‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 2 sur 113 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

4 Au commencement estoit la Parole, et la Parole estoit avec Dieu: et icelle

Parole estoit Dieu.

2 Elle estoit au commencement avec Dieu.

3 Toutes choses ont esté faites par elle!

qui est fait.

: et sans elle rien n'a esté fait de ce

k En elle estoit la vie, et la vie estoit la lumière des hommes. 5 Et la lumière luit és ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise.

1) Col., I, 16.

A Au commencement estoit la Parole. Il nous propose en ce commencement la Divinité éternelle de Christ, afin que nous sçachions qu’il est Dieu éternel, lequel à esté manifesté en chair, 4 Tim., IE, 46. Or le but est, Qu'il a falu que le genre humain ait esté restauré par le Fils de Dieu, veu que toutes choses ont esté créées par sa vertu : veu que luy seul inspire vie et vigueur à toutes créatures, afin qu’elles demeurent en leur estre: et qu’il a monstré principalement en l’homme un singulier tesmoignage tant de sa vertu que de sa grâce: et que mesme après la cheute et révoltement d'Adam, il n’a

point toutesfois laissé de monstrer sa bénéficence et libéralité envers la postérité d’iceluy. Et c’est une doctrine laquelle il nous est bien nécessaire d'entendre. Car comme ainsi soit qu'il ne falle chercher ne vie ne salut hors de Dieu, comment est-ce que nostre foy se reposeroit sur Christ, sinon que nous eussions pour tout résolu ce qui nous est yci enseigné? L'Evangéliste donc testifie par ces paroles que nous ne nous reculons aucunement du Dieu unique et éternel, quand nous croyons en Jésus-Christ: outre plus, que les hommes estans maintenant morts par le péché, la vie leur est rendue par le bé-

néfice d’iceluy-mesme, qui estoit la fon- “taine et cause de vie, lors que la nature estoit encores en son entier. Quant à ce qu’il appelle le Fils de Dieu Parole, il me semble que la raison simple est, pource qu’en premier lieu il est la Sapience et volonté éternelle de Dieu: puis après, que c’est la vive image de son conseil.- Car comme on. dit des hommes, que la parole est la marque engravée de leur. pensée, aussi ce n’est point mal à propos que ceci est transféré à Dieu, qu’on dise qu’il se déclare et représente à nous par sa parole. Les autres significations du mot Grec Logos, ne convienent pas si bien à ce propos.: Vray est qu'il signifie aussi Définition, Raison et conte: mais je ne veux point subtilement philosopher par-dessus la capacité et mesure de ma foy. Et nous voyons que tant s’en faut que l'Esprit de Dieu approuve telles subtilitez, qu’en béguayant aves nous il nous monstre suffisamment, et (par manière de dire) crie sans parler, combien il nous faut estre sobres à parler et penser de si hauts mystères. Or comme Dieu s’est manifesté en créant le monde par ceste Parole, ainsi il Pavoit auparavant cachée en soy: en sorte qw’il y à double relation: la première à Dieu, et laseconde aux hommes. Il y a un meschant garnement rempli d’orgueil, Espagnol de nation, nommé Servet, lequel a forgé que ceste parole éternelle a lors seulement commencé d’estre, quand elle s’est manifestée en la création du monde. Voire, comme si elle n’avoit point esté auparavant que sa vertu fust cognue par œuvre externe. L’Evangéliste enseigne bien yci autrement: car il n’assigne point de commencement de temps à la Parole:

mais en disant qu’elle a esté dés le commencement, il monte par-dessus tous siècles. Or je Sçay bien que ce chien abbaye au contraire: je sçay aussi quelles cavillations les Arriens ont anciennement forgées: Asçavoir que Dieu a créé dés le commencement le ciel et la terre, lesquels toutesfois ne sont point éternels : d’autant que ce mot Commencement, regarde plus l’ordre qu'il ne dénote l'éternité.

Mais l'Evangéliste vient au-devant de ceste calomnie, quand il dit que la Pa-

Car.

role estoit avec Dieu.Si la Parolea commencé à estre en quelque temps, il faut nécessairement qu'ils trouvent en Dieu quelque suyte de temps. Et de faïct, il n’y a point de doute que par ceste particule sainct Jehan l’a voulu expresséement discerner d'avec toutes choses créées. Car incontinent les hommes eussent peu entrer en beaucoup d’imaginations et questions, Où estoit ceste Parole? comment æst-ce qu’elle monstroit sarvertu? de qüelle-nature estoit-elle ? d’où la pouvoit-on cognoistre ? Il dit donc qu’il ne se faut point arrester au monde et aux choses créées, d'autant qu’elle a esté tousjours conjointe avec Dieu, avant que le monde fust.

Maintenant ceux’ qui tirent ce mot de Commencement à l’origine du ciel et de la terre, ne mettent-ils pas Christ du rang commun du monde, duquel il est yei exprésséement exempté? En quoy ils font grande injure non-seulement au Fils de Dieu, mais aussi à son Père éternel, lequel ils privent de sa Sapience. S'il n’est point licite d'imaginer Dieu sans sa Sapience, il faut nécessairement confesser qu’on ne doit chercher la première origine de la Parole ailleurs qu’en la Sapience éternelle de Dieu. Or Servet réplique, Que la Parole ne peut estre plustost comprise que lors que Moïse introduit Dieu parlant. Voire, comme si elle n’avoit pas subsisté en Dieu, pource qu’elle n’a point esté publiquement notifiée ; c’est-àdire, comme si elle n’avoit point esté dedans, jusques à ce qu’elle ait commencé à se monstrer par dehors. Mais l'Evangéliste coupe broche à telles resveries enragées, quand il afferme sans exception que la Parole estoit avec Dieu. Car il nous retire ouvertement de tous momens de temps. Quant à ceux qui recueillent un estat perpétuel de la Parole, pource qu’il est dit Æstoit, et non pas, A esté, ils ne sont point fondez sur raison assez ferme.

Ce mot Estoit (disent-ils) exprime plustost une suyte continuelle de temps, que Si S. Jehan eust dit, Fut, ou, A esté.

Mais en choses si grandes et si hautes, il faut amener des argumens plus fermes.

Or cela seul que j'ay amené nous doit bien Suflire, Asçavoir que l’Evangéliste nous renvoye yci aux hauts et éternels

Cuar. I. SUR S.

secrets de Dieu, afin que nous sçachions que la Parole y a esté comme cachée devant qu’elle se soit manifestée en l’ouvrage extérieur de ce monde. S. Augustin donc parle fort bien, disant que ce commencement duquel maintenant mention est faite, est sans commencement.

Car combien que le Père soit premier, quant à l’ordre, que sa Sapience, toutesfois ceux qui imaginent en luy un seul poinct de temps, auquel il ait esté devant sa Sapience, le despouillent de sa gloire.

Et c’est cela l’éternelle génération, laquelle par une espace infinie de temps devant Ja fondation du monde estoit, par manière de dire, cachée en Dieu: et par longue suecession d’années.a esté obscurément figurée aux Pères sous la Loy:et finalement a esté beaucoup plus plenement manifestée en chair. Au surplus, je suis esbahi qui à meu les Latins de translater le mot Grec Logos, F'erbum: car il eust plustost falu traduire /‘erbum, S'il yeust eu Rhema. Mais encore que nous leur accordions qu'ils ont suyvi quelque raison probable, si est-ce toutesfois qu’on ne peut nier que ce mot Sermo, ne conviene mieux. Dont appert quelle barbare tyrannie ont exercé les Théologiens Sorbonistes, lesquels ont tant tormenté Erasme, et tempesté contre luy, pour un seul mot changé en mieux. Æt la Parole estoit avec Dieu. Nous avons desjà dit que par ce moyen le Fils de Dieu est mis pardessus le monde et toutes créatures, et constitué devant tous siècles. Mais quant et quant ceste façon de parler luy attribue une subsistance distincte d'avec celle du Père: car ce seroit une absurdité de dire que ceste Parole a tousjours esté avec Dieu, si elle n’avoit quelque subsistance propre en Dieu. Ce passage donc peut servir pour réfuter l'erreur de Sabellius, d'autant qu'il est yei moustré que le Fils est différent du Père. Jay desjà remonstré qu’il faut estre sobres à penser de ces mystères si hauts, et modestes à en parler. Toutesfois les anciens Docteurs de l'Eglise sont excusables, lesquels ne pouvans autrement maintenir la droite et pure doctrine contre les propos ambigus et entortillez des hérétiques, ont esté contraints d'inventer quelques mots, qui

toutesfois ne signifient autre chose que ce qui est desjà enseigné és sainctes Escritures. Ils ont dit qu’il y a trois Hypostases, subsistances, ou personnes en l’essence de Dieu une et simple. Or le mot Grec d'Hypostase, se trouve en ce sens au premier chapitre des Hébrieux, auquel est correspondant le mot Latin Substance, comme sainct Hilaire le prend. Ils ont nommé Personnes, les propriétez qui sont distinctes en Dieu, lesquelles se présentent à nos esprits pour estre considérées.

Comme aussi dit Grégoire Nazianzene, Je n’en puis concevoir un, que tout incontinent trois ne reluisent à l’entour de moy.

Et icelle Parole estoit Dieu. Ain qu’il ne demeure aucun scrupule quant au poinct de l’essence Divine de Christ, il afferme clairement qu’il est Dieu. Or puis qu'il n’y à qu'un Dieu, il s'ensuit que Christ est de une mesme essence avec son Père, et que toutesfois il est différent du Père en quelque chose, mais il a esté desjà parlé de ce second membre. Quant à l’unité de Pessence, Arrius s’est. monstré par trop obstiné et meschant, lequel pour westre contraint de confesser la Divinité éternelle de Christ, gazouilloit que c’estoit je ne sçay quel Dieu qui avoit esté créé, et eu commencement. Mais quant à nous, puis que nous oyons yci que la Parole estoit Dieu, qu’est-il plus question de révoquer en doute son essence éternelle P

à Elle estoit au commencement avec Dieu. L'Evangéliste afin d'imprimer plus profondément en nos esprits les choses dessus dites, recueille ces deux membres précédens en un brief sommaire, asçavoir que ceste Parole a tousjours esté, et a esté avec Dieu: tellement qu’il faut entendre que ce commencement est avant tous les temps.

3 Toutes choses ont esté faites par elle. Après avoir affermé que la Parole est Dieu, et dict que son essence est éternelle, il prouve maintenant sa Divinité par les œuvres. Et c’est une cognoissance qui gist en prattique et expérience, à laquelle il nous faut principalement accoustumer. Car le simple nom de Dieu attri bué à Christ, sera froid envers nous, sinon que nostre foy le sente estre tel

k COMMENTAIRES

par expérience. Or il dit bien à propos du Fils de Dieu, ce qui compète proprement à la personne d’iceluy. Il est bien vray que S. Paul dit simplement quelque fois que toutes choses sont par Dieu, Romains, XI, 36: mais toutes et quantes fois que comparaison est faite entre le Père et le Fils, il est communéement distingué par ceste marque. Et pourtant cest une façon de parler usitée, Que le Père a fait toutes choses par le Fils, et que toutes choses sont de Dieu par le Fils. Or l'intention de S. Jehan tend là, comme j’ay desjà dit, qu'incontinent dés la création du monde la Parole de Dieu s'est monstrée par opération extérieure.

Car comme ainsi soit qu'auparavant elle fust incompréhensible en son essence, sa vertu fut lors manifestement cognue par effet. Il y a mesme aucuns d’entre les Philosophes, qui font tellement Dieu maistre ouvrier qui a basti le monde, qu'ils luy donnent pour adjoint Intelligence à bastir cest ouvrage. Cela est bien dit, pouree qu’il s'accorde avec PEscriture: mais pource que tout soudain ils s’esvanouissent en des spéculations et discours frivoles, il n’est jà besoin que nous appétions beaucoup leurs tesmoignages : mais plustost nous contentans de cest oracle céleste, sçachons qu’il est beaucoup plus dit yci que nostre esprit ne peut concevoir. Æ4 sans elle rien n'a eslé fait de ce qui est fait. Combien qu’on lise ce passage en diverses sortes, néantmoins de ma part sans aucune difliculté je ie li tout d’une suyte, en ceste sorte, Rien n’a esté fait de ce qui a esté fait. Et en cela presque tous les livres Grecs s'accordent, pour le moins ceux desquels lPauthorité est plus receuë et inieux approuvée : d'avantage le sens le requiert ainsi. Ceux qui divisent d'avec le propos précédent ceste particule, de ce qui est fait, pour la conjoindre avec la sentence suyvante, amènent un sens COntraint, Ce qui a esté fait en elle estoit vie: c’est-à-dire, vivoit, ou estoit soustenu en vie. Mais ils ne monstreront point que ceste façon de parler soit en lieu quelconque attribuée aux créatures. S.

augustin se monstrant par trop Platonicien, selon sa facon est ravi à je ne seav

Cuar. I.

quelles idées, asçavoir que Dieu avant qu’il feist le monde, avoit la forme de tout l'ouvrage projettée en son entendement, et qu’en ceste sorte la vie des choses qui n’estoyent point encores, estoit en Christ, pource que la création du monde estoit ordonnée en luy. Mais nous verrons tantost après combien cela’ est loin de l'intention de l’Evangéliste. Je retourne maintenant au premier membre. Ceste répétition de paroles n’est point vicieuse, comme il semble en apparence. Car pource que Satan s'efforce par tous moyens de diminuer et oster quelque chose à Christ, sainect Jehan à voulu testilier expressément que rien qui soit n’est excepté de toutes les choses qui ont esté faites.

4 En elle estoit la vie. Jusqu’yci il a monstré que toutes choses ont esté créées par la Parole de Dieu: maintenant il luy attribue aussi la conservation des choses qui ont esté créées : comme s’il disoît que la vertu d’icelle, laquelle s’est monstrée soudainement en la création du monde, n’est point une chose pour un coup seulement, et qui soit incontinent passée :

mais qu’elle se manifeste en ce que ce bel ordre de nature demeure ferme ct stable, comme il est dit (Hébrieux, HE, 4) qu’il soustient toutes choses par la parole ou volonté de sa puissance. Au reste, on peut estendre le mot dé Vie, aux choses sans âme, lesquelles vivent selon leur façon, combien qu’elles n’ayent aucun sentiment: où bien l’exposer seulement des choses qui ont âme. C’est tout un lequel on choisisse des deux. Car le sens est simple, Que la Parole de Dieu non-seulement a esté source et fontaine de vie à toutes créatures, à ce qu’elles commençassent à estre, en lieu qu’elles n’estoyent point encore: mais aussi que sa vertu vivifiante fait qu’elles sont conservées et gardées en leur estat. Car s’il n’y'avoit une continuelle inspiration de ceste Parole laquelle besongnast incessamment pour donner vigueur au monde, il seroit force que toutes choses qui sont en vigueur veinssent à Aécheoir soudainement, ou estre réduites à néant. Brief, ce que S. Paul (Act., XVII, 28) attribue à Dieu, asçavoir qu'en luy nous sommes, nous

Car. I.

vivons, € avons mouvement, S. Jehan nous rend yci tesmoignage que cela se fait par le moyen de la Parole. Dieu donc est celuy qui nous baille la vie, mais c’est par sa Parole éternelle. Æt la vie estoit la lumière des hommes. Je laisse tout exprès les autres interprétations qui ne convienent point à l'intention de l’'Evangéliste. Selon mon avis, il parle yci de Ja partie de vie, laquelle fait que les hommes sont plus excellens que les autres animaux. Comme s’il disoit qu'aux hommes a esté donnée une vie qui n’est point vulgaire, mais laquelle ha en soy une lumière de intelligence. Or il sépare l’homme du rang des autres créatures, pource que nous comprenons mieux la vertu de Dieu la sentans en nous, que quand nous la regardons de loin. Suyvant cela S. Paul remonstre és Actes, XVII, 27, qu'il ne nous faut pas chercher Dieu bien loin, d'autant que il se fait sentir dedans nous. Ainsi donc LEvangéliste, après avoir proposé une considération générale de la grâce de Christ, maintenant pour induire les hommes à la méditer de plus près, monstre que c’est qui leur a esté donné spécialement: asçavoir qu’ils n’ont point esté créez semblables aux bestes, mais ayans esté douez de raison et entendement, ont obtenu un degré plus haut. Or pource que Dieu n’a point fait luire pour néant sa lumière en leurs entendemens, il s'ensuit qu'ils ont esté créez à ceste fin que ils le recognoissent autheur d’un bien tant excellent. Et puis qu'il a fait que ceste lumière de laquelle la Parole estoit la source, de là s’espandist sur nous, elle nous doit estre comme un miroir auquel nous contemplions bien à clair la vertu Divine de la Parole.

5 Et la lumière luit és ténèbres. On pouvoit objecter qu’en tant de passages de l’'Escriture, les hommes sont appelez aveugles : et que l’aveuglement duquel ils sont condamnez, n’est que trop notoire. Car quelque raison qu’il y ait en eux, si est-ce qu'ils s’esvanouissent mi- Sérablement en icelle. Aussi d’où vient, je vous prie, qu’il y a tant de labyrinthes d'erreurs en ce monde, sinon d’autant que les hommes de leur propre sens ne

SUR S. JEHAN. 5

tendent qu'à vanité et mensonge ? Que sil n’apparoist aucune lumière és hommes, ce tesmoignage de la Divinité de Christ, duquel l’'Evangéliste a n’aguères fait mention, sera aboli. Car c’estoit le troisième degré mis par l’Evangéliste (comme j’ay dit) Qu'il y a quelque chose beaucoup plus excellente en la vie des hommes, que le mouvement et la respiration. L’Evangéliste done prévient ceste question: et en premier lieu il remonstre que la lumière qui avoit esté donnée aux hommes du commencement, ne doit estre estimée selon leur condition présente :

d'autant qu’en ceste nature vicieuse et bastarde la lumière a esté convertie en ténèbres. Cependant toutesfois il nie que la lumière d'intelligence soit du tout esteinte : pource qu’en ces ténèbres obscures de l’entendement humain, reluisent encore quelques estincelles qui sont demeurées de reste. Les lecteurs entendent bien maintenant que ceste sentence contient deux membres. Car il dit que les hommes sont maintenant bien loin de la nature entière de laquelle ils avoyent esté douez du commencement : d'autant que leur entendement, qui devoit jetter de toutes parts des rayons de lumière, estant plongé en ténèbres obscures, est misérablement aveuglé. Et par ainsi que la gloire de Christ est comme ohscurcie en ceste corruption de nature. Mais d'autre part S. Jehan afferme qu'au milieu de telles ténèbres on voit encore de reste certaines marques de la lumière, lesquelles monstrent en quelque sorte la vertu Divine de Christ. L’Evangéliste donc confesse que l’entendement de Phomme est aveuglé, tellement qu’à bon droict on peut dire qu’il est assopi et accablé de ténèbres. Car il pouvoit bien user d’un mot plus gracieux, et dire que c’est une lumière obscure ou ténébreuse: mais il a voulu plus clairement exprimer combien nostre condition est misérable après fa cheute du premier homme. Et quant a ce qu’il afferme que la Inmière luit en ténèbres, ce mot ne tend point à la louange de la nature corrompue, mais plustost à oster toute excuse d’ignorance. Æt les ténèbres ne l'ont point comprinse. Jà soit que le Fils de Dieu ait tousjours

convié les hommes à soy par ce petit résidu de lumière qui est encore en nous, l'Evangéliste toutesfois dit que cela n’a de vien proufité, pource qu'en voyant ils n'ont point veu. Car depuis que l’homme s’est aliéné de Dieu, ignorance tient son entendement tellement assopi ét accablé, que tout ce qui y reste de lumière, demeure estouffé sans aucune efficace. Et l'expérience monstre bien ceci tous les jours. Car tous ceux qui ne sont point régénérez par l'Esprit de Dieu, ne laissent pourtant d’avoir quelque raison : et par cela ils monstrent bien que l’homme est créé non-seulement pour respirer, mais aussi pour avoir intelligence. Mais tant s’en faut que par la conduite de leur raison ils parvienent à Dieu, non pas mesme en approchent, que toute leur intelligence nest finalement autre chose que pure vanité. Dont s'ensuit que c’est fait du salut des hommes, si Dieu ne donne nouveau secours. Car combien que le Fils de Dieu espande sa lumière sur eux, nonobstant ils sont tellement hébétez, qu’ils ne comprenent point d’où vient ceste lumière : mais estans transportez en resveries et imaginations perverses, ils devienent hors du sens. El ya deux principales parties de la lumière qui est encore de reste en la nature corrompue.

Car naturellement tous hommes ont quelque semenée de religion en eux: et puis ils portent engravée en leurs consciences une différence entre le mal et le bien.

Mais quels fruits voit-on finalement revenir de tout cela, sinon que la religion s’abbastardit en mille monstres de su-

Cuar. I.

tout jugement, en sorte qu’elle confond le vice avec la vertu? En somme, la raison naturelle n’addressera jamais les hommes à Christ. Et quant à ce que les hommes sont douez de prudence pour régler leur vie, qu'ils sont nais à comprendre les arts et bonnes sciences : tout cela aussi Ss’esvanouit sans ‘rapporter fruit. Au reste, il faut entendre que l'Evangéliste parle seulement des dons naturels, et qu'il ne touche point encore à la grâce de régénération. Car le Fils de Dieu ha deux vertus distinctes: la première est celle qui apparoist en la’ création du monde, et ordre de nature: la seconde est celle par laquelle il renouvelle et restaure la nature cheute. Entant qu’il est la Parole éternelle de Dieu, par luy le monde a esté créé: par sa vertu toutes créatures persistent et sont entretenues en la vie qu’elles ont une fois receue :

l’homme principalement a esté orné de ce don singulier d'intelligence: et combien que par son révoltement il ait perdu la lumière d'intelligence, il discérne toutesfois encore et entend: en sorte que ce qu’il ha naturellement par la grâce du Fils de Dieu, n’est pas du tout aboli. Maïs pouree que par sa stupidité et perversité, il remplit de ténèbres la lumière qui est encores demeurée en luy, il reste que le Fils de Dieu face un office nouveau, c’ést asçavoir de Médiateur, qui est de réformer par l'Esprit de régénération, l'homme qui estoit perdu et destruit, Et pourtant ceux qui rapportent à l'Evangéliste et à la doctrine de salut ceste lumière de laquelle PEvangéliste fait mention, philosophent

perstitions, et la conscience corrompt | à rebours et hors de propos.

6 11y eut un homme envoyé de Dieu, qui avoit nom Jehan.

1 Cestuy-civeint pour porter fesmoignage, à ce qw'il rendist tesmoignage de la Lumière : afin que tous creussent par luy. |

8 ll n'estoil pas la Lumière : mais estoit pour tesmoigner de la Lumière.

9 La vraye Lumière estoit celle qui illumine tout homme venant au monde.

10 ZE estoit au monde, et le monde a esté fait par luy\, et le monde ne l'a

point cognu.

A1 Ilest venu chez soy? : et les siens ne l'ont point receu.

12 Mais à tous ceux qui l'ont receu, il leur a donné puissance® d’estre faits enfans de Dieu : asçavoir à ceux qui croyent en son Nom :

ft) Héb.,1, 2. 2) Ou, en son propre.

8) Ou, ’e roict, ou cesie dignité,

Car. I.

SUR S. JEHAN. 7

13 Lesquels ne sont point nais de sangs!, ne de volonté de la chair, ne de volonté de l'homme : mais sont naïs de Dieu. |

1) Ou, de sang.

6 11 y eut un homme envoyé de Dieu , etc. L'Evangéliste commence Maintenant à traitter comment la Parole de Dieu à esté manifestée en chair. Et afin que nul ne doute que Christ soit le Fils éternel de Dieu, il récite que Jehan Baptiste a testifié de luy comme par cri public, qu’il .estoit le Christ. Car Christ ne s’est point seulement manifesté pour estre veu des hommes, mais aussi a voulu estre Cognu par le tesmoignage et doctrine de Jehan Baptiste. Ou pour mieux dire, Dieu le Père a envoyé ce tesmoin devant son Christ, afin que tous receussent plus facilement le salut offert par luy. Toutesfois ceci pourroit sembler absurde de prime face, que tesmoignage soit donné d’ailleurs à Christ, comme s'il en avoit besoin. Mais au contraire luy-mesme prononce qu’il ne cherche tesmoignage d'homme. La response est facile et toute notoire, que ce tesmoin à esté ordonné à cause de nous, et non pas de Christ. Si quelqu'un objecte que le tesmoignage d’un homme est trop infirme pour prouver que Christ soit le Fils de Dieu : la solution aussi est facile à baïller en cest endroit : Que Jehan Baptiste n’est pas yci allégué comme tesmoin privé : mais comme cCeluy qui estant authorizé de Dieu, représente plustost un Ange qu’un homme. Et pourtant il n’est pas yei recommandé par quelques titres de ses propres vertus, mais par ce seul poinct, qu’il estoit ambassadeur de Dieu, Et à ceci ne répugne point ce que la prédication de l'Evangile a esté commise à Christ, afin qu’il fust tesmoin à soy-mesme. Car le tesmoignage de Jehan tendoit à ce but, que tous fussent attentifs à la doctrine et aux miracles de Christ Envoyé de Dieu. M ne dit point ceci pour confermer la vocation de Jehan Baptiste, mais il en fait seulement mention en passant. Cependant ce poinet seul ne suffit pas pour en avoir certitude, veu qu'il y en a plusieurs qui courent d’eux-mesmes, et toutesfois se vantent d’estre envoyez de

Dieu. Mais l’Evangéliste voulant ci-après plus amplement parler de ce tesmoin, s’est contenté de dire cependant ce petit mot pour le présent, que Jehan Baptiste n’est venu que par le commandement de Dieu. Nous verrons puis après comment il afferme luy-mesme que Dieu est autheur de son ministère. Il faut maintenant retenir ce que j’ay touché ci-dessus, que ce qui est dit de Jehan Baptiste, est requis en tous les Docteurs de l'Eglise :

c’est qu'ils soyent appelez de Dieu, afin que l’authorité d’enseigner ne soit ailleurs fondée qu’en Dieu seul. Il exprime le nom de Jehan, non-seulement pour dénoter le personnage, mais pource qu’il luy a esté imposé selon ce qui seroit en luy à la vérité. Car il ne faut point douter que le Seigneur n'ait regardé à l'office auquel 11 destinoit Jehan, quand il a commandé qu’il fust ainsi appelé par son Ange : afin que par cela tous le recognussent héraut et ambassade de la grâce de Dieu. Car combien que le nom de Jehan, qui signifie Grâce, se puisse prendre en signification passive, et se rapporter par ce moyen à la personne, asçavoir que Jehan a esté agréable à Dieu : quant à moy toutesfois je suis bien content de lestendre au fruit que les autres devoyent recevoir de luy.

7 Cestuy-ci veint pour porter Lesmoignage, etc. I touche en brief la fin de la vocation d’iceluy : asçavoir qu'il préparast une Eglise à Christ : comme aussi en conviant tous hommes à aller à Christ, il monstre assez qu’il n’est point venu pour soy. Or tant s’en faut que Jehan Baptiste eust besoin d’estre loué, que tout expresséement l’Evangéliste remonstre qu’il n’estoit pas la {umière, de peur que sa splendeur estant trop magnifiée n’obscurcisse la gloire de Christ.

Car aucuns estoyent tellement fichez et arrestez à Jehan Baptiste, qu'ils ne te-' noyent conte de Christ : comme si un homme estant tout ravi à regarder l’aube du jour, ne daignoit pas cependant tourner ses yeux vers le soleil. Au reste,

nous verrons bien tost après en quel sens l’Evangéliste prend ce mot de lumière!. Bien est vray que tous fidèles sont lumière au Seigneur : pource qu’estans illuminez par son Esprit, non-seulement ils voyent pour eux-mesmes, mais aussi addressent les autres par leur exemple à la voye de salut. Les Apostres aussi sont spécialement appelez lumière?, d'autant qu'ils marchent Îles premiers portans le flambeau de PEvangile pour nous illuminer et chasser les ténèbres du monde. Mais l’Evangéliste parle yei de celuy qui est la source unique et éternelle d’illumination : comme il le monstre incontinent après plus clairement.

9 La vraye lumière estoit celle, etc.

I n’est point yci question d'imaginer une antithèse entre la vraye lumière et Ja fausse : mais S. Jehan a voulu seulement discerner Christ d'avec tous autres, afin que nul ne pensast que ce qu'il est appelé Lumière, fust un titre que il eust commun avec les Anges, ou les hommes.

Or la différence qu’il y a, est, que tout ce qui est lumineux tant au ciel qu’en la terre, emprunte sa splendeur d’ailleurs :

mais Christ est une lumière reluisante de Soy, et par soy-mesme : d'avantage esclairant par ses rayGns tout le monde, ep sorte qu’il n’y a ailleurs aucune cause ni origine de splendeur. Il appelle donc Vraye lumière, celle qui ha ceste propriété naturelle de luire. Qui illumine tout homme venant au monde. L’Evangéliste s’arreste principalement sur ce poinct, de monstrer par l'effet, qu'un chacun de nous sent en soy que Christ est la lumière. I] pouvoit bien traitter ceci plus subtilement, en disant que Christ comme lumière éternelle ha une splendeur qui luy est naturelle, et non tirée d’ailleurs : mais il aime mieux nous ramener à l'expérience que nous en avons tous. Car comme ainsi soit que - Christ nous face tous participans de sa lueur, il faut confesser que cest honneur compète proprement à Iuy seul qu’il soit appelé Lumière. Au reste, on a accoustumé d’exposer ce passage en deux sortes : car aucuns restraignent ce mot

1) Eph., V,8, 2) Matth,, V, 14,

Car. I.

tous hommes, à ceux qui estans régénérez par l'Esprit de Dieu, sont faits participans de la lumière vivifiante. S. Augustin amène une similitude d’un maistre d’eschole, lequel tenant seul eschole en une ville, sera appelé maistre de tous, combien qu'il y en ait plusieurs qui n’aillent point à son eschole. Ils prenent donc ceci comme estant dit par Comparaison, Que tous sont illuminez par Christ, pource que nul ne se peut vanter qu'il ait obtenu la lumière de vie autrement que par la grâce d’iceluy. Mais pource que l’Evangéliste met généralement, Tous ceux qui vienent au monde, je reçoy plus volontiers l’autre sens :

c’est que ceste lumière a espandu de ses rayons généralement sur tout le genre humain : comme aussi il a esté dit cidessus. Car nous sçavons que les hommes ont ceci de singulier par-dessus les autres animaux, qu'ils sont douez de raison et intelligence, qu'ils portent la différence entre le bien et le mal engravée en leur conscience. Il n’y a done personne à qui ne parviene quelque sentiment de ceste lumière éternelle. Mais pource qu'il y a des fantastiques, lesquels prenans ce passage à tors et à travers, comme On dit, le tirent plus loin, en recueillant d'iceluy que la grâce dillumination est également offerte à tous :

qu'il nous souviene qu’il est yci seulement parlé de la commune lumière de nature, qui est chose beaucoup moindre que le don de la foy : car il n’y a homme, quel qu’il soit, qui avec toute la subtilité et vivacité de son entendement puisse pénétrer jusques au Royaume de Dieu.

Le seul Esprit de Christ est celuy qui ouvre la porte des cieux aux éleus.

D'avantage, qu’il nous souviene que la lumière de raison, laquelle Dieu avoit mise és hommes, a esté tellement obscurcie par le péché, qu'à grand'peine voit-on reluire quelques petites estincelles, tant sont les ténèbres espesses, et mesme tant est horrible l'ignorance, et l’'abysme des erreurs profond : et encores ces bien petites estincelles sont tantost estouffées.

10 Il estoit au monde, et le monde a

Cuar. I.

esté faict par luy, etc. K accuse yei les hommes d’ingratitude, de ce qu'ils se

SUR S. JEHAN

par laquelle l'Evangéliste aggrave d’avantage la vileine ingratitude des hommes.

sont ainsi aveuglez comme de leur propre | Le Fils de Dieu avoit choisi son domi-

gré, que la cause de la lumière de Jaquelle ils jouissoyent leur a esté incognue. Or ceci s’estend à tous les aages du monde : pource que devant que Christ ait esté manifesté en chair, il ne laissoit pas de desplovyer et faire reluire sa vertu par tout. Ainsi donc ces effets ordinaires devoyent corriger la stupidité des hommes. Car y a-il chose plus absurde, que puiser de l’eau d’un ruisseau coulant, et ne Concevoir point en son entendement la fontaine dont il sort? Parquoy en ce que le monde n’a point cognu Christ avant qu’il fust manifesté en chair, on n'y pourra trouver aucune juste excuse d'ignorance : car cela est advenu par la lascheté et stupidité maligne des hommes, veu qu'ils l’avoyent tousjours présent par sa vertu. La somme est, que Christ n’a jamais esté tellement absent du monde, que cependant les hommes estans resveillez par les rayons d’iceluy, ne deussent lever leurs yeux à luy. Dont il s’ensuit qu’on leur en doit imputer Ja faute.

A1 Il est venu chez soy : et les siens ne l'ont point receu. Or c’est yci où on voit évidemment la perversité et malice des hommes du tout désespérée : c’est yei où se descouvre leur impiété plus qu'exécrable : asçavoir que quand le Fils de Dieu s’est visiblement manifesté en chair, voire aux Juifs lesquels Dieu avoit séparez du milieu des autres nations pour en faire son héritage propre, il n’a toutesfois esté recognu ne receu. Vray est que ce passage aussi est exposé diversement. Car aucuns pensent que l’Evangéliste parle indifféremment de tout le monde. Et de faict, il n’y a quartier ou endroit du monde, lequel le Fils de Dieu ne se puisse attribuer à bon droict. Selon ceux-là donc le sens est, Que quand Christ est descendu au monde, il n’est point entré en pays d’autruy, d'autant que tout le genre humain estoit, son propre héritage. Mais selon mon jugement, l'opinion est meilleure de ceux qui rapportent ceci aux Juifs seulement. Car il y à yci tacitement une comparaison,

cile en une nation : et quand il est apparu, il a esté rejetté. On voit donc clairement par ceci combien l’aveuglement des hommes est malicieux. Or il faloit nécessairement que l'Evangéliste

touchast ce poinct, afin d’oster le scan-

dale que plusieurs pouvoyent lors prendre à cause de l’incrédulité des Juifs.

Car veu qu’il avoit esté mesprisé et rejetté du peuple auquel il avoit esté nomméement promis, qui eust pensé qu’il eust esté le Rédempteur de tout le monde? Et pourtant nous voyons quelle peine prend sainct Paul à traitter ce poinct. Au surplus, il y a grande signifiance tant au verbe qu'au nom desquels consiste ceste sentence : asçavoir, Z{ est venu, et puis, Là où le Fils de Dieu estoit auparavant. L'Evangéliste dit qu’il est là venu : il signifie donc une façon de présence nouvelle et extraordinaire, par laquelle le Fils de Dieu s’est manifesté, afin que les hommes le veissent de plus près. Quand il dit, Chez soy, il compare les Juifs aux autres nations, pource que par un privilége singulier ils estoyent adoptez en la famille de Dieu.

Christ done s’est premièrement offert à eux comme à ses domestiques, et à ceux qui d’un droict particulier appartenoyent à son Empire. À ce mesme but tend la complainte que Dieu fait en Isaïe, chap.

[, v. 3, disant, Le bœuf cognoist son possesseur, et l’asne la crèche de son maistre, mais Israël ne me cognoist point.

Car combien que sa domination s’estende par tout le monde, toutesfois il se constitue spécialement Seigneur d'Israël, lequel il avoit rassemblé comme en une bergerie sacrée.

12 Mais à tous ceux qui l'ont receu.

Afin que ce ne soit un empeschement pour en retarder aucuns, que les Juifs ont mesprisé et rejetté Christ, l'Evangéliste eslève par-dessus les cieux les fidèles qui croyent en luy. Car il dit qu’ils obtienent ceste gloire par foy, qu’ils sont réputez enfans de Dieu. Et sous ce mot Tous, est contenue tacitement une antithèse. Car les Juifs, comme si eux seuls eussent te-

nu Dieu astraint et obligé, s’eslevoyent d’une vanterie aveugle, c’est-à-dire n’entendans pas ce qu'ils disoyent. L’Evangéliste donc prononce apertement, que la condition est bien changée, d'autant que les Juifs sont chassez et mis hors, et les Gentils succèdent, comme prenans possession d’une place vuide. Car c’est autant comme s’il transféroit le droict d'adoption à des estrangers. C’est ce que dit sainct Paul aux Romains, chapitre Xf, V. 12, que la perdition d’un peuple a esté la vie de tout le monde : pource que lEvangile estant comme chassé de leur pays a commencé à s’espandre au long et au . large par tout le monde. Aïnsi ils ont esté despouillez du privilége qui les rendoit excellens par-dessus les autres. Maïs leur impiété n’a nullement endommagé Christ, pource qu'il a dressé ailleurs le siége de son règne, et a appelé indifféremment tous peuples à l'espérance de salut, lesquels sembloyent auparavant estre rejettez de Dieu. 7 leur a donné puissance, etc. Selon mon avis, le mot Grec signifie yci Dignité :-et vaudroit mieux le traduire ainsi, pour réfuter la fausse imagination des Papistes. Car ils corrompent ce passage mal-heureusement, d'autant qu’ils entendent que le chois seulement nous est donné, s’il nous semble bon d’user de ce bénéfice. Par ainsi de ce mot ils tirent le Franc-arbitre : mais c’est, comme s'ils tiroyent le feu de l’eau.

Vray est que de prime face il y a quelque couleur : d'autant que sainct Jehan ne dit pas que Christ face les hommes enfans de Dieu, mais qu’il leur donne puissance qu'ils soyent faits tels. [ls recueillent donc ceci, que ceste grâce nous est offerte seulement : et puis après il est en nôstre puissance d’en user ou de la rejetter. Mais la suite du texte renverse ceste surprinse frivole qu’ils pensent faire en un seul mot. Car l’Evangéliste adjouste incontinent après, que les hommes sont faits enfans, non point par la propre volonté de la chair, mais quand ils naissent de Dieu. Que si ainsi est que la foy nous régénère afin que nous soyons enfans de Dieu, et Dieu l’inspire du ciel : il appert clairement que Christ ne nous offre point seulement la grâce d'adoption

Car. I.

en possibilité seulement, ains actuellement, comme on dit. Et de faict, les Grecs mesmes prenent aucunesfois ce mot Exousia, pour Dignité : lequel sens convient fort bien à ce passage. Or la circonlocution de laquelle l'Evangéliste use, est plus propre à magnifier l’excellence de la grâce, que s’il eust dit en un mot, Que tous ceux qui croyent en Christ sont par luy faits enfans de Dieu. Car il parle yci des gens immondes et profanes, qui estans condamnez en perpétuelle ignominie, estoyent en ténèbres de mort. Christ done a monstré un tesmoignage admirable de sa grâce, en ce qu’il a fait cest honneur à telles gens, qu'ils commen-

ceassent tout soudain à estre faits enfans .

de Dieu. Et à bon droict l’Evangéliste exalte la grandeur de ce bénéfice : comme aussi fait $S. Paul aux Ephésiens, chapitre IL, v. 4. Que si on aime mieux recevoir la Signification commune de ce mot, si est-ce que l’Evangéliste ne met

point ce mot de Puissance, pour une fa-

culté moyenne, et qui ne comprene pas l'effet plein et entier : mais il entend plustost que Christ a donné aux gens profanes et incirconcis ce qui sembloit estre impossible. Car lors a esté fait un changement incroyable, quand des pierres Christ a suscité des enfans à Dieu. Ceste puissance donc est une suffisance, de laquelle sainct Paul fait mention aux Colossiens, chapitre I, v. 12, où il rend grâces à Dieu, de ce qu’il nous a faits suffisans pour participer à l’héritage des Saïncts.

Asçavoir à ceux qui croyent en son nom.

Il touche en peu de mots la façon de recevoir Christ : asçavoir quand on croit en luy. Quand donc par foy nous sommes entez et incorporez en Christ, nous obtenons le droict d'adoption, pour estre enfans de Dieu. Et de faict, veu qu'il est seul Fils de Dieu, cest honneur ne nous appartient aucunement, sinon entant que nous sommes membres d’iceluy. Et par ceci derechef est réfutée limagination des Papistes de laquelle j’ay parlé, asçavoir que Dieu donne aux hommes une possibilité seulement d’estre faits enfans siens. L’Evangéliste prononce que ceste puissance est donnée à ceux qui croyent desjà. Or il est certain que tels sont des-

Cuar. I. SUR S.

jà enfans de Dieu en effect et réalement, comme on dit. Ceux-là donc déroguent par trop à la foy, qui disent que l’homme en croyant n'obtient autre chose, sinon qu’il est fait enfant de Dieu, s’il le veut estre : pource qu'au lieu de l'effet présent, ils mettent une puissance suspendue et incertaine. Encore peut-on appercevoir une répugnance beaucoup plus lourde en ce qui s'ensuit incontinent après. L'Evangéliste dit que ceux qui croyent sont desjà nais de Dieu. Ce n’est donc pas seulement que Dieu leur offre le chois et la puissance d’élire, veu que desjà ils obtienent cela mesme de quoy il est question. Au reste, combien que les Hébrieux prenent souventesfois ce mot de Nom, pour vertu, en ce passage toutesfois il comprend tacitement une relation et correspondance à la doctrine de l'Evangilg, Car c’est adonc que nous croyons en Christ, quand il nous est presché. Je parle du moyen ordinaire, par lequel le Seigneur nous amène à la foy. Et c’est un poinct qu’il faut diligemment noter : pource qu’il y en à plusieurs qui se forgent follement une foy confuse, sans aucune intelligence de doctrine.

Comme il n’y à rien plus commun entre les Papistes que le mot de Croire : entre lesquels toutesfois il n’y à aucune Cognoissance de Christ par louve de 'Evangile.. Christ donc s'offre à nous par l’'Evangile et nous le recevons par foy.

13 Lesquels ne sont point nais de sangs, etc. Aucuns pensent que lEvangéliste reprend yci obliquement la perverse confiance des Juifs : Ce que je receoy volontiers. [ls avoyent tousjours en la bouche la dignité de leur lignage. :

comme si estans issus d’une saincte lignée , ils eussent esté naturellement saincts. Et de faict, ils eussent eu bonne matière de se glorifier de la race d’Abraham, s'ils eussent esté enfans légitimes, et non point bastars : mais le glorifiement de Ja foy n’attribue rien du tout à la génération charnelle : ains confesse tenir de Dieu tout tant qu'il y a de bien. S. Jehan donc dit que ceux d’entre les Gentils, auparavant immondes, qui croyent en Christ, ne naissent point enfans de Dieu du ventre de la mère : mais sont refor-

mez et derechef engendrez de Dieu, à ce qu’ils commencent de l’estre. I dit De sangs, en nombre pluriel : et c’est (comme il semble) pour mieux exprimer la longue succession de lignage et ancienneté de race. Car Cestoit une partie de la vanterie des Juifs, de pouvoir rapporter par suyte continuelle leur origine jusqu'aux Patriarches. Je pren 7’olonté de la chair, et l’olonté de l'homme, pour une mesme chose, Car je ne voy nulle raison pourquoy on prene la Chair pour la femme, comme plusieurs l’exposent suyvans $S. Augustin. Plustost c’est que l’Evangéliste répétant une mesme chose par diverses paroles, la veut mieux faire sentir et imprimer plus profondément és esprits des hommes. Or combien qu'il ait spécialement esgard aux Juifs qui s’enorgueillissoyent en la chair, néantmoins de ce passage on peut bien recueillir une doctrine générale. Que ce que nous sommes réputez enfans de Dieu, n’est point le propre de nostre nature, et ne procède point de nous, mais de ce que Dieu nous a engendrez volontairement (Jaq. 1, 18) c’est-à-dire, d’une amour gratuite. Il s’ensuit de ceci, premièrement que la foy ne provient point dé nous, mais que C’est un fruit de la régénération spirituelle. Car l’Evangéliste nie qu'aucun puisse croire, s’il n’est engendré de Dieu. La foy donc est un don céleste. Secondement, que la foy n’est point une cognoissance nue et froide, veu que nul ne peut croire si l'Esprit de Dieu ne l’a reformé. Toutesfois il semble que l’Evangéliste procède yci tout au rebours, en mettant la régénération devant la foy, veu que plustost c’est un effet de la foy, et pourtant doit estre mise la dernière. A cela je respon que tous les deux s’accordent fort bien : d'autant que par foy nous concevons la semence incorruptible, par laquelle nous renaissons en vie nouvelle et Divine : et toutesfois la foy. mesme est desjà une œuvre du S. Esprit, lequel n’habite sinon és enfans de Dieu. Ainsi donc selon divers regars la foy est une partie de nostre régénération, et une entrée au Royaume de Dieu, afin qu’il nous reçoyve du nombre de ses enfans. Car ce que le S. Esprit illumine nos entende-

mens, appartient desjà à nostre renouvellement. Ainsi la foy descoule de la régénération comme d’une fontaine. Mais pource que par ceste mesme foy nous recevons Christ, qui nous sanctifie par son Esprit, à ceste cause elle est appelée entrée et ouverture de nostre adoption.

Combien qu’on pourroit bien faire une autre distinction, laquelle sera plus facile et plus claire. Car quand le Seigneur nous inspire la foy, il nous régénère par une façon secrète, et qui nous est incognue : mais après avoir receu le don de foy, nous appréhendons par un vif sentiment de conscience, non-seulement la -grâce d'adoption, mais aussi la nouveau-

Cuar. I.

té de vie etautres dons du S. Esprit. Car veu que la foy receoit Christ (comme il a esté dit) elle nous met, par manière de dire, en possession de tous les biens d’iceluy. Ainsi quant à nostre sentiment, nous ne commençons à estre enfans de Dieu sinon après la foy. Que si l'héritage de la vie éternelle est le fruit de nostre adoption, nous voyons comment l’Evangéliste attribue tout nostre bien et salut à la seule grâce de Christ. Et de faict, que les hommes s’examinent bien tant qu'ils voudront, ils ne trouveront en eux rien digne d’enfans de Dieu, sinon ce que Christ leur aura conféré.

14 Et ceste Parole a esté faite chair, et a habité entre nous (et avons contemplé sa gloire, gloire, di-je, comme de l'Unique engendré du Père) pie de

grâce et de vérité.

Et ceste Parole a esté faite chair.

L’Evangéliste monstre maintenant quel a

esté cest advénement de Christ, duquel il avoit fait mention : asçavoir qu’estant vestu de nostre chair, il s’est monstré manifestement au monde. Or combien qu'il touche en brief ce secret inénarrable, Que le Fils de Dieu à vestu la nature humaine, néantmoins ceste briefveté est merveilleusement claire et facile. Au surplus, il y à des resveurs qui se jouent

yci et se monstrent ineptes par subtilitez frivoles : asçavoir qu’il est dit que la Parole a esté faite chair, pource que Dieu a envoyé au monde son Fils homme, comme il Vavoit conceu en son entendement.

Voire, comme si ceste Parole avoit esté quelque idée en ombrage. Mais nous avons monstré que par ce mot est exprimée une vraye hypostase ou subsistance en l’essence de Dieu Le mot de Chair aussi ha plus grande efficace à exprimer l'intention de V'Évangélièté , que s’il eust dit qu’elle a esté faite homme. Il a voulu monstrer à quelle vile et basse condition le Fils de Dieu est descendu pour l'amour de nous de la hautesse de sa gloire céleste. Quand l'Escriture parle de l’homme par mespris, elle appelle Chair. Or comme ainsi soit qu’il y ait si grande distance entre la gloire spirituelle de la Parole de Dieu, et

les puantes ordures de nostre chair : le Fils de Dieu toutesfois s’est abaissé jusques-là, qu'il a prins ceste chair sujete à tant de misères. Au reste, ce mot de Chair west point yci prins pour la nature Corrompue, comme $S. Paul le prend souvent, mais pour l’homme mortel : combien que par desdain sa nature fragile et quasi esvanouissante, soit dénotée par ce mot au Ps. LXXVIIT, 39, Il a eu souvenance qu’ils sont chair. Item, Is., XL, 6, Toute chair est foin : et és autres lieux semblables. Cependant toutesfois il faut noter que c’est une façon de parler par Synecdoche : c’est-à-dire quand par une partie on signifie le tout. Car sous la chair et la partie inférieure tout l’homme est comprins. C’estoit donc bien follement qu'Apollinaire imaginoit Christ estre seulement vestu d’un corps humain sans âme.

Car on peut facilement recueillir de beaucoup de tesmoignages, qu’il à eu nonseulement un corps humain, mais aussi une âme. Et quand l’Escriture appelle les hommes Chair, elle ne leur oste point l'âme pourtant. Le propos donc est tout clair, Que la Parole engendrée de Dieu devant les siècles, et laquelle résidoit avec le Père de tout temps, a esté faite homme. En cest article de foy il nous faut principalement retenir deux choses. L'une

Cuar. I.

est, que deux natures ont esté tellement unies en une personne en Christ, qu’un

mesme Christ est vray Dieu et vray hom- |

me. L'autre, que l'unité de personne n’empesche point que les natures ne demeurent distinctes : en sorte que sa Divinité retient tout ce qui luy est propre, et son humanité aussi retient à part ce qui luy compète. Et pourtant, comme ainsi soit que Satan ait tasché de renverser par les hérétiques la saine doctrine, en introduisant diverses resveries : toutesfois ce qu’il a mis en avant a tousjours esté un de ces deux erreurs, Ou que Christ estoit tellement Fils de Dieu et de l’homme corifuséement, que ne sa Divinité ne luy demeuroit entière, et n’est point vestu d’une vraye nature d'homme : ou bien qu’il avoit tellement vestu nostre chair, qu’il estoit comme double, et avoit deux personnes divisées. Ainsi Nestorius confessoit bien expresséement les deux natures : mais il forgeoit deux Christs, l’un homme, et l'autre Dieu. Eutyches au contraire, recognoissant un seul Christ Fils de Dieu et d'homme, ne Iuy laissoit ne l’une ne l’autre des deux natures, mais imaginoit qu'elles estoyent meslées ensemble. Et aujourd'huy Servet avec les Anabaptistes forgent un Christ tel, qui soit confuséement composé de deux natures, comme un | homme divin. Il dira bien en un mot que Christest Dieu : mais si on veut recevoir ses imaginations forcenées, la Divinité a esté pour quelque temps convertie en nature humaine : et au contraire maintenant sa nature humaine a esté engloutie par la Divinité. L’Evangéliste parle bien à propos pour repousser ces deux sacriléges. Quand il dit que la Parole a esté faite chair,on recueille clairement de ce mot l'unité de personne. Car il n’y auroit point d’ apparence de dire que ce fust un autre celuy qui maintenant est homme, que celuy qui tousjours a esté vray Dieu : attendu qu’il est dit que celuy Dieu a esté fait homme. D’autre part, puis qu’il attribue distinctement le nom de Parole à Christ homme, il s’ensuit que quand Christ a esté fait homme, il n’a point laissé toutesfois d’estre ce qu’il estoit auparavant : et que rien n’a esté changé en

ceste essence éternelle de Dieu, laquelle

a vestu chair. Brief, le Fils de Dieu a tellement commencé à estre homme, que toutesfois encore est-il ceste Parole éterpelle qui n’ha nul commencement de temps. £é a habité entre nous. Ceux qui exposent que la chair a esté comme un domicile à Christ, n’entendent pas quelle est l'intention de l’Evangéliste. :Car il n’assigne point yci à Christ uné perpétuelle demeurance entre nous, mais il dit qu'il y a conversé pour quelque temps, comme un hoste séjourne en un logis.

Car le mot Grec duquel il use, est déduit d’un mot qui signifie Tabernacles, c’està-dire tentes et pavillons. Il ne veut donc dire autre chose, sinon que Christ s’est acquitté en ce monde de la charge qui luy estoit enjointe : ou qu’il ne s’est point monsitré seulement pour un bien peu de temps, mais qu'il à conversé entre les hommes jusques à ce qu’il eust parfait le cours de son office. Au reste, on pourroit douter s’il parle des hommes en gépéral , ou seulement de soy et des autres disciples qui ont veu de leurs yeux ce qu'il dit. De moy, je m’arreste plus au second : Car il adjouste tout mcontinent, Et nous avons contemplé sa gloire. Car combien que tous peussent contempler la gloire de Christ, toutesfois elle a esté incognue à la plus grand’part, à cause de leur aveuglement : il y a seulement eu un petit nombre de gens qui ont veu ceste manifestation de gloire, ausquels le S.

Esprit avoit ouvert les yeux. La somme est, que Christ a esté tellement cognu bomme, qu’il a donné à contempler en sa personne quelque chose beaucoup plus grande et excellente. Dont il s'ensuit que là majesté de Dieu n’a point esté anéan-

tie, combien qu’elle fust environnée de

Chair. -Vray est qu’elle a esté cachée sous

ceste basse condition de la chair, mais en telle sorte toutesfois qu’elle a fait veoir la splendeur. Ce mot Comme, n’est point en ce passage une note d’impropriété, mais plustost il signifie une vraye et ferme approbation, comme quand sainct Paul dit, Eph., V, 8, Cheminez comme enfans de lumière : il veut que nous monstrions par œuvres en vérité que nous sommes enfans de lumière. L’Evangéliste donc entend qu’on à contemplé en Christ une

gloire convenable au Fils de Dieu, et laquelle rendoit bon tesmoignage de : sa Divinité. I] l'appelle L’ Unique, pource qu’il est seul Fils de nature : comme s’il le mettoit par-dessus les hommes et les Anges, et à luy seul attribuoit ce qui ne compète à créature quelconque. Plein de grâce et de vérité. C’est une confirmation de la sentence précédente. Vray est que la majesté de Christ est bien apparue en autres choses, mais l’Evangéliste a choisi ceste marque par-dessus toutes les autres, pour nous exercer plustost en l'expérience et prattique, qu’en une Cognoissance spéculative d’iceluy : ce qu’il nous faut diligemment noter. Il est cer- .tain que quand Christ cheminoit à pied sec sur les eaux, quand il chassoit les diables, et monstroit sa puissance par autres miracles, on pouvoit bien cognoistre quel estoit le Fils unique de Dieu : mais l'Evangélisie met en avant une partie de l'approbation, de laquelle la foy receoit un fruit doux et gracieux : asçavoir d’au- ‘tant que Christ a monstré par effet qu’il est la fontaine de grâce et vérité, voire si abondante qu’elle ne peut estre espui-

15 Jehan rend! tesmoic gnage de luy, et a crié, disant, €

Cuar. I.

sée. Il est aussi dit de sainct Estiene (Actes, VIT, v. 35) qu’il estoit plein de grâce : mais C’est en un autre sens. Car la plénitude de grâce en Christ, est ceste fontaine de laquelle il nous faut tous puiser : comme il en faudra parler plus amplement un peu après. On pourroit aussi exposer grâce et vérité, Grâce véritable :

ou bien le prendre comme estant dit par forme de déclaration, en ceste sorte, Qu'il a esté plein de grâce, qui est la vérité ou perfection. Mais pource qu'il répétera de rechef incontinent après ceste mesme forme de parler, je pense qu’il y'a un mesme sens en tous les deux passages. Ci-après il opposera la grâce et vérité à la Loy. J’expose donc ceci simplement ainsi, Que les Apostres ont recognu Christ pour Fils de Dieu, d'autant qu’il avoit em

soy l’accomplissement de toutes les cho

ses qui appartienent au Royaume spiri-| tuel de Dieu son Père : brief, d’autanti qu’il s’est vrayement monstré en tout et partout estre le Rédempteur et Messias, qui est la marque la plus apparente et notable, par laquelle il devoit estre discerné de tous autres.

C’estoit celuy duquei

je disoye, Celuy qui vient après moy, est préféré à moy : car il estoit plus excel-

lent que moy”.

16 Æt avons tous receu de son abondance, et grâce pour grâce. 17 Car la Loy a esté donnée par Moyse : mais la grâce et la vérité est faite

par Jésus-Christ.

18 Nul ne veit onc Dieu : le Fils unique qui est au sein du Père, luy-mesme

l'a déclaré*.

1) Ou, a rendu. 2) Ou, premier que moy.

45 Jehan rend tesmoignage de luy, et a crié, disant, etc. 1] récite maintenant quel a esté le tesmoignage de Jehan Baptiste. En usant du verbe du temps présent, asçavoir, Rend tesmoignage, et non pas, Rendoït, il dénote un acte continuel. Et de faict, ceste doctrine doit avoir perpétuelle vigueur, comme si la voix de Jehan Baptiste retentissoit perpétuellement aux aureilles des hommes.

Ainsi il met puis après le mot de Crier, pour signifier que la doctrine de Jehan | Baptiste n’a point esté obscure ni entor- | tillée de circuits ambigus : et qu’il n’a!

3) Col. I, 19.

4) 1 Jean, 1, 2. 1 Tim., VI, 16.

point parlé entre ses dents, et communiqué la chose comme en secret à peu de gens, mais qu'il a presché Christ à haute voix et publiquement. La première sentence tend à ce but, qu’il a esté envoyé à cause de Christ : et que pourtant ce seroit une chose bien absurde qu'il fust baut eslevé, et que Christ demeurast en bas. C’estoit celuy (dit) duquel je di-

| soye , etc. Par ces mots il monstre que

Son intention estoit dés le commencement, que Christ fust cognu, et que ça esté la fin de ses prédications : comme de faict lilne pouvoit autrement exécuter la charge

Rert®

La

Crar. I. SUR S.

de son ambassade, qu’en -appelant ses disciples à Christ. Celuy qui vient après moy. Combien que Jehan-Baptiste fust plus aagé de quelques mois que Christ, nonobstant il ne parle point yci de son aage : mais à cause qu’il avoit fait office dé Prophète par quelque espace de temps avant que Christ veinst en avant, pour ceste raison il se fait premier de temps.

Christ donc au regard de sa manifestation publique, est venu quelque temps après Jehan Baptiste. Ce qui s'ensuit est ainsi couché de mot à mot, Z/ a esté fait devant moy, car il estoit mon premier.

Mais le sens est, que Christ a esté à bon droict préféré à Jehan, d'autant qu'il estoit plus excellent. Il quitte donc la place à Christ, et par manière de dire, se démet de l’office pour le luy laisser. Mais pource qu'il est venu le dernier au regard du temps, sainct Jehan remonstre que cela n’empesche point qu'il ne deust estre préféré, selon que sa dignité le méritoit.

Ainsi faut-il que tous ceux qui ont receu des dons et grâces de Dieu, ou qui sont eslevez en quelque degré d'honneur, demeurent en leur rang, en sorte qu'ils soyent au-dessous de Christ.

© 46 Æt avons tous receu de son abondance. 1 commencé maintenant à prescher de Voffice de Christ, asçavoir qu’il contient en soy pleine abondance de tous biens : en sorte qu'il ne faut point chercher ailleurs aucune partie de salut. Vray est que la fontaine de vie, justice, vertu et sagesse est en Dieu : mais C’est une fontaine à nous cachée et inaccessible.

Mais l'abondance et pleine jouissance de toutes ces choses nous à esté desployée en Christ, afin que nous les puissions recouvrer de luy, Car il est prest de descouler de son bon gré jusques à nous, moyennant que nous luy facions passage par foy. En somme, il prononce qu'il ne faut chercher aucun bien hors de Christ} combien que ceste sentence contient plu sieurs membres. Car elle monstre premièrement que nous sommes destituez et du tout vuides des biens célestes. Car ce que Christ en ha abondance, c’est afin de subvenir à nostre défaut, de soulager nostre indigence, et de nous rassasier, qui sommes langoureux et affamez. Secondement,

elle nous advertit que aussi tost que nousnous esloingnonsde Christ, nous perdons temps de chercher une seule goutte de bien, tant petite soit-elle : pource que; Dieu a déterminé que tout tant qu'il y a.

de bien réside en Iuy. Nous ne trouve-:

rons donc que seicheresse et és hommes et és Anges, nous sentirons le ciel vuide, la terre stérile, brief toutes choses à néant, si nous voulons estre faits participans des dons de Dieu autrement que par Christ. Tiercement, elle remonstre qu’il ne faut point craindre que quelque chose nous défaille, pourveu que nous puisions de la pleine abondance de Christ :

laquelle est tellement parfaite en toutes sortes, que nous sentirons que cest

vrayement une fontaine laquelle ne peut

estre espuisée. Or Jehan Baptiste se met du rang des autres, non point par modestie, mais afin qu’on cognoisse mieux que nul n’est excepté. Toutesfois il y a doute s’il entend parler généralement de tout le genre humain, ou bien seulement de ceux qui ont esté plus plenement participans des biens de Christ après qu’il a esté manifesté en chair. Il'est bien certain que tous les fidèles qui ont vescu sous la Loy, ont puisé de ceste mesme plénitude : mais pource que sainet Jehan touche bien tost après la différence des temps, il est plus probable qu’yci proprement il magnifie la grande abondance de biens que Christ a desployée à sa venue. Car nous sçavons que sous la Loy on a gousté en plus petite mesure les bénéfices de Dieu : mais que quand Christ a esté manifesté en chair, ils ont esié espandus comme à pleine main pour nous rassasier du tout. Non pas qu'aucun de nous ait reçu plus de grâce du S. Esprit qu'a fait Abraham : mais je parle yci de la dispensation ordinaire de Dieu, et de la manière et facon de dispenser. Ainsi donc Jehan Baptiste, afin de mieux attirer ses disciples à Christ, prononce qu’en luy est proposée à tous abondance des biens desquels ils sont despourveus.

Combien que si on veut estendre ceci plus loin, il n’y aura aussi nulle absurdité en cela : et mesme le fil du texte coulera assez bien en ceste sorte, Que tous les Pères depuis le commencement du monde

me un salaire deu :

ont puisé de Christ tous les dons qu'ils ont receus : pource que combien que la Loy fust donnée par Moyse, toutesfois ils mont point obtenu gràce par cela.

Toutesfois j'ay monstré ci-dessus ce qui me sembloit le meilleur : asçavoir que Jehan Baptiste fait yci comparaison entre nous et les Pères anciens, afin d'amplifier par icelle ce qui nous à esté donné. Et grâce pour grâce. On sçait assez COMment sainct Augustin expose ce passage, asçavoir que tous les biens que Dieu nous fait chacun jour, et finalement la vie éternelle, ne sont point récompenses de nos mérites, et choses qu’il nous baïlle commais que C’est une pure libéralité, ce que Dieu rémunère ainsi les grâces précédentes, et couronne ses dons en nous. Cela est sainctement et bien dit, mais non pas à propos quant au passage présent. Le sens seroit plus simple si nous prenions ce mot Pour, par comparaison : comme s’il disoit, Qu’autant de grâces que Dieu nous donne, procèdent toutes également de ceste fontaine. On le pourroit aussi prendre pour une marque de cause finale, Que nous recevons maintenant la grâce, afin que Dieu accomplisse quelque jour l’œuvre de nostre salut, lequel sera laccomplissement de la grâce. Toutesfois quant à moy, je me range plustost de lopinion de ceux qui disent que nous sommes arrousez des grâces qui ont esté espandues sur Christ.

Car ce que nous recevons de Christ, il ne le nous donne pas seulement comme estant Dieu, mais le Père le luy a conféré pour le faire couler jusques à nous COMme par un canal} Et c’est l’onction de laquelle il a esté oinct pour nous oindre tous avec soy. Dont aussi il est appelé Christ, et nous Chrestiens.

17 Car la Loy a esté donnée par Moyse, etc. C'est une anticipation, en laquelle il prévient une réplique qu’on pouvoit faire au contraire. Car les Juifs faisoyent si grande estime de Moyse, qu'à grande difficulté admettoyent-ils chose qui fust diverse de ce qu’il leur avoit donné. L’Evangéliste donc enseigne combien ie ministère de Moyse a esté moindre que la puissance de Christ.

Quant et quant ceste comparaison donne

Cuar. L,

fort grand lustre à la vertu de Christ.

Car d'autant que les Juifs attribuoyent tant et plus à Moyse, l’Evangéliste remonstre que ce qu’iceluy avoit apporté, estoit bien petit, si on le compare à la grace de Christ. Car autrement c’estoit un grand empeschement, qu’ils pensoyent recouvrer de la Loy les choses que nous ne pouvons obtenir que par Christ. Au reste, il faut noter ceste antithèse, quand il oppose la Loy à Grâce et Vérité. Car il signifie que la Loy n’a eu ne l’un ne l'autre. Le mot de F’érité, selon mon jugement, est prins pour un estat des choses ferme et stable. Et par le mot de Grâce, j’enten l’accomplissement spirituel des choses, desquelles il n’y avoit en la Loy que la letre nue. Et ces deux mots pourroyent bien estre rapportez à une mesme chose : comme s’il eust dit que la grace (en laquelle consiste la vérité de la Loy) a esté finalement manifestée en Christ. Mais pource que ce sera tousjours un mesme sens, c’est tout un si on les conjoint ensemble, ou si on les distingue.

Tant y à qu'il est bien certain que l'Evangéliste veut signifier qu’il n’y en a eu que l’image et ombre des biens spirituels en la Loy, mais qu’on les trouve par effet et réalement en Christ, Héb. X, 4. Dont il s'ensuit que si on sépare la Loy d'avec Christ, il ne reste plus rien en icelle que des figures vaines et sans substance.

Pour ceste raison sainet Paul aux Colossiens chapitre IE, v. 47, dit que les ombres sont en la Loy, le corps en Jésus- Christ. Toutesfois il ne faut point imaginer qu'aucune chose ait esté monstrée à fausses enseignes en la Loy : car Christ en est l’âme, qui vivifie ce qui autrement seroit mort en la Loy. Maïs il est yci parlé d'autre chose, asçavoir que peut la Loy de soy et sans Christ. Or l’'Evangéliste dit qu’on ne trouve en icelle rien de ferme et stable, jusques à ce qu’on soit venu à Christ. Au reste, ceste vérité consiste en cela, que par Christ nous obtenons la grâce, laquelle la Loy n'a peu nullement conférer. Ainsi je pren ce mot de Grâce généralement, tant pour la rémission gratuite des péchez, que pour le renouvellement du cœur. Car comme ainsi soit que l'Evangéliste note yci en

Car, I.

brief la différence qu’il y a entre le Vieil et le Nouveau testament, laquelle est beaucoup plus amplement descrite en Jérémie, chapitre XXXI, v. 31 : ilcomprend par ce mot généralement tout ce qui concerne Ja Justice spirituelle. Or ceste justice contient deux parties : asçavoir que Dieu se réconcilie à nous gratuitement, en ne nous imputant point nos péchez : et qu’il engrave sa Loy és cœurs, et par son sainct Esprit reforme les hommes au dedans en l’obéissance d’icelle.

Dont il appert que c’est mal et faussement exposer la Loy, si elle retient aucuns à s0y, ou les empesche de venir à Christ.

A8 Nul ne veit oncques Dieu, etc.

Ceci est adjousté bien à propos pour con-

«fermer la sentence précédente. Car la:

cognoissance de Dieu est la porte par la-!

quelle nous entrons en la jouissance de:

tous biens. Comme ainsi soit donc que} m

Dieu ne se manifeste à nous que par Christ, il s'ensuit aussi bien de cela que il faut chercher tout en Christ. Et c’est un ordre de doctrine qu’il nous faut diligemment noter. Il semble bien qu’il n’y ait rien plus commun que ceci, Qu'un chacun de nous receoit, selon la mesure de sa foy, ce que Dieu nous offre : mais il y en a bien peu qui pensent à bon escient à ce qu’il faut apporter le vaisseau de la foy et de la cognoissance de Dieu, pour puiser. Quant à ce qu'il dit que nul ne veit oncques Dieu, il ne le faut pas entendre seulement du regard extérieur des yeux corporels : car il signifie en général que d'autant que Dieu habite une lumière inaccessible (1 Timoth. Vi, 16) il ne peut estre cognu qu’en Christ, qui est sa vive image. Au reste, on expose ce passage communéement, Que comme ainsi soit que la majesté nue de Dieu en soy soit cachée, jamais les hommes ne l'ont peu comprendre, sinon entant qu’elle s’est manifesiée en Christ : et par ainsi, que Dieu n’a point esté cognu jadis des Pères sinon en Christ. Mais quant à moy, je pense plustost qu’yci l’'Evangéliste s’arreste encore en la comparaison que j’ay desjà amenée, asçavoir combien nostre

SUR S. JEHAN

teint en la montagne est singulière,

{7 Dieu qui estoit auparavant caché en 5a gloire invisible, S’est fait maintenant

comme visible. Car certes quand Christ est appelé la vive image de Dieu (Héb. }, 3) cela se rapporte au bénéfice particulier du nouveau Testament. Semblablement aussi en ce passage l’Evangéliste dénote quelque chose nouvelle et non accoustumée, quand il dit que le Fils unique qui estoit au sein du Père, nous a déclaré ce qui estoit autrement caché. Il magnifie done Ja manifestation de Dieu, laquelle

nous a esté apportée par l'Evangile, en

laquelle il discerne entre nous et les Pères anciens, et nous met en plus haut degré qu'eux, comme aussi sainct Paul le traitte plus amplement, 2 Corinth. chapitres HE et IV. Car il remonstre qu’il n’y a plus maintenant de voile, comme il y avoit anciennement sous la Loy, mais qu’on y contemple Dieu familièrement en la face de Christ. Si quelqu'un trouve absurde que les Pères soyent privez de la cognoissance de Dieu, entre lesquels les Prophètes marchent encore aujourd’huy devant nous portans le flambeau pour nous esclairer : je respon que ce qui nous est attribué, ne leur est pas simplement ne préciséement dénié, mais que comparaison est yei faite entre le moindre et le plus grand, pource qu'ils n’avoyent que de petites estincelles de la vraye lumière, de laquelle la plene lueur s’espanü aujourd’huy sur nous. Si on réplique que Dieu lors aussi a esté veu face à face (Genèse, XXXII, 30, et Deut.

XXXIV, 410) je di que ce regard-là n’est poiit comparé avec le nostre : mais que seion que Dieu avoit lors accoustumé de se monstrer obscurément et comme de loin, ceux ausquels il estoit apparu plus clairement, disent qu’ils l'ont veu face à face. Ainsi ils ont esgard à leur temps :

cependant : sie ne voyent point Die Sinon et cérémonies. La vision que pe ob- (en plus excellente presque que toutes Îes autres, Exod. XXXIIT, 23 : et toutesfois Dieu prononce expresséement, Tu n°: pourras veoir ma face : seulement tu ne

condition est meilleure et plus heureuse | verras par derrière. Par laquelle mét:que n’a esté celle des Pères : pource que | phore et similitude il signifie que le temi,s

de la plene-et claire révélation n’estoit encore venu. Îl nous faut aussi noter, que quand les Pères vouloyent contempler Dieu, ils ont tousjours tourné leurs yeux vers Christ. Et en parlant aïnsi je Wenten pas seulement qu'ils ont contemplé Dieu en sa Parole éternelle} [mais aussi qu'ils estoyent attentifs de tout t leur entendement et affection du cœur à la promesse de la manifestation de Christ. Pour laquelle eonsidération aussi Christ luymesme dira ci-après au chapitre VII, v.56, Abraham a veu mon jour. Or ce qui est mis en ordre inférieur, n’est point

Cuar. I.

répugnant à ce au regard de quoy il est inférieur. Ceci donc demeure tout résolu, que Dieu qui estoit auparavant invisible, est maintenant ouvértement apparu en Christ. Quand il dit que Le Fils estoit, au sein du Père, c’est une similitude prinse des hommes, desquels il est dit!

qu'ils admettent en leur sein ceux aus-| quels ils communiquent tous leurs se” crets. Le cœur est le siége du conseil. H| monstre donc que le Fils a esté comme | secrétaire bien privé du Père, afin que nous sçathions que nous avons le cœur!

du Père comme ouvert en l'Evangile.

19 C’est yci aussi le ! tesmoignage de Jehan, quand les Juifs luy envoyèrent de Jérusalem des Sacrificateurs et Lévites pour l'interroguer, disans, Qui es-tu?

20 Et il confessa, et ne le nia point :

Christ.

il confessa, disant, Je ne suis Ua le

21 Adonc üls l'interroguèrent, Quoy donc? Es-tu Elie? Et il dit, Je ne le suis point. Es-tu Prophète?? Et il respondit, Non. |

22 Ils luy dirent donc, Qui es-tu? afin que nous donnions response à ceux qui nous ont envoyez, que dis-tu de toy-mesme?

23 Il dit, Je suis la voix de celuy qui crie au désert, Applanissez le chemin du Seigneur, ainsi qu'a dit Isaïe le Prophète".

1) Ou, C’est done yei le, ete. 2) Ou, le Prophète?

19 Et c’est yci aussi le tesmoignage de Jehan, etc. Jusques yci l'Evangéliste a récité la prédication que Jehan Baptiste avoit faite de Christ : maintenant il descend à un tesmoignage plus renommé qu'il en rendit aux ambassadeurs des Sacrificateurs, pour en faire le rapport en la ville de Jérusalem. Il dit donc que Jehan Baptiste a confessé apertement à quelle fin il estoit envoyé de Dieu. Or sur ce passage on demande en premier lieu, à quelle intention les Sacrificateurs l'ont interrogué. L'opinion commune est, qu'en haine de Christ ils ont déféré et attribué à Jehan un honneur qui ne luy appartenoit pas. Mais comment cela, veu que lors Christ ne leur estoit point encore cognu? Les autres disent que Jehan leur plaisoit mieux, d'autant qu’il estoit de la lignée et ordre des Sacrificateurs.

Mais ceci n’est non plus vray-semblable.

Car veu qu’ils attendoyent du Christ tout avancement et prospérité, pourquoy estce qu’ils se fussent forgez à leur escient

4 faux Christ? Parquoy je pense qu’il y

8) 1e, X LB;

a eu une autre raison qui les a meus. Il :

avoit desjà long temps qu’ils n’avoyent eu des Prophètes : Jehan estoit soudainement venu, et outré leur espérance.

Ils avoyent tous les cœurs dressez à l’attente du Messias, joint qu'ils avoyent aussi tous conceu en eux-mesmes que son advénement estoit prochain. Les Sa crificateurs donc afin qu’ils ne semblent estre nonchalans à faire leur ‘devoir s'ils ne tienent conte d’une chosé de si grande importance, ou dissimulent, ils ‘interroguent Jehan qui il est. IIS n’y ont donc point procédé du commencement ‘pär malice ou finesse : mais. plustost estañs poussez de grand désir dé veoir l’actomplissement de la rédemption, ils veulent bien sçavoir si Jehan ést le Christ, d’äutant qu'il commente à changer l'ordre qui estoit usité en l'Eglise. Toutesfois je ne nie pas qu'ils n’avent quatit ét quant ésté poussez d’ambition et qu’ils n’ayéñt regardé, quoy qu’il en fust, à se maintehir en leur authorité : mais tant Y'a qu'ils ne prétendoyent rien moins que

Cuar. L.

de transférer l’honneur du Christ à un autre. Et ne font rien qui ne conviene bien à leur personne. Car veu qu'ils avoyent le gouvernement de l'Eglise de Dieu’, il faloit qu'ils eussent le soin qu'aucun ne s’ingérast témérairement, que quelque autheur de secte nouvelle ne S’eslevast, que l'unité de la foy ne fust divisée entre le peuple, que nul ne meist en avant quelques cérémonies nouvelles ét estranges. Il appert donc qu’un bruit a esté divülgué de Jehan, lequel a resveillé les esprits de tous. Or ceci a esté gouverné par une providence admirable de Dieu, afin que ce tesmoignage fust plus authentique et plus renommé.

90 Et il le confessa, et ne le nia point, etc. C’est-à-dire, Il le confessa plenement et sans ambiguïté ne feintise aucune. Ce mot Confessa, au premier endroit se prend généralemnt, asçavoir qu'il déclara le faict tel qu'il estoit : au second lieu il est répété pour mieux exprimer la forme de sa confession. Il respondit donc franchement et ouvertement qu’il westoit point le Christ.

21 Es-lu Elie? Pourquoy nommentils plustost Elie que Moyse? Pource qu’ils ténoyent de la Prophétie de Malachie, chap. IV, v. 5, que quand le Messias qui est le Soleil de justice approcheroït, Elie Seroit comme Pestoille du matin pour annoncer la venue d’iceluy. Toutesfois ils font ceste demande par une fausse opinion et erreur qu’ils avoyent de long temps conceu. Car comme ainsi soit qu'ils pensassent que l’âme de l’homme sortant d’un corps entroit en un autre, quand le Prophète Malachie dénonce qu’Elie seroit envoyé, ils imaginoyent que cest Elie qui a vescu du temps du roy Achab, devoit venir. Parquoy Jehan respond à bon droict et à la vérité, qu'il n’est point Elie. Car il parle selon leur opinion. Mais Christ parlant selon la vraye interprétation du Prophète (Matth. XI, 44, et Marc IX, 13) afferme qu'il est Elie. Es-tu Prophète? Erasme expose mal ceci, le restraignant au Christ. Car quant à ce qu’au texte Grec l'article y est adjousté, comme qui diroit en François, Le Prophète, cela n’emporte aucune signifiance expresse en ce pas-

SUR $S. JEHAN

sage : et ci-après les ambassadeurs déclarent assez qu’ils ont entendu un autre Prophète que le Christ. Car pour faire leur conélusion ils disent ainsi, Si tu n’es le Cbrist, ni Elie, ni Prophète. Ainsi YOyOns-NouS qu ils veulent dénoter di

verses personnes. Les autres pensent que ces ambassadeurs de Jérusalem ont demandé sil estoit l’un des Prophètes anciens : mais ceste exposition ne me semble non plus recevable. Plustost par ce mot ils dénotent l'office de Jehan Baptiste, asçavoir si Dieu lavoit ordonné Prophète. Or quand il dit qu'il ne l'est point, ce nest pas qu'il mente pour estre veu modeste, mais il se sépare du nombre des Prophètes, parlant rondement eten vérité, en disant cela. Et toutesfois ceste response ne répugne point au tesmoignage que Christ rend dé luy, en S. Matthieu, chap. XE, v. 9. Il luy baille là le titre de Prophète : et mesme il adjouste qu’il est plus que Prophète :

mais en parlant ainsi il ne veut autre chose, sinon attribuer certitude et authorité à la doctrine de Jehan, et exalte Pexcellence de la chargé qui luy estoit enjointe. Mais en ce passage Jehan Bapiste ha un autre but : asçavoir de remonstrer qu’il n’ha point de commission propre et spéciale, comme estoit la façon ordinaire des Prophètes, mais qu’il est seulement ordonné héraut et comme trompette de Christ. En amenant une similitude la chose sera mieux entendue.

Tous ambassadeurs, voire ceux qui seront envoyez pour choses qui ne seront pas de grande conséquence, ont le nom et lauthorité d’ambassadeurs, pour autast qu'ils ont mandemens et charges spéciales. Tels ont esté tous les Prophètes, lesquels ont exercé l'office de Prophète, ayans certaines Prophéties qui leur estoyent commises. Mais s’il est question de quelque affaire de grande importance, et que pour iceluy on envoyé deux ambassadeurs, lun desquels viene dire que tantost arrivera un autre qui ha pleine charge de tout ce dont il est question, et que ce second ait Ja commission de faire une fin en l'affaire :

ne dira-on pas que la première ambassade est seulement une partie et dépen-

dance de ceste-ci, qui est la principale?

Ainsi en estoit-il de Iehan Baptiste, qui n’avoit de Dieu autre mandement, sinon de préparer les Juifs à donner audience à Christ et estre ses disciples. Et que tel soit le sens, on le peut facilement tirer de la circonstance du passage et du fil du propos : car il faut poiser le membre opposite qui vient incontinent après, Je ne suis point Prophète (dit-il) mais la voix criant au désert. Ainsi donc la différence dépend d’yci, asçavoir que celuy qui est la Voix, criant que les hommes préparent la voye au Seigneur, n’est point Prophète ayant une charge séparée et particulière à s0y, mais seulement ministre subalterne, par manière de dire: et sa doctrine est seulement comme une préparation à ouir un autre Maistre. En ceste sorte sainct Jehan, combien qu'il soit plus excellent que tous les Prophètes, n’est point Prophète toutesfois.

23 La voix de celuy qui crie au désert. Pource qu'il eust témérairement entreprins l'office d'enseigner, s’il n’en eust eu le ministère, il monstre quelle est sa charge, et la prouve par le tesmoignage d’Isaie, chapitre XL, v. 3. Dont il s'ensuit qu'il ne fait rien que Dieu ne luy ait commandé de faire. Vray est qu’en ce passage-là Isaie ne parle pas seulement de Jehan Baptiste : mais promettant la restauration de l'Eglise, prédit qu'encore orra-on les voix joyeuses

Caar. JL.

de ceux qui commanderont qu'on prépare la voye au Seigneur. Et combien qu’il dénote l’advénement de Dieu, lequel a esté quand il ramenoiït son peuple de la captivité de Babylone, toutesfois la manifestation de Christ en chair en à esté l’accomplissement. Entre les bérauts donc et trompettes qui ont annoncé que le Seigneur approchoit, Jehan à esté le principal. Au reste, de philosopher subtilement sur ce mot de Voix, comme font aucuns, c’est un discours frivole. Jehan donc est appelé Voix, pource qu’il ba charge de crier.

Il est vray qu'Isaïe appelle par allégorie Désert, la misérable désolation de lEglise, laquelle sembloit oster au peupie toute espérance de retour : comme s’il disoit, Qu'il est bien vray que le passage est fermé au povre peuple captif, mais toutesfois que le Seigneur trouvera bien chemin par où il n’y à point de chemin.

Mais le désert visible où Jehan preschoit, estoit une figure ou image de la désolation estrange et horrible, qui ostoit tout espoir de rédemption et délivrance. Si on considère bien la similitude qui est telle que je vien de dire en ces deux œuvres du Seigneur, on verra que l'application qui est yci faite des paroles du Prophète est sans les tirer par force. Car Dieu à tellement disposé et ordonné toutes choses, qu'il mettoit présentement devant les yeux du peuple estonné de misères, un miroir de ceste Prophétie.

24 Or ceux qui avoyent esté envoyez, estoyent des Pharisiens. 25 Et ils l’interrogquérent, et luy dirent, Pourquoy donc baptizes- -lu, si tu n'es point le Christ, ni Elie, ne Prophète 19

26 Jehan leur respondit, disant, Je baptize en eau? :

mais il y en à un au

milieu de vous, que vous ne cognoissez point :

27 C’est celuy qui vient après moy, qui est préféré à moy : duquel je ne suis pas digne de deslier la courroye du soulier.

28 Ces choses adveindrent en Bethabara outre le Jordain, où Jehan baptizoit.

1) Ou,le Prophète? 2) Matth., LT, 11.

24 Or ceux qui avoyent esté envoyez estoyent des Pharisiens. I dit que ce furent des Pharisiens, lesquels estoyent lors les principaux au gouvernement de l'Eglise, afin que nous sçachions que ce ne turent pas quelques gens de petit pris,

de l’ordre commun des Lévites, mais personnages d’authorité. (Cela est cause qu’ils luy esmeuvent question touchant le Baptesme qu’il administroit, Si c’eussent esté quelques ministres du rang commun, ils se fussent contentez de telle

Cuar. I, quelle response : mais Ceux-ci, pource qu'ils ne peuvent tirer de Jehan Baptiste ce qu’ils eussent bien désiré, ils Parguent de témérité, de ce qu’il ose introduire une nouvelle cérémonie.

25 Pourquoy donc baptizes-tu ? HN semble qu’ils font un argument bien con-

cluant en mettant ces trois degrez : Sè

tu n'es point le Christ, ni Elie, ne Prophète? Car il nappartient pas à un chacun d’ordonner et mettre en avant l’usage du Baptesme. Le Messias quand il apparoistroit, devoit avoir toute authorité et puissance. Quant à Elie qui devoit venir, ils en avoyent conceu ceste opinion, que par luy devoit estre commencée la restauration et restablissement tant de la dignité royale, que de l’estat de l'Eglise.

IIS ottroyent aussi aux Prophètes de Dieu d'exécuter la charge qui leur est enjointe.

Ils concluent donc, que c’est une nouveauté illicite, que Jehan baptize, veu que Dieu ne luy avoit imposé aucune charge ni office publique. Mais ils s’abusent en ce, qu'ils ne recognoissent point qu’il est celuy Elie duquel il est fait mention en Malachie : combien qu’il nie qu'il soit Elie à la façon qu'ils imaginoyent.

26 Je baptize en eau, etc. Ceci devoit bien suffire pour corriger leur erreur :

mais la remonstrance estant autrement claire et aisée à comprendre, ne proufite de rien envers des sours. Car quand il les renvoye à Christ, il déclare qu’il est desjà présent : par là il appert que nonseulement il est constitué.et ordonné de Dieu ministre de Christ, mais aussi qu’il est le vray Elie, qui a esté envoyé pour rendre tesmoignage que le temps estoit venu du renouvellement de l’Eglise. Au reste, il y à yci une opposition qui n’est pas exprimée tout au long. Car le Baptesme spirituel de Christ n’est pas expresséement opposé au Baptesme extérieur de Jehan : mais on peut suppléer facilement ce second membre touchant le Baptesme de l'Esprit : et aussi un peu après l'Evangéliste met tous les deux. Or il y à deux points en ceste response : asçavoir que Jehan Baptiste ne s’usurpe rien plus qu’il ne doit : d'autant qu’il ha pour autheur de son Baptesme Christ, en

SUR S. JEHAN. 21

qui consiste la vérité du signe. En après, qu'il n’ha rien que l'administration du signe extérieur, mais que la vertu et efficace est toute en Christ seul. Ainsi il maintient son Baptesme, entant que la vérité d’iceluy dépend d’ailleurs. Mais cependant en déclarant qu’il n’ha point la vertu de l'Esprit, il exalte la dignité de Christ à celle fin que les hommes regardent en luy seul. Et c’est une bonne modération et fort bien compassée, quand le Ministre emprunte tellement de Christ tout ce qu'il prend d’authorité, qu’aussi il la rapporte à iceluy, attribuant le tout à luy seul. Au reste, on s’est trop légèrement abusé, quand on a pensé que il y eust quelque diversité entre le Baptesme de Jehan Baptiste, et le nostre. Car Jeban ne dispute point yci de l'utilité et usage de son Baptesme mais seulement il fait comparaison entre la personne de Christ, et la sienne. Comme si on demandoit aujourd’huy que c’est que fait Christ au Baptesme, et de nostre costé que c’est que nous y faisons : il faut bien confesser que Christ seul accomplit ce que le Baptesme figure : et quant à nous, que nous n’avons que l’administration et dispensation du signe simplement. La saincte Escriture parle des Sacremens en deux sortes : car en quelques lieux elle enseigne que le Baptesme est le lavement de régénération, que là nos iniquitez sont nettoyées, et nous sommes entez au COrps de Christ, que nostre vieil homme y est crucifié, que nous ressuscitons en nouveauté de vie. Et lors elle conjoint la vertu de Christ avec le ministère de l’homme : comme de faict le Ministre n’est autre chose que la main de Christ. Parquoy telles façons de parler monstrent non point que c’est que l’homme confère de soy-mesme, mais que le Fils de Dieu fait par l’homme et par le signe, comme par ses organes et instrumens. Mais pource qu’il est tant aisé de décliner à superstition, et pource que les hommes, selon qu’ils sont naturellement fiers et orgueilleux, ravissent à eux l’honneur qui appartient à Dieu : pour ceste cause l’Escriture afin de réprimer une telle arrogance plene d’horrible sacrilége, quelque fois discerne les Ministres d’avec Christ,

comme en ce passage, afin que nous SÇachions que les Ministres ne sont et ne peuvent rien. Un au milieu de vous. Il {axe obliquement leur stupidité, de ce qu'ils ne cognoissoyent point Christ, auquel ils devoyent sur tout estre attentifs à bon escient. Et tousjours insiste sonsneusemenl Sur ce poinet, qu’on ne peut rien cognoistre de son ministère, jusques à ce qu’on soit venu à celuy qui en esi autheur. Quand il dit que le Christ est au milieu d'eux, c’est afin de resveiller leurs esprits à désirer et mettre peine de le recognoistre. Or la somme du propos de S. Jehan revient à ce poinct, qu’il veut s'abbaisser tant qu'il peut, de peur qu’en luy attribuant un honneur qui ne luy appartient pas, on obscurcisse l'excellence de Christ. Et il est vray-semblable qu’il avoit de telles sentences souvent en la bouche, voyant qu'il estoit excessivement exalté par les jugemens pervers des hommes.

97 C'est celuy qui vient après moy, etc. I] dit yei deux choses, asçavoir qu’il ést bien vray que quant au temps Christ est après Iuy : mais qu’en degré de dignité, iceluy le précède de beaucoup, d'autant que le Père l’a préféré à tous.

Il adjoustera un troisième poinct tantost après, c’est que Christ est préféré à tous

Cuar. I.

autres, pource que véritablement il est plus excellent que tous autres.

28 Ces choses adveindrent en Bethabara. H fait mention du lieu, non-seulement pour la certitude de l’histoire, mais aussi afin que nous sçachions que ceste response a ésté donnée en grande assemblée de gens. Car un grand peuple abordoit au Baptesme de Jehan, et c’estoit là son lieu ordinaire pour baptizer : ét pense-on que C’estoit l’éndroit par où On passoit le Jordain, dont aussi ils déduisent le nom : Car ils l’exposent Maison de passage. Sinon qu’on aime mieux Suyvre l'opinion de ceux qui rapportent Ceci au passage mémorable du peuple, quand Dieu ouvrit le chemin à son peuple par le milieu des eaux sous la conduite de Josué (chapitre IT, v.16).1ly en a d’autres qui disent qu’on doit plustost lire Betharaba. Aucuns en lieu de Bethabara, ont mis Béthanie : mais c’est par ignorance, et à faute d'entendre les choses. Car nous verrons ci-après que Béthanie estoit bien prochaine de Jérusalem, Jehan, XI, 18. Or la Situation de Béthabarà, telle que la marquent ceux qui .ont descrit le pays, convient très bien avec les paroles de P'Evangéliste : combien que je ne veux point débatre de la prononciation du mot. |

29 Le lendemain Jehan voit Jésus venir à luy, et dit, V'oyci l Agneau de Dieu,

qui oste le péché du monde.

30 C’est celuy duquel je disoye, Après moy vient un homme, qui est préféré

à moy, car il estoit plus excellent que moy

31 Et je ne le cognoïssoye point : mais afin qu'il soit manifesté à Israël,

pourtant suis-je venu baptizer d'eau.

32 Lors, di-je, Jehan rendit tesmoignage, disant, J ay veu l'Esprit descendant du ciel Comme un pigeon, qui aussi demeura sur lur?. CÉCES TITRE

33 Et ne le cognoïissoye point : mais celuy qui n'a envoyé baptizer d'eau, A1? Û Q v $ , . DA . 5 : | mavoit dit, Celuy sur qui tu verras l'Esprit descendre et defneurer sur luy, c’est celuy qui baplize du sainct Esprit. &

34 El je l'ay veu, el en ay rendu tesmoignage, qw'il est lé Fils de Dieu.

1) Ou, premier que moy. 2) Matth., III, 16.

29 Le lendemain Jehan voit Jésus | qu’il portoit de luy fust cognu : et aussi venir, etc. I n’y à point de doute que [le temps estoit prochain auquel Christ Jehan Baptiste n’eust desjà auparavant | devoit mettre fin au ministère d’iceluy : tenu propos de la manifestation du Mes- comme quand le soleil est levé, laubé du sias : mais quand Christ s’est monsiré il jour s’esvanouit soudain. Après donc a voulu qu'en brief temps le tesmoignage [qu'il eut testitié aux Sacrificateurs qui

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