‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 37 sur 113 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

À Après cela Jésus se manifesta derechef près la mer de Tibériade : et se

monstra ainsi :

2 Simon Pierre, et Thomas qui est dil Gémeau, et Nathanaël qui estoit de

Cana de Galilée, et les fils de Zébédée, ensemble.

et deux autres de ses disciples estor 7

3 Simon Pierre leur dit, Je men vay pescher. Ils luy disent, Nous y allons aussi avec toy. Ils partirent, et montèrent incontinent en la nasselle : el ne

prindrent rien en ceste nuit-là.

4 Mais le matin jà venu, Jésus se trouva à la rive : loutesfois les disciples

ne cognurent point que c'estoil Jésus.

5 Jésus leur dit, Enfans, avez-vous quelque petit poisson à

respondirent, Non.

à manger? Ils luy

6 Æt il leur dit, Jettez le filé à costé droit de la nasselle, et vous en trouverez. Ils le jettèrent donc et ne le pouvoyent plus tirer pour la multitude des

poissons.

1 Parquoy le disciple que Jésus aimoit, dit à Pierre, C'est le Seigneur, Quand donc Simon Pierre eut ouy que c’estoit le Seigneur, il se ceignit de sa Jupe, pource qu’il estoit nud, et se jetta en la mer.

8 Æt les autres disciples veindrent en la nasselle (car ils n'estoyent point loin de la terre, mais seulement environ deux cens coudées) trainans le filé des

poissons.

9 Or quand ils fur eht descendus en terre, Dr veirent la braise mise, et du

poisson mis dessus, et du pain.

A0 Jésus leur dit. Apportezs des poissons que vous avez maintenant prins.

Char. XXI.

A1 Simon Pierre monta, et tira le filé à terre, plein de cent cinquante et trois grans poissons : et combien qu'il y en eust tant, le filé ne fut point rompu.

12 Jésus leur dit, Venez, et disnez. Et nul de ses disciples ne l'osoit interroquer, Qui es-tu? scachans que c’estoit le Seigneur.

13 Jésus donc vient, et prend du pain, et leur en baille, et du poisson sem-

blablement.

A4 Ce fut desjà la troisième fois que Jésus se monstra à ses disciples, après

qu'il fut ressuscité des morts.

À Après cela, Jésus se monstra derechef près la mer de Tibériade, etc.

L’Evangéliste s'arreste encore à prouver la résurrection, et récite qu’il apparut à sept disciples, entre lesquels il met 7omas, nô6n tant par honneur, que pource que d'autant que son incrédulité a esté plus obstinée, d’autant faut-il plustost croire à. son tesmoignage. Or l’Evangéliste est assez prolixe, pour autant qu’il recueille diligemment toutes les circonstances qui peuvent servir à rendre l’histoire certaine. Nous avons dit ailleurs que le lac de Tibériade, suyvant la coustume des Hébrieux, est appelé Mer.

3 Je m'en vay pescher. Ils luy disent, Nous y allons aussi avec toy, etc. Ce que Pierre s’applique à pescher, on ne le doit trouver contraire à son office. Jésus en soufilant l’avoit ordonné Apostre, comme On à veu ci-dessus : mais il ne s’ingéroit de faire son office, jusques à ce qu'il fust revestu de nouvelle vertu. Car il ne luy avoit point encore esté commandé de venir en public pour exercer l’ofice d'enseigner, maisil avoit seulementesté admonesté de sa vocation future, afin que luy et les autres entendissent qu’ils n’avoyent point esté sans cause éleus au commencement. Cependant ils font ce qu'ils avoyent accoustumé de faire, et ce qui convenoit à gens n’estans encore en Charge publique. Bien est vray que sainct Paul au milieu du cours de sa vocation gaignoit sa vie au travail de ses mains :

mais il y avoit une autre raison : car il partissoit tellement le temps, quele travail des mains ne le destournoit point de faire son office d'enseigner : mais Pierre et ses Compagnons s’employent du tout et librement à la pescherie, pource qu’ils n’avoyent aucun empeschement de charge publique. Æ{ ne prindrent rien en ceste nuil-là. Dieu permit qu'ils travaillassent

en vain toute la nuit, pour mieux authorizer la certitude du miracle. Car s'ils eussent fait quelque prinse de poissons, la chose venant à propos tout de suite, eust fait que la vertu de Christ n’eust pas esté si manifeste : mais quand après avoir travaillé pour néant toute la nuit, ils vienent tout soudain à faire une grande prinse de poissons, ils ont bonne occasion de recognoistre la grâce du Seigneur.

Dieu aussi exerce bien souvent les fidèles à la mesme facon, pour leur faire mieux sentir et cognoistre sa bénédiction. Si l'issue estoit tousjours bonne et heureuse, toutes les fois que nous mettons la main à la besongne, il ne s’en trouveroit quasi pas un qui attribuast à la bénédiction de Dieu le bon heur et fruit de son labeur : tous se vanteroyent de leur industrie, et baiseroyent leurs mains. Mais quand ils se travaillent et tourmentent quelques fois, et que rien ne vient à proufit, si puis après il leur advient quelque meilleur fruit, ils sont contraints de recognoistre quelque chose extraordinaire.

Par ce moyen il advient qu’ils commencent à attribuer à la grâce de Dieu la louange du proufit et heureux avancement.

6 Jettez le filé à costé droit de la nasselle, et vous en trouverez. Jésus- Christ ne fait point yci un commandement d’authorité et puissance, comme maisire et seigneur : mais il donne conseil, comme un autre d’entre le peuple.

Et les disciples ne sçachans plus que faire, facilement le croyent et luy obtempèrent, combien qu’il leur fust incognu.

Si avant que jetter la rets la première fois on leur en eust dit autant, ils n’eussent pas esté si prompts à obéir. Je di ceci, afin’ que nul ne s’esbahisse de ce qu'ils ont esté si obéissans : car ils estoyent desjà mattez d’un long travail et inutile. Nonobstant ce n’a point esté yci

Car. XXI. : SURS.

un petit enseignement de patience et persévérance, que combien qu’ils eussent travaillé toute la nuict sans rien proufiter, néantmoins ils ne laissent pas de continuer leur labeur après que le jour est venu. Et de faict, si nous voulons donner lieu à la bénédiction de Dieu, il la faut attendre constamment : car il n’y a rien moins convenable et plus dangereux, que de retirer la main tout incontinent de la besongne, sinon qu’on en apperçoyyve le fruit. Ce que Pierre estoit nud , monstre bien que les disciples avoyent travaillé à bon escient. Cependant toutesfois ils ne font difficulté de jetter encore la rets pour essayer, afin de n’omettre occasion quelconque : néantmoins ce qu'ils obéissent au commandement de Christ, ne peut estre attribué à la foy : car ils l’oyent parler comme un homme incognu. Maintenant si nostre vocation nous semble estre fascheuse, pource qu'il semble que nostre labeur est stérile, nonobstant quand nostre Seigneur nous exhorte à persévérer constamment, il nous faut prendre bon courage : à la fin on en verra quelque bonne issue, mais ce sera quand il en sera temps. Æt ne le pouvoyent, etc. Christ monstre yci deux tesmoignages de sa vertu Divine. Le premier est en la prinse d’une si grande multitude de poissons.

Le second, quand par sa vertu occulte il a gardé que la rets ne fust point rompue, laquelle sans cela il estoit impossible qu’elle ne se rompist par pièces. Avec cela il y a d’autres circonstances, asçavoir qu’ils trouvent des charbons allumés en la rive, qu’ils ont du poisson, qu’il y a du pain tout prest. Quant au nombre de poissons, il n’y faut point chercher quelque grand mystère. Sainct Augustin s'amuse à subtilizer après, disant qu’il signifie la Loy et l'Evangile : mais tout bien considéré, on trouvera que c’est une conjecture puérile, qui n’ha aucune fermeté.

1 Parquoy le disciple que Jésus aimoil, dit à Pierre, etc. L’'Evangéliste nous monstre par son exemple, que nous devons eslever nos cœurs à Dieu, toutes fois et quantes que quelque bien nous advienf outre nostre espérance : €ar il

nous faut tout incontinent souvenir que ce bénéfice est découlé de la grâce de celuy qui est autheur de tous biens. Ceste saincte cognoissance que Jehan avoit en son esprit de la grâce de Dieu, la aussi amené à la cognoissance de Christ : car il ne cognoist point le Seigneur Jésus des yeux, mais pource qu’il ha ceste persuasion, que ceste multitude de poissons est offerte par une adresse venant de Dieu, il recueille de cela que c’est Christ qui leur a conduit les mains. Mais comme la foy est première en Jehan, aussi Pierre le surmonte après en ardeur, et zèle plus fervent, quand ne se souciant du danger, il se jette hardiment dedans le lac : les autres vienent après dedans la nasselle.

Bien est vray que tous vienent finalement à Christ : mais il y à une ardeur singulière qui ravit Pierre plus que tous les autres. Au reste, il est incertain si pour parvenir jusques à la rive il a cheminé, ou bien s’il a nagé. Ceci nous suflise, que ce qu’il est sorti hors de la nasselle pour se mettre en l’eau, n’a point esté une folle impétuosité et téméraire : mais qu’il s’est avancé plustost que les autres selon la mesure de son zèle.

10 Apportez des poissons que vous avez maintenant prins, etc. Combien que la rets eust esté remplie en un moment, sans qu'ils y eussent employé grand labeur, nonobstant Jésus-Christ leur attribue la prise. Aïnsi le pain que nousmangeons ordinairement, nous l’appelons nosire : et toutesfois en demandant qu’il nous soit donné, nous confessons manifestement qu’il procède de la bénédiction de Dieu. |

12 Æt nul de ses disciples ne l'osoit interroguer, Qui es-tu ? On peut yci demander qui c’est qui les a empeschez : ou si ç’a esté une honte procédante de la révérence qu'ils luy portoyent, ou quelque autre chose. Mais quoy? Si Jésus- Christ voyoit qu’ils fussent en doute, il y devoit remédier, comme il avoit fait autresfois bien souvent. Je respon qu’il n’y a point eu d'autre cause qui les ait rendus honteux, sinon qu'ils sçavoyent assez que c’estoit Jésus-Christ : Car on a accoustumé de s’enquérir des choses douteuses et obscures, L’Evangéliste

les signes ouverts et évidens, par lesquels il s’estoit donné à cognoistre à eux.

A4 Ce fut desjà la troisième fois que

Jésus se monstra à ses, etc. Le nombre

de trois se rapporte à la distance du

COMMENTAIRES donc signifie que les disciples n’ont point interrogué Christ, pource qu'ils ont crainte de luy faire tort, tant estoyent

Car. XXI.

temps, Jésus-Christ estoit desjà apparu plus de sept fois, mais tout ce qui avoit esté fait en un jour, est comprins sous une manifestation, Il signifie donc que Christ a esté veu de ses disciples par intervalles, pour rendre sa résurrection certaine.

A5 Or après qu'ils eurent disné, Jésus dit à Simon Pierre, Simon fils de Jona, m'aimes-lu plus que ceux-ci? Il luy dit, Certes Seigneur, tu sçcais que je

t'aime. Il luy dit, Pais mes agneaux.

46 Il luy dit derechef encores, Simon fils de Jona, m'aimes-tu? I luy dit, Certes Seigneur, tu scais que je l'aime. Il luy dit, Pais mes brebis,

A7 Et luy dit pour la troisième fois, Simon fils de Jona, m'aimes-tu ? Pierre Jut contristé de ce qu'il luy avoit dit pour la troisième fois, Maimes-tu? Parquoy Ù luy dit, Seigneur, tu sçais toutes choses, tu scais que je l'aime. désus

luy dit, Pais mes brebis.

48 En vérité, en vérité je te di, quand tu estois plus jeune, tu te ceignois, et allois où tu voulois : mais quand tu seras ancien, tu estendras tes mains, et un autre te ceindra, et te mènera où êu ne voudras pas.

19 Et cela dit-il signifiant de quelle mort il devoit glorifier Dieu. et quand

eut dit cela, il luy dit, Suy-moy.

15 Or après qu'ils eurent disné Jésus dit à Simon Pierre. L'Evangéliste récite maintenant comment Pierre a esté remis en ce degré de dignité et honneur duquel il estoit décheu. Il est bien certain que ce desloyal reniement de Jésus-Christ l’avoit rendu indigne de ce tant excellent office d’Apostre. Car comment pourroit estre capable d'enseigner les autres en la foy, celuy qui s’estoit vileinement révolté d’icelle ? Il avoit esté créé et ordonné Apostre, asçavoir avec Judas : mais depuis qu’il avoit esté lasche et desloyal, il avoit aussi esté osté de son estat d’Apostre.

Maintenant donc tant la liberté d’enseigner que l’authorité luy sont restituées, lesquelles il avoit perdues par sa faute.

Et afin que l’infamie de son révoltement ne luy fust en empeschement, Christ en efface la mémoire. Un tel restablissement estoit nécessaire et à Pierre et à ses auditeurs. À luy, afin qu’il exécutast son office plus hardiment, estant certain de la vocation qui luy estoit derechef enjointe : aux autres, afin que la note attachée à la personne ne leur donnast occasion de mespriser l'Evangile. Et cela aujourd’huy mesme revient à nostre grand

proufit, que sainct Pierre se présente à nous comme un homme nouveau, duquel tout le déshonneur est aboli, qui pourroit diminuer de son authorité. Simon fils de Jona, maimes-lu? Christ signifie par ces paroles, que nul ne peut fidèlement servir à l'Eglise, et employer son labeur pour paistre le troupeau, s’il ne regarde plus haut qu'aux hommes. Premièrement, la charge de Pasteur est fascheuse et laborieuse de soy, d'autant qu’il n’y a rien plus difficile que de retenir les hommes sous le joug de Dieu, entre lesquels il y en a plusieurs débiles, les autres légers et arrogans, d’autres tardifs et paresseux, et les autres rudes et mal dociles. D’avantage, Satan met en avant tant de scandales qu’il peut, pour rompre ou affoiblir le courage à tous bons Pasteurs.

Avec cela, il y a l’ingratitude de plusieurs et beaucoup d’autres causes d’ennuy.

Nul donc ne pourra faire constamment cest office, ne persévérer en iceluy, si l’amour du Fils de Dieu ne règne en son cœur, voire en telle sorte que s’oubliant soy-mesme, et se rangeant entièrement à luy, il surmonte tous empeschemens.

Sainct Paul se monstre avoir une telle

Car. XXI. SUR S$.

affection, quand il dit, La charité de Christ nous contraint, pensant que si un est mort pour tous, il convient aussi que tous soyent morts, 2 Cor., V, 14. Car combien qu’il entende l’amour de laquelle Christ nous a aimez, et de laquelle il a bien monstré un tesmoignage évident par sa mort, toutesfois il conjoint un zèle et affection mutuelle, qui procède du sentiment d’un si excellent bénéfice. En un autre passage il marque tout au contraire les faux et meschans docteurs qui troublent l'Eglise : asçavoir qu’ils n'aiment point le Seigneur Jésus, 4 Corinth., XVI, 22. Ceux donc qui sont appelez pour gouverner l'Eglise, qu’ils se souvienent que s'ils veulent exercer leur office sainctement, et ainsi qu'il appartient, il faut qu'ils commencent par l'amour de Jésus- Christ. Cependant le Seigneur Jésus tesmoigne ouvértement combien il prise nostre salut, quand il le recommande si singulièrement aux Pasteurs, et afferme que ce luy sera un enseignement, combien il est aimé d'eux, quand ils en seront bien songneux. Et à la vérité, on ne pouvoit rien dire qui fust de plus grande efficace pour donner bon courage aux ministres de l'Evangile, que quand ils oyent qu’on ne pourroit faire service plus agréable à Jésus-Christ, que celuy qu’on employe fidèlement à paistre son troupeau. Or tous fidèles doyvent tirer une grande consolation de ceci, quand ils oyent dire qu’ils sont si aimez du Fils de Dieu, et luy sont si précieux que quasi il les substitue en sa place : mais ceste mesme doctrine doit estonner grandement les faux-docteurs, qui renversent et corrompent le gouvernement de l'Eglise : car Jésus-Christ les punira d’une terrible façon, lequel prononce qu’il sera outragé par eux. Pais mes agneaux. L’Escriture par métaphore et similitude accommode ce mot de Paistre, à toutes sortes de gouvernement. Mais pource qu’il est yei question du gouvernement spirituel de V'Eglise, il est bon de noter combien il y a de parties en l'office d’un Pasteur : car ne pensons pas que quelque dignité oisive nous soit descrite, Et Jésus-Christ ne défère point yei à un homme mortel quelque empire ou domination, laquelle

JEHAN. h11

il exerce en confus et à son appétit. Or nous avons veu ci-dessus au chap. X, que Jésus-Christ (à parler proprement) est le Pasteur unique de l'Eglise, Nous avons veu aussi pourquoy il s’attribue ce nom : asçavoir d'autant qu’il gouverné, voire qu’il paist ses brebis par la doctrine de salut, pource que c’est la vraye et seule viande de l'âme. Mais pour autant qu'il se sert du moyen et labeur des hommes pour prescher la doctrine, aussi leur transfère-il son nom, ou pour le moins il leur communique. Ceux-là donc seuls sont réputez Pasteurs légitimes devant Dieu, lesquels conduisent et gouvernent l'Eglise par le ministère de la Parole sous le Seigneur Jésus, le Fils de Dieu, qui en est le Chef. Et de céci nous pouvons recueillir facilement quelle charge c’est que Jésus-Christ impose à Pierre, et à quelle condition il le commet gouverneur de son troupeau. Par cela ôn peut assez clairement réfuter l’impudence meschante des Romanisques, qui tordent ce passage pour establir la tyrannie horrible de leur Papauté. Il à esté dit à Pierre (disent-ils) plustost qu'aux autres, Pais mes brebis. Nous avons ci-dessus monstré pourquoy ceci luy à esté plustost dit qu'aux autres : asçavoir afin qu’estant purgé de toute note d’infamie, il peust plus librement et hardiment prescher l'Evangile. Et pour ceste cause Jésus-Christ la ordonné Pasteur par trois fois, afin que les trois reniemens, par lesquels Pierre avoit attiré sur sa teste un opprobre et reproche perpétuel, estans abolis, n’empeschassent point son Apostolat : comme ceci a esté bien prudemment observé par sainct Augustin, Chrysostome, Cyrillus, et plusieurs autres. Au demeurant, rien n’a'esté ottroyé par ces paroles à Pierre, qui ne l'ait aussi bien esté à tous ministres de l’Evangile. C’est donc en vain que les Papistes débatent qu'il est le premier, pource qu’il est seul appelé spécialement. Mais encore que nous aëcordions que Jésus luy ait déféré quelque honneur spécialement, toutesfois comment monstrerontils qu'il ait esté colloqué en degré de primauté? Ainsi, soit qu'il ait esté Île plus grand et le principal entre les Apos-

tres, est-ce à dire pourtant qu’il ait esté Evesque universel de tout le monde P Joint que tout ce que sainct Pierre a receu, n'appartient non plus au Pape qu’à Mahomet. Car de quel droict ou authorité se vante-il estre héritier de sainct Pierre ? D'avantage, qui est l’homme de sain entendement qui luy accordera que Jésus-Christ ait yei constitué quelque droict héréditaire ? Et toutesfois il veut qu'on l'estime estre successeur. À la miene volonté qu’il le fust. Il n’y à personne de nous qui lempesche d’aimer Jésus-Christ, et avoir soin de paistre le troupeau d’iceluy : mais ne tenir conte d'aimer Christ, et rejetter l'office de paistre, et cependant se vanter d’estre successeur de S. Pierre, c’est une chose par trop sotte et absurde. Or tout ainsi que le Seigneur Jésus donnant charge d’enseigner à Pierre, n’a point voulu dresser un thrône à un idole, ou à un bourreau d’âmes, par lequel thrône l'Eglise fust misérablement opprimée, aussi a-il admonesté en peu de paroles, quelle administration ou gouvernement de l'Eglise il approuve. Par ce moyen le masque est osté à tous Evesques cornus, lesquels se contentans de faire bien la mine, et de porter de braves titres qui sont sans aucun effet, s’attribuent authorité d’'Evesque.

16 Certes, Seigneur, lu scais que je l'aime. Il luy dit, Pais mes brebis.

Christ ne donne pas et à Pierre et aux autres la charge de paistre indifféremment toutes sortes de gens, mais seulement ses agneaux ou brebis. Or il déclare ailleurs qui sont ceux qu’il répute estre de son troupeau. Mes brebis (dit-il) oyent ma voix, et me suyvent, elles n’oyent point Ja voix d’un estranger. (Ci-dessus, X, 8, 27.) Vray est que les Docteurs fidèles doyvent tascher de recueillir tous à Christ: et pource qu’ils ne peuvent discerner entre les brebis et les bestes sauvages, ils doyvent essayer en toutes sortes s'ils pourront apprivoiser ceux qui ressemblent plus à des loups qu’à des brebis. Mais après avoir fait tout ce qu'ils auront peu, le labeur ne proufitera sinon aux brebis éleues. Car la docilité et la foy vienent de là, que le Père céleste livre à l’obéissance du Fils ceux qu’il à éleus

Car. XXI.

devant le création du monde. Au reste nous sommes admonestez par ce passage, que nuls ne peuvent estre repeus à salut par la doctrine de lEvangile, sinon les débonnaires et dociles : car ce n’est point sans cause que Christ compare ses disciples à des agneaux et brebis. Mais aussi il faut noter que l'Esprit de Dieu apprivoise ceux qui estoyent ours ou lions de nature.

17 Pierre fut contristé, etc. I est certain que Pierre ne cognut point à quoy prétendoit Christ en demandant tant de fois une mesme chose. H pense donc estre obliquement accusé, comme s’il n’eust point respondu à bon escient et d'affection. Nous avons desjà monstré que ceste répétition n’a point esté superflue. Outreplus, Pierre n’avoit pas assez expérimenté comment il faut que l'amour de Christ soit profondément enracinée és cœurs de ceux qui ont à passer par des difiicultez innumérables. Depuis il apprint par long usage, qu’un tel examen n’avoit esté fait en vain. Or ceux qui doyvent prendre la charge de gouverner l'Eglise, sont enseignez en la personne de S. Pierre de ne s’esprouver point légèrement, ains s’examiner au vif pour sentir quel zèle ils ont, afin qu’ils ne reculent en arrière, ou qu'ils ne défaillent au milieu de leur course. Nous sommes aussi tous enseignez que nous ne devons estre marris, ains patiemment endurer, s’il advient quelquefois que le Seigneur nous examine rigoureusement :

d'autant qu’il ba justes causes de ce faire, lesquelles bien souvent nous sont incognues.

18 En vérité, en vérité je te di, quand tu eslois plus jeune, tu te ceignois, etc.

Après que Christ a exhorté Pierre à paistre ses brebis, il l'arme aussi pour soustenir la guerre qui luy estoit prochaine.

Par ce moyen il ne requiert point seulement de luy fidélité et diligence, mais aussi un courage invincible au milieu des dangers, et constance à porter la croix.

Brief, il veut-qu’il soit prest à endurer la mort, quand il en sera besoin. Or combien que la condition de tous Pasteurs ne soit égale, toutesfois ceste admonition convient à tous en quelque sorte, Le Sei-

Cuar. XXI.

gneur en espargne plusieurs, et fait que leur sang n’est point espandu, se Contentant seulement que tant que leur vie durera ils se dédient du tout à son service en bonne conscience. Mais pource que Satan suscite souventesfois beaucoup de combats et de diverses sortes, il est nécessaire que tous ceux qui entreprenent la charge de paistre, soyent préparez à la mort: comme de faict ils n’ont point seulement affaire avec des brebis, mais aussi avec des loups. Quant à Pierre, Jésus- Christ a bien voulu qu’il fust adverti de son issue, afin qu’il méditast assiduellement qu'il faloit que la doctrine de laquelle il estoit ministre, fust finalement ratifiée et confermée par son sang. Combien qu’il semble que Jésus-Christ nait point seulement regardé à luy en ces paroles, mais qu’il l’a orné du titre de Martyr envers les autres: comme s’il eust dit qu’il seroit plus vaillant champion qu’il ne s’estoit monstré. Quand lu estois plus jeune. 11 semble que la vieillesse soit destinée à tranquillité et repos : pour ceste cause on a accoustumé de descharger les vieilles gens de toutes charges publiques, et on casse les vieux gend’armes. Pierre donc eust peu se promettre en cest aagelà une vie paisible. Le Seigneur Jésus prononce au contraire, que l’ordre de nature sera renversé: en sorte que luy, qui estant jeune avoit vescu à sa fantasie, seroit gouverné à l'appétit d’autruy quand il seroit devenu vieil, et mesme porteroit une sujétion violente. Or nous avons un beau miroir de nostre condition commune en Pierre. Plusieurs vivent doucement et joyeusement avant que Jésus-Christ les appelle : aussi tost qu’ils ont fait profession de son nom, et qu’ils ont esté receus pour ses disciples, ou pour le moins quelque temps après, ils sont tirez à combats fascheux, à une vie pleine de troubles, à dangers innumérables, et quelque fois à la mort mesme. Combien que ceste

condition soit dure, si la faut-il porter |

doucement. Cependantle Seigneur modère tellement la rigueur de la croix, par laquelle il veut esprouver ses serviteurs fidèles, qu’il les espargne jusques à ce que

leur vertu soit venue à bonne maturité ::

car il cognoist bien quelle est Leur infir-

SUR $. JEHAN

k13 mité, outre la mesure de laquelle il ne les veut point presser. Suyvant cela, il a espargné Pierre, tandis qu’il le voyoit encore tendre et foible. Apprenons donc à nous offrir à luy jusques au dernier souffle, moyennant qu'il nous arme de force.

Mais on apperçoit en cest endroit une vileine ingratitude en plusieurs: car tant plus que nostre Seigneur nous traitte doucement, tant plus nous-nous accoustumons à devenir tousjours mols et délicats. Ainsi à grand’peine y en a-il de cent l’un qui ne murmure, si après avoir esté supporté et espargné un long temps, il se voit un peu durement traitté. Mais il faloit plustost considérer la débonnaireté de Dieu, en ce qu’il nous espargne pour quelque temps. Ainsi le Seigneur Jésus dit en S. Matth., IX, 45, que tandis qu’il a conversé en terre il a traitté ses disciples doucement et joyeusement, comme gens invitez aux nopces : mais qu’il faloit puis après qu’ils se préparassent à pleurer et jeusner. Un autre te ceindra.

Plusieurs pensent qu’yci est dénotée l’espèce de mort, de laquelle Pierre devoit mourir, disans qu’il a esté pendu ayant les bras estendus. Mais je pense qu’il comprend simplement toutes les opérarations externes, par lesquelles un homme se règle, et toute sa vie. Tu te ceignois :

c’est-à-dire, tu t’habillois comme il te sembloit bon : mais ceste liberté de t’accoustrer te sera ostée ci-après. Au reste, quant à la façon de la mort de S. Pierre, il vaut beaucoup mieux l’ignorer, qu’adjouster foy à des fables douteuses. Et te mènera ou tu ne voudras pas. Le sens est tel, que Pierre ne mourra point de sa mort naturelle, ains par glaive et violence.

Mais ceci semble absurde, que Christ dit que la mort de Pierre ne sera point volontaire. Car tout ainsi qu'il n’y a point de constance quand quelqu'un est traîné à la mort maugré soy, aussi n’y a-il aucune louange de martyre. Mais on doit rapporter ceci au combat de la chair et de l'esprit, lequel les fidèles sentent en eux-mesmes. Car nous ne rendons jamais obéissance à Dieu d’une affection si franche, que le monde et la chair ne nous retirent au contraire, comme par des chordeaux. De là vient ceste complainte que

S. Paul fait au chap. VIT des Rom., v. 49, Je ne fay le bien que je voudroye bien faire, etc. D’avantage, il nous faut noter que tous hommes ont naturellement crainte et horreur de là mort, pource que vouloir estre séparé du Corps, répugne à nature, Ainsi, combien que Christ fust disposé à obéir à Dieu de tout son cœur, toutesfois il prie qu’il puisse éviter la mort. D’avantage, Pierre redoutoit les tourmens pour la cruauté des hommes Parquoy il ne se faut esbahir s’il a fuy la mort en quelque sorte. Mais en cela il a monstré plus clairement quelle obéissanece il rendoit à Dieu, que combien qu’il eust volontiers fuy la mort de soy, toutesfois il l’a endurée de bon gré, sçachant que tel estoit le bon plaisir de Dieu. Car il n’y eust point eu de patience, s’il n’eust senti quelque passion d’esprit. Et c’est-ci une doctrine fort utile : car elle nous solicite à prier, pour autant que les hommes ne pourroyent jamais vaincre la crainte de la mort, sans une singulière aide de Dieu.

Parquoy il ne reste sinon que nous-nous offrions en toute humilité à Dieu, pour estre gouvernez par luy. Outreplus, elle sert às oustenir nos esprits, à ce qu’ils ne défaillent du tout, si d'aventure il adÿient que les persécutions nous facent trembler. Ceux qui imaginent que les Martyrs n’ont esté touchez d'aucune crainte, prenent de leur propre crainte matière de désespoir. Mais il ne faut point que nostre’infirmité nous destourne de suyvre leur exemple, veu qu’ils en ont expérimenté une semblable, en sorte qu’ils n’ont peu rapporter triomphe des ennemis de la vérité, sinon en bataiïllant contr’euxmesmes.

19 Et cela dit-il signifiant de quelle

Car. XXE.

mort à devoit glorifier Dieu. Ceste circonlocution ha un grand poids. Car combien qu’il faille que ce but soit proposé à tous fidèles et Chrestiens, de glorifier Dieu tant en la vie qu’en la mort : néantmoins sainct Jehan a voulu orner d’un titre particulier la mort de ceux qui seellent et ratifient l'Evangile de Jésus-Christ par leur sang, et glorifient le nom d’iceluy : comme sainct Paul enseigne, Philip. E, 49. Or maintenant c’est à nous de!

recueillir le fruit que la mort de sainct Pierre à produit : car cela doit estre imputé à nostre lascheté, si nostre foy n’en est confermée, et si nous ne tendons à ce but mesme, que la gloire de Dieu soit magnifiée par nous. Si les Papistes eussent considéré ceste fin en la mort des Martyrs du Fils de Dieu, ils n'eussent jamais songé ceste invention détestable et remplie de sacrilége, Que la mort d’iceux sert à appaiser lire de Dieu, et à payer la ranceon pour les péchez. ÆŸ quand il eut dit cela. Jésus-Christ déclare à quel but tendoit cest advertissement de mort violente : asçavoir afin que Pierre se préparast à endurer : comme s’il disoit, Puis qu'il faut que tu endures la mort à mon exemple, suy ton Capitaine. Au reste, afin que Pierre rende plus volontaire obéissance à Dieu, qui lPappeloit à la croix, Christ se propose comme guide et conducteur. Car ce n’est point yci une exhortation générale, par laquelle il linvite à l’ensuyvre et imiter, mais il parle seulement du genre de mort. Or ceci seul addoucit grandement toute l’aigreur fascheuse qui est en la mort, quand le Fils de Dieu se présente devant nos yeux avec sa résurrection bienheureuse, laquelle est nostre triomphe contre la mort.

20 Et Pierre se retournant veit le disciple que Jésus aimoit, qui suyvoit : le= quel aussi s’estoit encliné au soupper sur l'estomach d'iceluy, et avoit dit, Seigneur, qui est celuy qui te doit trahir ?

21, Quand donc Pierre le veit, il dit à Jésus, Seigneur, et cestuy-ci, quoy?

22 Jésus luy dit, Si je veux qu'il demeure jusques à tant que je viene, qu'en

as-tu affaire? Toy, sUy-MmOY.

23 Or ceste parole courut entre les frères, que ce disciple-là ne mourroit point. Toutesfois Jésus ne luy avoit point dit, ILne mourra point : mais, Si je veux qu'il demeure jusques à tant que je viene, qu'en as-lu affaire? |

Cuar. XXI.

SUR $S. JEHAN

24 C’est le disciple qui rend tesmoignage de ces choses, et qui a escrit ces choses : et nous scavons que son tesmoignage est véritable.

25 Ily «a aussi plusieurs autres choses que Jésus à faites : lesquelles estant escriles de poinct en poinct, je ne pense point que le monde mesme peust tenir

des livres qu'on en escriroit.

20 Et Pierre se retournant veit le disciple que Jésus aimoit, qui suyvoit.

Nous avons en Pierre un exemple de nostre curiosité non-seulement supertflue, mais aussi dommageable, que nous sommes destournez de faire nostre office en regardant aux autres. Car ceci nous est presque naturel, que plustost nous examinerons la façon de vivre d'autruy, que nous ne regarderons à la nostre : ét par cela nous cherchons des eschappatoires vains et inutiles. Car nous-nous décevons de nostre propre gré par ceste belle couleur d’excuse, que les autres ne sont pas meilleurs que nous : comme si leur lascheté et nonchalance nous absouloit. A grand’peine y en a-il de cent lun qui considère combien vaut ce que dit S. Paul aux Gal., VI, 5, Qu'un chacun portera sa charge. Parquoy sous la personne d’un homme sont en commun reprins tous ceux qui regardent et jettent les yeux çà et là pour veoir comment les hommes se gouvernent, et cependant oublient et ne tienent conte de ce que Dieu leur a enjoint. Sur tout ils s’abusent trop lourdement en une chose : c’est qu'ils passent comme à clos yeux, et ne considèrent point ce que requiert la vocation Spéciale

d’un chacun en particulier. Dieu en élira |

un de dix, lequel il voudra exercer par grandes fascheries et labeurs infinis

quant aux autres neuf, il les laissera en |

repos, ou bien il les exercera légèrement.

D'avantage, il ne traitte pas tous hommes d’une mesme façon, mais il esprouve un chacun selon que bon luy semble. Comme ainsi soit donc qu’il y ait diverses conditions et espèces en l’estat de la vie Chrestienne, qu'un chacun apprene à se tenir en son ordre : et ne nous enquérons point comme gens oisifs de cestuy-ci ou cestuy-là, quand le Capitaine céleste appelle un chacun de nous : au commandement duquel nous devons estre tellement attentifs, que nous oublions toutes autres choses. Que Jésus aimoit. Ceste circon-

locution a esté yci insérée, afin que nous sçachions quelle occasion a esmeu Pierre à faire ceste demande qui est vei récitée.

Car il troavoit estrange qu’il fust seul appelé, et que Jehan fust là laissé, lequel Christ avoit tousjours si grandement aimé. Parquoy Pierre avoit quelque couverture apparente de demander pourquoy il n’estoit fait aucune mention de Jehan :

comme si le courage de Christ eust esté changé envers luy. Toutesfois Christ coupe broche à la curiosité d’iceluy, respondant que quand il luy faut obéir à ta vocation de Dieu, il n’ha que faire d’enquérir que feront les autres.

22 Si je veux qu'il demeure jusques à tant que je viene, qu'en as-tu, etc.

Ce que coustumièrement on a coupé cesté sentence, et qu’on a leu le premier membre comme par affirmation, en ceste sorte, Je veux qu’il demeure ainsi jusques

| à tant que je viene : cela est advenu par l'ignorance de ceux qui escrivoyent les | livres, et non par la faute du Translateur : |car il ne pouvoit estre trompé au mot | Grec. Mais entre les Latins il a esté fa- | cile d’adjouster une letre, laquelle à renversé tout le sens. Toute la sentence

donc se doit lire par interrogant, et tout d’une suite. Car Christ a voulu arrester son disciple comme mettant là main sur

: |luy, afin de le retenir dedans les bornes

de sa vocation. Tu n’en as que faire (ditil) et ne faut point que tu t’enquières de ce qui sera fait de ton compagnon : laissem'en faire : pense seulement de toy, et dispose-t0y à suyvre là où tu es appelé.

Non point que toute solicitude des frères soit superflue et vicieuse : mais elle doit avoir quelque mesure ou moyen, en sorte

que ce soit soin, et non point Curiosité,

qui nous retarde ou empesche. Qu'un chacun donc regarde à ses prochains et frères, si par quelque moyen il les pourra attirer avec s0y au Fils de Dieu, et non point pour se retarder soy-mesme par les destourbiers des autres.

23 Or ceste parole courut entre les frères, que ce disciple ne mourroit point, etc. L'Evangéliste récite que des paroles de Christ mal prises, un erreur s’engendra entre les disciples, que Jehan ne mourroit jamais. Or il entend ceux qui estoyent présens quand le propos fut tenu, asçavoir les Apostres. Non pas que ce nom de Frère appartiene à eux seuls, mais pource qu'ils ont eésté comme les prémices de ceste saincte union. Aussi se peut-il bien faire qu’il entende quelques autres disciples outre les onze, comme de ceux qui fréquentoyent lors avec eux.

Et par ce mot issié ou courut : il signifie que cest erreur s’espandit d’un costé et d'autre : toutesfois il est vray-semblable qu'il ne dura guères : mais il eut lieu entr’eux, jusques à ce qu’estans illuminez du S. Esprit, ils eurent une pure et droite intelligence du Royaume de Jésus-Christ, toutes imaginations charnelles et extravagantes rejettées. Au reste, ce que S.

Jehan récite des Apostres, advient tous les jours : et ne s’en faut point esbahir.

Car si les disciples domestiques et les plus familiers de Christ ont esté ainsi abusez, combien seront plus enclins à tomber et faillir ceux qui n’ont point esté enseignez en l’eschole d’iceluy tant familièrement? Mais notons quant et quant d’où provient ceste faute. Christ nous enseigne à proufit et en édification, voire clairement : mais nous obscurcissons la lumière par nos perverses inventions que nous y apportons de nostre propre sens.

Christ n’avoit pas voulu prononcer quelque chose de certain et spécial de Jehan, mais seulement affermer qu’il avoit plene puissance de déterminer de sa vie et sa mort. Ainsi c’estoit une simple doctrine et bien utile en soy : mais les disciples imaginent, et se forgent beaucoup plus qu'il ne leur avoit esté dit. Parquoy, afin que nous puissions éviter un tel danger, apprenons à estre sobrement sages. Mais l’'entendement humain est tellement frétillant, que de toute sa puissance il se jette à toute vanité. Par cela est advenu que cest erreur mesme duquel l’'Evangéliste avoit adverti qu’on se donnast garde, a eu cours par le monde. Car on à controuvé une fable, qu'après qu'il eut or-

Cuar. XXL

donné qu’on Juy feist une fosse, et qu’il fut descendu dedans, le lendemain la fosse fut trouvée vuide. Parquoy nous voyons qu’on ne cessera jamais d’errer, sinon que recevans simplement ce que le Seigneur nous a baillé et enseigné, nous réjettions toutes autres inventions.

24 C'est le disciple qui rend tesmoignage de ces choses, et qui a escrit ces choses, etc. Pource que jusques yci il avoit fait mention de s0y sous une tierce personne, il exprime maintenant que c’est luy-mesme de qui il avoit parlé : afin que ceci ait plus grand poids, que luy qui rapporte ces choses, les à veues de ses propres yeux, et les a entièrement cognues, Aiais encore afin que personne n’ait Sa parole pour suspecte, comme s’il eust en son Evangile parlé plus par affection privée, pource que Jésus-Christ l’aimoit, que non pas suyvant la vérité :

il prévient ceste objection, disant qu’il a laissé plus de choses, qu’il n’en a rédigé par escrit. Or il ne parle pas indifféremment de tous les faits de Jésus-Christ, mais de ceux qui appartenoyent à son ofiice et charge publique. Et ne faut point trouver absurde ceste hyperbole, veu qu’on en supporte bien de telles, lesquelles on trouve par tout és autheurs profanes. Non-seulement il nous faut consi- dérer le nombre des œuvres du Seigneur Jésus-Christ, mais aussi on doit peser le poids et la grandeur d’icelles. La majesté Divine du Fils de Dieu, laquelle (s’il faut ainsi parler) engloutit par son infinité non-seulement tous les sens des hommes, mais aussi le ciel et la terre, monstroit là sa splendeur miraculeusement. Maintepant siS. Jehan jettant ses yeux sur ceste splendeur tant admirable, s’escrie comme tout estonné, que tout le monde ne pourroit comprendre la narration qu’on en pourroit bien faire, se doit-on esbahir de cela P D’avantage, il ne doit estre reprins s’il use d’une figure commune et receue, pour louer l’excellence des œuvres du Seigneur Jésus. Car nous sçavons comment Dieu à cause de nostre rudesse, s’accommode à la forme commune de parler, et mesmes comment (par manière de dire) il béguaye quelque fois. Or cependant il faut réduire en mémoire ce que

Cnar. XXI.

nous avons ouy ci-dessus, que la somme laquelle les saincts Evangélistes ont rédigée par escrit, est suffisante tant pour enseigner et régler la foy, que pour conférer salut. Quiconque donc aura bien proufité sous tels maistres, sera assez sçavant. Et de faict, veu qu’ils nous sont ordonnez Divinement pour tesmoins, comme ils ont fait leur office fidèlement, aussi nous devons de nostre costé dépendre entièrement de leur tesmoignage, el

SUR S. JEHAN

ne demander rien plus que ce qu’ils ont laissé par escrit : veu mesmement que leurs plumes ont esté gouvernées par certaine providence de Dieu, afin que nous ne fussions chargez d’un amas infini de récits : et toutesfois choisissans bien ce qu’il faloit, nous enseignassent ce que Dieu, qui est seul sage et fontaine unique de, toute sagesse, cognoissoit nous estre bon et expédient : auquel louange .et gloire soit à jamais.

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