la joye de ton seigneur.

24 Mais celuy qui avoit receu un talent, veint, et dit, Seigneur, je cognoissoye que tu estois homme rude, moissonnant là où tu n'as point semé, et assemblant là où tu n'as point espars.

25 Parquoy craignant m'en suis allé, et ay caché ton talent en lerre : voyci, lu as ce qui est tien.

26 Æt son seigneur respondant luy dit, Mauvais serviteur et lasche, tu scavois que je moissonnoye où je n'ay point semé, el assembloye où je n'ay point espars :

27 I te faloit donc bailler mon argent aux banquiers : et estant venu , j'eusse receu le mien avec usure.

28 Ostez-luy donc le talent, et le donnez à celuy qui ha les dix talens.

29 Car à chacun qui aura, il sera donné, et il en aura tant plus : mais à celuy qui n'ha rien, cela mesme qu'il ha luy sera osté.

30 Jettez donc le serviteur inutile és ténèbres de dehors : là y aura pleur et grincement de dents,

15 Ef adveint après qu'il fut retourné, ayant conquesté le royaume, ll commanda quon buy appelast ces serviteurs ausquels il avoit baillé l'argent :

afin qu'il sceust combien chacun avoil gaigné.

16 Adonc le premier veint, disant, Seigneur, ton marc a acquis dix autres mares.

17 Etilluy dit, C’est bien fait, bon serviteur : pourtant que tu as esté fidèle en peu de chose, aye puissance sur dix villes.

18 Et l'autre veint, disant, Seigneur, ton marc en a fait cing autres.

19 Et à cestuy-ci dit aussi, El toy, sois sur cinq villes.

20 Et l'autre veint, disant, Seigneur, voyci lon marc que j'ay tenu enveloppé en un linge.

21 Car je l’ay craint, pource que tu es homme rude: tu prens ce que tu n'as point mis, el recueilles ce que tu n'as point semé.

22 Il luy dit, a servileur, je Le jugeray par ta parole. Tu scavois que je suis homme rude, prenant ce que je ray point mis,el moissonnant ce que je n'ay point semé.

23 Et pourquoy n'as-tu mis mon argent à la banque, et à mon retour je l’eusse demandé avec usure ?

24 Et dit à ceux qui estoyent présens, Ostez-luy le marc, et le donnez à celuy qui en ha dix. |

25 Et ils luy dirent, Seigneur, il ha dix marcs. |

26 Ainsi je vous di qu'à un chacun qui aura, sera donné :

et à celuy quin’ha rien, encore ce qu'il ha luy sera osté.

27 D'avantage, amenez yci ces miens ennemis-là, qui n’ont point voulu que je régnasse sur eux, et les tuez devañt moy.

28 Ces choses dites, il alloit devant, montant en Jérusalem.

SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE

14 Luc: Eux oyans ces choses, Jésus poursuivit, etc. Voyci comme un monstre, que les disciples ayans esté tant souvent advertis de la mort de Christ prochaine, laissans tous tels propos, sautoyent du premier coup à son régne, ef s'esgarovent à faire des discours làdessus. Or il y avoit deux fautes en cela : premièrement, qu’ils imaginoyent un repos heureux, et d’estre exempts de la croix : en après, qu’ils estimoyent le règne de Dieu selon leur sens charnel.

Dont ïl appert combien leur foy estoit petite et obscure. Car combien qu’ils sentissent quelque chose de lespérance de la résurrection, toutesfois c’estoit un goust tant léger, qu'ils n’avoyent point une certaine et ferme résolution de la personne de Christ. Ils croyent bien qu’il est le Rédempteur lequel avoit esté promis anciennement : et sur cela ils conçoyvent une espérance du renouvellement de l'Eglise : mais ceste cognoissance s'esvanouit incontinent en des imaginations qui sont pour renverser ou obscurcir la vertu de son règne. Sur tout, ceci estoit le plus estrange, que tant d’admonitions estoyent escoulées de leur mémoire Sans aucun proufit. Pour ie moins, voylà une stupidité brutale, veu que Christ leur avoit un Le devant déclaré apertement qu'il avoit à endurer en brief une mort cruelle et ignominieuse, de ce que non-seulement ils demeurent sans souci, mais aussi semble qu’ils ne pensent qu’à triompher, estans exempts de tout ennuy.

12 Il dit donc, Un homme noble s’en alla, etc. Sainct Matthieu entrelace ceste parabole avec d’autres sans avoir esgard à l’ordre des temps. Mais pource que son but a esté depuis le vingtdeuxième chapitre, de faire un recueil des derniers propos de Christ, et les mettre ensemble, il ne faut point que les lecteurs se donnent peine pour sçavoir ce qui a ésté dit le premier jour, ou le second, ou le troisième, en ce peu de temps qu’il 6stoit prochain de la mort. Mais il sera bon de noter la différence qui est entre sainct Matthieu’et sainct Luc. Car comme ainsi soit que le premier ne touche qu'un poinct, Pautre en comprend deux , ils ont cela’ de commtün l'un et l’autre, dé mons-

trer que Christ est semblable à un grand seigneur, lequel entreprenant un voyage en pays lointain, pour conquester quelque royaume, baiïlle son argent à ses serviteurs, pour traffiquer et le faire proufiter, et ce qui s'ensuit. Sainct Luc traitte tout seul l’autre poinct, asçavoir que les sujets abusans de l’absence de leur prince, ont fait un tumulte, pour s’oster de sa sujétion. Christ en toutes les deux parties a voulu monstrer que les Apôtres s’abusent bien, de penser qu'il ait desjà un estat de royaume tout arresté, et qu’il aille en Jérusalem pour dresser là en brief son siége, et y mettre un ordre paisible. Aïnsi en leur ostant lespérance d’un royaume présent, il les exhorte à patience et espérance. Car il les advertit qu’ils auront à porter beaucoup de travaux et ennuis par long temps, devant qu’ils vienent à jouir de ceste gloire, laquelle ils pensoyent desjà tenir. En une région lointaine. Pource qu'il sembloit avis aux disciples que Christ devoit dès lors prendre possession de son royaume, il corrige d'entrée cest erreur, disant qu'il Juy faut faire un long chemin pour conquester ce royaume. Au reste, touchant ce qui est signifié par la Région lointaine, je laisse cela à deschiffrer par ceux qui s'amusent à ces subtilitez

quant à moy, il me semble que Christ veut seulement exprimer sa longue absence, depuis le temps de sa mort jusques au dernier advénement. Car combien qu’estant assis à la dextre du Père, il tiene l'Empire du ciel et de la terre : et que depuis qu’il est monté au ciel, toute puissance lui à esté donnée, afin que tout genouil se ploye devant luy. (Philip. Hi, A0) toutesfois pource qu'il n’a pas encores entièrement abbatu ses ennemis, et n’est pas encores apparu Juge du monde, et sa majesté n’est pas manifestée, non sans cause il est dit qu’il est absent des siens, Jaique à ce qu’il retourne pour la seconde fois, estant revestu de nouvelle principauté. Il est bien vray qu’il règne maintenant, quand il régénère les” siens à la vie céleste, les réforme à l’image de Dieu, et les fait compagnons des Anges :

quand il gouverne l'Eglise par sa Parole, la défend sous sa protection, l’enrichit

des dons de l'Esprit, la maintient par sa grâce, et soustient par sa vertu : en SOmme, luy fournit toutes choses nécessaires à salut : quand il réprime la fureur de Satan et de tous les iniques, et dissipe toutes leurs machinations. Mais pource que ceste façon de régner est cachée à la chair, à proprement parler, la manifestation en est différée jusqu’au dernier jour.

Pource donc que les Apostres s’arrestoyent inconsidéréement à une ombre de royaume, le Seigneur déclare qu'il faut qu’il laille conquester bien loin, afin qu’ils apprenent de porter patiemment la longue attente.

13 Et ayant appelé dix serviteurs siens, il leur donna dix marcs, etc. I ne faut pas regarder de si près au nombre des serviteurs, comme aux sommes d’argent. Car sainct Matthieu en exprimant diverses sommes, comprend une doctrine plus ample : asçavoir que Christ n’enjoint pas une charge égale de traffiquer à tous : mais en baillant à l’un une petite somme, il ordonne à l’autre plus grand argent. Ils s'accordent bien tous deux en ce, que jusques au dernier jour de la résurrection Christ est comme en chemin, absent des siens : et que cependant il ne faut pas qu’ils soyent nonchalans, ou qu'ils demeurent oisifs et sans rien faire. Car un chacun ha sa charge, qui luy est donnée pour s’y exercer : et que pourtant ils doyvent estre ententifs à traffiquer, pour bien faire le proufit du Maistre. Sainct Luc dit simplement, qw à chacun a esté donné un marc : pource que soit que le Seigneur nous baille peu ou beaucoup, un chacun rendra conte pour say. Sainct Matthieu (comme j’ay dit) est plus ample, et exprime d’avantage , en mettant divers degrez. Car nous sçavons que le Seigneur ne donne pas à tous ses dons en mesme mesure, mais les distribue diversement, comme bon luy semble : en sorte que les uns en ont plus que les autres. 4 Corinth.

XII, 7, et Ephés. IV, 7. Mais quelques dons que le Seigneur nous ait ottroyez, sçachons que cela nous est baillé en garde comme de l'argent, afin qu’il en reviene quelque gain et proufit. Car il ny à rien plus desraisonnable, que quand

nous laissons ensevelir, et n’appliquons à quelque usage proufitable les grâces de Dieu, desquelles la vertu consiste proprement à rapporter fruit.

15 Matth. 4 chacun selon sa portée.

Par ce mot Christ ne veut pas mettre différence entre le naturel et les dons de l'Esprit : car il n’y a ne puissance, ni industrie ou dextérité, qu’on ne doyve recognoistre venir de Dieu. Et pourtant, quiconque voudra faire partage avec Dieu, ne se laissera rien de reste. Qu’estce done qu’il entend, en disant que le père de famille a baïllé entre mains aux uns plus, aux autres moins, selon la portée d’un chacun? Certes pource que Dieu, selon qu’il à disposé un chacun, et la doué de dons naturels, il luy enjoint aussi ceci ou cela, il Pexerce en maniement d’affaires, il Pavance en diverses charges, il luy donne matière de se monstrer vertueux, et en présente les occasions. Cependant les Papistes sont ridicules, de recueillir d'yci que Dieu distribue ses dons à un chacun selon la mesure qu’il mérite. Car combien que le translateur Latin ancien ait yci mis le mot de Vertu, toutesfois il n’a pas entendu que Dieu donne de ses grâces aux hommes selon qu'ils se sont bien portez et vertueusement, mais seulement selon que le père de famille les a estimez capables et suffisans. Or nous sçavons que Dieu ne trouve personne capable, jusqu’à ce qu’il l’ait fait tel. Aussi le mot Grec dont Christ à usé, ne contient aucune ambiguité. |

20 Lors celuy qui avoit receu cinq talens, veint,et présenta cinq autres talens. Ceux qui employent en bons usages les grâces qu’ils ont receues de Dieu, il

est dit qu’ils traffiquent : car la vie des fi-

dèles est bien proprement comparée à un train de marchandise, pource qu'ils doyvent comme faire eschange et trocquer les uns avec les autres, pour entretenir la compagnie. D’avantage, l’industrie de laquelle un chacun exerce sa charge, et la vocation mesme, la dextérité de bien conduire, et autres grâces, sont comme marchandises, pource que la fin et lusage en est, qu’il y ait une communication mutuelle entre les hommes. Et le

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