PETER
tousjours une relation ou correspondance mutuelle entre V'alliance de Dieu et la foy
des hommes. Par cest épithète de NOU-
veau, il a voulu donner à entendre que les figures anciennes prenoyent maintenant fin, pour faire place à l'alliance stable et éternelle : ainsi donc cela emporte tacitement une Opposition ou comparai-
lons qu’en la saincte Cène il y a pro-|han récite avoir esté tenus par le Sei- "= Le pop CE ANR F û 'p
à tt a "7 messe enclose : ce qui est pour réfuter | gneur, tant en la maison que en chemin. Ein l'erreur de ceux qui disent que les Sacre-| Car (comme nous avons dit ailleurs) leur
but a plus esté de comprendre l’histoire
des choses faites par Christ, que non pas}, à:
arm nm
la doctrine. Ïls touchent “seulement ce poinct, qu'il s’est de son propre vouloir transporté sur le lieu où Judas devoit venirZ afin que nous Sçachions que durant ce temps-là il a compassé et parti les heures, en sorte qu’il se présentast volontairement devant celuy qui le trahis- Soit.
MATTH. XXVI
31 Lors Jésus leur dit, Vous tous ceste nuict serez scandalizez en moy : car il est escrit, Je fraperay le pasteur, et les brebis du troupeau seront esparses!.
32 Mais après que je seray ressuscité, j'iray devant vous en Galilée.
33 Et Pierre respondant luy dit, Encores que tous soyent scandalizez en toy, sine seray-je jamais sCandalizé.
34 Jésus lui dit, Je te di en vérité, qu'en ceste nuil devant que Le cog chante, tu me renieras trois fois.
35 Pierre luy dit, Quand mesmes ils me faudroit mourir avec loy, si ne te renieray-je point. Autant aussi en dirent tous Les disciples.
1) Zach., XII, 7
MARC XIV
97 Adonc Jésus leur dit, Vous tous ceste nuicl serez scandalizez en moy: car il est escrit, Je fraperay le berger, et Les brebis seront esparses.
28 Mais après que je seray ressuscité, j'iray devant vous en Galilée.
29 Et Pierre luy dit, Encores que tous fussent scandalizez, si ne le seray-je point.
30 Lors Jésus luy dit, Jedi en vérité, que aujourd’ huy en ceste nuit devant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois.
31 Mais il disoit encores plus fort, Quand mesmes il me faudroit mourir avec toy, sine renieray-je point, et tous aussi disoyent de mesme.
LUC XXII
31 Aussi le Seigneur dit, Simon, Simon, Foyci, Satan demande à vous cribler comme le blé.
32 Mais j ay prié pour toy, que ta foy ne défaille point :
toy donc quand quelque fois Lu seras converli, conferme tes frères.
33 Et Ù luy di, Seigneur, je suis prest d'aller avectoy,eten prison, et & la mort.
34 Mais Jésus dit, Pierre, je te di que le cog ne chantera point aujourd'huy, que premièrement tu ne renies par trois Jois de m'avoir coqgnu.
31 Matth. fous tous ceste nuit serez | thieu et S. Marc estendent à tous les disscandalisez en moy, etc. Ge que S. Mat- | ciples également, S. Luc le récite avoir
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE. 657
esté dit à Pierre seulement. Or combies | endormis et paresseux de nostre costé. que le propos s’addressast à tous géné-| Et pourtant devant que nous voyons la ralement, il est toutesfois vray-semblable | nécessité apparente de combatre, appresque Christ a parlé à eux en la personne | tons-nous, sçachans que Satan désire d’un de la compagnie, qui par-dessus les | nostre perdition, et qu’il espie finement et autres devoit estre admonesté, et avoit | songneusement tous moyens de nous mal besoin d’une singulière consolation, afin | faire. Et quand ce viendra au combat, qu'après avoir renié Christ, il ne fust du | sçachons que toutes tentations, d’où que tout accablé de désespoir.
elles vienent, ont esté forgées en la bou- 31 Luc. F'oyci, Satan demande à
tique de cest ennemi. La similitude de vous cribler, etc. Les autres deux réci- | cribler, ne convient pas proprement en tent plus briefvement et simplement
tout et par tout: Car nous avons veu ail- Comment Christ a prédit aux disciplés | leurs que l'Evangile est comparé à un van leur cheute. Mais les paroles de sainct
ou crible, duquel on nettoye le blé d'avec Luc emportent plus grande doctrine: car | la paille: mais yci il signifie simplement Christ ne parle pas du trouble à-venir | Escourre rudement, ou secouer à plaisir : seulement par manière de récit, mais il | pource qu’en la mort de Christ les Aposexprime notamment qu'ils auront à Com- | tres ont esté démenez et tormentez plus batre contre Satan, et quant et quant | asprement que de coustume. Voylà qu’il leur promet victoire. Or c’est un adver- | faut bien entendre, veu qu’il n’y a rien . tissement bien fort utile, toutes fois et|où Satan prene moins de plaisir qu’à quantes que quelque scandale se présen- | veoir purifier et nettoyer les fidèles. Cete, que nous ayons devant les yeux les | pendant combien que il les secouë et déembusches de Satan. Comme aussi saint | mène à une autre fin, cela ne laisse pas Paul (Ephés., VI, 12) enseigne que nous | toutesfois d’estre vray, qu’ils sont pourn’avons point la luicte contre le sang et
menez ou esbranslez et deçà et delà, ne la chair, mais contre les gendarmeries | plus ne moins que le blé quand on vanne. spirituelles, etc. Ainsi donc le sens de
Mais nous verrons un peu après que les ces mots est, Quand d’yci à un bien peu de | disciples ont expérimenté ceci d’une façon temps vous me verrez opprimé, sçachez
plus fascheuse et mauvaise, et c’est ce que Satan s’armera de cela pour vous | que signifient les paroles du Seigneur, combatre, et ce luy sera une occasion
desquelles il use en $S. Matthieu et en S.
bien propre pour destruire vostre foy. | Marc, fous tous serez scandalizez en Au reste, j’ay dit que ceste doctrine est | m0. Car cela emporte que non-seulement bien utile, pource que souvent il advient | ils recevront des assaux, mais que quasi que par faute d'y penser nous sommes | ils succomberont : pource que la déjection surprins et trompez en mesprisant les |de Christ plene d’opprobres leur fera tentations, que nous trouverions bien |aussi perdre courage. Car en lieu que
randes et espovantables, si nous ve-
leur devoir estoit de marcher constamnions à considérer que ce sont dards en- | ment avec leur Maistre jusqu’à la croix, flambez que cest ennemi si puissant et |la peur les a fait retirer. Ainsi leur infirfort jette contre nous. Or combien qu’il
mité leur est vei mise devant leurs yeux, soit yci maintenant fait mention de cest
afin qu'avec prières et gémissemens ils assaut tant rude, duquel les disciples ont | apprenent à recourir sous la saincte sauune fois receu si terribles secousses, que
vegarde de Dieu.
quasi leur foy en est demeurée toute es-| 341 Matth. Caril est escrit, Je frapeteinte, toutesfois ceste doctrine s’estend
ray les pasteurs, et les brebis, etc. Par bien plus loin, asçavoir que sans cesse | ceste prophétie il les accourage à surmon- Satan tournoye à l’entour de nous, ab-
ter le scandale, pource que Dieu ne laisse bayant après la proye. Comme ainsi soit
point de recognoistre pour ses brebis, donc qu'il est poussé d’une ardeur si en-
ceux lesquels la dissipation pousse et
ragée à nous ruiner et destruire, il n’y a | disperse çà et là pour un temps. Car après
rien moins raisonnable que de demeurer | que le Prophète a traitté du restablisse- Ï 1
ment de l'Eglise, de peur que les calamitez extrêmes, lesquelles estoyent lors prochaines, n’accablassent de désespoir les esprits des fidèles, il prononce que le gouvernement éstant venu à confusion, ou mesme renversé et mis bas, il y auroit une dispersion pitoyable et misérable : et que toutesfois la grâce de Dieu demeureroit victorieuse, et surmonteroit tout. Au reste, combien que quasi tous les expositeurs restraignent ce passage de Zacharie, XIE, 7, à la seule personne de Christ, toutesfois quant à moy je l’esten plus loin, çomme s’il estoit dit que le gouvernement auquel consiste le salut du peuple, ne sera plus : pource que les pasteurs seront chassez et exterminez.
Car je ne doute point que le Seigneur n'ait voulu comprendre tout ce temps, auquel depuis la tyrannie d’Antiochus, l'Eglise estant desnuée de bons Pasteurs, est tombée en une dissipation estrange.
Car lors Dieu à souffert que l’espée ait passé et repassé d’une façon terrible pour troubler l’estat du peuple, les pasteurs estans mis à mort: et toutesfois ceste dispersion n’a point empesché que finalement le Seigneur ne rassemblast ses brebis, estendant Sa main vers icelles.
Cependant, combien que le Prophète dénonce en général que l'Eglise sera desprouveuë de Pasteurs, toutesfois ceci s'applique bien vrayement et proprement à Christ. Car veu qu'il a tousjours esté le prince de tous pasteurs, duquel seul dépendoit le salut -de l'Eglise : luy estant mort il pouvoit séiblér que c’estoit fait des hommes, et qu’il ne leur restoït plus aucune espérance. Et de faict Ç’a esté une tentation extrême, que le Rédempteur, qui estoit Fame et la vie du peuple, après
avoir commencé à rassembler le troupeau |
de Dieu, fust soudainement tiré à la mort: mais la grâce de Dieu s’en est démonstrée tant plus magnifique, quand le résidu du troupeau à derechef esté réuni miraculeusement après la dissipation et la mort. Ainsi donc nous voyons que Christ a usé de ce tesmoignage bien à propos, de peur que la dispersion qui devoit advenir n “espovantast par trop les disciples : et toutesfois qu’estans advertis de leur infirmité, ils apprinssent à se re-
poser sur leur pasteur. Le sens est donc tel, Pource que vous n’avez pas encores expérimenté vostre foiblesse, il vous semble bien que vous estes assez forts et vaillans : mais on cognoistra d’yei à peu de temps, que ce que Zacharie a prédit est vray, Que quand le Pasteur sera mis à mort, le troupeau sera dispersé. Ainsi, que cependant vous vous consoliez, et appuyez sur la promesse qui est là adjoustée, que Dieu estendra Sa main pour ramener à soy les brebis dispersées. Ce passage monstre qu'il n’y à point d'union qui nous apporte salut, sinon celle qui tient les brebis conjointes sous la houlete de Christ.
32 Mais après que je seray Tessuscité, jir ay devant vous en Galilée. I] exprime yci plus clairement ce que j'ay p’agnères touché, que les disciples frapez de “frayeur et crainte, seront tellement semblables pour un peu de temps à des brebis dispersées et esgarées, que néantmoins ils seront derechef appelez et amenez au troupeau. Car Christ ne dit pas simplement qu’il ressuscitera, mais promet d’estre leur conducteur et capitaine, et les retient pour estre de sa compagnie, comme s'ils fussent demeurez en leur entier, et eussent tousjours ténu bon. Et afin de leur donner plus grande asseu-
rance, il déterminé le De auquel ils se trouveront deréchef tous ensemble : comme S'il eust dit, Vous qui serez dispersez en Jérusalem, je vous assembleray derechef en Galilée.
33 Et Pierre respondant luy dit, Encores que tous, etc. Combien que Pierre muse point d’hypocrisie, mais parle en simplicité et d'affection, toutesfois pource qu'une fausse confiance de Sa vertu et force le fait eslever en folle vanterie, à bon droict Christ le reprend, et quelque temps après il est bien puni de sa témérité. Ainsi l'issue démonstre que Pierre, pource qu'il avoit esté mal songneux de se bien esprouver et examiner, a plus promis de sa personne que la puissance :
qw’il avoit ne portoit. Aussi on voit enco-
res mieux yei combien est lourde et profonde l’yvrongnerie de la présomption humaine, veu que Pierre estant admo-
nesté de son infirmité par le Fils de Dieu
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
mesmes avec serment, tant s’en faut qu'il s’abbaisse ou lasche un seul poinet de sa folle persuasion, que mesmes il poursuit de jetter ses grandes bouffées plus hardiment qu'auparavant. Toutesfois on pourroit demander s’il n’a pas esté licite à Pierre d'espérer ce qu’il promet de soy :
et d'avantage, s’il n’a pas deu promettre cela de sa personne, se confiant en la promesse de Christ. Je respon que quand Christ a ci-devant promis à ses disciples l'Esprit de force et constance invincible, cela se rapporte au temps de lestat nouveau, qui S’est ensuyvi après la résurrection. Ainsi donc, pource queils n’estoyent pas eñcores revestus de la vertu céleste, Pierre concevant de soy-mesme une asseurance, passe les limites de la foy. Et de faict, il a failli en deux sortes. Car premièrement, anticipant le temps il a esté téméraire et indiscret en sa promesse, et nes’est pas reposé sur la promesse du Seigneur. Secondement, passant son infirmité à clos yeux, il a promis de sa personne plus avant qu’il n’estoit raisonnable : et ce plustost par légèreté et faute de se cognoistre, que par une hardiesse louable : qui est une chose bien à noter, afin que chacun ayant souvenance de son infirmité, recoure sans cesse à l’aide du sainct Esprit: d'avantage, afin que personne ne face son conte de trouver plus en sa personne que le Seigneur ne promet. Il est bien vray qu’il faut que les fidèles soyent tellement préparez au combat, qu’estans bien certains et asseurez de l’issue et de la victoire, ils résistent vaillamment à la crainte. Car tremblement et trop grande anxiété sont signes de deffiance : mais d'autre part il se faut donner garde de tomber en une stupidité, qui fait oublier toute solicitude, et enfle d’orgueil les cœurs, et esteint l'affection de prier.
Sainct Paul exprime fort bien le moyen qu’il faut tenir entre ces deux extrémitez
MATTH. MARC
vicieuses, quand il nous commande de nous employer après nostre salut avec crainte et tremblement, Philip., I, 42:
pource que c’est Dieu qui œuvre en nous et le vouloir et le faire. Car d’un costé nous ayant humiliez, il nous solicite à chercher ailleurs force et assistance : et toutesfois de peur que de l’autre costé un trop grand souci ne nous rende lasches, il nous exhorte à nous efforcer courageusement. Parquoy toutes fois et quantes que quelque tentation se présente, que premièrement nostre infirmité nous viene en mémoire, afin qu’estans du tout abbatus, nous apprenions de chercher ailleurs ce qui nous défaut. Puis après ayons souvenance de la grâce qui nous est promise, afin que cela soit pour nous mettre du tout hors de doute : car ceux qui mettans en oubli leur infirmité, se promettent d’estre forts sans invoquer Dieu, font tout ainsi que des gendarmes yvres qui se jettent témérairement au
combat : mais quand la fumée et force du
vin est passée, ils ne pensent plus à rien qu'à s'enfuir. Or c’est merveille de. ce que les autres disciples, après que Pierre en à esté reprins, ne laissent pas toutesfois de se desborder en une semblable témérité : dont appert comment ils se cognoissent bien mal. Et par cest exemple nous sommes enseignez de ne rien entreprendre, sinon autant que Dieu nous tend la main : pource qu’il n’y a rien qui passe plus aiséement et s’esvanouisse plustost, qu'un zèle inconsidéré. Les disciples voyent qu'il n’y auroit rien plus absurde ou honteux à leurs personnes que d’abandonner leur Maistre : et pourtant à bon droict ils détestent un acte si infâme:
mais n’estans appuyez d'aucune certitude de promesse, et ne faisans devoir de prier, ils s’avancent inconsidéréement à se vanter de constance, laquelle ils n’avoyent point.
LUC XXII
35 Puisil leur dit, Quand je vous ay envoyez sans bource, et sans malette, et Sans souliers, vous al Jalu quelque chose? Et ils dirent, Rien.
36 1! leur dit donc, Mais maintenant qui ha une bource, la prene : et semblablement une malette :
gtaive.
et qui n'en «a point, vende sa robbe et achèle un 1 1 ,
37 Car je vous di qu'il faut que ceci aussi qui est
escril soit accompli en moy, asçavoir, Æt a esté conté au rang des iniques: car certainement les choses qui sont dites de moy, prenent fin !.
| 38 Et ils dirent, Seigneur, voyci deux glaives yci : il leur dit, C'est assez.
1) Ou, ont accomplissement.
Tout ce propos de Christ, revient là, que jusques à ceste heure il a espargné ses disciples en ne les chargeant point plus que leur portée : et ce que maintenant il leur remémore le doux et gracieux traittement du temps passé, est afin qu'ils s’apprestent plus alaigrement à une condition de combatre plus rude et fascheuse. Car pourquoy lors qu'ils estoyent encores tendres et nouveaux apprentis, les a-il tenu en repos et en l’ombre loin des coups, sinon afin que petit à petit ils prinssent courage, et se fortifiassent à loisir, pour s’accoustumer au COmbat? C’est done autant comme s'il eust dit, Jusques à présent vous avez eu une condition aisée et plaisante, pource que je vous ay voulu entretenir à l'aise comme petis enfans: mais maintenant il est temps que je vous employe au travail, comme estans venus en aage d'hommes.
Toutesfois la comparaison des deux divers temps qui êst yei mise, s’estenc bien encore plus loin. Car si rien ne leur a défailli quand ils sont allez par pays faire leur office, sans porter provision, lors toutesfois que les choses estans paisibles ils avoyent bien le loisir de prouvoir à leurs nécessitez : beaucoup par plus forte raison maintenant au milieu des tumultes et de la force du combat, il faut qu’ils courent là où la nécessité le requiert, sans estre empeschez de la solicitude de la vie présente. Au reste, combien que Christ parle vci spécialement du moyen qu’il à tenu envers les douze Apostres, il a monstré toutesfois quant et quant, que cependant que nous sommes nouveaux apprentis et débiles en foy, Dieu nous donne relasche et comme trêves, jusques à ce que nous croissions en aage d’hommes: et que pourtant ceux-là entendent mal l'intention de Dieu, lesquels em-
ployent ce repos en plaisirs et délices, qui corrompent et abastardissent la force de la foy. Et de faict, ne doutons point que mesmes aujourd’huy Christ n’ait esgard à nous, en ne nous précipitant pas ou hazardant cependant que nous sommes encores nouveaux et peu exercez, mais nous fournissant et armes et vertu.
36 Mais maintenant qui ha une bource la prene : et semblablement, etc. Sous paroles couvertes il leur dénonce qu'ils verront bientost de grans troubles, et sentiront des assaux bien rudes : comme si un Capitaine en guerre voulant faire sortir ses gendarmes en champ de bataille, faisoit sonner l'alarme, il leur commande que mettans arrière toutes solicitudes, ils ne pensent sinon de bien combatre, voire jusques à ne se soucier pas mesmes de la nourriture.
Car il monstre (comme on a accoustumé de faire aux dangers extrêmes) que il faut tout vendre jusques à la besace et à la bource pour se fournir d'armes. Au reste, il ne les appelle pas à un combat extrême, mais seulement prenant la similitude de la guerre, il les admoneste des fascheuses secousses et rencontres de tentations par lesquelles il leur faudra passer, et des rudes assaux de combats spirituels qu’il leur faudra soustenir. Or afin qu’ils se remissent et reposassent plus volontiers en Ja providence de Dieu, il leur à ci-devant (comme dit a esté) réduit en mémoire comment Dieu a prouveu que la nourriture ne leur défaillist point lors qu’ils estoyent vuides, et ne portoyent avec eux aucune provision.
Ayans desjà expérimenté un tel secours de Dieu et tant propice, ils ne devoyent pour le temps à-venir entrer autunement en doute que Dieu ne remédiast en toutes sortes à leurs nécessitez.
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
37 Qu'il faut que ceci aussi qui est escril soit accompli, etc. Ce mot aussi, est bien à poiser : car Christ signifie qu'il n’a point encores accompli son office en tous les points qui sont requis, jusques à ce qu'il ait esté réputé entre les iniques, et mis du rang des meschans, comme s'il estoit du nombre d’iceux. Mais afin que l'horreur de ce cas si estrange ne trouble par trop leurs esprits, il allègue la prophétie diIsaiïe, prinse du chapitre LIT, 42, laquelle il est certain qu’elle ne peut estre exposée que du Messias. Or puis qu'il est là dit qu’il sera réputé entre les iniques, ce n’estoit pas raison que pour un tel spectacle, quoy qu'il soit terrible et outrageux, les tidèles veinssent à estre troublez : tant s’en faut que ils deussent pourtant s’eslongner et estranger de Christ, qui ne pouvoit autrement estre Rédempteur , sinon en prenant sur soy l’opprobre et infamie d’un meschant. Car il n’y a point de remède plus convenable pour oster les scandales quand quelque absurdité nous estonne, que de recognoistre qu’ainsi il plaist à Dieu, et que ce qui se fait par son ordonnance n’advient point témérairement, ou sans honne et juste raison : mesmement quand l'issue que nous voyons advenir a esté anciennement prédite. Puis donc qu’il faloit que les disciples espérassent le Rédempteur tel que Dieu Pavoit jadis promis : et puis qu'Isaie avoit notamment déclaré, qu’afin que le Rédempteur nous délivrast de la condamnation de nos forfaits, il faloit que la punition en fust mise sur Iuy ! :
cela devoit estre suffisant pour appaiser l’orreur, à ce que les disciples n’eussent point pourtant Christ en moindre estime.
Voylà pourquoy il dit, Que les choses qui sont dites de lui, prenent fin : signifiant que les Prophètes n’ont rien dit en vain. Car ceste locution entre les Grecs vaut autant comme Estre accompli, ou estre mis à effet. Or quand tout ce que les Prophètes ont dit est approuvé et vé-
-4)1s, LIL,S.
rifié par l'issue et événement, cela doit plustost servir à la confirmation de nostre foy, que nous faire entrer en frayeur et anxiété. Au reste, combien que Christ redresse et console ses disciples par ce seul argument, Qu'il faut que toutes les Prophéties soyent accomplies : si est-ce toutesfois que la procédure du conseil de Dieu nous donne bien grande matière d’asseurance, asçavoir quand nous voyons que Christ a esté mis sous la condamnation que nous avons tous méritée : et a esté réputé du nombre des meschans, afin de nous représenter justes devant son Père, nous qui estions meschans et accablez de péchez. Car voylà comment nous sommes tenus devant Dieu pour justes et exempts de péchez, asçavoir pource que l’Agneau pur de toute macule s'est mis en nostre place : comme il faudra encores dire au chapitre prochain.
38 Seigneur, voyci deux glaives yci.
Et il leur dit, C’est assez. (a esté encores une lourde ignorance et bien honteuse és disciples, que ayans esté tant de fois advertis et admonestez de porter la croix, ils pensent néantmoins qu’il leur faudra combatre par glaives de fer. Au reste, il est incertain si en disant, Qu'ils ont deux glaives, ils entendent qu'ils sont bien munis contre leurs ennemis, ou s'ils se plaignoyent d’estre mal fournis d'armes. Pour le moins on voit bien qu'ils estoyent si stupides, qu'ils n’ont point pensé à l'ennemi spirituel. Quant à ce que les docteurs (qu’on appele) de Droict canon, tirent de ce passage que les Evesques cornus ont double jurisdiction, c’est non-seulement une allégorie inepte, mais une mocquerie détestable, laquelle ils desgorgent à l'encontre de la parole de Dieu. Mais il a falu que les supposts de lAntechrist soyent tombez jusques en ceste forcénerie, de fouler apertement les saints oracles de Dieu, par un mespris plein de sacrilége.
MATTH. XXVI
36 Alors Jésus veint avec eux en un lieu appelé Gethsémané, el dit à ses disciples, Seez-vous yci jusques à tant que ÿ aille là, et que je prie.
37 Lors il print Pierre et les deux fils de Zébédée, et commenca & se contristler et estre fort angoissé.
38 Adonc il leur dit, Mon âme est saisie de tristesse jusqu à la mort: demeurez yci, et veillez avec moy.
39 Et s'en allant un peu plus loin, se jetta en terre sur sa face, priant et disant, Mon Père, S'il est possible, que ceste coupe passe !
arrière de moy: toutesfois non point comme je veux, mais comme Lu veux.
40 Puis il veint à ses disciples, et les trouve dormans : et dit à Pierre, Estil ainsi que vous n'avez peu veiller une heure avec moy?
4A Veillez et priez, que vous n'entriez en tentation :
l'esprit est prompt, mais la chair est foible.
42 Derechef il s'en alla pour la seconde fois, et pria, disant, Mon père, S'il n'est possible que ceste coupe passe arrière de moy, sans que je la boyve, ta vo- . Jonté soit faite.
43 Puis il revient, et les trouve derechef dormans :
car leurs yeux estoyent appesantis.
14 Et les ayant laissez, derechef s'en alla, et pria pour la troisième fois, disant les mesmes paroles.
1) Ou, s’en aille.
MARC XIV. -
32 Après Üs vienent en un lieu nommé Gethsémané : lors il dit à ses disciples, Seez-vous yci jusqu à tant que j aye prié.
33 Et prend avec 507 Pierre et Jaques et Jehan.
Adonc il commença à s'espovanter, et estre en extréme angoisse.
34 Et leur dit, Mon âme est environnée de tristesse jusques à la mort : demeurez yci el veillez.
35 Quand il se fut un peu eslongné, il se jetta en terre : et prioit que S'il se pouvoit faire, l'heure se passast arrière de luy.
36 Et disoit, Abba, Peére, toutes choses te sont possibles, transporte ceste coupe de moy : toutesfois non point ce que je veux, mais ce que lu veux.
37 Puis il vient, et les trouve dormans, et dit à Pierre, Simon, dors-tu ?
n'as-tu. peu veiller. une heure ? .
38 F’eillez et priez que vous nentriez en tentation : l'esprit est prompt, mais la chair est foible.
39 Æt derechef s'en alla, et pria, disant la mesme parole.
40 Estant retourné, il les trouva derechef dormans, car leurs yeux estoyent chargez el ne scavoyent qu'ils luy devoyent respondre.
LUC XXII
39 Puis se parti, et s’en alla (selon sa coustume) au mont des Oliviers, et ses disciples aussi le suyvirent.
40 Et quand il fut venu au lieu, il leur dit, Priez, que vous
n'entriez en tenta- :
tion.
41 Adonc s’eslongna d'eux environ un ject de pierre : el s agenouillant prioil : :
42 Disant, Père, sè Lu veux, transporte ceste coupe de moy : loutesfois que ma volonté ne soit point faite, mais la liene.
43 Etun.Ange du ciel s'apparut à luy, le fortifiant.
4k Et luy estant en angoisse, prioit plus incessamment :
el sa sueur deveint comme grumeaux de sang découlans en terre.
45 Puis s'estant levé de sa prière, veint à ses disciples, lesquels il trouva dormans de trislesse.
46. Et leur. dit, Pourquoy dormezvous? levez-vous, et priez que n'entriez en tentation.
36 Matth. {lors Jésusveintaveceux,en | sainct Matthieu et sainct Marc adjoustent
un lieu appelé Gethsémané, etc. Sainct lune marque du lieu plus spéciale :
mais
Lucnommeseulementlemontdes Oliviers : | sainet Luc exprime ce qui faisoit plus au
SUR L’HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
propos, asçavoir que Christ veint là se/on sa Coustume. Dont nous recueillons qu'il Da point cherché quelque lieu à l’escart pour se cacher : mais il s’est là trouvé pour se présenter à la mort, comme si ce lieu luy eust esté proprement assigné par ses ennemis. Et pour ceste cause sainct Jehan dit que Judas qui le trahissoit, sçavoit bien le lieu, pource que Jésus avoit accoustumé de venir souvent là. Ainsi encores en ce passage nous est derechef descrite son obéissance : pource qu'il n'eust pas peu appaiser le Père, sinon par une mort volontaire. Seez-vous yci jusques à tant que j'aille là. En laissant loin ses disciples, il les espargne, et ha esgard à leur infirmité : comme si un homme en guerre se voyant en un danger extrême, MO de laisser sa femme et ses enfans en lieu paisible et seur. Au reste, combien qu’il voulust les mettre tous hors du danger des coups, toutesfois il en a pris trois, qui l’accompagnassent de plus près que les autres. Et ceuxlà ont ésté comme la fleur et l'élite de la troupe, esquels il y avoit plus de vigueur et vertu. Cependant toutesfois il neles a pas, prins comme pensant qu’ils fussent suffisamment fortifiez pour soustenir l’assaut, mais afin qu'ils servissent de tesmoignage du défaut commun d’eux, et de tous les autres.
37 Et commenca à se contrister et estre fort angoissé. Nous avons desjà veu ci-devant,queJésus-Christa bataillé contre la crainte de la mort. Mais pource que maintenant il vient à combatre de près, etcomme main à main contre la tentation, un tel assaut est appelé le commencement de douleur et tristesse. Dont nous recueillons que la vraye espreuve de vertu et force ne se cognoist sinon quand il faut venir au faict présentement. Car lors se manifeste la débilité de Ja chair, qui auparavant estoit cachée, et les affections les plus secrètes vienent à s’espandre abondamment. Ainsi donc combien que Dieu eust desjà exercé son Fils par certains commencemens et préparatifs, toutesfois maintenant il le navre plus au vif, en luy présentant la mort de plus près, et luy fait sentir une frayeur non accoustumée. Au reste, pource que ceci semble
estre mal convenable à la gloire divine de Christ, qu’il ait esté saisi de frayeur et tristesse, plusieurs expositeurs ont beau- COUP travaillé à chercher des eschapatoires pour. démesler la difficulté qu'ils y trouvent. Mais la peine qu’ils ont prinse après, a esté bien inconsidérée, et de peu de proutit. Car si nous avons honte de dire que Christ ait senti crainte et tristesse, nostre rédemption sera abolie, et s’esvanouira. Car sainct Ambroise à fort bien dit et parlé à la vérité, Non-seulement (dit-il) je ne pense point qu'il soit besoin de lPexcuser;. mais aussi: il n’y a endroit sur lequel je aye en plus grande admiration son amour et sa majesté. Car ce qu’il a fait pour nous n’eust pas esté si grand, s’il n’eust prins en soy mon affection. Il a donc esté triste et marri pour moy, pource qu’il n’avoit point de matière de l’estre pour soy : et eslongnant un peu le plaisir de sa Divinité éternelle, il sent l’ennuy de mon infirmité. Je nomme donc hardiment Tristesse, ce qu'il à senti, pource que je presche sa croix.
Car il n’a point prins incarnation seulement en apparence, mais en vérité. Il a done deu prendre en soy douleur, afin qu’il surmontast la tristesse, et non pas l’ostast. Car ceux-là ne mériteroyent aucune louange de force et constance, qui seroyent plustost stupides en recevan£ les coups, que touchez de douleur.Jusques yci voyià ce que dit Ambroise. Certes ceux qui imaginent le Fils de Dieu exempt despassions et affections humaines, ne le recognoissent point vrayement et à bon escient estre homme. Et mesmes, qui plus est, quand il est dit que la vertu divine de Christ s’est reposée pour un temps comme estant cachée, afin qu’il accomplist toutes choses appartenantes à l’office de Rédempteur : tant s’en faut qu’il y ait en cela aucune absurdité, que mesmes le mystère de nostre salut ne pouvoit autrement estre accompli. Car Cyrillus à fort bien dit, Que la passion de la croix en Christ aucunement n’ait pas esté VOlontaire, mais ait esté volontaire pour l'amour de la volonté du Père, et pour nostre salut, on le peut aiséement veoir par sa prière, Père, s’il est possible, que ceste coupe passe outre moy. Car par
mésme raison que la Parole de Dieu est Dieu, et naturellement la vie, personne ne doutera qu’il ra aucunement craint Ja mort : mais estant fait chair, il permet à la chair de sentir ce qui luy est propre.
Et pourtant, comme estant vrayement homme, il ha frayeur de la mort qu’il voit présente à la porte, et dit, S'il est possible, Père, que ce calice passe outre de MOY : mais pource qu'il ne se peut autrement faire, que il soit fait, non pas comme je veux, mais comme tu veux. Nous voyons comme la nature humaine mesmes en Christ, est sujette à ses passions et à crainte : mais la parole qui estoit conjointe quant et quant la ramène à une force et magnanimité convenable. Finalement il conclud, Tu vois qu’à cause de la chair, la mort n’a pas esté volontaire à Christ : toutesfois elle a esté volontaire, d'autant que pour icelle, selon la volonté du Père, salut et vie a esté donné aux hommes. Jusques yei voylà les paroles de Cyrillus. Toutesfois il faut séparer linfirmité de la chair que Christ à prinse en soy, d'avec la nostre : comme aussi il y a bien grande différence. Car en nous il n’y a affection aucune sans vice, d'autant que toutes passent mesure et droite température : mais Christ a esté tellement troublé de tristesse et crainte, que toutesfois il ne s’eslevoit point contre Dieu, mais demeuroit tousjours dressé selon une vraye règle de modération. Et ce n’est pas merveille, veu qu’il estoit entier et pur de toute corruption, si les affections qui sont procédées de luy, ont esté pures et nettes, combien que ce fussent tesmoignages de l’infirmité humaine : et que cependant rien ne procède delanature corrompue des hommes, qui ne soit trouble et sente la lie et ordure. Retenons donc ceste différence, que Christ en sa crainte et tristesse a esté infirme sans aucune tache de vice : mais que toutes nos affections, pource qu’il y a des bouilons excessifs, sont vicieuses. Au reste, il faut noter la sorte des affections desquelles Christ à esté tenté. Sainct Matthieu dit, qu'il fut contristé et fort angoissé. Sainct Luc dit, qu'il fut en angoisse. Sainct Marc adjouste, qu'il s’espovanta. Mais d’où luy venoit et la
tristesse, et l'extrême angoisse et la crainte, sinon d'autant qu’il concevoit en la mort quelque chose plus triste et horrible que la séparation de l’âme et du corps?
Et de faict, il a souffert la mort non-seulement afin de passer de ce monde au ciel, mais plustost afin que prenant en soy la malédiction à laquelle nous estions sujets, il nous en délivrast. Ainsi donc il n’a pas eu la mort en horreur simplement, entant que C’est le passage pour sortir, de ce monde, mais pource qu'il se proposoit devant les yeux le siége judicial de Dieu espovantable, et le Juge armé d’une vengence incompréhensible : pource qu'aussi d'autre part nos péchez, desquels il soustenoit la charge, par leur grande pesanteur le pressoyent. Parquoy ce n’est pas de merveille si cest abysme et confusion horrible de damnation, l’a vivement et rudement tormenté de crainte et angoisse.
38 Mon âme est saisie de tristesse jusqu'à la mort, etc. Il déclare sa tristesse aux disciples afin de les resveiller et esmouvoir à compassion : non pas qu'il ne cognust bien leur foiblesse, mais afin qu’à l’advenir ils eussent plus grand’ honte de leur nonchalance. Or ceste locution exprime un coup mortel de douleur : comme s’il eust dit que de grande tristesse il est esperdu ou demi-mort. Jonas use de semblable terme en respondant au Seigneur, chapitre IV, 9, Je suis courroucé jusques à la mort. Ce que je touche, pource qu’aucuns de ceux qui ont escrit anciennement, traittans ce passage trop subtilement, philosophent sans propos, disans que l’âme de Christ n'a pas esté triste en la mort, mais seulement jusques à la mort. Et yci derechef il nous faut avoir mémoire de la cause d’une si grande tristesse : car la mort en sOy n'eust pas ainsi tormenté l’entendement du Fils de Dieu, n’eust esté qu’il se sentoit avoir affaire au jugement de Dieu.
39 Et s’en allant un peu plus loin, se jetta en terre sur sa face , etc. Nous avons veu en d’autres passages, que le Seigneur afin de s’enflammer et inciter à plus grande ardeur de prier, a fait prière ayant personne avec SOy : Car quand nous sommes eslongnez de la veuë des hommes, nous arrestons mieux n0S Sens,
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
pour estre attentifs à ce que nous faisons.
Il est vray qu’il n’est pas nécessaire de nous retirer à l’escart, ou en quelque lieu secret, toutes foiset quantes que nous voulons prier : et mesmes il n’est pas tousjours expédient : mais quand quelque grande nécessité nous presse, pource que l'affection ardente de prier se desploye plus librement quand nous sommes seuls, il nous est bon de nous retirer à part pour prier. Que si le Fils de Dieu n’a pas mesprisé une telle aide, ce seroit un orgueil par trop outrageux à nous, de n’appliquer le mesme moyen à nostre usage. Joint que quand il n’y à tesmoin que Dieu seul, pource que lors ambition n’est pas à craindre, l’âme fidèle se déclare plus familièrement, et descharge plus simplement au sein de Dieu ses souhaïts, gémissemens, solicitudes, espovantemens, espérances et joyes : et Dieu permet aux siens d’user de beaucoup de petites façons et contenances, quand ils prient seuls, lesquelles estans faites devant gens, sembleroyent tendre à quelque ostentation. Au reste, Jésus-Christ à yci monstré mesmes par gestes externes l’affection ardente de sa prière, se jettant en terre. Car combien que la coustume ordinaire en prières soit de s’agenouiller par un signe d'honneur et de révérence, toutesfois Jésus-Christ en se tenant simplement couché en terre, s’est là mis en contenance pitoyable selon la grandeur de sa douleur. Mon Père, s'il est possible, que ceste coupe passe arrière de moy.
En vain aucuns travaillent pour monstrer que ce n’est pas yci une prière, mais seulement complainte. Quant à moy, combien que je confesse que ce soit un souhait coupé et rompu, toutesfois je ne doute point que Jésus-Christ en ces mots n’ait dressé une prière. Et ne fait rien en cela contre moy, ce qu’il demande une chose impossible. Car les prières des fidèles ne suyvent pas tousjours d’un train continuel jusqu’à la fin : elles ne gardent pas tousjours une mesure égale, elles ne sont pas tousjours dressées distinctement, et par ordre : mais au contraire, estans enveloppées et meslées de beaucoup de pensées, ou elles se contredisent elles-mesmes, Ou elles ne vont pas droit fraper au
but, ains s’arrestent comme au milieu du chemin : ainsi que la navire tormentée par les tempestes de la mer, combien qu’elle tende au port, ne peut pas toutesfois tenir un train droit et égal, comme si la mer estoit Calme et paisible. Vray est qu’il faut entendre ce que j'ay dit n’aguères, que les affections de Jésus-Christ n’ont pas esté plenes de perturbation, à la façon des nostres, pour effacer de son esprit une pure modération : mais selon que la nature de l’homme entière et non corrompue en pouvoit estre capable, il a esté frapé de frayeur, et enserré d'angoisse, tellement qwentre les secousses violentes des tentations, il ne se pouvoit faire que il ne fust comme en bransle (par manière de dire) faisant maintenant un souhait, et puis un autre. Voylà pourquoy ayant prié d’estre exempté de la” mort, incontinent il se retient : et se soumettant à l’ordonnance du Père, il redresse et recommence ce propos qui estoit soudainement eschappé. Mais on pourroit demander comment c’est qu’il requiert que l'ordonnance éternelle du Père, de laquelle il n'estoit point ignorant, soit rescindée. Car combien qu’il mette ceste condition, s’il est possible : toutesfois la chose semhle absurde, de faire le conseil de Dieu muable.
Car voylà un poinet qu’il faut tenir tout certain et arresté, qu’il ne se peut aucunement faire que Dieu rétracte son conseil.
D’avantage, il semble en sainct Marc que Jésus-Christ oppose la puissance de Dieu à l'ordonnance d’iceluy : Toutes choses, dit-il, ée sont possibles. Mais ce seroit mal approprier la puissance de Dieu, de l’estendre jusques-là, qu’elle changeast la vérité d’iceluy, en le faisant variable et muable. Je respon qu’il n’est point absurde que Jésus-Christ selon la façon commune des fidèles, sans dresser ses yeux à contempler le conseil de Dieu, ait deschargé au sein du Père le désir qui le troubloit. Car les fidèles en leurs prières ne montent pas tousjours à la considération des secrets de Dieu, ou n’ont pas le loisir de regarder tout à l’aise ce qui se peut faire, mais quelque fois sont transportez hastivement par l’affection ardente de leurs souhaits. Comme pour exemple, Moyse, en Exode, chapitre XXXII, 32, a
demandé d’estre effacé du livre de vie :
et sainct Paul aux Romains chapitre IX, 3, à désiré d’estre séparé de Christ. Ainsi donc, ce que dit yei Christ n’a pas esté une prière préméditée, et prononcée d’un propos tout arresté : mais la véhémence et force de la douleur luy a tiré soudainement ce mot de la bouche, duquel il a adjousté incontinent la correction. La mesme véhémence luy a osté sur ce poinct la mémoire de lordonnance céleste, en sorte qu’en cest instant il ne pensoit point à ce qu'il estoit envoyé Rédempteur du genre humain, avec Ceste condition de souffrir mort : comme souvent une grande anxiété nous esblouit les yeux, en sorte que nous ne pouvons pas en un mesme instant nous souvenir de tous les points d'un affaire. En somme, il n’y a point d’absurdité si en prières nous n’avons pas tousjours présentement une considération attentive de toutes choses pour dresser nos requestes. Et quant à ce que Jésus- Christ diten sainct Marc, que toutes choses sont possibles à Dieu : ce n’est pas pour mettre en combat sa puissance avec sa vérité et fermeté immuable : mais pource qu’il ne voyoit aucune espérance (comme on a-accoustumé de faire quand les choses sont désespérées) il se remet sous là puissance de Dieu. Par le mot de Coupe ou Calice (comme il a esté dit ailleurs) est signifiée la providence de Dieu, laquelle dispense à chacun sa mesure .de la croix et des afllictions : tout ainsi comme un père de famille ordonne à chacun serviteur ce qu’il luy faut pour sa nourriture, et distribue les portions à ses enfans.
Toutesfois non point comme je veux, mais comme tu veux. Nous voyons comme Christ réprime Son affection dés qu’elle commence à se lascher, et sé range au chemin de bonne heure. Mais premièrement on pourroit yei demander, comment sa volonté a esté pure de tout vice, laquelle toutesfois n’accordoit pas avec la volonté de Dieu. Car si la volonté de Dieu est la seule règle de toute bonté et droiture, il s'ensuit que toutes affections qui desvoyent d’icelle sont vicieuses. Je respon, combien que ce soit la vraye droiture, de compasser toutes nos affections au bon plaisir de Dieu, que toutesfois il y a
quelque manière de discord oblique qui est sans faute, et n’est point imputé à péché : comme si quelqu'un désiroit de veoir l’estat de l’Eglise florissant et paisible, s’il souhaïittoit que les enfans de Dieu soyent délivrez de misères, que tou-
tes superstitions soyent ostées du monde,
que la rage des meschans soit réprimée, afin qu'ils ne nuisent plus : ces choses estans d’elles-mesmes droites, peuvent bien estre désirées par les fidèles, combien que le plaisir de Dieu soit autre, qui veut que son Fils règne entre ses ennemis, que les sienstravaillent sous la croix, que les machinations mal-heureuses de Satan servent à esclaircir et monstrer tant plus magnifique la victoire de la foy et de l'Evangile. Nous voyons que tels souhaits sont saincts et bons, lesquels en apparence n’accordent pas avec la volonté de Dieu, pource que Dieu ne veut pas que nous enquérions tousjours exactement ou scrupuleusement que cest que il a déterminé : mais nous permet de Iuy demander ce qui est désirable selon la capacité de nostre sens. Toutesfois la question n’est pas encores du tout vuidée :
car veu qu’il a esté dit n’aguères, que toutes les affections de Jésus-Christ ont esté bien compassées et réglées, comment est-ce que maintenant il se corrige? Car il fait ranger son affection à l’obéissance de Dieu, comme si elle eust passé mesu-
re. Certes au premier souhait qu'il fait, :
on n’apperceoit point ceste modération paisible que j’ay dite, veu qu’entant qu’en luy est, il refuse et recule d'accomplir l'office de Rédempteur. Je respon qu'il n’y a point eu de vice en Cela, pource que la frayeur de la mort se présentant, la aussi esblouy, en sorte que toutes autres considérations délaissées, il est venu à faire ce souhait : et n’est jà besoin de disputer yci subtilement, Asçavoir-mon s’il a esté possible qu’il soit venu à oublier nostre salut : pource que ceste raison seule nous doit suffire, que quand
ceste parole luy est sortie de la bouche,
de requérir d’estre délivré de la mort, il na point pensé aux autres choses qui
eussent fermé le chemin à un tel souhait.
Si quelqu'un réplique que ce premier mouvement, lequel il a falu réprimer devant
de,
SUR L'HARMONIE ÉVANGÉLIQUE
qu’il allast plus loin, n’a pas esté réglé comme il faloit : je respon qu’en ceste corruption de nostre nature il est impossible de veoirla véhémence et ardeur des affections avec bonne modération, comme cela estoit en Jésus-Christ : mais qu'il faut donner cest honneur au Fils de Dieu, que nous n'estimions pas de Iuy selon ce qui est en nous. Car toutes les affections de la chair sont tellement bouillantes en nous, qu’elles tombent en rébellion, ou pour le moins ont quelque ordure meslée parmi : mais Jésus-Christ a tellement esté saisi au vif d’une véhémente crainte et douleur, que toutesfois il s’estretenu en sa mesure. Et mesmes tout ainsi que les chants divers et différens les uns des autres, non-seulement n’apportent aucun discord, mais plustost font une bonne harmonie, et rendent une mélodie bien douce : ainsi il y a eu en Jésus-Christ un bel exemple de la proportion qui est entre les deux volontez, asçavoir celle de Dieu et celle de l’homme, en sorte qu’elles sont différentes l’une de l’autre, sans qu’il y ait toutesfois combat ou répugnance aucune. Certes ce passage monstre clairement que ces anciens hérétiques, qu'on à nommez Monothélites, pource qu’ils imagmoyent que Jésus-Christ n’avoit eu qu'une volonté toute simple, ont eésté par trop sots et ineptes : car entant que Jésus-Christ estoit Dieu, il n’a pas voulu autre chose que le Père. I! s'ensuit donc que son âme humaine a eu ses affections distinctes du conseil secret de Dieu. Or s’il à falu que nostre Seigneur Jésus-Christ teinst sa volonté captive pour l'assSujetir au vouloir et bon plaisir de Dieu son Père, jà soit qu’elle fust bien modérée : combien songneusement devons-nous -aviser, et prendre peine à réprimer la violence de nos affections, qui sont tousjours précipitantes et inconsidérées, et plenes de rébellion. Et encores que l'Esprit de Dieu nous gouverne, en sorte que nous ne vueillions rien qui ne soitaccordant avec raison, toutesfois nous dévons ceste obéissance à Dieu, de souffrir patiemment que nos souhaits ne vienent point à avoir leur issue, quand ainsi fuy plaist. Car voylà la modestie de nostre foy, de permettre à Dieu qu'il ordonne
autrement les choses que nous ne dési-
rons. Surtout quand nous n’avons point
de promesse certaine et spéciale, il faut tenir ceste règle, que nous ne demandions rien sinon avec ceste condition, que Dieu accomplisse ce qu’il a déterminé. Ce qui ne se peut faire, sinon que nous remettions tous nos désirs à sa bonne discrétion. Au reste, on demande que c’est que Christ a proufité par sa prière. L’Apostre aux Hébrieux, chapitre V, v. 7, dit qu’il a esté exaucé de sa crainte : car il faut ainsi traduire le passage, non pas comme on le lit communéement, Pour sa révérence. Or cela ne conviendroit pas si bien, si ainsi estoit que Christ eust simplement craint la mort : veu qu’il n’en a pas esté exempté. Dont s’ensuit qu’il avoit crainte d’un plus grand mal, laquelle Pincitoit à désirer d’estre exempt de la mort : c’est que se proposant devant les yeux lire de Dieu, entant qu’il se présentoit devant le siége judicial d’iceluy estant chargé des péchez de tout le monde, il a falu nécessairement que il fust espovanté et elfrayé du profond abysme de la mort. Combien done qu’il ait soustenu la mort, toutesfois pource que les douleurs d’icelle rompues (comme aussi sainct Pierre le monstre au Chapitre If des Actes, v. 24) il a emporté la victoire du combat, à bon droict l’Apostre dit qu’il a esté exaucé de sa crainte. Sur ceci il y a des gens ignorans qui s’eslèvent, et disent qu'il n’y a point d’ordre de penser que Christ ait eu peur d’estre englouti de la mort. Mais je voudroye bien qu'ils me respondissent quelle ils pensent qu’ait esté ceste crainte, qui à fait rendre à Jésus-Christ des gouttes de sang. Car ceste sueur mortelle ne fust jamais venue, sinon qu’il y eust eu en luy une frayeur horrible et non accoustumée.
Si aujourd’huy un homme avec la sueur rendoit du sang, voire en telle quantité que les gouttes en tombassent en terre, cela seroit estimé un miracle merveilleux :
et si cela advenoit à quelqu'un par une crainte de la mort, nous dirions que il est efféminé, et qu'il n’ha point de cœur.
Ceux donc qui nient que Jésus-Christ ait prié que le Père le tirast hors du goufre de la mort, luy attribuent une pusillanimité, laquelle on condamneroit mesme en
un homme du commun populaire. Si quelqu'un réplique que la crainte de laquelle je parie est une crainte d’infidélité : la solution est aisée, asçavoir que quand Jésus-Christ a esté saisi d’une frayeur et espovantement de la malédiction de Dieu, le sens de sa chair a tellement esté touché, que la foy cependant demeuroiït entière sans estre aucunement blessée. Car l'intégrité de sa nature à fait que sans en estre navyré, il a senti les mesmes tentations desquelles nous sentons les aiguillons picquans. Cependant c’est folie à telles gens d'imaginer qu’il aitemporté la victoire sans combatre : ce qu’ils font bien en l’exemptant du sentiment des tentations. Et de faict, il n’est pas question de penser qu’il ait aucunement parlé par feintise, quand il s’est complaint d’une tristesse mortelle en son âme : aussi les Evangélistes n’ont pas menti, racontans qu’il a esté saisi de tristesse, et espovanté.
40 Puis il vient à ses disciples, etc.
Combien qu’il ne fust pas encores délivré de crainte, ne desveloppé de solicitude, prenant toutesfois quelque relasche de son affection attentive à prier, il a entrelacé ce moyen de soulagement. Car il n’est pas requis que les fidèles ayent une telle assiduité à prier, que jamais ils ne cessent de parler à Dieu : mais plustost à l’exemple de Christ ils continuent leurs oraisons, jusques à ce qu'ayans poussé tant que leur infirmité peut porter, ils cessent bien pour quelque peu de temps, toutesfois incontinent après ayans reprins leur haleine, ils se retournent derechef à Dieu.
Or ce luy eust esté un grand allégement en sa douleur, d’avoir les disciples compagnons et participans à icelle. Au contraire, ce luy a esté une augmentation de son mal bien fascheuse, d’estre mesme abandonné par eux. Car combien qu’il n’eust besoin d'aide de personne, toutesfois pource que volontairement il avoit prins en soy nos infirmitez, et que principalement estant en ce combat extrême, il a voulu monstrer un tesmoignage de cest anéantissement duquel parle sainct Paul aux Philippiens, chapitre IL, v. 7 : ce n’est pas de merveille si la nonchalance de ceux qu’il avoit choisis pour estre en sa com-
pagnie, a esté un fardeau bien pesant et fascheux qui luy à augmenté sa douleur.
Car ce n’est pas par feintise qu’il se plaind d'eux, mais du vray sentiment qu’il avoit en son cœur, il déclare qu’il est ennuyé de ce qu’ils le laissent ainsi, Et de faict, il avoit juste matière de leur reprocher leur nonchalance, veu qu’en ses extrêmes angoisses ils n’avoyent pas sceu seulement veiller une heure.
41 Veillez, et priez, que vous n'entriez, etc. Pource que les disciples n’estoyent point touchez du sentiment du mal de leur Maistre pour se resveiller, ils sont maintenant ramenez à penser à eux, afin que leur propre danger les resveille. Christ donc leur dénonce que s’ils ne veillent et prient, il est à craindre que la tentation ne les accable bien tost. Comme s’il disoit, Puis que vous n’avez point de soin de moy, pour le moins pensez à VOUS : Car vous y avez intérest. Si vous n’y prenez garde, la tentation vous aura incontinent engloutis. Car entrer en tentation, emporte autant comme succomber et estre vaincu. Or notons que le moyen de résister nous est yci enseigné : non pas que nous prenions courage nous appuyans sur nostre vertu etindustrie, mais plustost que cognoissans à bon escient nostre infirmité, nous demandions armes et forces au Seigneur. Ainsi donc, toute nostre vigilance n’y fera rien sans prières.
L'esprit est prompt. Afin qu'il ne descourage les disciples par espovantemens, il redresse leur nonchalance tout doucement, adjoustant consolation et matière de bien espérer. Et pour le premier, il remonstre que combien qu’ils soyent poussez dune alaigreté à s’addonner à bien faire, il leur faut toutesfois combatre contre l’infirmité de la chair : et que.
pourtant les prières ne sont jamais superflues. Ainsi done, nous voyons qu’il loue leur promptitude , afin que leur infirmité :
ne les mette en désespoir : et que toutesfois il les incite à prières, pource qu’ils ne sont pas encores douez d'assez grande force de l'Esprit. Par quoy ceste admonition appartient proprement aux fidèles, qui estans régénérez par l'Esprit de Dieu, désirent de bien faire : et toutes fois ahanent encores sous l’infirmité de la
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chair. Car combien que la grâce de l’Esprit ait vigucur en eux, toutesfois ils sont infirmes et faibles selon la chair. Au reste, combien que il n’y ait que les disciples seulement ausquels leur débilité soit monstrée : toutesfois pource que tout ce que Christ dit d'eux, convient aussi bien à tous, il faut prendre yci une règle générale, que nous avons tous besoin de faire bon guet, nous exerceans en prières, pource qu'encore il n’y à point en nous une telle force de l'Esprit, que nous ne venions souvent à choper si le Seigneur ne nous redresse et soustient par son aide. Cependant si ne faut-il pas que nous tremblions par trop grande anxiété. Car nous avons un remède bien certain qui nous est proposé, lequel nous ne chercherons ne loin ni en vain, veu que Christ promet à tous ceux qui estans attentifs à prier, corrigeront songneusement la nonchalance de leur chair, qu’ils seront victorieux.
42 Derechef il s'en alla pour la seconte fois, etc. Par ces paroles de sainct Matthieu il semble que Christ, comme ayant mis la crainte sous les pieds, se remet à la volonté du Père plus franchement, et d’un courage plus arresté. Car il ne demande plus que la coupe soit transportée de luy, mais laissant ce souhait, il s’arreste plustost sur ce poinct, d’obéir au conseil de Dieu. Mais en sainct Marc il n’y a rien qui exprime cest avancement : mesme au contraire, quand Christ est retourné la seconde fois, il est là dit qu’il réitéra les mesmes prières. Et de faict, je ne doute point, à toutes les fois qu’il a prié, que la crainte et espovantement ne l'ait induit à requérir qu’il ne veinst point à ceste mort. Toutesfois il est bien vray-semblable qu’à la seconde fois il s’est plus efforcé de rendre obéissance au Père : et que le premier choq contre la tentation luy a donné courage de venir à la mort avec plus grande asseurance. Sainct Luc ne récite pas distinctement qu’il ait prié à diverses fois, mais dit seulement qu’estant pressé d’angoisse, il a prié plus longuement et affectueusement, comme si sa prière eust continué tousjours d’un train sans aucun
intervalle. Mais nous sçavons que les.
Evangélistes aucunesfois laissans les circonstances , comprenent séulement en brief la substance du faict. Ainsi donc, ce que puis après il dit vers la fin, qu'il veint aux disciples , C’est une figure nommée Hysteron proteron, c’est-à-dire quand on récite en second lieu ce qui a esté fait plustost : comme aussi en l’autre membre, Où il raconte que PAnge du ciel apparut, devant que venir à parler de l’angoisse de Christ : mais l’ordre renversé n’emporte point dabsurdité. Car afin que nous sceussions que l’Ange ne luy a pas esté envoyé sans cause, la nécessité est puis après déclarée. Ainsi ce qui est récité en second lieu, est comme pour rendre raison du précédent. Au reste, combien qu’il n’y ait que l’Esprit de Dieu seulement qui donne force, cela n’empesche point que Dieu ne se serve en cela de ses Anges comme de ministres. Et de là nous pouvons recueillir combien grans tormens et destresses le Fils de Dieu a senties, veu qu'il a falu que l'aide de Dieu luy fust proposée d’une façon visible devant ses yeux.
43 Les trouve derechef dormans :
car leur yeux estoyent, etc. Ce dormir ne venoit point de gourmandise, ne de quelque lourde stupidité, ni aussi d’une vaine resjouissance de la Chair, mais plustost d’une grande tristesse, Comme sainet Luc le dit. Dont nous voyons mieux comment nostre chair vient aiséement à tomber àunenonchalance, veu que mesme les dangers luy font oublier Dieu. Ainsi de tous costez Satan trouve matière et occasion preste de nous dresser des embusches : car Si nous ne craignons aucun danger, il nous enyvre d’une nonchalance profonde : et si nous sommes en crainte et tristesse, en lieu que cela nous deveroit soliciter à prières, il en accable nos sens, afin qu’ils ne s’eslèvent à Dieu. Ainsi en toutes sortes les hommes s’escoulent et s’estrangent de Bieu, jusques à ce qu'il les réduise et remette sus. Il faut aussi noter la circonstance de ce passage, asçavoir que les disciples ayans esté reprins si vivement, quasi sur l’heure revienent encore à dormir. Ce qui est dit, non pas de toute la compagnie, mais des trois lesquels Christ avoit choisis pour l’accompa-
gner de plus près. Qu’est-ce donc qu'il adviendra au Commun, puis que cela est advenu à ceux qui estoyent la fleur et l'élite ? Au reste, la répétition d’un mesme propos en la prière de Christ, n’a pas esté un barbotement et vaine multiplication de paroles, lequel vice il à ei-dessus condamné és hypocrites, qui par leur babil affetté pensent obtenir ce que jamais ils ne demandent d’une vraye affection de cœur : mais Jésus-Christ a voulu mons-
MATTH. XXVI
trer par son exemple, qu'il ne faut pas
que nous perdions courage, où nous lassions en priant, si nous n’obtenons pas incontinent l’accomplissement de nos désirs. Ce n’est donc pas une répétition superflue de propos , quand lapparence d’estre repoussez n’esteint point l’ardeur de prier, en sorte que nous ne venions à demander et trois et quatre fois ce qu’il semblera que Dieu nous ait refusé.
45 Adonc il vient à ses disciples, et leur dit, Dormez d'orenavant et vous reposez:
voyci, l'heure est proche, et le Fils de l'homme est livré és mains des meschans.
46 Levez-vous, allons :voyci, celuy quime livre s'approche.
47 Et comme il parloit encore, voyci, Judas (l’un des douze)veint, et avec luy grande troupe, ayans glaives et bastons, de par les principaux Sacrificateurs, et les anciens du peuple.
48 Or celuy qui le trahissoit leur avoit donné signe, disant, Celuy que je baiseray, c'est luy, empoingnez-le.
49 ET incontinent Ss'approchant de Jésus, dit, Maistre, bien te soit. Et le baisa.
50 Æt Jésus luy dit, Ami, à que faire es-tu yci? Adonc ils s’approchèrent, et jetterent les mains sur Jésus, et le saisirent.
45 Matth. Dormez d'orenavant,elvous