‹ Commentaires de Jehan Calvin sur le Nouveau Testament (volume 3)Chapitre 36 sur 113 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

A Or le premier des jours du Sabbath", Marie Magdalène vient le matin au sépulchre, comme encore il faisoit obscur, et voit que la pierre estoit ostée du

sépulchre.

Adonc elle court, et vient à Simon Pierre, et à l’autre disciple que Jésus aimoit : et leur dit, On a enlevé le Seigneur du sépulchre, et ne scavons où on

l'a mis.

3 Lors Pierre se partit, et l'autre disciple, et veindrent au sépulchre. 4 Et couroyent eux deux ensemble : mais l'autre disciple courut plus viste que Pierre, et veint le premier au sépulchre.

1) Ou, le premier jour de la sepmaine,

Cuar. XX,

5 Æ4 s'estant baissé, il veit les linges mis de costé, toutesfois il n’y entra

point.

6 Adonc Simon Pierre veint le suyvant, et entra au sépulchre, et veit les

linges mis de costé,

7 Et le couvrechef qui avoit esté sur sa teste, non point mis avec les linges,

mais enveloppé en un lieu à part.

8 Adonc aussi y entra l'autre disciple qui estoit venu le Pier es au sépul-

chre, et le veit, et creul.

9 Car ils ne scavoyent point encore l'Escriture, qu'il faloit qu'il ressuscitast

des morts.

A Or le premier des jours du Sab-;

bath, Marie Magdalène vient le matin, etc. Pource que la résurrection de nostre Seigneur Jésus est le principal article de nostre foy, et sans lequei lespérance de la vie éternelle est du tout mise bas : à ceste cause les Evangélistes s’arrestent d'avantage à la prouver : comme sainct Jehan recueille yei plusieurs tesmoignages, par lesquels nous soyons asseurez que Jésus-Christ est ressuscité des morts. Mais on pourroit trouver absurde qu'il ne produit des tesmoins plus recevables et suffisans : car il commence son tesmoignage par une femme. Mais par ce moyen a esté accomplie ceste sentence, Que Dieu choisit ce qui est infirme au monde, et ce qui est fol et contemptible, à celle fin qu’il confonde et abbate la sagesse, la vertu et la gloire de la chair, 1 Cor., 1, 27. Il est certain qu’il n’y avoit non plus de dignité et apparence terrienne és disciples, qu’és femmes qui avoyent suyvi Jésus-Christ: mais puis qu’il à pleu

au Seigneur Jésus les choisir pour les principaux tesmoins de sa résurrection, il ne faut point d'autre raison pour les rendre authentiques, et tels qu'il n’y ait rien à répliquer Contr'eux. Quant aux Scribes et Sacriticateurs, et tout le peuple, et mesme Pilate, il n'y a rien qui les ait empeschez d’avoir certaine cognoissance, et decroirecertainement que Christ estoit ressuscité, sinon un aveuglement lourd et volontaire. Is estoyent donc tous dignes de ne veoir point en voyant :

cependant Christ s’est manifesté au petit troupeau. Or avant que nous passions plus outre, il est besoin de monstrer comment les Evangélistes s'accordent entr’eux, és paroles desquels il semble bien avis de première apparence qu’il y ait

quelque discord. Sainct Jehan ne nomme qu'une femme, asçavoir Marie Magdalène : sainct Matthieu fait mention de deux : sainct Marc parle de trois : sainct Luc ne met point un nombre certain, mais seulement il récite que quelques femmes veinrent qui avoyent suyyi Jésus- Christ depuis Galilée. Mais on peut facilement soudre ceste difficulté en ceste sorte, que conme sainct Matthieu met les noms des deux qui estoyent les plus cognues et renommées entre les disciples, ainsi sainct Jehan s’est contenté de nommer seulement Marie Magdalène. Cependant toutesfois il n’exclud point les autres, mais plustost on peut recueillir facilement de la déduction de ses paroles, qu'elle n’estoit point seule : car Marie Magdalene dit bien tost après en nombre pluriel, Nous ne sçavons où on l’a mis.

Combien donc que sainct Jehan ne face nulle mention des compagnes, toutesfois il ne récite rien qui soit divers des autres Evangélisies, lesquels disent qu’il y en avoit plusieurs. Quant à la diversité du temps, la solution n’est pas fort difficile.

Quand saïinct Jehan dit qu’elles veinrent devant jour, il faut entendre qu’elles se sont mises en chemin que la nuict duroit encores, et avant qu’elles fussent venues au sépulchre, le jour apparut. Or le soir après le soleil couché, le Sabbath estant failli, elles avoyent acheté des odeurs aromatiques : et la narration des autres doit estre rapportée à cela. I semble avis qu’il y ait une autre apparence de répugnance, en ce que sainct Jehan dit que Magdalène parla seulement à luy et à Pierre, et sainct Luc récite qu’elle veint aux onze Apostres, et que sa parole fut estimée comme une resverie. Mais ceci est facile à desmesler, d’autant que sainct Jehan

Cuar. XX.

omet de propos délibéré les autres Apostres, pource qu'il n’y eut que luy et Pierre qui veinrent au sépulchre. Quant à ce que sainct Luc fait seulement mention de Pierre, c’est comme de ce que nous avons n’aguères dit de Marie Magdalène et des autres femmes. Or il est croyable que les autres neuf disciples ont esté retenus de crainte, de peur que s'ils fussent venus en troupe, on les eust trop facilement apperceus. Et à ceci n’est point contraire qu'il semble que sainet Luc vueille dire qu'ils ne teinrent conte des propos de Marie : car il adjouste incontinent après, que Pierre accourut. Parquoy il entend simplement qu'au premier rapport ils furent estonnez, mais que finalement Pierre ayant prins courage la suyvit pour veoir. Et touchant ce que sainct Luc raconte, que Jésus-Christ apparut à Marie, avant qu’elle eust annoncé aux disciples que le sépulchre estoit vuide, l’ordre de Phistoire est renversé : ce qu’on peut manifestement cognoistre par la déduection du texte : car il met après ce que sainct Jehan testifie estre advenu avant qu’elle veist Jésus. Mais il n’y a nulle absurdité en cela, veu que les Hébrieux ont accoustumé souvent de réciter en premier lieu ce qui est advenu après. Le premier des jours du Sabbath. Les Evangélistes ne racontent point quand, ou comment Jésus-Christ est ressuscité, pource que ce leur a esté assez de déduire quand et à qui sa résurrection a esté manifestée. Sainct Jehan doncques dit que Marie veint le premier jour des Sabbaths. Il est vray qu’à le traduire mot à mot, il y a, Un jour des Sabbaths : mais ceci est vulgaire et coustumier aux Hébrieux, de mettre Un, pour Premier : pource qu’en contant on commence par un. Or comme ainsi soit que chacun septième jour fust destiné à repos, ils ont appelé toute la sepmaine Sabbath, faisans cest honneur à Ja saincteté du jour, que le reste du temps fust nommé d'iceluy. Les femmes donc veindrent le lendemain du Sabbath au sépulchre, ayans acheté les senteurs ce mesme jour, mais après soleil couché:

puis après sortirent de la ville secrètement et de nuict, comme on à accoustumé de faire quand on est en crainte, Or

SUR S. JEHAN. 389

c’estoit le premier jour des Sabhaths, au regard du Sabbath prochain suvvant, pource que C’estoit le commencement de la sepmaine, de laquelle le Sabbath estoit la fin.

3 Lors Pierre se partit, et l'autre disciple, et veindrent au sépulchre, etc.

C'est merveilles qu’il y avoit si grande ardeur tant en ces deux disciples qu’en ces femmes, veu que leur foy estoit si petite, voire presque nulle. Et certes il ne se peut faire que ce ne fust une affection de religion et piété qui les à incitez à chercher Christ. Il y avoit donc quelque semence de foy en leurs cœurs, mais estouffée pour quelque temps, en sorte qu’ils ne pensoyent point avoir ce qu’ils avoyent. Aïnsi le sainct Esprit besongne bien souvent és éleus par une facon secrète. En somme, il faut entendre qu’il y avoit quelque racine cachée, de laquelle nous voyons sortir du fruict. Or combien que ce sentiment de religion fust confus, et enveloppé de beaucoup de superstitions, toutesfois je ne laisse pas de luy attribuer le nom de Foy improprement, d'autant qu'il n’estoit conceu que par la doctrine de l'Evangile, et ne tendoit ailleurs qu'à Christ. Et de ceste semence à la fin est sortie une vraye et pure foy, laquelle laissant le sépulchre est montée jusqu'à la gloire céleste de Christ.

Quand la saincte Escriture parle des rudimens de la foy, elle dit que Jésus naïist en nous, et nous en [uy: mais on peut bien mettre les disciples presque au-dessous de l'enfance, quand ils ignorent Ia résurrection du Seigneur Jésus : toutesfois le Seigneur les entretient, comme la mère le fruict qu’elle porte enclos en son ventre. Auparavant ils avoyent esté comme petis enfans, et s’estoyent aucunement avancez: mais la mort de Jésus survenant les avoit rendus si débiles qu’il faut qu’ils soyent derechef engendrez et formez,

comme $. Paul parle des Galatiens, cha-

pitre IV, v. 19. Quant à ce que Pierre entre le premier au sépulchre, combien qu’il se fust le moins hasté, apprenons par cela qu’il est plus ottroyé à plusieurs à la fin qu’il n’apparoissoit au commencement. Et de faict, nous en voyons beaucoup quelque fois qui bouillent au com-

mencement, et à la fin perdent courage quand se vient au combat : au contraire, d’autres qui sembloyent estre lasches et tardifs, qui prenent nouvelle hardiesse quand le danger est prochain.

5 Et veit les linges mis de costé, toutesfois n'y entra point. Les linges.estoyent comme les despouilles, pour faire foy de la résurrection du Fils de Dieu:

car il n’estoit point vray-semblable que son corps eust esté desnué pour estre transféré ailleurs. Un ami n’eust point fait cela, un ennemi non plus. Quant à ce qui est dit, que sa teste estoit couverte du couvrechef : par cela est réfuté le mensonge des Papistes, qui controuvent que son corps estoit tout cousu dedans un linceul, lequel ils monstrent au povre peuple pour estre adoré, lappelans le Sainct suaire. Je laisse à parler de leur lourde ignorance en la langue Latine, d’avoir appelé le linceul qui couvroit tout le corps, Suaire, qui signifie un linge duquel on s’essuye la face, comme pourroit estre un couvrechef. Je ne parle point aussi de leur impudence, de ce qu’en Cinq ou six lieux ils se vantent d’avoir le mesme suaire, Mais cest horrible et si lourd mensonge n’est nullement tolérable d'autant qu’il répugne apertement à l’histoire de l'Evangile. De là est venu ce beau miracle mensonger, que l’effigie du corps de Christ est demeurée imprimée en ce suaire. Je vous supplie, si un tel miracle eust esté fait, asçavoir si l’'Evangéliste l’eust omis, qui raconte si songneusement des choses qui n’estoyent pas de si grande importance ? Contentons-nous donc de ceste simplicité, que Jésus despouillant les marques de la mort, a voulu testifier qu’il avoit vestu une vie immortelle et bien-heureuse.

8 Adonc aussi y entra l'autre disciple qui estoil venu le premier, etc. L’exposition qu’aucuns amènent, que Jehan a creu ce qu’il avoit entendu de Marie, asçavoir que le corps de Jésus-Christ avoit esté osté et emporté, est bien maigre :

car on ne trouvera en lieu quelconque ce mot de Croire prins en ce sens, et principalement quand il est mis simplement et sans adjection. Et à cela n’est point contraire que Pierre et Jehan retournent

Car. XX.

en la maison estans encore en suspens et perplexité : car S. Jehan a usé de ceste façon de parler en quelques lieux ci-dessus, quand il a voulu dénoter l’accroisse-" ment et proufit de la foy. D’avantage, S. Luc récite que Pierre s’est esbahi ayant veu le sépulchre en tel ordre, signifiant par cela qu’il luy souveint de quelque chose beaucoup plus grande et plus haute, que ce que Marie luy avoit rapporté. IIS avoyent souventesfois ouy de la bouche de Christ ce qu’ils voyoyent lors de leurs yeux : mais cela estoit escoulé de leurs cœurs. Or estans maintenant admonestez par le regard d’une chose nouvelle, ils commencent à concevoir quelque chose plus Divine de Christ, combien qu’ils soyent encores bien loin de la pure et claire cognoissance de la foy. Jehan donc s’accuse soy-mesme, quand il confesse qu’il commença à eroire quand il eut veu les signes manifestes de la résurrection de Jésus-Christ. D’avantage, il amplifie le vice de ses frères et le sien, en ce que non-seulement ils avoyent mis en oubli les paroles de Jésus-Christ, maisaussiqu'ils n’entendoyent point les Escritures : car il attribue à ceste ignorance le défaut de la foy. Dont aussi nous pouvons recueillir une admonition fort utile, qu’il faut imputer à nostre nonchalanee quand nous ignorons ce qu’il faut cognoistre de Jésus-Christ, d’autant que nous n'avons pas si bien proufité és sainctes Escritures comme nous devions, lesquelles manifestent élairement la vertu du Seigneur Jésus. Et afin que ne cherchions exemple bien loin, il semble que la résurrection de Christ est déclarée obseurement en icelles, et comme sous figures seulement: mais les lecteurs attentifs y trouveront des tesmoignages assez clairs. S. Paul au chap.XHI des Actes, v. 34, prouve que Christ devoit ressusciter, d'autant que Dieu prononce par Isaie au chap. LV, v. 3, que sous son Royaume la miséricorde promise à David seroit ferme et stable. Quelqu'un mal exercé penseroit que ce que S. Paul allègue ne sert de rien à propos: mais tous ceux qui entendent les principes de la foy, et qui sont bien exercez en l'Escriture saincte, cognoissent facilement

Car. XX. SUR S.

combien ceste façon d’argumenter est

* propre: car il faut nécessairement que le

Fils de Dieu soit perpétuellement vivant, avant qu'il puisse faire que la grâce de Dieu soit perpétuellement establie en nous. Jl y à plusieurs semblables passages, lesquels il n’est maintenant besoin de recueillir. Contentons-nous donc de trois. Il est escrit au Pseaume XVI, v. 10, Tu ne permettras point que ton Sainct voye corruption. Sainct Pierre et sainct Paul exposent ceste Prophétie, de Jésus- Christ: et à bon droict, veu qu'il n’y a personne de tous les fils d'Adam, qui de Soy ne soit sujet à corruption. Là donc est affermée limmortalité du Fils de Dieu. Il ne faut point douter aussi que Ceste sentence, Le Seigneur a dit à mon Seigneur, sieds-toy à ma dextre,

jusques à ce que je mette tes ennemis le scabeau de tes pieds, (Pseaume CX, v.1) n’appartiene à Jésus-Christ. Or la mort ne sera point destruite sinon au dernier jour. Le Royaume donc est donné à Jésus-Christ jusques à la fin du monde, lequel Royaume ne peut consister sans la vie diceluy. Mais Isaïe parle plus clairement que tous les autres, lequel après avoir prédit la mort de Jésus-Christ, adjouste tout incontinent après, que son aage sera inénarrable, chap. LI, v. 8.

En somme, il nous faut entendre que la doctrine de l’Escriture est si plene et parfaite en tout et par tout, que tout ce qui défaut à nostre foy, doit estre à bon droict attribué à l'ignorance qui est en nous des Escritures.

10 Les disciples donc s’en allèrent derechef chez eux:

A1 Mais Marie se tenoit près le sépuichre dehors en pleurant. Comme elle pleuroit elle se baissa dedans le sépulchre.

12 Et veit deux Anges vestus de blanc, assis, l'un à la teste, et l'autre aux pieds, \à où gisoit au paravant le corps de Jésus.

43 Et ils luy dirent, Femme, pourquoy pleures-tu? Elle leur dit, Pource qu’on a enlevé mon Seigneur, et ne scay où on l'a mis.

14 Et quand elle eut dit cela, elle se retournant en arrière, veit Jésus qui estoit là, et ne scavoit point que c'estoit Jésus.

15 Jésus luy dit, Femme, pourquoy pleures-tu ? qui cherches-tu? Elle pensant que ce fust le jardinier, luy dit, Seigneur, si tu l’as emporté, di-moy où

tu las mis, et je l’osteray.

10 Les disciples s’en allèrent derechef chez eux. K'est facile à croire qu’ils retournèrent chez eux estans encore en doute et suspens. Car combien que Jehan dise qu'il croyoit, néantmoins ceste foy n’estoit point ferme, mais seulement un sentiment confus du miracle, et semblable à une ecstase, jusques à ce qu'il fust mieux confermé. Et de faict, un simple regard ne pouvoit faire concevoir une ferme foy. Joint que Jésus-Christ ne s’est point fait veoir à eux, jusques à ce qu'ils fussent mieux resveillez de leur stupidité charnelle. Vray est qu’ils avoyent monstré un tesmoignage de leur zèle assez louable, en courant hastivement au sépulchre : nonobstant Christ leur a esté caché, pource qu’ils le cherchoyent avec trop grande superstition,

A1 Mais Marie se tenoit près le sépulchre dehors en pleurant. L’'Evangéliste commence maintenant à réciter comment Jésus est apparu tant aux femmes qu'aux disciples, pour rendre tesmoignage évident de sa résurrection. Or combien qu'il ne soit yci parlé que d’une seule femme, asçavoir Marie, néantmoins il me semble vray-semblable que les autres estoyent aussi avec elle. Car c’est contre toute raison, qu'aucuns pensent qu’elles s’estoyent escartées de crainte. Ils veulent éviter la répugnance, et toutesfois il n'y en a point : comme j’ay remonstré Cidessus. Or quant à ce que les disciples retournent @erechef en la ville, et cependant les femmes demeurent auprès du sépulchre, il n'y a nulle cause pourquoy ellessoyent dignes de plus grande louange

qu'eux. Car les disciples rapportent avec eux grande joye et consolation: et ces femmes se tourmentent en pleurs et gémissemens inutiles et superflus. Brief, ce n’est que superstition avec une affection charnelle qui les retient auprès du sépulchre.

12 ÆEt veil deux Anges vesius de blanc, assis l'un à la teste et l'autre,etc.

Voyci une merveilleuse bénignité du Seigneur Jésus, qui supporte tant de vices en Marie et és autres ses compagnes. Car ce n’est point un petit honneur qu’il leur fait, de leur envoyer ses Anges: et finalement de se manifester à elles: ce qu’il n’avoit point fait à ses Apostres. Or combien que tant les femmes que les Apostres fussent malades d’une mesme maladie, nonobstant la stupidité des Apostres estoit moins exCusable, pource qu’ayans esté tant bien et diligemment enseignez, ils avoyent si mal proufité. Certes ça esté pour leur faire honte, que Christ a choisi les femmes pour se manifester premièrement à elles. Au reste, il est incertain si Marie a Cognu que ce fussent des Anges, ou bien si elle pensoit que ce fussent des hommes. Nous sçavons que les vestemens blancs ont esté un signe de Ja gloire céleste: comme nous voyons que les vestemens de Christ estoyent blancs, quand il se transfigura en la montagne, et monstra sa majesté glorieuse à ses trois Apostres, Matth., XVII, 2. Sainct Luc en récite autant au chap. X des Actes, v. 3, et v. 30, de l’Ange qui apparut à Corneille. Or je ne nie point que les Orientaux n’eussent accoustumé de porter des robbes de lin ou autre toile : mais Dieu a monstré en ce vestement blanc des Anges quelque chose singulière et non accoustumée: et y à imprimé des marques (par manière de dire) par lesquelles on les peust discerner des hommes. Joint que S. Matthieu compare à un esclair le regard de Ange qui parla aux femmes. Il se peut bien faire toutesfois qu’il leur ait seulement fait peur, pource qu’elles ont esté ravies en admiration : car il appert qu'ellesdemeurèrentestonnéesdefrayeur.

Au reste, toutes fois et quantes que nous Jisons que les Anges ont esté veus en

Cap. XX.

esté habillez de quelque accoustrement, Sçachons que cela a esté fait pour Ja rudesse des hommes. De ma part, je ne doute point qu'ils n’ayent prins quelque fois de vrais Corps humains : mais quant à ces deux Anges, pouree que ce Séroit une question superflue de s’enquérir si seulement ils avoyent une semblance ou représentation de corps humains, je laisse cela en doute. Ce m'est assez de sçavoir que Dieu leur a donné pour lors une forme humaine, à celle fin que ces femmes les peussent et veoir et ouir : en sorte toutesfois qu’ils avoyent un accoustrement magnifique et non accoustumé, lequel les discernant de l’ordre et rang commun des hommes, monstroit bien quelque chose de Divin et céleste en eux.

L'un à la teste, et l'autre aux pieds.

Quant à ce que S. Matthieu ne fait mention que d’un Ange, cela ne répugne point à ce que récite yci S. Jehan. Car ils n’ont point parlé tous deux ensemble à Marie, mais seulement l’un deux qui avoit la commission de parler. L’allégorie de S. Augustin n’est pas assez ferme :

asçavoir ce que lun estoit au chef, l’autre aux pieds, a signifié que l'Evangile seroit annoncé depuis Orient jusques à l’autre bout du monde. Mais plustost ceci est digne @estre noté, Que le Fils de Dieu a commencé la gloire de son royaume par telles ouvertures. Car par ce que les Anges honorent son sépulchre, nonseulement l’ignominie de la croix est mise bas, mais -aussi la majesté céleste de Christ reluit.

Â3 Femme, pourquoy pleures-tu ?

Elle leur dit, Pource qu’on a, etc. On peut recueillir facilement des autres Evangélistes, que l’Ange a tenu plus long propos : mais S. Jeban ne fait que toucher la somme des choses en brief, d'autant que cela suffisoit pour rendre tesmoignage de la résurrection de Christ.

Or c’est un propos meslé de repréhension et de consolation. L'Ange reprend le pleur importun de Marie : quant et quant toutesfois il mesle de la joye, quand il dit qu’il n’y a point matière de pleurer, veu que Christ est ressuscité.

44 Et voit Jésus qui estoit là, et ne

forme humaine et visible, ‘et qu'ils ont} scavoit point que c’estoil Jésus. On

Cnap XX. SUR S.

pourroit faire vyci ceste question, D’où vient que Marie est si abusée qu’elle ne recognoist point Christ, lequel toutesfois elle devoit plus que familièrement cognoistre? Aucuns pensent qu’il est apparu en uñe autre forme : mais je pense plustost que la faute et vice estoit és yeux des femmes : comme il est parlé dés deux disciples en S. Luc, XXIV, 16.

Or donc nous ne dirons pas que Christ ait prins tantost une forme, tantost une autre : mais qu’il est en la puissance de Dieu, qui a baillé les yeux aux hommes, de hébéter leur veue toutes les fois qu’il luy semble bon, en sorte qu’en voyant, ils ne voyent point. Et qui plus est, nous avons en Marie un exemple commun des erreurs ou esblouissemens de lentendement humain. Car combien que le Fils de Dieu se présente devant nous, toutesfois nous luy forgeons diverses formes,

en sorte qu'il n’y aura rien que nostre sens ne Conçoyve plustost que le vray Christ. Car outre ce que le regard de nostre entendement est sujet à s’abuser, avec cela le monde et Satan l’ensorcelle, à ce qu’il ne puisse rien discerner de la vérité.

15 Seigneur, si tu l’as emporté, etc.

| Elle l'appelle Seigneur, à la façon com- RAD des Juifs : car les Juifs appellent

mesme les laboureurs et autres hommes de basse condition, Seigneurs. Or nous

voyons que Marie n’ha encore aucun sentiment que terrestre. Elle désire seulement de recouvrer le corps mort de Christ, afin qu’elle le tiene enclos au sépulchre. Cependant elle laisse le principal : asçavoir daspirer à la vertu Divine de sa résurrection. Parquoy il ne se faut esbahir si une affection si terrestre Iuy est un voile devant les yeux.

A6 Jésus luy dit, Marie. Icelle s’estant retournée luy dit, Rabboni, qui est

à dire, Maistre.

17 Jésus luy dit, Ne me touche point : car je ne suis point encore monté à mon Père. Mais va à mes frères, et leur di, Je monte à mon Père et à vostre

Père, à mon Dieu el à vostre Dieu.

18 Marie Magdalène veint annonçant aux disciples qu'elle avoit veu le Sei-

gneur, et qu'il luy avoit dit ces choses.

16 Marie. Icelle s'estant retournée , | avoir à la cognoissance de Christ, est

luy dit, Rabboni, etc. Ce que le Seigneur Jésus a souffert pour un bien peu de temps que Marie errast, nous à esté utile à rendre nostre foy certaine : mais Maintenant luy disant seulement un mot, il la retire de son erreur. Il avoit parlé à elle auparavant, mais c’estoit comme un propos d’un homme incognu : maintenant parlant en qualité de Maistre, il appelle sa disciple par son nom : comme nous avons veu ci-dessus au chap. X, v. 3, que le bon Pasteur appelle toutes les brebis de son troupeau chacune par son nom propre. Geste voix donc du Pasteur Jésus entre jusques au-dedans de Pesprit de Marie, luy ouvre les yeux, resveille tous ses sens, et l’esmeut toute, en sorte que tout soudain elle se donne à Christ.

Aiusi avons-nous en ceste femme une peinture et image de nostre vocation.

Car la seule ouverture que nous pouvons

qu’il nous cognoisse le premier : puis après qu’il nous invite à s0oy familièrement, non point de ceste voix commune qui retentit aux aureilles de tous indifféremment, mais de laquelle il appelle Jarticulièrement ses brebis que son Père luy a données. Pour ceste raison S. Paul dit, Gal. IV, 9. Après que vous avez Cognu Dieu, ou plustost, après que vous avez esté cognus de luy. Au surplus, on peut appercevoir l’eflicace’ de ceste parole, par ce que Marie attribue tout soudain à Christ l'honneur -qui [uy appartient. Car ce nom Rabboni, qui est yci mis, non-seulement est honorable, mais aussi contient protestation d’obéissance.

Marie donc protesie qu’elle est disciple de Christ, et se soumet à Iuy comme à son Maistre. C’est la conversion de len-} tendement humain secrète et admirable, quand Dieu l’illuminant par son Esprit, /

le rend clair voyant, au lieu qu’il estoit auparavant hébété, voire du tout aveugle. D’avantage, l exemple de ceste saincte femme nous doit servir d’exhortation, à ce que tous ceux que le Fils de Dieu appelle à 50y, luy respondent de leur costé sans aucun délay. Ce mot Rabboni est Chaldaïque : combien que les Chaldéens prononcent Ribboni : mais c’est une chose usitée, qu’il se face quelque changement aux mots, quand ils sont appliquez d’une langue en autre, Or il vaut autant comme si nous disions, Mon Seigneur, ou Mon maistre. Mais ceste façon de parler avoit desjà obtenu cours du temps de Christ, qu’ils prenoyent Rabbi, et Rabboni pour Maistre.

AT Ne me touche point. I semble que ceci ne s'accorde guères bien avec ce que récite S. Matthieu : car il dit ouvertement que les femmes embrassèrent les pieds de Christ. D’avantage, puis qu’il a voulu estre touché de ses disciples, quelle raison y a-il qu’il défend à Marie de le toucher ? La solution est facile, pourveu que nous entendions que les femmes n’ont point esté repoussées de l’attouchement de Christ, jusques à ce qu'elles ont esté trop excessives à le toucher. Car entant qu’il estoit besoin d’oster toute doute, il est certain qw’il n’a point défendu qu’on le touchast :

mais voyant qu’elles s’arrestoyent trop à luy embrasser les pieds, il a bien voulu modérer ce zèle inconsidéré, et le corriger. Car elles s’arrestoyent à sa présence corporelle, et n ’entendoyent point une autre façon de jouir de luy, que s’il conversoit avec elles en terre. Parquoy il nous faut faire ceste conclusion, Que Christ ne leur a point défendu de le toucher, jusques à ce qu’il eust veu qu’elles le vouloyent retenir au monde par leur

fol et imporiun désir. H nous faut aussi

observer la raison qu’il adjouste, Car je ne suis point encore monté à mon Père. X1 veut par ces paroles donner à entendre à ces femmes, qu’elles doyvent réprimer et retenir leur affection, Jusques à ce qu’il soit receu en la loire

céleste. /ù somme, il monstre la fin de

sa résurrection, non point telle qu’elles la forgeoyent selon leur fantasie : asça-

erear

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Car. XX,

voir qu ‘esfani retourné en vie, il triom-

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il prinst. possession M LED

uy estoit promis : et estant assis à la idextre de son Père, il mainteinst et gouvernast son Eglise par la. vertu 4 de e son Esprit. Ainsi donc le $ens de ces paroles est, Que la condition de. sa résurrection ne sera point plene ne parfaite du tout, jusques à ce qu’il soit| assis au. ciel à la dextre de son Père :

ces femmes faisoyent mal, en ce que se contentans seulement de là moitié de sa résurrection, elles le désiroyent avoir

présent au monde. Or cêste doctrine nous apporte double utilité La première fest, que si nous ne voulons point faillir de trouver Christ, 1 faut eslever inos esprits en haut. La seconde est,

‘que tous ceux qui taschent d'aller à luy, se desveloppent de toutes affections terriennes de Ja Chaïr : comme sainct Paul admoneste Colossiens, IT, 4, et 8> IS Mais va à mes frères, etc. ce, Aucuns r res= traignent ce mot Frères, aux cousins et parens de Christ : et mal, selon mon opinion. Car pourquoy eust-il plustost envoyé ces femmes à ses cousins qu'à ses disciples ? Ceux-ci respondent, Pource que S. Jehan rend tesmoignage ci-dessus au chap. VII, v. 5, que ses parens estoyent incrédules. Mais il ne me semble estre vray-semblable que Christ ait fait un tel honneur à ceux desquels il est là parlé. D’avantage, il faut bien qu'ils m’accordent que Marie Magdalène a simplement obéy à ce que le Seigneur Jésus luy avoit commandé. Or il s’ensuit bien {ost après, qu’elle s’en alla aux disciples. Dont nous pouvyôns recueillir que Christ avoit parlé de ses disciples et Apostres. Joint que le Seigneur Jésus sçavoit bien que les disciples estoyent assemblez en un mesme lieu : et ceux-ci les séparent par leur opinion. Et ce seroit une chose fort absurde, qu’il eust jetté ses yeux sur je ne sçay quelles gens, et cependant il eust mis en oubli ses disciples : lesquels estans assemblez en un mesme lieu, ne sçavoyent qu’ils devoyent espérer ou craindre, tant ils estoyent pressez de grande anxiété. Joint qu'il

Cnar. XX. SUR S.

semble que Christ ait emprunté ceste façon de parler du Pseaume XXI, v. 23, Où il est dit, J’annonceray ton nom à mes frères. Car pour certain laccomplissement de ceste prophétie est proposé en ce passage. Je conclu donc que Marie à esté envoyée en commun aux disciples :

et je pren que ceci a esté fait par forme de reproche, d'autant qu'ils avoyent esté si lasches et tardifs à croire. Et certes ils estoyent bien dignes d’avoir non-seulement des femmes pour maistresses, mais aussi des bœufs et des asnes : veu que le Fils de Dieu avoit tant employé de peine et de diligence à les instruire, et toutesfois il n’avoit de rien ou bien peu proufité envers eux. Nonobstant le chastiement est doux et gracieux, quand Christ renvaye ainsi ses disciples à l’eschole des femmes, afin qu'il les retire à soy par icelles. En ceci aussi nous voyons reluire À sa bonté inestimable, qu’il députe des femmes pour rendre tesmoignage de sa résurrection à ses Apostres. Car la commission qui leur est donnée, est le seul fondement de nostre salut, et contient le principal poinct de la sapience céleste.

Toutesfois il nous faut quant et quant noter que ceci a esté une chose extraordinaire, et comme accidentale. I leur est commandé d'annoncer aux Apostres ce qu'eux puis après ont publié à tout le monde, selon la charge qui leur estoit en- ,0inte. Maïs elles ne font pas ceci comme estans constituées en office d’Apostre.

Et pourtant, ceux qui tirent une loy de ce commandement de Christ et permettent aux femmes l'office de baptizer, font mal. Qu'il nous suffise que le Seigneur Jésus a desployé en elles des thrésors infinis de sa grâce, quand il les a une fois données pour maistresses aux Apostres : en sorte toutesfois qu’il n’a voulu que ce qui à esté fait par un privilége singulier, fust tiré en exemple. Et mesme nous pouvons veoir ceci en Marie Magdalène, qui avoit esté auparavant possédée de sept diables : car c’estoit autant comme si Christ lav oit tirée du profond des enfers pour l’eslever par-dessus les cieux. Si quelqu'un fait ceste objection, Qu'il n’y avoit point cause pourquoy Christ préférast ces femmes dux Apos-

jours présent et secourable aux siens

tres, veu qu'elles n’estoyent pas moins charnelles et stupides : je respon que ce n’est point à nous, mais au juge, d’estimer la différence qui estoit entr’elles et eux. Je di d'avantage, que les Apostres devoyent estre plus aigrement reprins, d'autant que non-seulement ils avoyent esté mieux enseignez que tous les autres, mais aussi ayans esté ordonnez pour estre Docteurs de tout le monde, appelez la Lumière des hommes, et le Sel de la terre, s’estoyent destournez si lourdement. Cependant il a pleu au Seigneur Jésus de monstrer un tel tesmoignage de Sa vertu en ces vaisseaux contemptibles et infirmes./Je monte à mon Père. Quand | il dit qu’il monte, il conferme ceste doctrine que j’ay n’aguères déclarée : asçavoir qu’il est ressuscité, non point pour habiter en terre, mais afin qu’estant en-

tré en la vie céleste, il y tirast aussi avec |)

sOy ses “idèles. En Somme, il défend aux :

Apostres par ceste parole, de s’arrester à la résurrection nue..et simple : mais il veut qu'ils passent outre, jusques à ce qu'ils parvienent au Royaume spirituel, à la gloire céleste, voire à Dieu mesme.

NA donc il ya. grand poids en ce mot, Je monte : car Jésus tend les bras à ses Apostres, à ce qu ils ne cherchent leur

félicité ailleurs qu'au ciel, Car il faut que : nostre cœur soit là où est nostre thrésor, cou

Matth. VI, 21. Or Christ dit qu'il monte en haut : il faut donc que nous y montions, si nous ne voulons estre Séparez de luy. Au surplus, ce qu’il adjouste,

Qu’il monte à Dieu, oste facilement toute Ja tristesse et perplexité que les Apostres pouvoyent concevoir de son département : car il signifie qu'il sera tous-

ipar sa \yertu/ Divine.

ascension "dénote quelque lieux : mais combien que soit absent selon le corps, nonobstant" pource qu’il est avec Dieu, sa vertu espandue par {out monsire bien clairement |sa. présence. spirituelle.

"est- il monté là haut à Dieu, sinon afin qu'estant assis à sa dextre glorieuse, il.

Vray est que son)

régnast tant au cie] qu’en la terre ? Brief, sue il a voulu par ceste façon de parler, im- | primer és sw its de ses disciples la puis-

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Car pourquoy #7

PT crie,

sance Divine de son Royaume, afin qu’ils ne fussent marris de son absence Corporelle. Au reste, le fruit et efficace de ceste conjonction fraternelle, de laquelle ‘il a esté w aguères parlé, est exprimée, quand Christ nous fait communs en ceci, que celuy qui est son Dieu et son Père, est aussi nostre Dieu et nostre Père. Je monte à mon Père, dit-il, qui est aussi vostre Père. Nous oyons dire ailleurs en lEscriture, que nous sommes faits participans de tous les biens de Christ : mais c’est-ci le fondement d’un tel privilége, Qu'il nous communique mesme la fon- | taine et source de tous biens. JA la vérité, c’est un bien inestimable, de e ce que les fidèles se peuvent hardiment résoudre, que celuy qui est le Dieu de Christ, est aussi leur Dieu : que celuy qui est le Père de Christ, est aussi leur Père. Et il ne faut point craindre que.ceste asseurance soit rédarguée de témérité, veu

Cnar. XX.

qu’elle est fondée en Christ : ou que ce soit une vanierie Orgueilleuse, veu que

Christ nous Pa dictée de sa bouche pro-

pre. Au reste, Christ l’appelie son Dieu, entant qu'il s’est anéanti soy-mesme, ayant prins forme de serviteur. Ceci donc est propre à sa nature humaine, mais est rapporté à toute sa personne à cause de l'unité : d'autant qu’estant un, il est homme et Dieu. Quand au second membre, où il dit qu’il monte à son Père, et nostre Père : il y a aussi diverses raisons entre luy et nous : car il est de nature Fils de Dieu : et ce que nous sommes enfans de Dieu, c’est seulement par grâce et adoption. Mais la grâce que nous obtenons par luy est si ferme, qu’elle ne peut estre esbranlée par aucunes machinations ou prattiques du diable, en sorte que nous ne nommions tousjours nostre Père, celuy qui nous a adoptez pour ses enfans en son Fils unique.

19 Et quand le soir fut venu de ce jour-là, qui estoit le premier jour des Sabbaths!: et que les portes estoyent fermées, où les disciples estoyent assemblez, de peur des Juifs, Jésus veint, et fut là au milieu d'eux : et leur dit, Paix

VOUS Soit.

20 Et quand il eut dit cela, il leur monstra ses mains et son costé. Adonc les disciples furent joyeux, quand ils eurent veu le Seigneur. 21 Æt il leur dit derechef, Paix vous soit. Comme mon Père m'a envoyé,

aussi je vous envoye.

22 Et quand il eut dit cela, il souffla sur eux, et leur dit, Recevez le sainct

Esprit.

23 À tous ceux ausquels vous remettrez les péchez, ls leur sont remis : et à quiconque vous les retiendrez, ils sont retenus.

1) Ou, le premier de la sepmaine.

19 Et quand le soir de ce jour-là fut venu, qui estoit le, etc. L’Evangéliste récite maintenant que les disciples eurent approbation de la résurrection de Christ par sa présence et son regard. Ceci n'est point advenu sans certaine providence de Dieu, que tous estoyent assemblez en un mesme lieu, afin que la chose fust plus certaine, et beaucoup plus manifeste.

D’avantage, il nous faut noter de quelle bénignité Christ a usé envers eux, de ne les avoir tenus en suspens que iusques au vespre. Joint qu’il leur a esclairé, apportant un gage de nouvelle vie, lors que le monde venoit à estre couvert de ténè-

bres obscures. Quant à ce qu’ils estoyent assemblez, c’estoit un signe de foy, ou pour le moins d’une saincte affection. Et quant à ce qu’ils av oyent fermé les portes sur eux, nous Cognoissons bien par éela qu'il y avoit quelque infirmité en eux.

Car combien que les plus forts et constans soyent quelque fois saisis de crainte, toutesfois on peut facilement recueillir que les Apostres trembloyent tellement alors, qu’ils monstroyent bien un défaut de foy en eux. C’est un exemple bien digne d’estre noté : car combien qu’ils ne se monstrent si hardis et Constans qu'ils devoyent, néantmoins ils ne

Car. XX. SUR S.

laschent point la bride à leur infirmité.

Vray est qu’ils se cachent pour éviter le grand danger où ils estoyent : toutesfois ils reprenent courage, pour demeurer ensemble : autrement ils eussent esté espars çà et là, et nul d’eux n’eust osé regarder son compagnon. Il nous faut en ceste sorte batailler contre l’infirmité de nostre chair, et ne lascher point la bride à la crainte, par laquelle nous sommes solicitez à nous révolter. Et aussi le Seigneur Jésus bénit leur zèle en se manifestant à eux, estans ainsi assemblez. Et Thomas à bon droict est privé de Ja grâce commune de ses frères, pource que comme un gendarme vagabond, il s’estoit escarté et retiré de dessous l’enseigne d'union. Ceux donc qui sont trop craintifs, qu'ils apprenent à s’aiguiser euxmesmes, et s'exhorter à corriger la timidité de leur chair. Et principalement ils doyvent bien garder que la trop grande crainte ne les face escarter. ÆT que les portes estoyent fermées. Ceste circonstance a esté expresséement adjoustée, pource qu’elle contient une espreuve manifeste de la puissance Divine du Seigneur Jésus. 11 y en à aucuns qui pensent que quelqu'un luy ouvrit la porte, et que Jésus entra à la facon commune des hommes : mais cela est du tout-contraire à l'intention de l'Evangéliste. Il faut donc entendre que Christ n’est point là entré sans miracle : mais il a voulu monsirer un enseignement de sa Divinité, par lequel ses disciples fussent rendus plus attentifs. Cependant toutesfois je nie entièrement que ce que les Papistes afferment, soit vray : asçavoir que le corps de Christ passa par dedans les portes fermées. La raison pourquoy ils débatent cela, c’est afin qu'ils gaignent ce poinct, que non-seulement ils rendent le corps glorieux de Christ semblable à un esprit, mais aussi infini, et tel qu’il ne soit point contenu en lieu. Mais les paroles ne signitient rien de semblable : car l’'Evangéliste ne dit pas qu’il entra par les portes fermées : mais qu’il se trouva tout soudain entre les disciples combien que les portes fussent fermées, et que personne ne Iuy eust fait ouverture. Nous sçavons que S. Pierre est sorti de la prison qui estoit

estroitement fermée, Act. XIF, 40. Dironsnous pourtant qu'il ait passé par le mi- Heu du fer et des ais? Rejettons donc toutes ces subtilitez puériles, lesquelles n’ont nulle fermeté, et tirent avec elles beaucoup de resveries. Contentons-nous que Christ a voulu confermer par un notable miracle la foy de sa résurrection envers ses disciples. Paix vous soil.

C’est une forme de saluer commune entre les Hébrieux : lesquels par ce mot de Paix, dénotent toutes choses heureuses et prospères, lesquelles on peut souhaiter pour vivre une vie bienheureuse.

Ceste façon de parler donc vaut autant comme si on disoit, Bien vous soit, et heureusement. Je di ceci, pource qu'il y en à aucuns qui philosophent yci sans propos de la paix et concorde : veu que Jésus-Christ n’a eu yei autre intention que de désirer bien et félicité à ses disciples. . |

20 IT leur monstra ses mains et son costé, Adonc les disciples, etc. 1 faloit que ceste confirmation fust adjoustée, afin qu'ils cognussent entièrement que Christ estoit ressuscité. Si quelqu'un pense que ceci soit estrange et mal-séant à la gloire de Christ, qu’il ait encore des blesseures et playes après sa résurrection, en premier lieu qu’il pense que Jésus-Christ n’est point tant ressuscité pour SOy que pour nous : d'avantage, que tout ce qui sert à nostre salut, luy est glorieux. Car ce qw’il s’est anéanti soy-mesme pour quelque temps, ne luy à en rien diminué de sa majesté. Or maintenant, comme ainsi soit que ces blesseures et playes (desquelles il est yei parlé) servent à faire foy de la résurrection, il est certain qu’elles ne luy ostent rien de sa gloire.

Que si quelqu'un vouloit recueillir de cela, que Christ ha encore le costé navré, et les mains percées, il Se monstreroit ridicule : veu qu'il est certain que l'usage de ses playes estoit seulement temporel, jusques à ce que les Apostres fussent bien confermez en ceste certaine persuasion, qu'il estoit ressuscité des morts. Quand sainct Jehan dit que les disciples furent joyeux de ce qu’ils avoyent veu le Seigneur, il signifie que toute la tristesse que la mort de Jésus-

Christ leur avoit apportée, fut chassée par la nouvelle vie d’iceluy. Jésus donc leur dit derechef, Paix vous soit. Ceste seconde salutation (ce me semble) ne tend à autre but, sinon à ce que le Seigneur Jésus se face faire audience, telle que la grandeur et gravité des choses desquelles il vouloit parler, méritoit.

91 Comme mon Père ma envoyé, aussi je vous envoye. Jésus-Christ (par manière de dire) consacre ses Apostres par ces paroles à l'office auquel il les avoit destinez. Vray est qu’ils avoyent esté auparavant envoyez par le pays de Judée, mais c’estoit seulement comme fourriers ou trompéttes, pour faire commandement que le souverain Docteur fust ouy : et non point comme Apostres, qui eussent perpétuel office d'enseigner. Maintenant le Seigneur Jésus les constitue et ordonne ses Ambassadeurs pour establir son Royaume au monde. Ainsi donc faisons céste résolution, que depuis ceste heure seulement les Apostres sont instituez ministres ordinaires de PEvangile. Or ces paroles valent autant comme s’il disoit que jusques à présent il avoit fait office de Docteur, et qu'ayant fait tout son cours, il leur enjoint maintenant ce mesme office. Car il entend que son Père l’a créé Docteur de son Eglise, à ceste condition qu’il commençast le premier, et monstrast le chemin aux autres pour quelque temps : et que puis après il en meist d’autres en sa place pour suppléer son absence. Pour ceste raison aussi $ainct Paul dit qu’il en a donné aucuns Apostres, les autres Evangélistes, les autres Pasteurs, pour gouverner son Eglise Jusques à la fin du monde, Ephés. IV, 41. Jésus- Christ donc testifie en premier lieu, que combien qu’il ait eu une charge et office temporel d'enseigner, toutesfois la prédication de l'Evangile ne sera pas pour un peu de temps, ains sera éternelle. D’avantage, afin que l’authorité de la doctrine ne soit point moindre en la bouche des Apostres, il veut qu’ils succèdent à la mesme charge qu’il a receue de son Père :

il les substitue en son lieu, et leur assigne la mesme puissance. Et ainsi faloit-il que leur ministère fust consacré : Car ils estoyent hommes incognus, et de vile et

Cuar. XX.

basse condition. D’avantage, nous sçavons qu’'encore qu’il y eust eu en eux quelque splendeur ou grande dignité, néantmoins tout ce qui est des hommes n’approche point de l’excellence de la foy. Parquoy ce n’est point sans cause que Jésus-Christ communique aux Apostres Vlauthorité qu'il à receue de son Pére : afin qué par ce moyen il déclare que la prédication de V'Evangile leur est enjointe par commandement et ordonnance de Dieu, et non point par les hommes. Au reste, il ne les substitue pas tellement en sa place, que cependant il quitte et résignela souveraine maistrise, laquelle le Père céleste à voulu résider par devers luy seul. Il demeuré donc, et demeurera éternellement Docteur unique de l'Eglise. Mais il y a seulement cela de différencé, que tandis qu’il a conversé en terre, il à parlé de sa propre bouche : maintenant il parle par ses Apostres. La succession done ou subrogation est telle, qu’elle n’oste rien à jésus-Christ, mais son droict luy demeure sain et sauf, et son honneur entier. Car ce décret par lequel il nous ést ordonné et commandé de l’escouter, et non pas les autres, est inviolable, Matth. XVI 5.

Brief, Christ a voulu orner yei la doctriné de la parole de l'Evangile, ét non point des personnes. D’avantage, il nous faut noter qu'il n’est yci traitté sinon de prescher l'Evangile : car le Seigneur Jésus w’envoye point les Apostres pour faire la satisfaction des péchéz du monde, ne pour acquérir justice, comme il avoit esté envoyé de son Père. En ceste Softe donc il ne touche rien yci de tout ce qu’il avoit de particulier, mais seulement il'institue et ordonne des Ministres et Pasteurs pour gouverner son Eglise : et ce avec telle condition toutesfois, que luy seul retiené la puissance entière par devers SoY, et qué

| les autres ne s’attribuent rien que le mi-

nistère.

22 Il souffla sur eux, et leur dit, Recevez le sainct Esprit, elc. Pour autant qu’il n’y à homme, tant excellent soit-il, qui soit suffisant, à exercer un office si haut et difficile, à ceste cause le Seigneur Jésus-Christ garnit les Apostrés de Ja grace de son Esprit. Et à la vérité, gouverner l'Eglise de Dieu, porter lambas

Cuar. XX.

sade de salut éternel, dresser le Royaume de Dieu en terre, et eslever les hommes au ciel, C’est une chose qui surmonte de beaucoup toute faculté humaine. Parquoy

il ne se faut point esbahir si on ne trouve.

homme idoine, sinon qu'il soit inspiré de l'Esprit de Dieu : car nul homme ne peut dire un seul mot de Jésus-Christ, sinon que sa langue soit gouvernée par le S.

Esprit, 4 Cor., XII, 3. Tant s’en faut à la vérité qu'il y ait quelqu'un qui soit sufiisant d'accomplir fidèlement et affection de cœur toutes les parties d’un office tant excellent. Au reste, ceste gloire n’appartient qu'au Seigneur Jésus, de former ceux qu'il commet et ordonne Docteurs à son Eglise : car la plénitude de PEsprit a esté espandue sur luy, afin qu’il en confère à un chacun par certaine mesure.

Outreplus, veu qu'il demeure seul Pasteur de PEglise, il faut nécessairement qu’il démonstre la vertu de son Esprit és ministres desquels il se sert. Ce qu'il a aussi testifié par signe extérieur, quand il a soufflé en ses Apostres. Car ce signe ne conviendroit point, si le sainct Esprit ne procédoit de luy. Tant plus donc est détestable le sacrilége des Papistes, lesquels ravissent à eux l'honneur qui ést . propre au Fils de Dieu : car leurs Evesques cornus, quand ils veulent faire des Prestres, se vantent en rottant dessus, qu'ils soufflent le sainct Esprit. Maïs le faict démonstre clairement combien leur haleine puante est différente du soufllement Divin de Jésus-Christ. Car que fontils autre chose sinon que de chevaux ils en font des asnes ? Joint que non-seulement Jésus-Christ communique à ses Apostres l'Esprit qu’il a receu, maïs il le donne comme sien, asçavoir l’ayant commun avec son Père. Parquoy tous ceux qui se vantent de donner le sainct Esprit en soufflant, s’usurpent la gloire de Divinité. Or maintenant il nous faut noter que tous ceux que Jésus-Christ appelle à l’office de Pasteur, il les orne aussi de dons nécessaires afin qu'ils soyent suflisans pour exécuter leur charge, ou pour le

moins qu'ils n’y vienent point nuds où

vuides. Que si cela est vray, nous pouvons facilement repousser la fole vanterie des

SUR S. JEHAN

gnifié et hautement loué leur Hiérarchie, ne peuvent monstrer une seule estincelle de lEsprit en leurs Evesques et bestes cornues. Ils veulent que nous croyons qu’ils sont Pasteurs légitimes de l'Eglise, voire Apostres et vicaires de Jésus-Christ :

et cependant on voit clairement comment ils sont du tout vuides de la grâce du sainct Esprit. Mais quoy ? Nous avons yci une certaine règle limitée, pour estimer la vocation de ceux qui sont députez pour

gouverner l'Eglise de Dieu : asçavoir si

nous voyons qu’ils ayent receu le sainct Esprit. Toutesfois Jésus-Christ à voulu principalement magnifier la dighité de l’ordre Apostolique. Car c’estoit bien raison que ceux qui estoyent éleus les premiers et principaux pour prescher lEvangile, eussent une authorité singulière.

Mais si ainsi est que Jésus-Christ ait lors donné le sainet Esprit à ses Apostres en soufflant, il semble avis que ç’a esté chose superflue d'envoyer puis après le sainct Esprit. À cela je respon qu’en ce lieu-ci le sainct Esprit a ésté tellement donné aux Aposires, q\ils ont esté seulement arrousez de sa grâce, et non point remplis de plene vertu d’iceluy : car quand le sainct Esprit apparut sur eux en langues de feu, ils furent du tout renouvelez. Et de faict, il ne les constitue pas tellement maintenant annonciateurs de son Evangile, qu’il les envoye tout soudain à la besongne, mais plustost il leur à commandé de se reposer, comme il est dit en S. Luc, au chapitre XXIV, v. 49. Et si nous considérons bien le tout, nous dirons que plustost il les destine pour estre organes de son Esprit au temps à-venir, que de dire qu’il les munisse de grâces nécessaires pour le présent. Parquoy ce soufllement se doit rapporter et estendre pour la plus grand’part à ceste déclaration magnifique qu’il feit quand il envoya visiblement le sainet Esprit, lequel il avoit

lé Seigneur Jésus peust conférer grâce à ses Apostres par une inspiration occulte et secrète, toutesfois il a voulu adjouster un soufflement visible, pour les mieux confermer. Or Jésus-Christ à prins ce sigene ou figure de la façon commune de

Papistes, lesquels après avoir bien ma-!l’Escriture, qui à accoustumé de compa-

rer le sainct Esprit au vent : de laquelle similitude la raison a esté briefvement exposée ci-dessus au chapitre II. Toutesfois que les lecteurs observent qu'avec le signe extérieur et visible, la Parole aussi y est conjointe : car les Sacremens empruntent leur vertu de là : non pas que l’efficace du sainct Esprit soit enclose en la voix qui résonne aux aureilles, mais pource que l’effet de toutes les choses que les fidèles reçoyvent des Sacremens, dépend du tesmôignage de la Parole. Jésus-Christ souffle és Apostres : eux nonseulement reçoyvent le soufflement, mais aussi le sainct Esprit. Et pourquoy cela, sinon d'autant que Jésus-Christ leur promet? Semblablement nous vestons Christ au Baptesme, nous ÿ sommes lavez de son sang, nostre vieil homme y est crucifié, afin que la justice de Dieu règne en nous.

Et en la saincte Cène, nous y sommes repeus spirituellement de la chair et du sang de Jésus-Christ. Or d'où vient si grande vertu, sinon de la promesse du Seigneur Jésus, qui fait et accomplit par son sainct Esprit ce qu’il proteste par sa Parole? Sçachons donc qu’autant de sacremens que les hommes ont inventez et forgez, ne sont autre chose que pures mocqueries, ou jeux et badinages frivoles : car les signes ne peuvent avoir aucune vérité, Sinon quand nous y voyons | la parole de Dieu conjointe. Or pource qu’on ne se joue jamais ainsi des choses Sainctes, qu’on ne face un grand outrage à Dieu, et qu'on ne ruine les âmes, nousnous devons diligemment garder de telles ruses et sorceleries de Satan. Si quelqu'un objecte qu’on ne doit blasmer les Evesques de la Papauté, de ce qu’ils soufflent quand ils font des Prestres, pource que la parole de Christ y est adjoustée avec le signe : la response est facile à faire, que le Fils de Dieu n’a point yci parlé à ses Apostres pour instituer et ordonner un perpétuel Sacrement en son Eglise, mais a voulu protester une fois ce que nous avons n’aguères dit, que le sainci Esprit ne procède d’ailleurs que de luy :

d'avantage, qu'il n’enjoint jamais aucune charge à ses ministres, que quant et quant il ne leur fournisse vertu, et les munisse de faculté pour administrer leur

Cuar. XX.

office. Je ne parle point de ce que les Presires sont ordonnez et créez en la Papauté à une autre fin toute diverse, ou bien du tout contraire : asçavoir à immo Jer tous les jours Jésus-Christ, au lieu que les Apostres ont esté créez à immoler les hommes par le glaive de l'Evangile. Cependant il nous faut entendre aussi qu’il n’y a que Christ seul qui donne tous les biens qu’il figure et promet par les signes externes : car il ne commande pas que ses Apostres reçoyvent le S. Esprit du soufflement externe, ains de / soy-mesme.

23 A tous ceux ausquels vous remettrez les péchez, ils leur sont remis.

Il ne faut point douter que le Seigneur Jésus n'ait yci comprins en brief la somme de l'Evangile : car il ne faut séparer ceste puissance de remettre et pardonner les péchez, de l'office d'enseigner, auquel elle est annexée tout d’une suite. Nostre Seigneur Jésus avoit dit un bien peu auparavant, Comme le Père vivant m'a envoyé, aussi je vous envoye. Or maintenant il déclare à quel but tend ceste ambassade, et que c’est qu’elle Comprend :

seulement il a entrelacé ce qui estoit de besoin : asçavoir qu’il leur donne son sainct Esprit, à ce qu’ils ne feissent rien d’eux-mesmes. Voyci donc quelle est la principale fin de prescher PEvangile, asçavoir que les hommes retournent en grâce avec Dieu. Ce qui se fait par le pardon et rémission gratuite des péchez :

comme sainct Paul enseigne, 2 Corinth., V, 18, où il appelle, pour ceste raison l'Evangile, Ministère de réconciliation. Il est bien certain que l'Evangile contient beaucoup d’autres choses, mais le principal à quoy Dieu prétend en iceluy, c’est de recevoir les hommes en grâce, ne leur imputant point leurs péchez et offenses.

Parquoy si nous nous voulons monstrer ministres fidèles de l'Evangile, il nous faut employer principalement et de grande affection à ceci. Car en cela consiste la principale différence entre l'Evangile et la philosophie profane, que l'Evangile constitue le salut de l’homme en la rémission gratuite des pêchez : car de ceste source descoulent les autres bénéfices de Dieu : comme, que Dieu nous illumine et

Cuar. XX. SUR S.

régénère par son sainct Esprit, qu'ilnous reforme à son image, qu’il nous garnisse et arme d’une constance invincible contre le monde et Satan. Par ainsi donc toute la doctrine de vraye religion, et tout le bastiment spirituel de l'Eglise de Dieu dépend de ce fondement, que Dieu nous ayant absous de tous nos péchez, nous adopte gratuitement pour ses enfans. Au surplus, nostre Seigneur Jésus baille tellement la charge à ses Apostres de pardonner les péchez et offenses, que cependant il ne leur transfère point ce qui luy est propre. Or ceci luy est propre, de pardonner les péchez. Il ne résigne point cest honneur aux Apostres, entant qu'il luy compète: mais il veut qu'ils rendent tesmoignage en son nom de Ja rémission des péchez, afin que par eux il réconcilie les hommes à Dieu. Brief, à proprement parler, c’est luy seul. qui pardonne les péchez par ses Apostres et Ministres. On peut toutesfois faire ici une question, Veu que seulement il les ordonne tesmoins ou annonciateurs de ce bénéfice, et non point autheurs, pourquoy est-ce qu'il eslève si hautement leur dignité ? Je respon qu’il à fait cela pour confermer nostre foy. Il n’y à rien qui nous Soit plus nécessaire, que quand nous-nous pouvons bien résoudre et asseurer que nos péchez ne vienent point en mémoire ou en conte devant Dieu.

Zacharie en son Cantique appelle ceste résolution ou certitude, Science de salut, Luc, 1, 77. Puis que Dieu use du tesmoignage des hommes pour l'approbation d’icelle, les consciences n’y acquiesceront jamais, si elles ne cognoissent que Dieu luy-mesme parle en la personne d’iceux.

Pour ceste cause sainct Paul dit, 2 Cor., V, 20, Nous vous exhortons que vous soyez réconciliez à Dieu, comme si Jésus Christ exhortoit par nous. Nous voyons maintenant pourquoy Christ orne le ministère de l'Evangile d’un titre si excellent, lequel il baille et enjoint à ses Apostres : asçavoir afin que les fidèles ayent ceste certaine persuasion, que ce qu’ils oyent de la rémission des péchez, est ratifié: et qu'ils n’estiment pas moins la réconciliation qui leur est apportée par la voix et parole de la bouche des hommes,

que si Dieu luy-mesme tendoit la main des hauts cieux. Et l'Eglise reçoit tous les jours de ceste doctrine un fruit très ample, quand elle entend que ses Pasteurs sont Divinement ordonnez, pour estre pléges du salut éternel, et qu’il ne luy faut point chercher loin la rémission des péchez qui leur est donnée en garde.

Toutesfois nous ne devons pas moins estimer ce grand et incomparable thrésor, pourtant que nous oyons qu'il nous est proposé dedans des vaisseaux de terre:

mais plustost nous avons matière de rendre grâces à Dieu, d'autant qu’il a fait un si grand honneur aux hommes, qu’ils représentent sa personne et la personne de son Fils, quant à testifier la rémission des péchez. Or il y a des hommes fantastiques qui mesprisent ceste ambassade de réconciliation; mais sçachons qu’ils foullent aux pieds le sang du Fils de Dieu. D’autrepart, les Papistes se monstrent plus que ridicules, qui destournent ce passage à leurs absolutions Magiques.

Si on n’a confessé ses péchez en laureille d’un Prestre, selon eux, il ne faut espérer aucune rémission: car Christ a voulu que les péchez fussent remis par les Apostres :

etils ne peuvent absoudre sinon qu’ils ayent cognoissance de cause : il se faut donc confesser. Voylà leur bel argument.

Mais ils s’abusent folement, quand ils laissent le principal poinct de la matière :

asçavoir que ceste authorité est ottroyée aux Apostres pour maintenir la dignité de l'Evangile, lequel ils avoyent commission de prescher. Car Jésus n’ordonne point yei des confesseurs qui examinent d’un chacun péché et faute en barbotant en Vaureiile, mais des annonciateurs de son Evangile, qui facent retentir leur voix, qui seellent és cœurs des fidèles ja grâce de la purgation acquise par Jésus-Christ.

Parquoy il nous faut retenir la manière de remetire les péchez, afin que nous sçachions quelle est ceste puissance qui a esté donnée aux Apostres. Et à quiconque vous les retiendrez. Jésus-Christ adjouste ce second membre, pour estonner les gaudisseurs et contempteurs de son Evangile, afin qu’ils sçachent que leur orgueil ne demeurera point impuni.

Tout ainsi donc que les Apostres ont eu

la charge de porter l'ambassade du salut éternel et de la vie bien-heureuse : aussi d'autre part ont-ils esté armez de vengence contre tous les meschans, qui rejettent le salut lequel leur est offert:

comme sainct Paul enseigne, 2 Corinth., X, 6. Au reste, ceci est mis en dernier lieu, pource qu’il faloit monstrer en premier lieu la vraye et droite fin de la prédication de l'Evangile. Ce que nous sommes réconciiez à Dieu, cela est de la nature propre de l'Evangile: mais ce que les incrédules sont députez à la mort éternelle, cela luy est comme un accident. Pour ceste raison, quand $S. Paul dénonce aux incrédules ceste vengence de laquelle j’ay fait mention, il adjouste incontinent, Après que vostre obéissance sera aecomplie. Car il signifie que c’est le propre de VEvangile, d'inviter tous à salut: mais

Cuar. XX,

que cela luy vient comme d’ailleurs, quand il apporte ruine à aucuns. Toutesfois il nous faut noter que quiconque oit la voix de l'Evangile, s'il ne reçoit et embrasse la rémission des péchez qui est là promise et offerte, il est coulpable de damnation éternelle. Car comme il est odeur de vie aux enfans de Dieu, aussi est-il odeur de mort à mort en ceux qui périssent. Non point que la prédication de VEvangile soit nécessaire pour condamner les réprouvez, veu que de nature tous hommes sont perdus, et qu'un chacun outre la malédictiomhéréditaire attire sur SOy autres nouvelles causes de mort :

mais pource que l’obstination de ceux qui mesprisent le Fils de Dieu de leur propre gré et sceu, méritent beaucoup plus griefve punition.

24 Or Thomas un des douxe, qui est appelé Gémeau, n’estoit point avec eux

quand Jésus veint.

25 Parquoy les autres disciples luy dirent, Nous avons veu le Seigneur. Et ùl leur dit, Si je ne voy la marque” des cloux en ses mains, et si je ne mets mon doigt où estoyent les cloux, et si je ne mets ma main en son costé, je ne

le croiray point.

96 Et huit jours après derechef les disciples estoyent là dedans, et Thomas avec eux lors. Jésus veint les portes estans fermées, et fut là au milieu d'eux,

et leur dit, Paix vous soit.

97 Puis il dit à Thomas, Mets ton doigt yci, et regarde mes mains : avance aussi ta main, et la mets en mon costé : el ne sois point incrédule, ains fidèle.

98 Thomas respondit, et luy dit, Mon Seigneur et mon Dieu.

29 Jésus luy dit, Pource que tu m'as veu, Thomas, lu as crew : bien-heureux sont ceux qui n’ont point veu, el ont creu.

1) Ou, le lieu, ou, les enseignes.

2% Or Thomas un des douze, qui est appelé Gémeau, nestoit point avec eux, etc. L’incrédulité de Thomas est yci récitée, afin que par icelle la foy des fidèles soit mieux confermée. Il a esté nonseulement tardif et difficile à croire, mais aussi opiniastre. Sa dureté à esté cause que le Seigneur Jésus s’est donné derechef à veoir et toucher à la mesme façon qu'auparavant. Par ce moyen une nouvelle aide de s’asseurer de la résurrection du Fits de Dieu a esté donnée non-seulement à Thomas, mais aussi à nous. Au reste, Pobstination de Thomas nous est en exemple que ceste perversité est pres-

que naturelle à tous, qu’ils s’'empeschent eux-mesmes de leur propre gré, quand l'entrée à la foy leur est ouverte.

25 Si je ne voy la marque des cloux en ses mains, etc. Yci la source du vice est monstrée : c’est qu'un chacun veut estre sage et Sçavant de son propre sens, et se flatte outre mesure. Si je ne voy (dit-il) et si je ne touche, je ne croiray point. Ces paroles n’ont rien qui approche de la foy, mais c’est un jugement sensuel : c’est-à-dire, qui est fondé sur Pappréhension des sens. Il en advient autant à tous Ceux qui sont tellement addonnez à leur propre sens, qu’ils ne laissent

Cuar. XX.

point de lieu à la parole de Dieu. On peut lire, l& marque et trace des cloux, ou bien, de dieu : car les deux mots Grecs ne sont point différens qu’en une letre, et il est aisé de prendre lun pour Pautre:

toutesfois le sens ne change point pourtant. Que chacun done choisisse lequel des deux luy semblera meilleur.

21 Mets ton doigt yci, et regarde mes mains : avance aussi ta main, et la mets, etc. Nous avons desjà une fois parlé de Pentrée de Jésus-Christ, et de la forme de saluer, de laquelle il a usé. Or quant à ce que Jésus-Christ accorde si facilement à Thomas ce qu’il avoit demandé par obstination et opiniastreté, et mesmes qu'il lPinvite de son bon gré à manier ses mains, et à toucher la playe de son costé, nous recueillons de cela comme il a esté merveilleusement songneux de pourvoir à la foy de Thomas et à la nostre: car il n’a point eu esgard seulement à Thomas, mais aussi à nous, afin qu’il ne défaillist rien pour confermer nostre foy. Mais voyci une merveilleuse stupidité de Thomas: il ne se contente point du simple regard de Jésus-Christ, mais avec cela il veut avoir ses mains pour tesmoins de sa résurrection. Aïnsi non-seulement il estoit opiniastre, mais aussi orgueilleux, voire outrageux envers Jésus-Christ. Pour le moins maintenant, ayant veu le Seigneur Jésus, il devoit estre confus de honte, et s’estonner :

mais quoy? il est hardi à présenter sa main, comme estant bien asseuré, et comme s’il ne se fust senti aucunement coulpable. Car nous pouvons facilement recueillir des paroles de l'Evangéliste, qu’il ne s’est repenti, que premièrement Pattouchement ne lait rendu convaincu.

Aïnsi en advient-il, que quand nous ne portons pas tel honneur à la parole de Dieu que nous deverions, voyci une dure obstination qui vient tout bellement, et nous sommes tout esbahis que sans y penser elle nous surprend, et puis après elle tire avec soy un mespris horrible de ceste Parole, et nous fait perdre toute la révérence d'icelle. Or tant plus devonsnous travailler à réprimer la légèreté de nostre esprit, de peur que nous laschans la bride plus que de besoin à répugner et

SUR $. JEHAN

k03 contredire, comme esteignans et estouffans tout sentiment de religion, nous ne nous fermions la porte de la foy.

28 Thomas respondit, et luy dit, Mon Seigneur et mon Dieu. Thomas se resveille à la fin, et bien tard : et comme ont accoustumé ceux qui estans hors du sens retournent finalement à eux-mesmes, il s’escrie tout esbahi, disant, Mon Seigneur et mon Dieu. Car ce propos rompu ha plus grande véhémence. Et ne faut point douter que la honte ne luy ait arraché ceste voix, par laquelle Iuy-mesme condammnast son estourdissement et stupidité. Outreplus, ceste acclamation si soudaine démonstre bien que la foy w’estoit point du tout esteinte en Iuy, combien qu’elle fust comme estouffée :

car il ne manie pas Ja Divinité de Christ en son costé ou en ses mains, mais il recueille de ces signes beaucoup plus grande chose qu'ils ne monstroyent. Et d'où vient cela, sinon que d’une oubliance profonde et pesant sommeil, il retourne soudainement à soy-mesme ? On voit bien donc que ce que j’ay dit est véritable : asçavoir que la foy qui sembloïit estre abolie, estoit comme cachée et ensevelie en son cœur. Le semblable advient souventesfois à plusieurs : car ils se desbauchent pour quelque temps, comme ayans rejetté toute crainte et révérence de Dieu, en sorte qu’il semble avis qu'ils n’ont plus de foy : mais aussi tost qu'ils ont esté chastiez de quelque verge de Dieu, après que la rébellion de leur chair est dontée, ils retournent à leur bon sens. Il est certain que la maladie seule de soy ne sufliroit pas pour leur enseigner la vraye crainte de Dieu. Dont nous recueillons que quand les empeschemens sont purgez, lors la bonne semence se monstre, laquelle demeuroit cachée et comme opprimée. Nous avons de ceci un exemple notable en David : car quand il jouit de son plaisir en paillardise, nous voyons comme il s’esgaye sans souci. Il n'y a personne qui n’eust pensé que la foy estoit effacée alors de son cœur :

mais voyci, il est réduit au bon chemin ainsi soudainement par une briefve remonstrance du Prophète : en sorte qu’on peut facilement recueillir que quelque

AP

estincelle estoit demeurée de reste en son cœur (combien qu’elle fust comme ensevelie) laquelle est montée soudain en flamme. Si nous considérons les hommes en eux-mesmes, ils sont autant coulpables comme s'ils estoyent privez de la foy et de toute grâce du sainct Esprit : mais il advient par la grande et infinie bonté de Dieu, que les éleus ne tombent point d'une cheute si horrible qu’ils soyent du tout aliénez de Dieu. Parquoy il nous faut bien garder que ne décheyons de la foy. Toutesfois asseurons-nous que Dieu retient ses éleus et fidèles par une bride secrète, à ce qu'ils ne tombent point d’une cheute mortelle, et qu’il entretient tousjours miraculeusement en leurs cœurs quelques estincelles de foy, pour les allumer puis après en temps opportun par un nouveau soufflement de son Esprit. Au reste, il y a deux membres en ceste confession. Thomas confesse Jésus-Christ estre son Seigneur : puis au second membre après, il monte plus haut, et l'appelle aussi son Dieu. Nous sçavons en quel sens l’Escriture baïlle ce nom de Seigneur à Jésus-Christ : asçavoir d'autant aw’il est ordonné de son Père souverain Gouverneur, qui tiene toutes choses sous sa domination, devant lequel tout genouil soit ployé : brief, qui soit Lieutenant de Dieu son Père à conduire et gouverner le monde. Ainsi le nom de Seigneur luy compète proprement, entant qu'il est le Médiateur manifesté en chair, et Chef de l'Eglise. Mais Thomas lPayant recognu pour Seigneur, est tout soudain haut eslevé à la Divinité éternelle d’iceluy, et à bon droict :.car à ceste fin Jésus-Christ est descendu à nous, et en premier lieu s’est anéanti : puis après a esté magnifiquement colloqué à la dextre glorieuse du Père, et a obtenu la seigneurie du ciel et de la terre, afin qu’il nous eslevast à sa gloire Divine et du Père. Parquoy, à celle fin que nostre foy puisse parvenir à la Divinité éternelle de Jésus-Christ nostre Sauveur, il faut commencer par ceste cognoissance, qui est la plus prochaine et plus facile. Ainsi aucuns ont bien dit et véritablement, Que de Christ homme, nous sommes conduits à Christ Dieu : d'autant que nostre foy s’avance

Caar, XX.

de degré en degré, afin qu’appréhendant Jésus-Christ yci-bas en terre, nay en une estable, et pendu en la croix, elle monte à la gloire de la résurrection : et viene finalement de là jusques à la vie et puissance éternelle d’iceluy, en laquelle sa majesté Divine reluit. Cependant il nous faut entendre que nous ne pouvons pas bien et droitement cognoistre Jésus- Christ pour Seigneur, que la cognoissance de sa Divinité ne surviene incontinent après. Et ne faut nullement douter que ceci ne doyve estre une confession commune de tous fidèles, laquelle nous voyons estre approuvée par Jésus-Christ.

Il est bien certain qu'il n’eust jamais souffert qu’on eust osté au Père son honneur, pour l’attribuer faussement et à tort à sa personne. Or il ratifie manifestement ce que Thomas à dit. Parquoy il ne faut que ce seul passage pour repousser la rage d’Arrius : car il n’est point licite d’imaginer deux Dieux. Joint que quant et quant on voit yci exprimée l’unité de Personne en Jésus-Christ, quand un mesme Jésus-Christ est appelé Dieu et Seigneur. Ceci aussi ha grande véhémence, qu’il lappelle sien, par deux fois, déclarant que c’est à bon escient qu’il parle, et d’un vif sentiment de foy.

29 Pource que tu m'as veu, Thomas, tu as creu : bien-heureux sont ceux, etc. Jésus ne reprend rien en Thomas, sinon qu'il a esté ainsi tardif à croire : en sorte qu’il a falu nécessairement qu’il ait esté violemment tiré à la foy par expérience des sens : ce qui est du tout contraire à la nature de la foy. Si quelqu'un fait ceste objection, Qu’il »’y à rien plus mal convenable, que de dire que la foy soit une persuasion Conceue par regard et attouchement : on pourra facilement résoudre ceste question par ce que j'ay dit ci-dessus. Car Thomas n’a point esté simplement attiré par le seul regard ou attouchement, à croire que Christ fust son Dieu : mais comme estant resveillé, il a réduit en mémoire la doctrine, laquelle il avoit auparavant presque du tout oubliée. Car la foy ne peut procéder de la simple et nue expérience des choses, mais il faut nécessairement qu'elle tire son origine de la parole de Dieu. Jésus-

Car. XX. SUR S$.

Christ donc reprend Thomas de ce qu’il n’a point porté tel honneur à sa Parole comme il devoit, et qu’il a attaché la foy (qui est par l’ouye, et laquelle devoit avoir son regard entièrement fiché à la parole de Dieu) à d’autres sens. Bienheureux sont ceux qui n'ont point veu. Jésus-Christ louë yci la foy, de ce qu’acquiesçant à la simple parole de Dieu, elle ne dépend nullement du sens charnel, ne de la raison humaine. Il comprend donc la vertu et la nature de la foy en une briefve définition, asçavoir qu’elle ne s'arreste nullement au regard présent, mais pénètre jusques aux cieux pour croire ce qui est caché au sens humain.

Et certes il nous faut donner cest honneur à Dieu, que sa vérité nous soit indubitable sans autre probation. Vray est que la foy ha aussi son regard lequel ne s’arreste point au monde, ni aux objects terriens. Pour ceste raison elle est appelée au chapitre XI des Hébrieux, v. 4, Démonstrance des choses invisibles, et non apparentes. Et sainct Paul, 2 Cor., V, 7, Poppose au regard, signifiant qu’elle ne s’arreste point à considérer lestat des choses présentes, ne regarder çà et là aux choses qui apparoissent au monde :

mais qu’elle dépend entièrement de la bouche de Dieu, et s'appuyant sur la parole de Dieu elle monte par-dessus tout le monde pour ficher son anchre au ciel.

La somme est, Que la foy n’est point droite, si elle n’est fondée en la parole de Dieu, pour monter haut au Royaume invisible de Dieu, pour passer toute appréhension humaine. Si on objecte que ceste sentence de Jésus-Christ est répugnante à celle qui est en sainct Matthieu au chapitre XIE, v. 46, où il dit que les yeux qui le voyent présent sont hien-heureux : je respon que Jésus-Christ ne parle pas seulement là du regard corporel, comme il fait yei : mais de la révélation qui est commune à tous fidèles, depuis que luy est apparu Rédempteur au monde.

Il compare les Apostres avec les saincts Rois et Prophètes qui avoyent esté détenus sous les figures et ombres obscures de la Loy de Moyse. Il dit que la condition des fidèles est beaucoup meilleure

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maintenant, d'autant que plus grande lumière leur reluit : et qui plus est, d’autant que la substance et vérité des figures leur est manifestée. Plusieurs infidèles regardoyent lors des yeux corporels Jésus-Christ, lesquels toutesfois n’estoyent de rien plus heureux pour cela : mais nous qui n'avons jamais veu Christ de nos yeux corporels, ne laissons pas pourtant de jouir de ceste béatitude qui est louée par Christ. Dont il s'ensuit qu’il appelle les yeux bien-heureux, qui considèrent spirituellement ce qui est céleste et Divin en Iuy : car nous ne contemplons pas moins aujourd’huy Jésus-Christ en l'Evangile, que s'il se démonstroit présent à nous visiblement. En ce sens sainct Paul dit aux Galat. IT, 4, qu'il est crucifié devant nos yeux. Parquoy si nous voulons veoir en Jésus-Christ chose qui nous rende bien-heureux, apprenons à croire en ne voyant point. À ces paroles de Jésus-Christ respond ce qui est dit, À Pierre, 1, 8,où l’Apostre loue les fidèles qui aiment Jésus-Christ, lequel ils n’ont point veu : ef Se resiouissent d’une joye inestimable , combien qu'ils ne Payent présent devant leurs yeux. Or quant à ce que les Papistes destournent ces paroles pour faire valoir et prouver leur transsubstantiation, cela est plus que frivole. Ils veulent que pour estre bien-heureux nous croyons que Christ est en l'espèce du pain. Mais nous sçavons que Jésus-Christ n’a rien moins voulu que d’assujetir la foy aux inventions des hommes : laquelle n’est plus foy, si tost qu’elle passe tant peu soit outre les limites et bornes de la Parole. S'il faut indifféremment adjouster foy à toutes les choses qu’on ne voit point, tous les monstres qu’il semblera bon aux hommes de forger, toutes les fables qu'il leur plaira controuver, tiendront nostre foy obligée. Afin donc que ceste sentence de Christ ait lieu, il faut prouver par la parole de Dieu ce de quoy il est question.

Ils amènent bien la Parole pour leur transsubstantiation : mais quand elle sera bien exposée, elle ne sert de rien à leur resverie.

Car. XX.

30 Jésus feit aussi plusieurs autres signes en la présence de ses disciples, lesquels ne sont point escrits en ce livre.

31 Mais ces choses sont escrites, afin que vous croyez que Jésus est le Christ Fils de Dieu : et qu'en croyant vous ayez vie par son Nom. |

30 Jésus feit aussi, etc. Si ceste anticipation n’eust esté adjoustée, les lecteurs eussent pensé que l’Evangéliste n’eust omis un seul miracle de tous ceux que le Seigneur Jésus avoit faits : ils eussent pensé avoir yci une plene et entière histoire de toutes choses. Sainct Jehan donc testifie en premier lieu, qu’il en a seulement choisi aucuns d’entre plusieurs.

Non point que les autres ne méritassent bien d’estre racontez : mais pource que ceux-Ci suffisoyent pour édifier la foy. Et toutesfois il ne s'ensuit pas pourtant qu'ils ayent esté faits pour néant : car ils proufitoyent à ce temps-là. D'avantage, combien qu'aujourd’huy nous ne les cognoissions pas particulièrement l’un après l’autre, néantmoins ce n’est pas peu de chose de sçavoir que l'Evangile a esté seellé par un nombre merveilleux de miracles.

31 Mais ces choses, etc. signifie par ces paroles qu’il a rédigé par escrit ce qui nous devoit suffire, d'autant que cela est suflisant pour la confirmation de nostre foy : car il a voulu venir au-devant de la vaine curiosité des hommes, laquelle est insatiabie, et se donne trop grande licence.

Or sainct Jehan sçavoit bien ce que les autres Evangélistes avoyent escrit : et comme ainsi soit qu’il n’eust rien moins délibéré que d’abolir leurs escrits il est bien certain qu’il ne sépare point leur narration de la siene. Toutesfois il semble bien que ce soit une chose absurde, que la foy soit fondée és miracles, veu qu'il faut qu’elle soit du tout appuyée sur les promesses et la parole de Dieu. Je respon qu'autre usage n’est ici donné aux miracles, sinon qu’ils soyent aides et appuis de la foy : car ils servent à préparer les esprits des hommes, à ce qu’ils portent plus grande révérence à la parole de Dieu : car nous sçavons comment nous sommes froids et tardifs à nous rendre attentifs, si nous ne sommes picquez

d’ailleurs. D’avantage, plus grande authorité est adjoustée à la doctrine jà receue, quand pour luy bailler appuy, il desploye son bras fort, et monstre sa main puissante des hauts cieux : comme dit sainct Marc au chapitre XVI, v. 20, que les Apostres enseignèrent, le Seioneur ouvrant avec eux, et confermant la Parole par signes qui s’en ensuyvoyent.

Parquoy, combien qu’à proprement parler,

la foy se repose sur la parole de Dieu, et qu’elle jette droit ses yeux sur icelle, comme à son seul but, si est-ce toutesfois que les miracles estans adjoustez ne sont point superflus, moyennant qu'ils soyent rapportezaussi à la Parole, et qu'ils addressent la foy à ce mesme but. Nous avons monstré ailleurs pourquoy les miracles sont appelez signes : asçavoir d’autant que par iceux le Seigneur resveille les hommes à considérer sa vertu, quand il monstre quelque chose estrange, et non accoustumée. Que Jésus est le Christ.

Il entend le Christ, tel qu'il avoit esté promis en la Loy etés Prophètes : asçavoir Moyenneur entre Dieu et les hommes, souverain Ambassadeur du Père, seul restaurateur du monde, et autheur de la parfaite béatitude. Car S. Jehan n’a point empoingné un titre nud ou inutile pour orner le Fils de Dieu, mais il a comprins tous les offices que les Prophètes luy assignent sous ce mot de Christ. Il le faut donc considérer tel qu'il est à descrit. Par ceci on cognoist bien mieux ce qui a esté n’aguères dit, que la fov ne s'arreste point és miracles, mais qu’elle est conduite droit à la Parole. Car c’est autant comme si sainet Jehan eust dit que ce que les Prophètes avoyent jadis enseigné de bouche, est confermé par miracles.

Et de faict, nous voyons bien que les £vangélistes mesmes ne s’arrestent pas simplement à réciter les miracles, mais qu’ils s'amusent plus à la doctrine, pource queles miracles n’engendroyent d’eux-

Cnar. XXI. SUR $.

mesmes sinon üne admiration confuse.

Parquoy le sens des paroles est, Que ces choses ont esté escrites afin que nous

croyons, entant que nostre foy peut estre

aidée par les signes. Il adjouste d’avantage ce mot Füs de Dieu : d'autant qu’il ne s’en fust pas trouvé un seul du commun ordre des hommes, qui eust esté idoine pour parfaire choses si grandes et excellentes : asçavoir qui nous eust peu remettre en la grâce du Père, effacer les péchez du monde, abolir la mort, destruire le royaume de Satan, et nous apporter là vraye justice et Salut. Au reste, veu que le nom de Fils compète seulement à Jésus-Christ, il s'ensuit bien qu’il est Fils de nature, et non point par adoption.

Ainsi sous ce nom de Fils est comprise et exprimée la Divinité éternelle de Christ.

Et certes celuy qui ayant tant de beaux et clairs enseignemens contenus en l’Evangile, ne recognoist Christ estre Dieu, n’est point digne de regarder mesme ne le soleil ne la terre, veu qu’il est aveugle

en plein

midi. Æt qu'en croyant vous ayez vie. Cest effet aussi de la foy a esté adjousté pour réprimer la sotte cupidité des hommes, à ce qu’ils n’appètent de sçavoir plus que ce qui suffit pour obtenir la vie. Car quelle opiniastreté et perversité seroit-ce de ne se contenter pas du salut éternel, et vouloir passer outre les limites du Royaume céleste? Au surplus sainct Jehan répète yci le principal poinct de sa doctrine, asçavoir que nous obtenons la vie éternelle par foy : car estans morts hors Jésus-Christ, nous ne sommes restituez en vie que par la seule grâce d’iceluy. Mais nous avons assez parlé de ceste matière ci-dessus au chapitre IE et V. Quant à ce qu’il dit, par le nom de Christ, plustost que par Christ, la raison de ceste forme de parler a esté aussi exposée au chapitre I, v. 12. Je renvoye là les Lecteurs, afin que je ne soye ennuyeux en répétant tant de fois une mesme Chose.

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