‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 24 sur 58 · I. C. D, ». T. VII · texte numérisé non relu

I. C. D, ». T. VII

que Je ne vous puis servir de condatïtear , et aller tous ensonble offrir nos vies à Sa Majwté, Je veux que Bien ne m'aide jamais si Je ne le désire plus que je ne fls Jamais chose en ce monde ; mais vous voyez que c'est chose qui ne se peut faire sans mettre en hazard tout le pays , lequel j'espère conserver, en despEt de tontes les praticqnes des ennemis, avec les forces qui me restent. Il ae reste donc, messieurs, si ce n'est que vous faclez la diligence requise. Souvenez vous de ce que vons m'avez veu faire «t dire, que c'est ta meilleure pièce qu'un capitaine sçauroit avoir. Vous ne sçavez les affaires du Boy, ny s'il est pressé de secours; parce ne séjournez pas, Je vons prie. Je açay bien qu'il y en a parmy vous plusieurs dignes , non pas de mener une trouppe, mais de conduire une armée ; par ainsi Je vous supplie trouv pie Je

fais pour conduire ci le de

monsieur de Terrlde , Gon-

driu assistera. Il est tperi-

menté ; Je m'asseure c Igne-

ment ; aussi asseurez sence

lime ressouviendra de conserver vos maisons, et faites moy ce plaisir de vous ressouvenir de moy. Et si vons vons trouvez en mesme, faictes paroistre que vous estes gentils- hommes et gascons, et qu'il n'y a nation pour les armes pareille A la nostre. J'ay pratiqué toutes celles dn monde , mais Je n'en ai point veu de pareille, et en tous les faits d'armes petits et grands que j'ay veu faire, tousjonrs les Gascons y ont eu la meilleure part. Conservez , Je vous sapplie, ceste réputation. Jamais pareille commodité ne s'offrira pour faire paroistre ce que vons sçavez faire, et le zèle et affection que vous portez h vostre Roy et naturel seigneur, i

Tous me remercièrent, et me donnèrent assenrance qu'ils ne sejourneroient que pour repaistre , qu'ils ne fussent auprès du Boy. Monsieur de Terride me remercia de l'honneur que Je luy faisois. Il fut disputé du chemin , et chacun eu opina ; car en matière de conseils j'ay tousjours eu ceste coustume de faire opiner tout le monde, et m'en suis bien trouvé. Et après plusieurs disputes il fut résolu que l'on prendroit le chemin droict  Moulins. Monsieur de Monsallez ( l ) me culda UQ peu mettre en colère, car il vouloit s'en aller devant , comme s'il eust en plus de désir et affection que les autres: je luy dis que cela n'estolt pashon d'abandonner la trouppe, etcogneut bien qu'il m'avoit fasché. Je iuy donnsy la charge de conduire l'avant-garde , et à monsieurdeSainctorens les gens de pied. Avant nos-

(t) Jaixiiii» de Balafiiuer, seiitorar de Monsalès.

COMMENTAIRES DE BLAISE DE MONTLUC. [lôG?]

tre départ d6 Limoges Je les vis tous partir. Je ne Yeux rien eserire de cesteentreprinse de Sainct Michel (1); elle est trop vilaine et indigne d'un François , pire que celle d'Ambobe ; et vis bien que c'estoit deseffects de la ligue ou contre-ligue dont j'avois senty le vent au Mont de Marsan. Je ne scay comme Ton s^aida du secours que fenvoyay ; mais j'oserois bien dire que jamais lieutenant de roy ne tira hors du pays tant de noblesse ny de gens de pied tout à un coup, comme je fis, ny si grande quantité d'homiâes signalez. J'avois telle opinion d'icelle , que si j'eusse rencontré monsieur le prince de Gondé sans les reistrès , je n'eusse pas quitté nostre victoire pour la sienne : %t encore en m'en retournant je rencontray plusieurs trouppes qui venoyent pour estre de la partie. Je ne veux poinct me mesler d'escrire comme ce secours se porta aux affaires qui se présentèrent, car Monsieur y estoit, et tous les princes et grands capitaines de France , qui se rendirent bien tost auprès de mondict seigneur.

Or , comme je pensois que Ton me sentist bon gré de la diligence que j'avais faicte, et que j'esperois en recevoir un bon remerciement de Leurs Majestez en contr'eschange de ce , on me présenta la patente qu'un dragon, commis du receveur de Guyenne , apporta, laquelle le Roy envoyoità monsieur de Candalle (2), parla où Sa Majesté faisoitledict sieur de Candalle son lieutenant gênerai dans la ville de Bordeaux et au Bordelois, y commandant comme si j'y estois. Je fus fort esbaby de cela , et eogneus bien que l'on m'avoit donné une traverse à la Gour , et que le Roy et la Royne ne m'eussent jamais faict ce tour-là sans quelques presteurs de charitez; car, grâces à Dieu, auprès des roys de France en y a tousjours de telles gens à revendre, et qui ne s'attaquent Jamais qu'aux meilleurs et plus affectionnez serviteurs que les roys ont : qui est cause que je n'ai pas trouvé estrange celle que Ton m'a prestée ceste dernière fois , car ce n'est pas la première. Monsieur de Malassise , qui est aujourd'huy, m'en presta une en la Romaine, à L'endroit de monsieur de Guyse, et me vouloit^ par ce moyen , faire ester le gouvernement de la Toscane . pour y mettre monsieur de La Molle , et luy fit à croire que j'avois dit beaucoup de mal de luy, et ledit sieur l'en creut, et m'ea voulut grand mal un temps. Depuis ;, en présence de monsieur d'Aumalle , monsieur de Montpesat , messieurs de Gipierre et de Randan [les deux sont morts, et les autres deux envie],

( I ) Â cette époque Coodé et l'Amiral tentèreot de s'emparer de la personne du Roi.

(2) Henri de Foix de Caudale.

à Macherate je m'en demeslay ; mais si neseeosje encor si bien luy oster l'opinion qu'il en avoit conceuë , qu'il ne m'en gardast quelque radDe; de sorte que jusques à Thionville il ne changea d'opinion. A mon retour à Montalsin il tiott peu que je ne coupasse Ja gorge à oeluy qui en estoit cause. Il ne faut trouver estrange s'il m'en veut tant comme 11 faict : Je ne veux point dire icy les raisons, pour beaucoup de considérations; je le laisseray faire tousjours comme il a fait jusques icy, maniant la Royne. J'espère qu'avec le temps Sa Majesté changera d'opinion, comme fit monsieur de Guyse.

On m'en presta une autre quand le roy Henn m'envoya en Piedmont , après le retour de Siœ, à la prinse de Yuipian, pour ce que je me tenois près de monsieur d'Aumalle', n'y espargnantni vie non plus que Je moindre soldat du camp. Et croy qu'on n'eust pas voulu que le sieur d*Aamalle eust eu cet honneur de prendre Vulpiaa ne autres places qu'il print. Et me fut apporté une lettre de monsieur le connestable, pariaquelle ledit sieur me mandoit que le Roy lo} avoit commandé m'escrîre que je me retirasse t ma maison jusques à ce qu'il me manderoit^me chargeant que j'avois dictque je n'obeyroispas à monsieur de Termes, comme si je n'avoi» jamais accoustumé de luy obeyr; car toute ma ^ie je Tay préféré en toutes choses à moy : aussi il le meritoit. Auparavant l'on en avoit bien preste une autre audict sieur de Termes, luymcttaDt sus que, pour l'alliance qu'il avoit faictepar su mariage en Piedmont , et pour l'amitié que les Biragues et luy avoient ensemble , il se poumit bien emparer du Piedmont, comme si les ntf i ou les autres y avoient jamais pensé. Qaoy q«t ce soit , on le tira du Piedmont : il estoit tif honome de bien , ce n'estoitpas le reoompeo^ de tant de services. L'on le presta bien aos^i monsieur d'Aumalle , disant que les princes luy Youioient pas obeyr , et qu'il ûlloiten^o} monsieur de Termes pour les commander, si monsieur d'Aumalle n'estoit de meilleure son que monsieur de Termes, et que les pn devoientplustostobeyràun pauvre geetii-bom

qu'à un qui est prince , encor que ce ne soit du sang royal. Je puis dure, pour l'avoir t et n'y a homme qui en pui^ mieux gner que moy , que lesdits sieurs princes ne s pargnerent non plus que les moindres gPD^| hommes de Tarmée, et firent acte digne do' d'où ils sortoient ; car ils furent À l'assaut. montèrent sur la brèche à Vulpian, p^' avec des picques et quelques eschellesde co car elle n'estoit pas raisonnable, emm^ï^) crit cy dessus.

GOMIOSNTATRBS PS BLAISB DE MONTLUG. [1567]

Et puis qae je me sois mis à escrire des charités que ToQ preste aax gens à la Cour, j'en yeux eocor escrire d^avtres que j'ay veuês en mon temps , et de celles que j'ay leu aux histoires romaioes. Premièrement je vis donner celle qui cuida causter si cher à monsieur de Lautree. LoQ luy retint cent mil escus, que le Roy avoit commandé à Sainct Blanzay de les luy envoyer pour Je payement des Suisses. Que si cet argent fiist Tenu, les Suisses ne s'en fussent retournez en leur pais , car ils ne s'en retournèrent que j^ar faute de payement , et la duché de Milan s'en perdit. Ce pauvre seigneur de Lautree ne fut 1m)d à grand peine pour les chiens tout un temps, et ne pouvoit avoir audience pour dire ses rai* 60QS. A la finie Roy l'escouta, et en fit pendre Sainet Blanzay , encore que le tort ne vinst de lus , mais le pauvre homme en porta la pénitence. h sçay bien qui en fat cause , mais je n'ay affaire de l'eserire. O qu'il y a de peine à servir les grands , et de danger quant et quant ; mais il faut passer par là : Dieu les a faits naistre pour commander , et nous pous obeyr. D'autres Doof obeyss^t à nous, et toutesfois nous sommes tous d'un père et d'une mère; mais ii y a trop long temps pour alléguer nos titres.

Je vis le trait qu'on fit à monsieur de Bourbon. L'on le mit en tel desespoir , qu'fi fût contraint de faire beaucoup de choses indignes d'un prince, car Ton iiiy vouloit ester son bien , et le remettre à la légitime du bien qu'il avoit eu de la maison de Bourbon , de laquelle il estoit puisné. Au eampdeMesieres, et au voyage de Yalenciennes on lui en fit avaller deux ; si monsieur de Bon* ^Yet, qui estoit admirai, en estoit cause, je n'en sçay rien , mais on le dlsoit. Quelqu'un toQsjours porte la marote : je pense que si le Roy n'eust voulu , ny luy ny madame sa mère u'eosseot mis ce brave prince au desespoir.' Ceste traverse fut cause d'un grand malheur en la t rance , et le Roy s'en repentit plus de trois îoh depuis. Le prince d'Orange , qui commanda le camp de l'Empereur à Rome après la mort dudit seigneur de Bourbon, avoit aussi peu avant quitté le service du Roy , pour avoir Sa Majesté commandé au mareschai des logis de le desloger pour loger un ambassadeur du roy de Pologne. Ceste occasion est bien légère, mais si elle est véritable : un bon cœur se fasche quand ou le méprise.

L'onenprestaun autre aussi à André Dorie(l), qui commandoit les galleres du Roy au temps

M) André Doria. Voy. Mémoires de du BcWay.

(i) Mootluc se trompe; il ne fut fait aacuae menace h François I*'.

que nous tenions le royaume de Maples tout as< seuré : et ce fut pour faire bailler les galleres à monsieur de Barbesieux , car par fautç qu'il eust fait il ne se peut dire ; car le comte Philippin Dorie , son nepveu , avoit gaigné. la bataille auprès de Maples , comme j'ay escrit , contre le viceroy dom Hugues de Moncalde, où il mourut, et le marquis de Guast , et plusieurs grands seigneurs prisonniers. Ledit comte estoit si vigilant et soigneux, qu'il ne pouvoit entrer un chat dans la ville de Naples : ceux de dedans estoient à l'extrémité, le viceroy mort, les grands seigneurs prisonniers , et les autres révoltes du costé du Roy. Il faut donc confesser que le royaume estoit au Roy en despit de tout le monde; et le juste despit éudit André Dorie le luy fit perdre. Quand le Roy fut pris prisonniét* à la bataille de Pavie, et que l'on le menoit par mer en Espagne , André Dorie s'en alla au devant des galleres qui ie portoient, pour les combattre et leur oster le Roy ; ce qu'il eust faict, et eust mis tout en hazart ; mais le Roy l'envoya prier de ne le faire point, car s'fi le Msoit il estoit mort ; et desja l'on luy avoit annoncé de le faire mourir, si André Dorie se presentoit pour les combattre (2) ; qui fut cause que ledit André Dorie tourna à Gennes , laquelle pour lors estoit au Roy. Voy là un autre grand mal-heur et une malheureuse traverse qui porta autant de dommage que celle de monsieur de Bourbon ; car non seulement pour œste occasion se perdit tout ce que nous avions gaigné du royaume de Naples, mais encore se perdit Gennes; car toutes les pertes, tant du royaume de Naples que de Gennes , vindrent pour la révolte dudict André Dorie, laquelle il fit, offencé du tort et deshonneur que l'on luy avoit fait de luy avoir osté la charge de commander les galleres pour la bailler à tm autre, sans avoir aucunement malfaiet, ny avoir re^u une seule escorne en sa charge , et aussi luy vouloir faire rendre les prisonniers de guerre sans aucune récompense. Or tenoit ledit André Dorie en si grand crainte la mer, que le Roy n'osa jamais passer en Italie jusques à ce que ledit André Dorie fust à son service. L'Empereur , ayant entendu le traict qu'on luy avoit faict, luy envoya la carte blanche , et qu'il couchast là dedans tout ce qu'il voudroit de luy, et qu'il vinst à son service. Et manda après ledit André Dorie au comte Philippin^ son nepveu , se retirer de devant Naples, et qu'il abandonnast le service du Roy, le venant trouver à Gayette ; ce qu'il fit : et avant partir, il fit mettre tant de vivres qu'il peut promptement dans Naples, afin qu'elle ne se perdist : et ainsi celuy qui leur avoit faict le mal leur fit le bien , car

COMUfEKTÀIBBS Bti BLATSS M MûNtLCC. [1567]

autrement dans huict jours il falloit qu*i1s entrassent en capitulation. 0 que cest homme de- Yoit ^re recherché I je croy que luy seul a ruiné les affaires du roy François. Les roys ny les princes ne doivent ainsi traicter les estrangers y ny leurs subjects aussi , quand ils les cognoissent gens de service. Et si nostre maistre fut mal conseillé, TEmpereur fat très-bien advisé de se haster de bonne heure pour tirer ledict Dorie à son party , afin que le Roy n'eust le loisir de faire son appointement , et se rendre cest homme son serviteur. Les princes doivent Icy prendre un bon exemple, et pour se faire sages aux despens des autres ils se doivent garder d*offencer un grand cœur , et un homme de service , mesmement quand vous ne le tenez pas obligé, comme celuy qui a sa femme, ses enfans et son bien à vostre mercy. Le Roy n'avoit rien de tout cela sur André Dorie. Ce fut une des plus grandes incongruitez quej'aye veu faire en mon aage , plus importante encor que celle de monsieur de Bourbon.

Puis j'en ay veu donner une autre au prieur de Gapue , qui estoit un des vaillans hommes que cent ans a aye monté sur mer, et autant desTurcsetdes Chrestiens, et luy voulut-on fiiire accroire qu'il avoit mangé le lard. Il fat contrainct s'en aller avec ses deux galleres se rendre à Malte à sa religion. 0 le grand tort que le Roy se fit là de croire si légèrement 1 le dommage en fut à luy , et la perte à la France , car ce seigneur estoit homme de service, et qui sçavoit bien le mestier duquel il se mesloit.

J'en ay veu donner une autre aussi à monsieur le mareschal de Biez. J'oseray gager mon ame que ce seigneur-là ne pensa jamais à fah^ acte meschant contre le Roy; toutes-fois on le calomnia fort un peu après la mort du roy François le Grand , luy mettant sus qu'il estoit cause que monsieur de Vervin son gendre avoit rendu Bologne ; et luy bailla-on pour faire son procès un Cortel , 1% plus renoinmé mauvais juge qui fut jamais en France. Qui vid jamais ny ouy dire qu'on punistquelqu'un pour la laseheté d'un autre ? Quand on luy faisoit son procès , on luy mit à front trois grands pendars (1), lesquels luy soustindrent que le jour du grand rencontre qu'il eut avec les Anglois il monta sur un grand cheval portant un panache blanc pour se faire remarquer , afin que les Anglois ne donnassent à luy ; comme si c'estoit chose

(1) Nommés M<^dard Pc'din, Bocquet, et Jeaa deBourieanc; ils furent tous trois pendus six ans après, comme fani témoins dans une autre afTaire.

(2) n était octogénaire^

bien aisée à faire : quand on est meslé en tue bataille , la poussière, la fumée et les cris empeschent bien ce jugement. C'est aussi l'ordinaire des braves hommes de se remarquer pour se faire cognoistre un jour de combat, mesmement aux guerres estrangeres qui se font oomme pour honneur , et non pour haine ; car aux dvlles monsieur de Guyse s'en f ast mal trouvé à la bataille de Dreux. Voilà comme on calomnint ce pauvre seigneur , lequel ce jour là defflt hoict cens Anglois. Je croy que si le Boy eost envoyé un tel commissaire, et qu'il eost Toahi ouïr les Huguenots , il eust trouvé proti de tesmoins que j'avois promis la Guyenne au roy d'Espagne. Je n*aymay jamais ceste nation, ny les almeray, car je suis trop bon françois. Et pour retourner audit sieur. mareschal, comme ceux-là qui luy avoient baillé ceste traverse Tirent qu'ils ne le pouvoient attraper par dqI moyen, et qu'il s'en alloit relaxé au grand deshonneur de ceux qui l'avoient mis en ceste peine, l'on luy mit sus qu'il avoit faict passer des passevolans en sa compagnie d'hommesd'armes, pour gaigner les payes ; ce qui se trouva véritable, comme l'on m'a dit , mais c'estoit pour donner à des gens qu'il tenoit en Flandres pour le tenir adverty de ce qui se passoit au paysde l'ennemy; car quelquefois nous sommes contraints de nous ayder du nostre mesme pour servir le Boy. Je laisse penser à un chacun si cela meritoit de le faire venir sur un eschaffaut et estre desgradé de noblesse, des armes et de la mareschaucée, condamné d'avoir la teste tranchée. Mais comme Ton le vouloit exécuter, le roy Henry, se ressouvenant qu'il l'avoit faict chevalier, Iny envoya sa grâce, et mourut, tant de vieillesse il) que de regret quUl eut, cinq ou six mois après; car qui eust voulu vivre après une telle injure et honte ? La justice de France n'est pas sans Corteis , car il en y a prou que si le Boy leur baiiloit entre les mains le plus homme de blende son royaume, ils y trouveroient assez depriose, comme Cortel disoit que si l'on luy baiiloit If plus juste lieutenant du Roy du royaunte de France, pourveu qu'il eust exercé la charge un an ou deux , qu'il ne craignoit pas qu'il ne trou* vast matière pour le faire mourir. Ce pauvre seigneur avoit faict un acte belliqueuii, si jafhais homme en fit , auprès du fort de Montreau. Quand les Anglois sortirent de Bologne pour luy venir donner la bataille , il avoit avec luy le re giment du comte Ringrave, et croy que luvmesmes y estoit , celuy des François que monsieur de Tais commandoit , et sept enseignes d'Italiens. Et comme les ennemis chargo^ot nostre cavallerie, elle se mit en routte; et voyant

GOICMSNTÀIBES DE BLAISE Bfi MONTLUG. [lâ67]

ledict sieur le desordre des gens de cheval, il s'en ooarat an bataillon des gens de pied , et leur dict : f 0 mes amis , ce n'est pas avec la cavallerie que j'esperois gaigner la bataille, car c'est avec vous ; » et mit pied à terre , et prenant une picqne d'un soldat auquel il bailla son cheval , se fit oster les espérons, et commença sa retraicte tirant à Ardellot Les ennemis, après avoir chassé longuement nostre cavallerie, retournèrent à lay , lequel demeura quatre heures ou plus en sa retraicte , ayant les gens de cheval Tune fois devant ^ une autre au costé, et leurs gens de pied sur la quettê ; maïs ils ne l'osèrent jamais enfoncor. Et m'a esté dit par des capitaines qui y estoîeot, que jamais il ne fit cinquante pas qu'il ne iist teste aux ennemis. Geste retraicte se peut dire une des braves retraictes qui se soit faicte il y a cmt ans : je serois bien aise qu'on m'en nommast une pareille , ayant gens de pied et de cheval dessus; et sa cavallerie en fuitte. Yoy-là ce que ce seigneur fit pour sa dernière main , estant en Taage de plus de soixante dix ans ; et neantmoins il fut traicté de ceste sorte. Que l'on demande à monsieur le cardinal de Lorraine qui estoit celuy-4à qui luy bailla ceste traverse ; car à Poissî j lors de l'assemblée que le Roy fit des chevaliers de TOrdre devait le roy François second , il le luy reprocha ; et vindrent fort avant en parolles. Je suis trop petit compagnon pour le nommer ; encor que j'y fusse ; aussi il y a des dames meslées.

Un an après je vis aussi faire une autre eseorne à monsieur de Tais , le chargeant qu'il avoit dit mal d'une dame de la Cour. Ce malheur est en France qu'elles se meslent de trop de choses, et ont trop de crédit. Et luy fut ostée la charge de l'artillerie , et depuis ne rentra en crédit. Le roy de Navarre pria le Roy ne trouver mauvais s'il se servoit de luy à la prise de Hedm, ce qu'U luy accorda ; et fut tué aux tranchées dudit Hedin, faisant service à celuy qui ne Vavoit aggreable , qui est un grand crevécoeur et ua grand regret de mourir, faisant service à SQftprince auquel on n'est aggreable : en Çuoy oostTD condition est misérable. Toutesfois Je cm que le Roy s'en fust en fin servy, car à \en\e, il estoit homme de service. Et croy que le Roy emt regret de l'avoir chassé de la Cour ; mais bien souvent ceux ou celles qui gouvernent les roys leur font faire des choses contre leur naturel et volonté, et après ils en sont marris : mais il n'est pas temps de se repentir quand les traverses ont porté tel dommage au prince, qu'il est irréparable; et ceux qui les veulent après excuser taschent de se couvrir envers le Roy d*un sac mouillé, mettant de nouveaux faicts en

avant. Je ne veux parler de celle de monsieur le connestable, qui le fit esloigner de la Cour, et tout dit-on pour les femmes , ny aussi de feu monsieur de Guyse : on les a veu tantost dehors , tantost dedans. Le Roy devroit clorre la bouche aux dames qui se meslent de parler en sa Cour : de là viennent tous les rapports, toutes les calomnies. Une bablllarde causa la mort de monsieur de La Chastaigneraye. S'il m'eust voulu croire et cinq ou six de ses amis , il eust demeslé sa fusée contre monsieur de Jamac d'autre sorte; car il combattit contre sa conscience, et perdit l'honneur et la vie. Le Roy leur devroit commander de se mesler de* leurs affaires. J'excepte celles que je dois. Leur langue a cousté beaucoup , et après , il n'est pas temps, comme j'ay dict. Ce sont les traverses et charitez qu'en mon temps j'ay vues prester à grands personnages et à de pauvres gentilshommes comme moy ; aussi tout cela provient des envies que les uns et les autres se portent, et qui sont près des roys. Cependant que j'ay esté à la Cour, j'en ay veu plusieurs qui se faisoient faux-feu, et se fussent entre-mangez s'ils eussent peu, qui toutesfois se faisoient bonne mine, s'embrassant et caressant comme s'ils estoient les meilleurs amis du monde. Je n'ay sçeu jamais faire ce mestier : j'ay porté au front ce que j'ay dedans le cœur.

Par là on peut juger que le mal-heur auquel ce royaume est tombé n'est pas arrivé par faute de hardiesse ny de sçavoir qui ait esté en nos roys, ny à faute d'avoir des vaillans capitaines et soldats, car jamais roys de France n'en eurent tant à pied qu'à cheval que les roys François Henri et Charles. Que si on les eust voulu employer aux conquestes estrangeres , ils eussent mis la guerre loin d'eux. C'a esté un grand mal-heur pour eux et pour toute la France ; et si ne faut pas dire qu'il tint à l'Eglise ny au tiers estât ; car tout ce que les roys leur ont demandé leur a esté accordé. Les enfans pourront donc juger à qui il a tenu et quelle a esté la source des guerres civilles; j'entends des grands , car ils n'ont pas de coustume de se faire brusler pour la parole de Dieu. Si la Royne et monsieur l'admirai estoient en un cabinet, et que feil monsieur le prince de Condé et monsieur de Guyse y fussent aussi , je leur ferois confesser qu'autre chose que la religion les a meus à faire entretuer trois cens mil hommes; et je ne sçay pas si nous sommes au bout, car j'ay ouy dire qu'il y a une prophétie, je ne sçay pas si c'est de Nostradamus, qui dit que les enfans monstreront à leurs mères par merveille quand ils verront un homme, tant peu il y en aura , s'estans

COMMEI^TAIRBS DE BLAISB DE MONTLUC. [4567]

tous entretuez. Mais n'en parlons plus, le cœur m'en creye à moy-mesmes qui y ay le moindre interest, et qui m'en Iray bien tost en l'autre monde.

Je n'aurois jamais fait si je voulois eserire toutes les traverses et charitez que j'ay leu dans les livres des Romains^ qu'autresfois J'ay prlns plaisir de voir, en în'estonnant pourquoy et à quoy il tient que nous ne soyons si vaillans qu'eux. J'en conteray seulement un ou deux , et commenceray par ce que j'ay leu je ne sçay en quel livre, de Camille , grand capitaine romai% qui gaigna plusieurs batailles et eslargit Tem* pire romain de grand estenduê de pays, et à la fin fut appelé en jugement 9 pource qu'il avoit donné la despoùille des conquestes pour édifier des temples et? sacrifier à leurs Dieux , de laquelle despoùille la moitié appartenoit aux gens de guerre ; mais afin que les Dieux l'assistassent en leurs batailles et conquestes , il leur fit don , disant que les gens de guerre avoient autant de besoin que les Dieux leur aidassent comme luy mesmes. Et comme H fut retourné à Rome, l'on luy fit son procès en recompense des grands services qu'il avoit fait au peuple , et des grandes batailles qu'il avoit gaignées. Toutes-fois ils ne le firent mourir, mais l'envoyèrent en exfi en une ville du nom de laquelle il ne me souvient , parce qu'il y a long temps que je n'ay leuTite Live^ non pas en latin; car je ne sçay pas plus de ma patenostre , mais en françois. Et comme il eust demeuré quelque ternes en ceste ville , vindrent trois ou quatre roys gaulois avec grand armée, et prindrent Rome, et tuèrent presque tous les citoyens, réservé quelques uns qui se retirèrent au Capitolle et là tindrent bon quelque temps. Tite Live racompte qu'une nuict ceux qui s'estoient ainsi retirez au Capitolle s'estoient endormis, et les ennemis avoient desja gaigné un endroit au Capitolle, et qu'une oie commença à crier, qui esveilla les gardes, et entrèrent en combat contre les ennemis, et les repoussèrent. Or ledit Camille se mit en campagne et assembla tant de gens qu'il peut. Et parce que les ennemis ne trouvoient plus à desrober, ne de vivre à leurs plaisirs dans Rome , ils s'espandirent par ta campagne , à dix ou douze mil de Rome. Ledlct Camille fit une grande cavalcade , et en tua au travers des campagnes sept ou huict mil. [Quand je fas à Rome, au temps du pape Marcel , je me faisois monstrer ces lieux-là , prenant grand plaisir de voir les endroits où tant de beaux combats s'estoient faits ; et me sembloit que je voyois les choses devant les yeux que j'avois ouy racompter ou lire, mais je n'y vis rien pourtant qui ressemblast ny rapportast à Ca-

mille]. Le bruit de ceste desconfitore ayant couru par toutes les vllfes prochaines, fit que beaucoup de bons hommes se rendirent ao camp de Camille , lequel , se voyant assez fort , s'en alla à Rome occupé d'un grand nombre de Gaulois, lesquels il défit, et sauva une grande somme d'argent que cent qui s'estoient retirez au Capitolle avoient promis de donner; etd^ puis fut appelé le second fondateur de Kome. Les historiens rendront meilleur compte de ceste histoire que moy,' qui peut estrememeseonte, pour-ce qu'il y a plus de trente ans que je n ay leu livre , ny moins en ose lire de présent à cause de ma veuë et de ma blessure.

En Espagne, les deux Scipions forent desfaicts à trente lieues l'un de l'autre, et en trente jours, à sçavoir, P. Scipion le premier, et son frerr Cornélius Scipion par Àsdrubal. Et de Ton camp et de Tautre se sauvèrent quelques-uns, et se rendirent tous aux cloisons où ils avoient hyvemé. Et comme ils (tirent là, trouvèrent qnc tous leurs colonels estoient morts, et far«nt contraincts d'en esUre un qu'ils appelèrent le Nouveau capitaine. Asdrubal sçaehant que ce Nouveau capitaine avoit rassemblé les soldats romains qui s'estoyent sauvez des deux defîaites, s'en alla soudain les assaillir ; mais il fut yirllement repoussé , et contralnct de se retirer en on lieu auquel ce vaillant capitaine le vint combattre de nulct , et desfit non seulement l'armée qu'il avoit, mais une autre qui estoit en on lieu près de là, tellement que par sa vaillance il sauva , non seulement ce peu de Romains qui s'estoient sauvez des deux batailles perdnès, mais les Espagnes au peuple romain ; car sans luy tout y estoit perdu pour les Romains. Or le sénat demeura long temps sans avoir nouvelles des Scipions ny de leurs affaires , et après forent advertîs de la perte qu'avoient fait les denx Scipions , et des victoires du Nouveau capitaine. D ne me souvient comme il s'appeloit auparavant qu'il ftist créé et appelé Nouveau capitaine; lien souviendra mieux aux historiens qu'à nooy, qui n'ay veu il y a si long temps livre. Et comme le sénat fut adverty du tout , ils envoyèrent Scipion le jeune pour commander :,je croy qu'il estoit fils du premier Scipion, qul^vôit esté tué; et mandèrent au Nouveau capitaine qu'il vinsl a Rome. Et comme il fust à Rome, au lieu de le recompenser, ils le mirent en jugement, liiy mettant sus qu'il avoit prins l'esleclion et commandement des soldats et non du sénat Et croy qu'ils le firent mourir, à tout le moins je n>y point veu en Tite Live qu'fi se parlast plus de

luy.

0 combien d'autres grands capitaines ont este

COXHSNTÀIBSS DS BLAISB M UONTLUG. {1567]

payes de telles récompenses da temps des Romains! les histoires en sont tontes pleines. Et pois qne la justice de France est régie et goavemée par les lois des Romains (l), c^est bien raison qoe les roys de France se gonvement par leurs eonstnmes. Qoe pleust à Dieu que le Roy voaiost &ire parler de luy pour jamais, et laisser mémoire de sa prudence ^ qui seroit à jamais louée ! c'est qu'il flst brasier tous les livres des loix suivant lesquelles sa justice juge, et faire une justice toute nouvelle, juste et saincte [ear j'oserois dire qu'il n'y a monarque en la chrestienté qui s'aide de ces loix y que les roys de France; tous les autres ont des loix faites par eux pour abréger tous procez, ouy mesmes Bearn et Lorraine , qui sont aux deux coings du Royaume] , et que les proeez ne puissent durer plos de deux ans. Si le Roy faisoît cela, il se poarroit vanter d'avoir un monde de soldats qui seroyent forcez de prendre les armes , puis qu'ils n'auroyent que faire au palais; car osiez ceste vacation , à quoy voulez vous qu'un l)on ecrar, noble et généreux , s'adonne sinon aux armes? Qui aocrolstla puissance et l'estenduê du Grand Seigneur ? rien que cela : il ne songe qu'aux annes. O combien de braves capitaines sortiroyent de ce royaume I Je croy que les deux tiers s'amusent en ces palais et plaldoyeries ; et «pendant, encor qu'ils ayent naturellement Inm cœur, avec le temps s'apoltronissent. Ce royaume seroit formidable aux estrangers. Combien seroit-il riche et opulent 1 car toute la ruine de la noblesse ne vient que des mauvais conseils que les advocats donnent aux parties. Il me sou- Tient avoir leu en une fenestre d'une maison à Thoulouse , qu'un advocat des plus fameux de ia cour, qui se nommoit Mainery, avoit fait mettre unescriteau où il y avoit tels mots gravez :

Faux conseils et mauvaises testes M'ont fait liastir ces fenestres.

Et puis qu'eux-mesmes le mettent par escri t, je le puis bien dire. Nous sommes bien fols de nous destruire les uns les autres pour les enrichir. La rupe vient aussi bien à cduy qui gaigne qu'à celuy qni pert , car ils tirent les proeez en si grande longueur, que quand celuy qui a gaigné conte l'aj^ent qu'il a despendu, il trouve avoir plnsmis que gaigné, outre le temps qu'il a perdu. Et si le Roy falsoit cela , peut estre que les coustnnies des traverses et charitez que l'on donne se perdroîent comme les loix , et tous les bons «rvîteurs du Roy qui ne pensent à autre chose

0) Dans les pays 4e droit éeHi seulement.

qu'aie servir fidellement et loyallement, deaieu* reroient près de Leurs Majestez, ou seroient employez pour son service.

Or, puis que je fais compagnie à tant de grands personnages du temps passé et de ceux que j'ay veu de mon temps , je me resjouiray à la retraite que j'ay fait en ma maison , me tenant heureux de tenir compagnie à si grands hommes, estant asseuré de deux choses, c'.eside la loyauté, laquelle l'on ne me peut oster en aucune manière ; et l'autre , que j'ay affaire à un bon Roy, qui cognoistra avecques le temps le service que je luy ai^fait et à sa couronne. Que si je suis re* tiré en ma maison , ce n'est pas à regret, car c'est tout ce que de long temps je desirois , pourveu que ce fust en la bonne grâce du Roy et de la Royne , laquelle justement ne me peuvent oster. Dequoy j'en loué Dieu, qjj^ m'a si bien conduict en toutes mes charges , que je ne leur ay jamais donné occasion de m'en priver; et suis plus heureux et plus content que ceux-là qui m'ont baillé ces traverses , car je me ris de la peine en laquelle ils sont de se garder les uns des autres et s'en donner: je croy que les âmes de purgatoire n'ont point tant de peine. Et je suis icy en repos avec ma famille et mes parens et amis , prenant plaisir à faire escrire sous moy ce que j'ay veu. Je pourrois dire que, sans ceste grande arquebuzade qui me perce le visage, et laquelle il £autqueje laisse ouverte, je serois tres-content et heureux ; car çn la perte de mes enfans , je me console qu'ils sont tous morts en gens de bien , l'espée en la main , pour le service de mon Roy. Et pour le reste , je serois un homme sans sens ny entendement , si je ne ju- -. geois que ce sont des tours qui se jouent au monde , et quant et quant que c'est un grand bien pour moy, qui n'ay pas occasion de faire mal à personne, dequoy je ne me pourrois exempter continuant une telle et si grande charge comme estoit celle que j'avois.

Je laisseray ce propos qui m'a mis en colère , pour retourner à ce que je devins après avoir dit à Dieu à tous ces seigneurs et capitaines qui alloient en France. Je repassay par Perigneux et baillay commission au seneschal de Perfgord pour faire teste à tout ce qui se remueroit pac de-là. Et comme je fus à Agen , j'envoyay une patente h monsieur de Rellegarde à Thoulouse , pour commander en mon absence au pays de Cominge , Rigorre et jusques aux frontières de Rearn ; une autre à monsieur de Negrepellce, pour commander aux jugeries de Verdun et rivière; j'en envoyay une autre à monsieur de Cornusson le vieux, pour commander en Rouêrgue; puis laissay encoresquatcHrze ou quinze enseignes

GOHHENTAIBES Dfi BLAISS DB MONTLUC. [156S]

de gifensde pied, lesquelles je tenois partie en Qaercy , pour faire teste aux Yicontes, qui ne bougeoient du pays et remuoient tousjours quelques besongnes , et le demeurant vers Bordelois. Et au bout de quelque temps le Roy me manda que J^allasse assiéger La Rochelle, et qu'il m^envoyoit commission pour recouvrer de l'argent pour faire les f^ais de la guerre.

[i568] Premièrement il vouloit que ceux de Thottlousé me baillassent vingt mil francs de Fargent qui estoit provenu des meubles des Huguenots , pour payer les gens de pied ; et pour les fraiz de rartillerie ; que Je prendro|| quinze mil francs sur quelques droicts que le Roy a en Sainctonge, et Sa Majesté n'en tire que neuf mil ; que Sadite Majesté manderoit au gouverneur de Nantes qu'il m'envoyast quatre canons et quelgue coulevrine. Voy-Ià mes assignations l^en asseurées et propres pour une telle besoigne. Il sembloit plutost que c'estoit une mocquerie et une farce qu'autrement , et qu'on me vouloit envoyer devant La Rochelle pour me faire perdre ou pour y recevoir une escorne. Si est-ce que je vouluz tenter tout ce qui s'en pourroit tirer. £t manday incontinent au parlement et capitouls ce que le Roy leur escrivoit. Ils meurent responce qu'il y avoit long temps que ce peu de meubles qui s'estoient trouvez des Huguenots en leur ville avoient esté venduz et despenduz pour les frais qu'il leur avoit convenu faire aux aiïiaires qui s'estoient présentez. Et ayant entendu ceste responce, je m'en allay à Bordeaux veoir si je pourrois convertir la cour de parlement et les jurats, qu'ils aidassent de quelque argent à l'entreprise; et ne sceuz jamais tant faire avec eux, qu'ils y voulussent fournir un seul d^ier, disant qu'ils vouloient garder ce qu'ils avoient pour l'employer à la deffense de leur ville si l'occasion s'en presentoit, et non pour La Rochelle qui n'estoit de leur ressort. Je depeschay vers Leurs Majestez, leur faisant sçavoir leurs responces , et que pour cela je ne m'arresterois de m'acheminer en Sainctonge, les suppliant m'envoyer autres assignations plus seures; autrement je ne me pouvois aller engager devant La Rochelle sans perdre leur reputatton et la ^ienne , et peut estre tout le camp ; car assiégeant une place de telle importance sans que les soldats fussent payez pour les tenir subjectsaux tranchées , ils seroient contraints s'en aller au pillage ; et cependant l'artillerie me demeureroit engagée : aussi je sçavois bien ce que valloit l'aune de tels affaires. J'escrivis aussi à Sa Majesté qu'il commandast au gouverneur de Nantes qu'il m'envoyast l'artillerie en diligence, et qu'il la fist porter en Broiiage ; espérant bien

tost avoir gaigné les Isles. Et comme j'eus maadé à Leurs Majestez ceste depesche, je m'en revins en Agenois pour faire marcher douze ou treize enseignes que j'y avois, et aussi pour amener la noblesse du pays. Et estant à Sainct- Macaire , j'y trouvay monsieur de Lauzim elles commissaires qui faisoient la monstre de sa compagnie. Je priay ledit seigneur qu'incontiaentla monstre' faicte il fist acheminer mcosieur de Madaillan , qui portoit son enseigne , droictà Sainctes , et baillay audict sieur de Madaillan une cornette d'argoulets qui estoit au sieor de Verduzan , seneschal de Bazadois, mlea parent, et luy baillay les compagnies de MabruD, Thodias et La Mothe Mongauzy , et leur ordoonay de faire extrême diligence , sans arrester qu'ils ne fusssut à Sainctes, et que si les MarenDeaux estoient à Sainct Severin, que dés qu'ils auroieat repeu ils les allassent combattre, et que s'ils avoient la victoire , ils menassent bien les mains, car ce n'estoit que communes, et dés que les autres entendroient la deifaicte de leurs compagnons , ils se mettroient en telle crainte qu'ils ne feroient jamais plus teste , et que la peur iroit jusques à La Rochelle ; mais qu'il falloit sur toot faire grand tuerie pour donner l'espouvante. J'escrivis à monsieur de Pons toute l'entreprise, et qu'il envoyast des forces à Sainctes, poorqoe tous à un coup allassent faire ceste execotioo. J'avois desja mandé aux enseignes qu'ils se rendissent vers Agenois, et à la noblesse pareille ment. Ledict seneschal de Bazadois print la charge d'estre nostre mareschal de camp. Je n'tvois de gensdarmes que la compagnie de tmsieur de Lauzun, la mienne et celle de monsieur de Merville, grand seneschal de Guyenne' de celle de monsieur de Jarnac, que le Royaroil commandé se rendre près de moy , ne s'en trouva pas la quarte part, car les autres estoient avec monsieur le prince de Gondé. Et n'arrestay qw trois jours à Agen , et m'en retoumay droit en Bordelois avec ce peu de forces' que j'avois peu assembler. Et baillay la charge des gens de pif^ à commander à mon nepveu le sieur deLeberon. Et comme je fus à la seconde journée d'Agea, je receus lettres de monsieur de Madaillan, par lesquelles m'advertissoit comme ils avoieit faict si grande diligence qu'ils estoient arrivez la troisîesme nuict après que je les eus laissez à Sainctes , et qu'ayant entendu qu'il y avoit trois enseignes de gens de pied à Sainct Severin, qoi s y estoient parquez et fortifiez, ils les avoient chargez et de faict emporté trois drapeaux, farrivay chiq ou six jours après à Marennes , oùjctrouj vay monsieur de Pons , à qui Sa Majesté avoit escrit , et à monsieur de Jamac aussi, de se re^

COKMfiNTAlBBS DB BIAIS£ DB MONTLUG. [1568]

dre auprès de moy an siège de La Rochelle. Peu après je receus une lettre du gouverneur de iXaotes , par laquelle il me mandoit qull ne se falloit point attendre à son artillerie, car il n'avoit qu'on canon monté sur vieux rouages , et que le demeurant estoit tout par terre , sans qull peusl estre prest d'un mois. Yoy-Ià comme les villes de frontière et d'importance estoient pourveûes et munies : La Rochelle n'estolent pas ainsi. Je me mis à temporiser aux environs de Sainet Jean et de Sainctes^ en attendant la respoQce de Leurs Majestez, et l'argent pour foire partir rartilierie de Rordeaux , bien marry de m'estreadvancé si avant. De Jour à autre je leur fûsois des depesches, mais je n'en pouvois avoir responce. Le dernier que j'y envoyay , ce fut Bagnm, qui s'estoit retiré auprès de monsieur de Pons. £t cependant monsieur de Lude (i) s approcha de Sainet Jean , et parlasmes ensemble à la maison d'un gentil-homme. Il me monstra des lettres que le Roy luy avoit escrites, par lesquelles il luy commandoit de se rendre à l'entreprise de La Rochelle avec moy , et me 'dict qu'il m'obeiroit d'aussi l>onne volonté qu'à la propre personne du Roy, pour estre le plus vieux capitaioe de France j et qu'il m'ameneroit six ou ^pt eoseignes de gens de pied et trois ou quatre eeDs chevaux. Doncqucs il ne tint à moy ny aux seigneurs à qui le Roy avoit commandé m'y assister, ny à force gens de pied ny de cheval, sinon à faute de moyens pour mener rartilierie et un peu d'argent pour les gens de pied , que ce siège de La Rochelle ne reussist. Je ne veux pas dire que je l'eusse emporté , mais je leur eusse fi»iet peur, et peut estre du mal.

Pendant ce temps monsieur de Pons avoit réduit les isles d'Oleron et d'Alvert , car elles sont presque à luy, et le capitaine La Gombaudiere estoit dedans, y ayant sa maison , et commandoit tant en Al vert qu'Oleron. Il ne restoit plus que Visle de Ré, où on avoit fait un fort auprès dune église, et plusieurs autres aux descentes. Je fis eslirc cinq cents arquebusiers de toutes nos trou]^, et tous les capitaines, enseignes et lieutenans , sauf la moitié de la compagnie de Mongauzy le vieux , qui demeura à terre pour commander ce qui restoit ; et fis embarquer mon ncpveu de Leberon avec ladicte trouppe au havre du Rouage. Guillet , récepteur pour le Roy en ces quartiers là, print grand peine d'avitailler et préparer les navires. La royne de Navarre l'a ^ict mourir depuis en ces derniers troubles , et û'ay jamais peu entendre pourquoy. Je l'avois tousjours cogneu bon serviteur de Roy , et croy

(1) Guy d'AUlon, comte du Lude.

que la diligence qu'il fit en cest embarquement luy a porté plus de donmiage que de proffit, et peut estre a esté cause de sa mort, car la royne de Navarre n'aimoit pas ces gens-là. La tourmente garda un jour et une nuict, que mondit nepveu ne peust faire descente; aussi les ennemis deffendoient la descente des forts qu'ils avoient faicts. A la fin il s'advisa la nuict d'envoyer tous les petits l)atteaux qu'il avoit amené avec luy chargez de soldats , faire descente par les rochers , derrière Tislc , où les ennemis ne se prenoient garde. £t comme il y en eut une par* tic en terre, les ennemis s'en apperceurent et coururent là et combattirent ; mais les nostres demeurèrent maistres. Mondit nepveu , qui estoit au combat, envoya devers les capitaines et soldats qui estoient demeurez aux navires^ pour les faire venir; ce que promptement fut faict. Et comme tous furent à terre , ils marchèrent droit au grand fort de l'église , qui estoit à une grand lieuë et demye de là, et l'assaillirent par deux ou trois costez : de sorte qu'ils l'emportèrent et tuèrent tout ce qui se trouva dedans, car ceux qui gardoient les descentes se mirent dans de petits liatteaux et se sauvèrent devers La Rochelle. Monsieur de Pons et moy estions sur le bord de la mer, et voyons les batteaux qui fuyoient devers La Rochelle. Nous jugeasmes que c'estoient des gens de Tisle qui se sauvoient , et que nos gens avoient eu la victoire. Et deux jours après mondit nepveu me manda comme le tout s'estoit passé, car plustost il ne peust, à cause que le vent estoit si contraire qu'il n'y avoit ordre de venir à Marennes , où ledict sieur et moy estions. Puis laissay dans l'isle deux compagnies de gens de pied , et fismes revenir mondit nepveu. Je laissay monsieur de Pons à Marennes, et m'en allay à Sainet Jean, où monsieur de Jarnac se rendit pour pourveoir à tout ce qui seroit nécessaire au siège. Je fis faire grands provisions de vivres ; le mareschal des logis de feu monsieur de Rurie m'aida fort, car il est de ces quartiers-là.

Or j'attendois tousjours des nouvelles du Roy, mais je n'en euz jamais aucunes, ny aucun messager ne revenoit; et à la vérité il y avoit du péril par les chemins , car les ennemis tenoient tous les grands chemins par lesquels on revenoit en Sainctonge. Et le premier qui arriva, ce fut Dagron , qui porta nouvelles que la paix estoit presque arrestée , et que bien tost le Roy me de voit mander ce que j'aurois à faire. Je croy qu'ayant veu monsieur le prince et monsieur l'admirai avec leurs forces aux portes de Paris pour donner une bataille , et puis se promener par la France , ils songeoient plus à cela qu'aux

GOMUBNTAIBBS DB BLAISB BB MONTLUG. [1668]

affaires de la Guyenne. Voy-là le succès de mon voyage de Sainctonge. Et pource qu'on m*a reproché qu'il y avoit trois ans que je n'avois rien faict qui vaille , je voudrois de bon cœur que ceux qui proposent au Roy les entreprises fussent aussi prompts à faire estât de ce qui est nécessaire , comme ils sont prompts à donner des assignations et remèdes qui ne vallent rien du tout, comme celles que Ton m'envoya y et ainsi nous ferions quelque chose de bon ; mais de la sorte que Ton en use , il faudroit estre Dieu pour faire miracles. 0 que les gens sont bien-heureux qui demeurent près du Roy , ne s'approchant pas des combats , et taillent force besongne et à bon marché aux autres, afin que le Roy les estime sages et bien advisez : ils n'ont garde de dire au Roy que si Montluc ou autre n'y veut aller à ce pris , qu'ils s'offrent d'y aller. Il suffit de sçavoir bien parler ; et peut estre tel en parle , qui seroit bien ayse qu'on ne fist rien qui vaille, et ne sont le plus souvent que dissimulations, feîntises et jalousies; c'est en bon françois trahir son maistre. Je m'asseure , à la bonne volonté des seigneurs qui estoient avec moy : et à Festonnement en quoy ce peuple se mettoit , que si j'eusse esté secouru de moyens ; j'eusse essayé d'emporter ceste ville , qui s*est depuis rendue tres-forte. Que si le Roy leur laisse prendre plus grand pied, il est À craindre qu'ils ne se tirent de son obeyssance. Je fus donc si mal assisté, et le Roy si mal servi , que je ne peuz faire autre chose.

Quelque jour après , le Roy m'envoya la paix pour la faire publier à Rordeaux , et me manda que je fisse retirer en leurs maisons tous les gens de pied : ce que je fis , et Tenvoyay à la cour de parlement et aux jurats , pour la foire publier. Je ne m'y voulus trouver, cognoissant bien que c'estolt une paix pour prendre haleine et temps pour se pourvoir d'autres choses nécessaires pour la guerre, et non pour la faire durer ; car le Roy , qui avoit esté prins au despourveu , n'endureroit jamais le traict qu'on luy avoit voulu faire : encore qu'il fust bien jeune , si estoit-il prince de grand cœur , et qui portoit impatiemment ceste audacieuse entreprise, à ce que j*ay ouy conter à ceux qui y estoient. Il monstra son courage généreux et vrayement digne d'un roy , se mettant à la teste des Suisses pour se sauver à Paris. Et pensez vous , messieurs, qui avez conduit cestrouppes, qu'il oublie ceste injure ? malaisément l'endureriez vous de vostre pareil ; voyez que vous feriez de vostre valet. Je n'ay jamais veu chose si estrange , ny leu : ce qui me faisoit tousjours penser que le Roy s'en ressentiroit. Monsieur le prince et monsieur l'admirai firent en ceste paix un pas de

clerc , car ils avoient l'advantage des jeoz et croy qu'ils eussent emporté Chartres. Ceux qui moyennerent lors la paix, firent un bon service au Roy et à la France.

Voy-là la fin de ce que j'ay faict aux seconds troubles. £t me semble que ce n'est pas faire peu de service au Roy, de luy envoyer de se* cours unze ou douze cens chevaux, trente enseignes de gens de pied , et luy garder le pays de la Guyenne, luy conquérir les Isles, et ne tenir point à moy que je n'allasse tenter la fortune a La Rochelle , et luy envoyer tout l'argent qui se le voit par deçà : mais je pourrois fidre miracles; ceux qui sont auprès de Sa Majesté m'en ont tousjours preste quelqu'une; et croy que si le Roy les veut escouter encoreàcesfheureqneje n'ay nulle charge, ils trouveroioit quelque chose encore à redire, car il ne faut pas perdre les coustumes de la Cour, qui sont rapports et traverses à ceux qui ont envie de bien faire. SI j'estois près d'eux, je sçaurois bien leur respoudre ; mais il y a trop de Gascogne à Paris; et puis j'ay perdu mes enfans , et en vieille beste il n'y a point de ressource.

Ceste paix des seconds troubles , qui fut faiete à Chartres (l), ne dura que huict ou neuf mois au plus ; ainsi on l'appela la petite paix. Pendant ce temps je me transportay à Rondeaux ao commencement de may, pour veoir comme toutes choses se passoient; et, selon les nouvelles qui ordinairement venoientde la Cour par ceux qui en partoient , je cognoissois bien par discours que ceste paix ne dureroit gueres : car aucunes fois l'on me disoit que monsieur le prince de Condé et monsieur l'admirai estoient contens en leurs maisons, et le plus souvent on m'asseuroit le contraire, et aussi que le Roy n'avoit fait aucun commandement qu'on labssast les armes « comme il avoit fait à la paix des premiers troubles , et que ceux de la nouvelle religion alloicot et venoient d'un lieu à un autre , et tenoleot souvent consistoires. On disoit que La Rochelle ne se rendoit poinct, ny Montauban, Castres. Millau , et autres places , et qu'il semblolt que ce fust plustost une trefve qu'une paix. D'autre part j'estois entré en deffiance du capitaine de Rlaye , nommé Bes-Rois. Pallay à Blaye , et menay le procureur gênerai du pariement, nommé Labet, avec moy. Lequel Des-Rols me commença à tenir beaucoup de propos de la cour de parlement et des jurats de Bordeaux , me disant qu'ils le soupçonnoient, et craignoit d'aller à Bordeaux. Je luy respondis que cela ne venoit

(I) A Longjameau le 25 mars I568> et pabliée djns le camp derant Chartres.

COMiniVTAIBBB DE BLÀIBB DB MONTLUC. [1568]

poinet da parlement, ne des jnrats prfncipallement, mais que Iny-mesmes estoit cause de se faire soupçonner, pource que tous ceux de la garde de la place estoient huguenots , lesquels ii favorisoit dans la ville , hors laquelle , en sa présence, ils avoient rompu une église, mais que 8*il Youloit que personne n'eust soupçon ny pnrlast deluy, qu'il mist la pluspart de ceux de la garde de la place catholiques. Il me respondit qu'il y en avoit beaucoup de catholiques : toutes* fois je sçavois bien le contraire. Et luy fis une remoDstrance comme d'amy à amy , qu'il se souviost de quel père il estoit sorty, et que , pour les IwDs services qu'il avoit faict aux rois François et Henry y ils luy avoient donné la charge de ceste place , et depuis continuée à luy ; et plasieurs antres remonstrances qui me sembloient estre à propos pour luy oster une mau- Taise opinion , si desja il l'avoit mise en son entendement. Auparavant je Tavois tousjours soastenu , pour l'avoir tousjours cogneu fort affectionné au service du Roy, comme il me sembioit; et avols escrit à Sa Majesté que si Je devois respondre d'un homme , Je respondrof s de celoy-là : Toyez comme on se trompe quelquefois à juger les hommes à la parolle. Mais comme je fos de retour à Bordeaux y et veu des apparences qui ne me plaisoient gueres , Je n'en eu pas l'opinion que j'en avois eu , et en escrivis à Leurs Majestez , mais ce fût sept ou huit jours après que J'en fbsparty. Je sceu depuis que, qaelqaes Jours après mon despart, il s'estoit rendu à Estauliers , pour parler avec monsieur de Mirambeau (1) et le baron de Pardaillan, où ils avoient demeuré ensemble cinq ou six heures enfermez dans une chambre. Trois Jours après iisse rassemblèrent encores. Je fus aussi adverty qu'il avoit résolu d'aller à la Cour se présenter an Roy, et luy donner encor plus grande asseurance de sa fidélité. Je depeschay devers le Roy, Iny donnant advis de tout ce que J'en nvois entendu , et que cy-devant Je luy avois donné asseurancedudit Des-Rois, mais qu'à présent Je ne l'en asseurois plus , révoquant ma parole, veu les parlemens qu'il avoit faict à Estauliers, et que, si Sa Majesté me vouloit croire , il Tostcroit de là, y mettant un qui fust de la religion de Sadiete Majesté; et que, s'il trouvoit mon conseil bon, il de\'oit retenir là ledict Des-Roys jnsques à ce que J'y eusse mis celuy qu'il voudroit en sa place, et que J'eusse changé la garnison. Pm mes lettresje supplîay tres-humblement Sa Majesté vouloir croire le conseil que Je luy

<0 Jacques de Pons , baron de Mirambeau et de Plas-

donnois, autrement qu'il s'en repentiroit le premier. Des-Roys ne faillit pas de partir au jour mesme, qui estoit un lundy, que j'avois donné advis au Roy. Et à ce qu'il me fut dit, il s*addressa à monsieur de Lansac , et croy bien qu'il lui lit ses doléances , et mit en opinion ledit sieur de Lansac que tous ces soupçons ne procedoient , sinon de ce que j'avois eu quelque envie de feire bailler la charge de ceste place à quelque gentilhomme qui fust à ma dévotion. Et croy bien que, tant pour le voisinage qu'il avoit avec ledict sieur de Lansac, que pour la feme et bonne renommée du père desdicts Des- Roys et des siens, ledict sieur de Lansac le soustenoit , et en parla au Roy, dont il en fut le premier trompé et en peine. On ne peut faire Jugement d'un homme qui n'a encores Jamais faict faute , mais plustost bien que mal, comme celuy-là. Les ,hommeS/ne se cognoissent pas au veoir comme de faux testons : Dieu seul peut lire dans leur cœur. Il s'en revint fort content du Roy, et encore , afin qu'il eust tousjours meilleure affection au service du Roy, il luy fit donner mil escus. Sa Majesté ne considéra pas qu'il estoit de mauvais poil , duquel il n'en sort gueres de bonnes gens. Mais , quoy que ce soit, un autre y fust esté aussi bien trompé que luy, car il parloit d'or, et sçavoit bien desguiser la mauvaisetié de son cœur.

Voyez combien un prince doit prendre garde et observer les particularitez de ce parlement avec les Huguenots , et en ce doute prendre plustost un parti que Tautre. Il y a moyen de contenter celuy de qui on se craint, sans se désespérer, au lieu qu'on court fortune luy laissant la place en main, comme on fit à Des-Roys, et une bonne place, laquelle servit de beaucoup aux Huguenots. Depuis qu'une femme escoute, à Dieu vous dis; aussi depuis qu'un gouverneur d'une place parle ainsi en secret, il y a quelque anguille soubs roche. Il faut que le Roy ou le prince soit lors aussi Jaloux que le mary qui sçait sa femme prester l'oreille ; si par mesme moyen , celuy qui se trouve à ces pourparlers n'en advertit sous main son maistre ou le lieutenant du Roy, encore y a il du danger, et il est mal-aisé se garder d*un traistre.

Avant que partir de Bordeaux, le matin J'as* semblay le procureur gênerai, le gênerai de Courgues , le capitaine Verre ; le sieur de Leberon , mon nepveu y estoit aussi; et voulus discourir avec eux ce que J'avois pensé en moy-mesme sur les nouvelles qui venoient Journellement de la Cour, de la defôance et mal-contentement en quoy estoit monsieur le prince de Coudé, et ce que Je ferds si J'estois en sa place. Us se ressou-

COMHENTAIBES 1>£ BLAISB DB MONTLUG. [1568]

viendront que Je leur disois que , si monsieur le prince pouvoit passer, il s'en viendroit en Sainetonge, ayant La Rochelle à sa dévotion, et presque tout le pays , et que les Isles seroient bientost révoltées quand ils verroient force dans la Sainctonge et à La Rochelle, et monsieur de La Rochefoucaud près d'eux; que résolument ledict sieur prince et les Huguenots toumeroient tous leurs desseins du costé de deçà; car dans la France ils n'avoient plus Rouen pour eux, et n'avoient plus aucun port de mer à leur dévotion , et qu'ils seroient fort mal conseillez de recommencer une tierce guerre sans avoir un port de mer en leur pouvoir. Or ils n'en pouvoient choisir un plus à leur advantage que celui de La Rochelle, duquel dépend celuy de Rroùage, qui[est le plus beau port de mer de la France ; car , estant là , ils auroient secours d'Allemagne , de Flandres, d'Angleterre, d'Escosse, de Bretsdgne et de Normandie , tous pays farcis de leur religion. Et à la vérité, si le Roy leur bailloit à choisir pour se cantonner au royaume de France, ils n'en eussent sceu choisir un plus à leur commodité et advantage que celuy~là. Ils trouvèrent mon discours approchant de la vérité , lequel j'avois faict la nuit mesme , resvassant après nos affaires , car c'a esté mon entretien : celapresageoit presque autant d'infortune et de malheur comme les, songes que J'avois fait du roy Henry et du roy Charles. Les ayant ainsi entretenus , Je leur dis qu'il falloit trouver des remèdes avant que le malheur ad vinst, et que Je pensois bien que, donnant cestadvisà Leurs Ma- Jestez, si Ton ne leur proposoit des moyens pour rompre leurs desseins, ils n'adjouteroient poinct de foy etmespriseroient monadvis. Nouscommençasmes à discourir que , pour couper chemin à tous ces malheurs qui nous menassoient , il n'y avoit autre moyen que de se faire forts sur la mer, et se saisir de bonne heure des ports, et qu'avec quatre navires et quatre chaluppes que l'on tiendroit à Chedebois, à la Palisse et à l'embouchure de Broûage , il sufflroit ; et que , si les ports estoientune fois nostres, ny Anglois, ny homme qui les peust favoriser , n'y pourroit venir, sçachant qu'il faudroit aborder es lieux où d'heure à autre la tourmente est fascheuse ; que gens de mariae ne partent Jamais pour venir en un lieu, s'ils n'y ont port pour aborder ; et d'autre part, que, nos navires sejoumans aux environs des Isles, les habitans ne s'oseroient jamais révolter , et que nos navires tiendroient La Rochelle comme assiégée , de sorte qu'ils seroient bien tost contraincts de se mettre à la dévotion du Roy, ou se contenir sans remuer. Je leur fis tout ce discours y et tous ensemble conclusmes

que J'en devols donner advis au Roy et à la Royne.

Or il falloit discourir où se prendroit argent pour dresser l'équipage, et qu'il faudroit pour les vaisseaux et pour payer les gens ; et advisas^ mes qu'avec dix mil francs nous les mettrions eu mer, avec deux mil sacs de bled que Je baiSerois du mien pour faire des biscuite. Le gênerai de Gourgues s'offrit qu'il en feroit venir du hant pays , et du bestail des Landes sur son crédit , et le tout sur la fiance que nous avions qu'avec le temps Sa Majesté nous rembourseroit. Le procureur gênerai se fit fort avec ledit sieur de Gourgues de convertir toute lajurade, qu'ils ayderoient tous les mois de quelque chose , et aussi qu'on leveroit la coustume que le maistre de la monnoye qui estoit lors avoit gaigné an conseil privé et au profit du Roy : ce que n*avoit esté encores exécuté , pouroe que le comptable de Rordeaux s'estoit mis à la traverse, disaqt que cela devoit estre comprins en son afferme ; et pour despit le maistre de la monnoye n'avoit voulu faire exécuter l'arrest, et que, quand la Jurade verroit que c'estoit pour an grand bien , non seulement pour le Roy , mais pour la ville de Rordeaux , que tout le monde y aideroit , et qu'avec cela et Tadvance que j'ay mis cy devant, ne oousteroit plus rien au Roy. Le procureur gênerai et ledict sieur de Gourgnes avec le capitaine Verre en firent le calcul avec le Jetton (i) devant moy; et conclusmes que le sieur de Leberon iroit remonstrer tout cecy à^ la Royne , et que Sa Majesté comprendrcrit mieux cest affoireque personne de son conseil. Etainâ Je depeschay ledit sieur de Leberon en poste i la Ck)ur.

La Royne escouta toutes les remonstrances que mondict neveu luy fit Sa Majesté hiy dict qu'elle en vouloit parler au conseil : et au bout de trois Jours la Royne luy dict que le conseil du Roy ne l'avoit pas trouvé bon; et croy qne ce fut plus pource qu'aucuns mirent en avant que Jefaisois cela plus pour courir au long delà coste que pour raison qu'il y eust que cela deost advenir. Il me souvient que Je donnay chargea mondict nepveu de dire à la Royne que j*eslois si malheureux aux conseils que Je luy donnois , qu'elle n'y avoit Jamais voulu adjouster foy, encoresqu'elle[v6yoit qu'ils se trouvoienttousjours véritables ; et que Je la suppliois de me vouloir croire une fois en sa vie seulement, et que si elle ne le faisoit^ elle s'en repentiroit ; qu'il ne seroit pas temps d'y remédier quand le malheôr seroit advenu. Mais toutes ces remonstrances ne ser-

(\) Manière de calculer, qui fût longtemps en usage.

COmifiNTAlBSS DB BLAtSfi DB MONtlUC. [l568]

virt&t de rien^et me r'oivoya mondict nepveu sans autre depesche, sinon qae le conseil du Roy oe Tavoît pas trouvé bon : ce qui. a porté un très* grand dommage, car je pense que les affaires des Huguenots ne seroient aujourd'hui tant à leur advantage comme ils sont ; mais Dieu fait coaune il lui plaist. Je sais bien , encores que tous les jours je fisse miracles, qu'on ne croiroit jamais à la G>ur que je fosse devenu sainct, à tOQt ie moins ceux qui sont auprès du Roy, car ils seroient bien marris que leurs Majestez pensassent qu'il y eust gens en tout le royaume de Franee qui fussent si vigiians ne attenUiis aux affaires du royaume qu'eux, ny qui fussent si sages. J*ay tousjours ouy dire que ceux qui presumenttantd^euxsont le plus souvent les moindres.

0 qu'un roy sage et prudent doit veiller pour descouvrir ces piperiesl j'estois trop eslongné ponrleleor faire toucher au doigt, et les lettres n'ont poinct de réplique ; aussi dans le conseil da Roy un ennemy peut faire plus de mal que trente amis ne peuvent faire de bien : je n'en ay que trop senty les effects; et cependant tout va au rebmirs , sans qu'on puisse espérer qu'on s'amende, quoy qu'on sçache dire. Je puis bien icy faire Je conte de Marc de Bresse. G'estoit un Italien ^ lequel avoit faict quelques services à la seigneurie de Venise ; il avoit poursuivy et sollicité sarecompence, mais il n'avoit eu que du vent. La fortune porta que le duc mourut ; ce qu'ayant entendu, le segnor Marc dressa une requeste par laquelle il supplioit la Seigneurie de le vouloir eslire doc pour recompense de ses services. Toute la Seigneurie fut fort esbahie de la hardie demande de cest homme ; et furent quelques uns députez pour luy faire une réprimande et remonstrance. Il leur dict , les ayant ouys : Perdmate mi, vai haveiifatio tante coioneriCy che io pensaio chefarette anchora questa ; ma basia son conlento. Ainsi pouvons nous dire à ces messieurs qui gouvernent tout , qu'il ne se faut estonner de ce qu'ils font , ny espérer mieux : à la longue le royaume s'en trouvera bien : il ne se faut estonner de rien qu'il facent. Je reviens à mon propos.

Or je m'en retournay devers le pays d'Agenois : à mon arrivée à Agen je m'offencay une jambe, ce qui me tint trois mois au lit; et en oatre , comme je pensois estre guery, un caterre me surprit (l), qui me cuida coupper la gorge, et . sans ce qu'il prit son cours par une oreille , les médecins disoient que j'estois mort. Gomme je fus un peu relevé, je m'en vins à Cassaigne pour changer d'air , qui fut environ la fin de juil-

(I) Caterre : catarrhe,

let. Je fus adverty dû costé de Beam , que la Royne de Navarre estolt partie de Pau pour s'en aller en Foix faire tenir ses estats. Soudain après j'eus advis qu'elle s'estoit arrestée à YicBigorre ; et incontinent après j'eus un autre advertissement, qu'un mercredy au soir luy estoit arrivé un gentil-homme de monsieur de La Rochefoucaut, qui avoit demeuré plus de quatre heures enfermé avec elle dans son cabinet. Quelque paix qu'il y eust, j estoîs tousjours aux escoùtes, et avois des gens apostez pour observer ce qui se faisoit en Bearn, car je sçavois bien qu'il se forgeoit là quelque chose qui ne valoit gueres. J'eus advis que le jeudy elle estoit partie en grand haste , et prenoit le chemin de Nerac , comme il fut vray , car elle y arriva le dimanche matin. Sa venue donna à penser à beaucoup de gens beaucoup de besongnes , et que la paix ne dureroit gueres. Je l'envoyay le lendemain visiter par mon nepveu de Leberon , la suppliant tres-humblement que sa venue nous apportast quelque profit pour Tentretenement de Xà paix , l'asseurant sur mon honneur que de mon costé je prendrois tel soin , que par les Catholiques la guerre ne se commenceroit point. Elle me manda qu'elle n'estoit venue à Nerac que pour ceste occasion , et pour abbattre les opinions qu'aucuns de sa religion pourroient prendre , sçachant bien que d'une religion et d'autre ii y en avdt qui ne desiroient que la guerre; et puis que j'estois en ceste volonté de faire entretenir la paix, que bien tost je cognoistrois que sa volonté et intention n'estoit autre ; et que je l'advertisse seulement de tout ce que j'entendrois , car elle donneroit ordre à tout ce qui dependroit de ceux de sa religion. Deux choses me commandoient de la croire , encores qu'à la Cour on m'en aye voulu reprendre : la première , que jamais le Roy ne luy avoit donné occasion de rien faire contre luy , et me souvenant que le Roy i'avoit soustenue contre le Pape (2), et de nouveau contre ses subjects de Beam; et l'autre , des grandes promesses qu'ordinairement par lettres et par messagers exprès elle faisoit au Roy de ne luy estre jamais contraire : je croy que Sa Majesté en a une centaine de lettres. Toutes ces choses considérées, et la parentelle prochaine qu'elle a avec le Roy, qui seroit celuy-là qui eust osé entreprendre de luy monstrer que l'on avoit soupçon d'elle? si je l'eusse fait, elle eust dit etm'eust chargé estre cause de luy avoir faict changer la bonne volonté qu'elle avoit tousjours porté au service du Roy , et n'eust pas ladicte dame eu faute de soustien à la Cour contre moy , pour

(2) Lorsque PielY rexcommunia en septembre 1567,

C01IKEIITÀIBB8 DB BLAJ8B DB MONTLCC. [l56S]

me charger le bast plustost que la selle. J'aime beaucoup mieux qu'elle ait fait ce qu'elle a fait sans occasion , que de l'avoir fait avec l'occasion qu'elle eust peu mettre en avant : tousjours le plus petit a le tort. Si le Roy ou la Royne avoient envie que je le fisse , pourquoy est-ce que l'on ne me le mandoit; je n'eusse rien craint alors : on veut que Je sois prophète. Je prenois bien garde à ce qui se faisoit en Bearn , parce que ce pays est fort gasté de ceste religion qu'elle y a semée ; je ne sçay pas qui l'ostera. U y avoit plusieurs ministres , lesquels avec leur douce mine ne chantoient que la guerre; mais quanta elle, je n'eusse jamais pensé qu'elle eust fait une telle faute y qu'elle eust jamais voulu hasarder son Estât comme elle fit , lequel le Roy lui avoit conservé. Je croy que ces bons ministres, sous prétexte de laparolle de Dieu, la tirèrent. à leur party , car pour cet effect ils n'oublient rien , et disent merveilles à qui les veut escouter. Elle partit de Nerac un dimanche matin; ma femme luy alloit faire la révérence ce mesme jour, monsieur de Sainctorens et mes enfans avec elle , pour courir la bague et donner passetemps à monsieur le prince, ayant iaict estât de n'en bouger de huict ou dix jours. J'y envoyois ma femme expressément pour Tentretenir tousjours en asseurance de moy et des Catholiques , que nous ne prendrions point les armes. Ce mesme dimanche, à la pointe du jour, arriva un contreroolleur des siens, par lequel elle me mandoit qu'il ne falloit pas que ma femme y allast, car elle s'en alloit à Castelgeloux, pour quelques nouvelles qu'elle avoit entendues, qu'aucuns brouillons de sa religion avoient envie de remuer quelque chose, et quelle les en garderoit bien. Je cogneus alors que c'estoit autre besongne que d'y donner ordre, car elle l'eust bien peu faire de Nerac en hors , sans aller à Castelgeloux ; toutesfois je ne pouvois bien entendre le fons de son dessein. Le lendemain matin je m'en allay à Agen , et depeschay devers monsieur de Madaillan , afin que secrettement il assemblast tous ceux de ma compagnie de delà la rivière de Garonne à La Sauvetat , où est sa maison , et au chevalier mon fils, qui estoit colonnel en Guyenne, qu'il advertist tous ses capitaines, afin que jour et nuict ils s'acheminassent en diligence au port Saincte Marie avec quinze ou vingt arquebusiers à cheval chaeun , et qu'ils n'attendissent point d'en avoir d'advantage. Je manday aussi à monsieur de Fontenîiles, qui estoit en garnison à Moissac , qu'il en iist de me&mes , et qu'il mandast à oeux de sa compagnie qui n'estoient en sa garnison, qu'ils le suivissent en diiieenee.

La royne de Navarre ne demeura que dm jours à Castelgeloux , et print son chemin droict à Thonens et Aymet. Son parlement fiit bI bref) qu'il B*en fallut quatre heures que le chevalier mon fils ne se peust joindre avec monsieur de Madaillan, à cause du passage de la rivière d'Aiguillon , où il n'y avoit que deux petitBbattenu; et comme nos gens arrivèrent à Aymet, il n'y avoit que trois ou quatre heures qu'elle estoit partie en haste droict à Bregerac. Le sleordc Piles luy estoit venu au devant avec soixante oq quatre vingts chevaux, et ainsi elle passa laDordogne. Je prins tant de peine à faire mesdespesches jour et nuict, pour advertir tous les capitaines et sieurs du pays de prendre lesannes. n'estant encores bien guoy de mon caterre, qie je tombay de nouveau en une extrême maladie: tout le monde cuidolt que je n'en eseha|iperDi:i jamais ; je n'en pensois pasmohis, car Je fis rnoo testament, ce que )e n'avois jamais ISûct pour maladie ne blesseure que j'eusse eue : en tant de maiadiesetble8seuresqnej'ayeu,jen'avois9oiD£

que de mes armes et chevaux ; mais lors, pensant mourir, je songeois à tout ; ce qui plus me toormentoit, estoit de laissa le pays en tel estai, et mon Roy. Pendant ma maladie je fis dresser trente enseignes de gens de pied au chevaUer mon fils. La levée fut si prompte que les eapitaines ne peurent recouvrer soldats, pour la tierce partie de leurs compagnies, et d'autre paît preique tous ceux que monsieur de Sainctoreaseo amena aux troubles seconds estotent demenrei en France parmy les reglmens, etunepartiedes capitaines.

Estant encores en l'extrémité de ma maladie, monsieur de Joyeuse (l), qui estoit vers Montpellier , m'advertft que les Provençaux avoieot passé le Rosne, et que monsieur d'Acier (3) fô estoit allé recueillir vers Usez; qu'ils n'estoient que cinq ou six mille belistres [c'estoit le mol de sa lettre] conduisans femmes et enfaosaveceoi, et que facilement je leur empeseherois le ^^^ sage , s'en allant rendre en Sainctonge h moa* sieur le prince de Condé et à monsieur l'admirai, lesquels desja y estoient arrives : aussi la royne de Navarre avoit prins ce chemin, comi» en lieu de seureté et où ils avoient beaucoup de moyens, et le pays à leur dévotion. Il ^ ^'^| mandé de la Cour que le Roy avoit depcschc monsieur de Montpensier pour venir recueilljr les forces de la Guyenne et de Poictou; dequoy j'estois bien ayse, m'asseurant bien que si dods

(f) Guillaume, vicomte de Joyeuse, roarédtfl <J^' France.

(2) Jacques de Gmsaol , baron d'Acier.

COHMENtAIRfiS DE BLÀISB DE UONTLtJC. [l568]

estions aYec hiy nous combattiioDS. Le Jour propre que je sortis du lit, relevé de ma grande maladie, je m'acheminay droit à Gahors menant on médecin et une lictiere après moy : J'avois plus besoin de cela que d'un cheval d'Espagne; et ainsi me trainay jusques à Castelnau de Monrattier cinq lieues près de Gahors, pour nous assembler tous là. Il y arriva messieurs de Gondrin, de La Valette (1), de Sainete Colombe, qui amenoit vingt cinq hommes d'armes ou archers de la compagnie de Monsieur, qui estoit de ce pays; le lieutenant et enseigne de monsieur de Monpesat, qui en avoit quelques uns de monsieur le marquis de Viliars ; monsieur du Massez , avec sa compagnie, et la mienne, qui pour lors estoit de soixante hommes d'armes. Je demeuray quatre 00 cinq jours à Castelnau, où je commençay OD peu à me remettre, et là je receus lettres de monsieur Descars, qu'il se venoit joindre à moy avec sa compagnie et une compagnie de chevaux légers qu'il avoit fait, et le vicomte de Li^ meuil (3) avec sa compagnie, et une compagnie de chevaux légers , et quelque noblesse qu'il avait avec luy de Limosin et Perigord : j'en avois aussi quelques uns entre la trouppe de monsieur Descars et la nostre. Nous jugeasmes au rapport de nostre mareschal de camp , qui estoit monsieur de La Ghappelle Losières , lieutenant de monsieur de Biron , que nous pouvions estre au plus quatre cens sallades; et quant au gens de pied , en toutes les trente enseignes il n*y pouvoit avoir que dix -huit cens hommes pour combattre, bons ou mauvais. Et passant le pont a Gahors, le chevallier (3) fit la reveuê de ses uens, et en cassa trois ou quatre cens qui ne servoîent que de piller le pays, et ne luy en demeura que dix-huict cens. Il luy en venoit tousjours quelqu'un, car les capitaines avoient laissé derrière leurs lieutenaus, qui en assembloient tousjours. Nous marchasmes droit à Cahors , là où je demeuray douze jours , et le camp aux cuvirons. Je receus lettres encores de monsieur ^escaTs,qui m'attendoit vers Souiliac, et aussi de monsieur de Joyeuse, m'advertissant par icel- 'es que les ennemis s'acheminoient tousjours au long de la montaigne vers Kodés. Et ainsi parlâmes, et en deux jours nous en vinsmes à Souiliac.

Là je receuz lettres de monsieur l'evesque de l^odés , de messieurs de TEstang ^ fils aisné de monsieur de Comusson, et de Sainct Benssa, toutes d'une mesme teneur, qu'estoit qu'ils les avoient recogneus, et qu'ils n'estoient que cinq

U) Jean de Nogarct , baron de La Vallette. •2) Gateot de La Toar , vicomte de Limeuil.

ou six mil coquins, ayans leurs fenunes et enfans avec eux, tout de mesme sorte que monsieur de Joyeuse nous avoit mandé. Et pource que tant de gens de bien nous donnoient cest advertissement , mesmement monsieur de Joyeuse , qui me mandoit les avoir faict recognoistre par gens de bien, et les autres par eux mesmes les avoir recogueuz, nous pensions tous que cela fust ainsi. Voy-là que c'est que de faire recognoistre ou recognoistre soy- mesmes bien à la vérité; car ces advertissemens nous cuiderent faire perdre^ et fusmes plustost conservez par œuvre de Dieu que par œuvre d'homme , combien que nous estions tous en un pensement, qu'estoit que malaisément pouvions nous imprimer dans nostre teste que messieurs le comte de Tande, de Gordes, de Maugiron et de Suze (4), ayans toutes les forces de Dauphiné et de Provence, eussent laissé passer le Eosne à si peu de gens en si mauvais équipage, sans les combattre [car ils estoient tous ensemble, ainsi que m'a voit mandé monsieur de Joyeuse], nyledict sieur de Joyeuse mesmes , qui avoit prou de force eu Languedoc pour leur empescher de son costé le passage de la rivière ; car 11 en estoit à deux ou trois journées. Je ne pouvois aussi imaginer comment ceste poignée de gens estoit si hardie d'oser traverser ainsi la France; je disois tousjours : « Yoy-là de bien hardis et braves beljstres ; il les faut voir : si ainsi est, nous en aurons bon marché. » L'envie que nous avions de les combattre nous faisoit de l'autre costé croire que ce qu'on nous mandoit estoit vray, car souvent on se persuade ce qu'on désire. En ceste resolution nous faisions estât de les aller combattre incontinent qu*ils s'approcheroient de la rivière de Dordogne. Estant à Gourdon arriva monsieur de Monsalés, qui m'apporta lettres du Roy, et à monsieur Descars aussi , par lesquelles Sa Majesté nous mandoit de nous rendre auprès de monsieur de Montpensier, qui estoit vers Poitou, pour combattre monsieur le prince de Condé et monsieur l'admirai. Il vint fort eschauffé, pour nous faire partir incontinent. Nous entrasmes tous au conseil, là où nous estions messieurs Descars et des Bories, de Sainct Génies le vieux, deux ou trois autres chevaliers de l'Ordre qui estoient venus avec monsieur Descars : et de nostre costé estoient messieurs de Gondrin, de La Valette, du Masses, de Fontenilies, de Giversac, de Sainete Colombe et Caneon, de Brassac, de La Ghappelle Losières, de Cassaneul, et quelques autres chevaliers de l'Ordre. J'avois

(3) Le cheTalier de Monlluc.

|() François de La Baame, comte de Saxe.

COHMItNTÀIBSS ÏHÈ BLAISÏ BB MONTIUC. [1568]

r'envoyé monsieur de Sainctorens vers Moissac, pour-ce qu^on m'avoit mandé que les vicomtes (1) s'assembloient pour s'aller joindre avec monsieur d'Acier et les Provençaux, afin de me tenir tousjours adverty ; et faisois estât de combattre ces gens là avec ce que nous estions ensemble, puis qu'ils n^estoient que cinq ou six mil belistres, comme l'on nous mandoit. Il n'y eut un seul capitaine ny chevalier de l'Ordre qui fust au conseil , qui n'opinast d'une mesme voix, qui fut que monsieur le prince de Gondé et monsieur l'admirai n'estoient point si novices aux armes, ny si jeunes capitaines , qu'ils ne se sçeussent bien garder de combattre , sinon quand il leur plairoit, veu qu'ils avoient desja une rivière en leur faveur, qu'estoit ia Charente, et qu'ils avoient les ponts de Sainctes et de Cougnac pour eux ; et d'autre part, qa'ils ne se hasarderoient pas de combattre qu'ils n'eussent des gens de pied, ce qu'ils n'avoient point, s'en estant venus desnuez avec trente ou quarante chevaux ; et qu'ils attendroient, avant que se mettre en campagne pour combattre, les Provençaux que monsieur d^ Acier menoit ; et que puis qu'ils nous vendent sur les bras, il nous valoit beaucoup mieux les combattre nous-mesmes, que non de nous aller joindre avec monsieur de Montpensier, qui estoit loing de nous, et laisser les Provençaux derrière , en liberté de prendre en toute seureté le chemin qu'ils voudroient ail long de la Dordogne droit à Gougaac; qu'il n'y demeuroit point de forces en Guyenne pour les en garder. Ainsi résolurent tous qu'il les falloit combattre avant que s'acheminer ailleurs, espérant en Dieu que la victoire nous en demeureroit, puis qu'ils estoient si peu de gens. Il fut aussi proposé que lesdicts Provençaux , comme ils se verroient au large, prendroient le chemin vers les vicomtes, car toutes les rivières estoient gayables, et que monsieur le prince et monsieur l'admirai se viendroient joindre avec eux vers Libourne et Fronsac, car à Bordeaux n'y auroit personne pour les empescher. D'autres disolent que comme nous penserions deffendre les villes deSainctonge, nous perdrions lesnostres; baste qu'il n'y eut capitaine ne chevalier de l'Ordre qui tinst autre opinion, sinon monsieur de Monsalés, qui estoit demy désespéré, voyant qu'il ne pouvoit mener le secours, comme il s' estoit promis qu'il feroit. Et comme il vid nostre resolution, il se départit de nous; je ne scaurois dire où il alla : une chose sçay-je bien, qu'il estoit

(!) Les yîcomtes de Boamiqnel, deMontclar, de Paalin, de Montai|nii de Gaumont/dc Serignao on Serigoac.etde&aplD.

fort en colère. Il depescha promptementdeven le Roy son frère , et , à ce que j'ay esté adverty depuis , il me chaussa bien les espérons enven Leurs Majestez, disantque j'avoisconverty tous les capitaines à faire ceste responce. Â la \erité ceste responce luy estoit bien à contre-cœur; car il eust bien voulu monstrer au Roy et à la Royne qu'il avoit grand crédit en Guyenne d'avoir mené ce secours là où il y avoit tant de braves capitaines, pour tousjours avoir piosde crédit et de faveur auprès de Leurs Majestez, aux fins d'obtenir ses demandes, qui estoient «espaisses que jamais le Roy ne luy fit bien en l'une main qu'il n'ouvrist l'autre pour en demaoder tousjours d'advantage ; et diray cela, que jamais les roys de France ne firent tantdebies à gentilhomme de la Guyenne comme le nostre avoit fait à luy ; car ils luy donnèrent pour un coup deux eveschez, deux abbayes, et d argent plus de cent mil francs : et ce neantmoins il oe demeura jamais content. Et si diray une autre chose, que, quand bien tous les capitaines se fassent résolus d'aller trouver monsieur de Montpensier, il n'en y avoit un seul qui eost voulu y aller avec luy : ils le monstrerent bien après, car personne ne le voulut suivre lors qu'il fat près de Monsieur, ouy bien monsieur de La Valette, qu'il n'estoit pas la moitié si favorisé qu'il estoit, mais il sçavoit mieux que c'estoit du fait de la guerre. Je ne dis pas que le sieur de Moosalés ne fust brave gentil -homme de sa personne, mais il se faut mesurer et avoir fort sué sous les hamois avant faire le grand capitaine et le gouverne-tout.

Apres ce conseil , tenu à Gordon , s'estant ledit sieur de Monsalés departy de nous, arriT^ rent nouvelles de l'evesque de Gahors^sonoadet qui nous mandoit que le camp des Provençaux estoit arrivé à trois et à quatre lieues de Caliors. et qu'il nous prioit pour l'honneur de Dieu que nous allissions secourir la ville , car ils attendolent les ennemis le lendemain matin. Et avant que nous partissions de Souillac , il passa un que je ne veux nommer icy, pour crainte que s'il estoit en vie il fust tué , et portoit une lettre de la Royne à monsieur Descars, luy mandant qu6 le plus secrettement qu'il pourroit il fist passer cest homme , lequel elle envoyoit au camp des Provençaux pour descouvrir le nombre qo'i's estoient. M. Descars le me vint dire , et me mena à son logis , dans un cabinet où il revoit caché. £t comme je fus là. il me dit la charge qu'il avoit de la part de la Royne, et arresta a\cc moy que , si je luy voulois bailler un homme en qui j'eusse fiance , et qui sceust bien nombrer les gens , qu'il luy feroit monstrer tout leur

carap ; non ï«s qu'il s'amusast à les compter, car il ialloit qu'il joùast un autre personnage, mais qu'il luy feroit voir tout À son aise leur armée. Je luy en baillay un en Çui je me flois , et ùJIoit qu'il contreflst le Huguenot : et ainsi s'en alla les trouver. Pour revenir à i'advertissement de moDsieur de Cahors, nous tournasmes tous vers Cahors pour les aller combattre. Monsieur de La Valette se mit devant avec sa compagnie, et amena avecques luy monsieur de Fontenilles, qui pour lors estoit mon lieutenant, avecques la moytié de la mienne. J'attendols la responce du Roy sur une prière que je luy avois Daicte de donner la moytié de ma compagnie aadit sieor de Fontenilles, et l'autre moytié aa chevalier mon fils, pensant de ne vivre guère, pour la longue maladie que j'avois eue, d'où je n'estois point encores dehors, m*efforçant tousjovs de faire plus que je ne pouvois. "

Monsieur de La Valette fit une si grande traitte pour aller descouvrir ces gens, que de deux jours nous ne peusmes nous r'assembler , car leurs chevaux s'estoient tous defferrez : c'estoit on chef bien diligent autant que j'en cognus jamais. Il fallut qu'ils demeurassent un jour à Cahors poar les ferrer , car tout le chemin qu'ils a voient fait est tout pays pierreux. Et ayant entendn nM)nsîeur Descars qu'ils prenoient le chemin et la routte de Limosin, il voulut aller def- /endrc son gouvernement ; mais il ne demeura gaeresàs'en repentir, car les ennemis s'acheminèrent vers Acier et Gramat : ce qu'entendant ledit sieur Descars , et par ainsi qu'ils estoient au devant, il tourna à nous; et nous r'alliasmcs a Gordon , qui est à monsieur de Sainct Supplice (1). Je manday promptement au chevalier, qui estoU desja fort avancé vers Cahors, que tout Jocontinent il toumast visage à nous, et manday à monsieur de La Valette qu'il s'avançast, et qu'il se rendist à Gramat le lendemJiin , afin de les combattre ce jour-là ou bien le lendemain matin. Monsieur Descars et moy, monsieur de Gondrin , messieurs le vicomte de Limeuil et du Massez, partismes incontinent après avoir repeu, et marchasmes droit à Gramat, et envoyay mon*^ Sieur du Massez et le vicomte de Limeuil, et la • ^ de bons lieux , et que je l'avois tousjours veu

compagnie de chevaux légers devant avec le mareschal de camp , droit À Gramat. Et comme nous fusmes aux justices de Gramat, à trois ou quatre arquebuzades de layîlle, nous fismes aile, attendant monsieur de La Valette et sa trouppe qn'i] avoit avec luy, où monsieur de Saincte Colombe, et tous ces autres que j'ay nommez, l'avojeat suivy, etnosgens de pied. J'avois departy

l\) Jean d'Ebrard, baroq de Saiot-Sulpice. 1. c. D. M. T. vu.

en trois regîmens nos trente enseignes ; encores que le chevalier commandast tout, monsieur de Leberon en commandoit dix , et le capitaine Sendat les autres dix ; et pour-ce que ce pays est stérile, furent contraiocts loger un peu séparément : qui fut cause, tant pour le long chemin qu'ils avoient fait , de retourner en arrière aussi que les logis des trente enseignes estoient séparez, et que monsieur de La Valette ne se peust rendre à Gramat ce jour-là que nous y attendismes jusqu'à ce qu'il fust si tard que le soleil se vouloit coucher; et d'heure en autre monsieur du Massez nous mandoit que les ennemis marchoient, qu'ils prenoient le chemin vers la Dordoigne ; et qu'il envoyoit camper en des villages qu'il y avoit entre Gramat et la Dordoigne.

Monsieur d'Acier sçavoit bien là où nous estions , et fut mis en délibération de nous venir attaquer; et sçavoit on presque les forces que nous avions,jttsques à cinquante hommes. Tous ses capitaines le vouloient; mais il monstrolt une lettre de monsieur le prince de Condé , par laquelle il luy mandoit de ne s'engager aucunement à combattre, sinon que ce fust par grande contraincte, et que de luy et de ses forces sortolt son bien et son mal. Or attendant nos gens arriva à Gramat le capitaine Pierre Moreau, qui estoit leur mareschal de camp, pourvoir les logis, ne pensant pas que nous fussions si près et là fut prins par troto ou quatre de ceux du vicomte de Limeuil et du capitaine des chevaux légers, et nous l'amenèrent aux Justices, où nous e^ns. Et pource que je cognoissois ledJt capitaine Pierre Moreau, et que d'autre-fois il avoit esté de ma compagnie en Piedmont, nous le tîrasmes à part, monsieur Descars et moy, et luy demonday qu1l me dist la vérité, à peine de sa* vie, combien de gens ils estoient : « Vous sçavez , capitaine Moreau , qu'il ne me faut 'pas mentir. » II me respondit qu'il obllgeoit sa vie à moy s'il ne disoit la vérité. JNous cognoissions qu'il avoit une grand peur, car il me pria de prime face me souvenir qu'il avoit esté de ma compagnie, et qu'il m'avoitservy en beaucoup

faire en homme de bien : je l'asseuray de sa vie. Il nous dit qu'ils estoient de seize à dix-huit mil hommes de pied, et de cinq à six cens chevaux, dans la trouppe desquels 11 y pouvoit avoir trois cens saliades bien montez et armez , et les autres deux ou trois cens, arquebuziers'à cheval et argoulets, dont il ne faisoit pas grand cas ; et quant aux gens de pied, qu'il y avoit six mil arquebuziers , tous vieux soldats , et qu'il n'en avoit jamais veu si grand nombre en carap de

C0HM6NTÀIBBS DE BLAISB DE K05TLUG. [1568]

roy, et en ayoient autres six mil dont ils ne faisoient pas si grand cas comme des six premiers ; toutes-fois, qu'il y avoit de bons liommes, et qu'il pensoit qu'à la faveur des six mil premiers qu'ils combattroient, et que le demeurant, jusques à dix-sept ou dix-huit mil , la plus-part estoient encore arquebuziers, et le reste hallebardiers, et quelques picquiers. Monsieur Descars et moy, nous regardasmes Tun et Tautre, bien estonnez pour les advertissemens qu'on nous avoit donné. Il luy dit ces mots : « Capitaine Moreau, au lieu de sauver vostre vie vous la voulez perdre , car vous vous estes obligé à dire la vérité à peine d'estre pendu. Monsieur de Montluc est bien adverty que vous n'estes que cinq ou six mil y encore la meilleure partie sont femmes , enfants et valets. » Alors il répondit : « Monsieur, nous sçavonsbien que Ton vous fait entendre cela ; mais à peine de ma vie si je vous ments de cinquante hommes. » £t alors Je luy dis : « Nous sommes advertis par monsieur de Joyeuse , qui vous a fait recognoistre jusques à un homme, que vous n'estes que cinq ou six mil, et par des gentils-hommes gens de bien^ qui vous ont recogneuz auprès de Rhodes. — Nous sçavons bien , dit-il , que monsieur de Joyeuse, l'evesque de Rhodes et autres, vous ont donné cest advertissement ; mais puis que nous estions si peu , pourquoi ne se mettoit-on au devant pour nous garder de passer le Rosne ? Je veux estre pendu si jamais l'on a donné une alarme : et regardez comment ils nous peuvent avoir.recogneus. Monsieur, ma vie y est obligée, je ne veux point mentir, car puis qu'il vous plaist la me sauver disant la vérité, je ne la veux perdre disant le mensonge. Et pour vous en porter meilleur tesmoignage, tenez, voy-la les roolles de tout nostre camp , régiment pour régiment, car moy indigne ils m'ont faict mareschal de camp. » Alors monsieur Desears print les roolles, et les leut devant moy. Et pourceque le soleil se vouloit coucher, nous fusmes d'opinion de ne loger point à Gramat, ains reculer de là où nous estions partis le matin, et là recueillir monsieur de La Valette et tous nos gens de pied, pourdelibe-

lerie, qui venolt tout au long pour leur coapper chemin, et courut les advertir, lesquels s'en vindrent en haste devers nous ; et ainsi nous nous retirasmes fers Gordon. Et comme nous eusmes cheminé demy lieue, arriva l'espioQ de la Royne , qui ne sçavoit rien de la prinse do capitaine Moreau, et nous tirasmes à part monsieur Descars, monsieur de Gondrio et moy; et nous dit le soldat que ledit espion luy avoit donné moyen de voir et nombrer tout le camp en la plaine de Figeac, là où ils s'estoient mis tons en bataille pour y donner l'assaut, mais que les gens de la ville avoient fidt un présent à monsieur d'Acier, qui les garda. Il nous dit qu'il avoit compté cent cinquante deux enseignes de gens de pied ; et pource que les gens de cheval estoient un peu à Fescart, ne les avoit nombres de si pra que les gens de pied , mais qu'il pensoit qu'ils fussent de six à sept cens chevaux, et qu'il a^oit nombre les gens de pied de vingt-trois à vingtquatre mil hommes. Apres monsieur Descars et moy tirasmes à part l'espion , qui nous dit tout ainsi qu'avoit fait le soldat. L'espion avoit grand peur que le capitaine Moreau Teust recogneo, car incontinent qu'il Tapperçeut il se tira à part de la trouppe. Et avant que nous fussions chacun en son quartier la minuit fut passée.

Le lendemain nous fusmes tous assemblez, et tous les capitaines se trouvèrent à mon logis à Gordon, pour délibérer ce que nous devions faire , ayant trouvé que nous avions affidre à autres gens qu'à cinq ou six mil bellistres, femmes ou enfans. Le soir ledit capitaine Pierre Moreau me dit à part que si nous les allions combattre là où ils estoient campez, que, quand nous serions bien quatre fois autant de gais de cheval et de pied, nousserions delîaits, pourceque monsieur d'Acier, qui estoit de ce pays, avoit choisi ce lieu pour n'en bouger de huict oa dix jours, et pour attendre le messager qu'ils avoient envoyé devers monsieur le Prince et monsieur l'admirai, pour leur dire qu'ils' ne vouloient point passer plus outre , et qu'ils prioient monsieur ie Prince venir faire la guerre en Guyenne, '^et qu'ils estoient bien asseurez qu'ils en empur-

rer sur ce que nous avions à faire : ce que fismes, ' teroient la Guyenne avant que le Roy eust

et priay monsieur de Gassanveil d'aller faire retirer monsieur du Massés et nostre mareschal de camp ; car de Gramat, là où les ennemis se campoient, au plus loin, il n'y avoit pas un quart de lieuë. Et alla bien pour le sieur du Massés ; car, comme II s'amusoit à regarder loger leur camp, voir s'il pourroit nombrer les ennemis, et estant descendu de cheval lui troisiesme, les regardant retirer contre le soleil qui se couchoit, ledict sieur de Gassanveil appereeut toute leur caval-

semblé assez de forces pour les combattre ; qu'a ces fins ils marcheroient au devant de iuv vers Liboume, et qu'ils s'essayeroient d'en emporter Bordeaux, ne craignant que nostre cavailerie.et pour cela se campoit en ces quartiers-là, qui est un pays tout plein de pierre qui tranche comme cousteaux , de sorte qu'il n'y a cheval qui s'y puisse tenir, ny qui ose courir dessus ; et en outre tous les champs et chemins sont environnez de murailles de pierre sèche de la hauteur d'un

COMUBNTAIRBS DE BLAISB DE ITONTLUC. [1568]

homm, d'autres jasques à la ceinture ; et par ce moyen ils faisoient estât d'enfermer toute leur arquebazerie dans ces murailles , et les gens de cheval à lear queue , de façon que ne les pourrioas aller combattre sans nous mettre à la mercy de leur arquebuzerie.

Toutes ces cboses, tant Tassiette du lieu que le nombre des gens , nous fit penser ce que par la raison nous devions croire ; et arrestasmes que monsieur Descars enverroit un gendarme des siens sonder les passages sur la Dordoigne , tirant à Figeac; et si nous trouvions le passage assearé; nous nous camperions là, et ferions apporter des vivres de Figeàc en hors ; et que là nous serions hors des pierres là où la cavallerie neponvoit combattre, et que, trouvant les guez comme nous pensions , nous pourrions passer i>)ur combattre les premiers qui passeroient ou iiien les derniers qui seroient à passer , car nous ne serions qu'à une petite lieue les uns des autn^. £t ainsi depesehasmes ledit gendarme pour aller sonder les guez , et les conamissaires pour aller préparer les vivres ; et conclusmes de partir le jour après , pource que nous voulions donner temps aox commissaires d'avoir trouvé des vivres, et au gentil-homme loisir de sonder les ^ez. Le lendemain , sur les dix heures du matin, voicy arriver le frère de monsieur de Mon- ^li^â, nommé nionsieur de Vallaguie (i), qui navoit demeuré que six ou sept Jours au plus à aller et revenir de la Cour, et nous apporta lettre du Roy, que, combattu ou à combattre, incontinent que nous aurions receu ses lettres , laissant toutes choses en ordre ou en desordre pour les aiïaires où nous estions, que Ton marchast trouer monsieur de Montpensier. Nous cogneusmes l'ien que ces lettres avoient esté forgées par mon- SLur de Monsalés , pource qu'il nous avoit dit , quand il estoit venu nous quérir , que le Roy et la fioyne ne se soudoient point que la Guyenne ^ perdist, pourveu que Ton allast combattre monsieur le prince de Condé; car, pourveu qu'il fu^t défait, tout le reste se pourroit recouvrer. ^1 <?n y eut qui luy reprochèrent devant moy ^l 'il parloit bien à son aise ; car quand sa mai- ^<'^ iuy seroitbruslée, quil estoit asseuré que le ^^y et la Royne luy donneroient trois fois plus ^1 il ne pourroit perdre, et Jusques icy on n'a- ^uit point entendu que le Roy eust fait tant de ^•eus à tous les capitaines de la Guyenne comme •''(ly seul. Voy-ià qui nous fit penser qu'il avoit t'ivoyé la lettre toute faite au Roy, afin qu'elle fiiios fust escrite de ceste sorte ; car aux cabinets tift Roys, ces traits se font bien, et ces passe-

'< Balaguier.

droits , encores plus aisément qu'aux nostres. Messieurs les capitaines sus nommez tesmoigneront quelle dispute.il y eut avant marcher, pource que nous voyions la perte et ruyne du pays si monsieur le Prince venoit faire la guerre en Guyenne , comme nous pensions fermement qu'il feroit voyant que ses gens ne vouloient passer outre ; et aussi que nous sçavions que monsieur d'Acier estoit de ceste opinion , et que la royne de Navarre > estant auprès de monsieur le Prince, le soliciteroit de ce faire, ne fust que pour secourir son bien ; car , ayant la Guyenne à sa dévotion, elle asseuroit bien TEstat de son fils, et pourroit prétendre plus avant.

Apres toutes ses disputes , J'appelle tous les capitaines en.tesmoignage si Je ne proposay de suyvre la volonté du Roy , et marcher où monsieur de Montpensier se trouveroit; et que, voyant ma mauvaise disposition , je ne me pouvois engager à l'entrée d'un hyver fascheux , pour ne pouvoir servir de rien en une armée ; et qu'ils allassent hardiment , sans craindre que leurs maisons fussent bruslées, car avec les gentils-hommes qui demeuroient au pays et les communes, j'esperois de les conserver, ou, pour le D(ioins , leur donner tant d'affaires, que je leur vendrais bien cher nostre marchandise. Il fut question de faire marcher les gens de pied : tous les capitaines dirent que c'estoit les envoyer à la boucherie , car ils n'estoient pas assez forts pour respondre aux gens de pied des ennemis ; et furent tous d'opinion que je les devois mettre en garnison vers Saincte Foy, Libourne et Rregerac , au long de la Dordoigne, et que cependant Ton verrait quel chemin les ennemis pren< draient ; et que si les ennemis alloient en Sainctongc, le chevalier s'en pourroit après aller par leLimosin se joindre au camp du Roy. Ainsi je m'en retoumay à Gahors et à Casteinau de Mourratier, en attendant nouvelles quel chemin les ennemis prendroient. £t audit Casteinau une dissenterie me surprint : mon médecin cuida perdre là sa leçon, et moy les bottes. Et pource qu'il y a aucuns qui m'ont voulu prester une charité , disant que si j'eusse voulu j'eusse combattu les ennemis, autres ont dit que puis que je ne les voulois combattre, je devois envoyer promptement les forces à monsieur de Montpensier , j'ay escrit icy la vérité du faict bien au long , jusques à une parolle, le tout tesmoigné par les capitaines qui y estoient , sauf ceux qui sont morts ; et croy qu'il n'en y a de morts que monsieur du Massés : et s'il y a du tort en aucune chose , il s'en faudroit prendre aux autres gouverneurs , qui premièrement les ont laissez assembler en leur gouvernement , passer les ri-

COMMEISTAUIES DE BKAISE DE MOI^TLUC. [l^ÔS]

vieres, et ne les ont pas combattus ; et cix>y que s'il y a aucuns qui les veulent charger qu'ils n'ayent bien faict, ils ne demeureront sans raison. Mais il faut qu'on se prenne toujours à celuy qui n'a jamais voulu despendre que du Roy" et de la Royne , pource que je n'ay point d'idole auprès d'eux qu'idolâtre [je ne le fis jamais et ne le feray] pour rabattre les charitez qu'on me preste. Je n'ay point accoustumé de fuyr les combats ; j'y ay esté trop accoustumé dés mon enfance. Je ne me trouvay jamais en lieu lÀ où nous fussions près des ennemis^ que je n'aye toujours esté d'opinion de combattre : et si j'ay esté chef, je les ay combattus plustost foible que fort. Et si Ton m'eust laissé faire à eeste heure-là, j'en eusse emporté poil ou plume, on de la queue ou de la teste , et eussions donné temps à monsieur de Montpensier de s'approcher de nous; mais les lettres forgées de Tinventîon de Monsallés eurent plus d*authorité que non ce que nous voyons à l'œil qu'il falloit faire. A ouyr parler ceux qui m'accuseut , vous diriez qu'avec les ongles je devois tuer tout, et avec les dents prendre La Rochelle et M ontauban. Je ne suis pas si fol de cracher contre le ciel, et en pays desadvantageux , avec trois rail hommes en combattre vingt mille , et par ma perte tirer la ruyne du pays après moy. Je laisseray ce propos , ne voulant point entrer en excuses, car je n'ay en rien faiîly, et ne veux apprendre mon mestier de ces contreroolleurs qui en parlent sous la cheminée , loin des coups , et cependant font donner de mauvais conseils au Roy près duquels ils sont. Mais c'est à faire à un lieutenant de Roy de prendre son par ty , car il n'est pas besoin tousjours de faire ce que le Roy commande : il est loin et se repose sur vous; c'est donc à vous , si vous avez tant soit peu de prudence, de juger le bien d'avec le mal. Il|n'y a nul qai ose nier que si j'eusse combattu , que je ne misse la Guyenne en proye , car c'estoit donner un assaut à dix contre un , et si j'eusse faictce que le Roy me mandoit par l'importunité du sieur de Monsallés, je laissay tout le pays à la dévotion de l'ennemy. J'en faisjuge tout homme sans passion.

Je reprins mon chemin à Agen , là où je recouvray un peu de santé, et tout incontinent me mis en opinion d'aller trouver monsieur de Montpensier , et roanday à monsieur de Terride et à monsieur de Gondrin , lequel s'en estoit retourné de Gordon à cause d'une maladie qui Tavoit saisi, et y eut assex affaire de l'en faire retourner, car, tout malade comme il estoit, il vouloit passer avec sa compagnie, s'ils vouloient venir avec moy, et nous assignasmes à Villencufve d'Age-

nois. Je menois dix enseignes de gens de pied que le chevalier mon fils conduisoit, et laissay les deux éieurs cy-dessus nommez pour commander province pour province. Et comme nous fusmes tous ensemble prests à iharcher , je receus une lettre de monsieur de Montpensier , par laquelle il me mandoit que , tous affaires laissez, je m'en courusse jetter dans Rordeaux, si desja je n'estois dedans ; car il estoit adverty que les eno^ mis avoient une entreprise dessus, et qu'il craignoit que je n'y pourrois pas arriver à boone heure. Et à mesme heure m'arriva un huissier de la cour de parlement de Rordeaux, par lequd la cour me mandoit les aller secourir , et qu'ils tenoient la ville pour perdue , si promptement je ne m'en allois mettre dedans. Je fus fort esbahy d'où pou voient venir ces entreprises, et fus contraint de mander à messieurs de Terride et de Gondrin à Gastillon assembler lesdictes compagnies de gens de pied et la cavallerie qui venoient avec nous , et qu'ils m'attendissentlÀ, car j'esperois bien tost y avoir remédié. Et prias seulement quinze ou vingt gentils-hommes, et m'en allay en grand diligence, faisant venir dos armes et grands chevaux après : et coomie je fus entre Marmande et La Reolle , je troavay monsieur de Lignerolles (1) qui venoit d'Espagne, et monsieur de Lansac le jeune, lesquels me prièrent de m'achemineren toute diligence , et qu'ils se doutoient que le lendemain, qui estoit un mercredy, la ville seroit prise , laquelle ils avoient laissée en telle division , que les uns ne se fioient des autres. Lediet sieur de Lansac avoit receu deux lettres par lesquelles on pouvoit cognoistre qu'il y avoit quelque entreprise dans la ville. Je n'eus pas loisir à çnaA peine de les embrasser , et m'en allay coucher à Langon , et le lendemain à midy je fus à Bfxdeaux (2) : et premièrement depeschay l'huissier en poste pour donner advis à la cour de parlement que j'arri vois, afin que, si Tentreprise estoit véritable, que cela fist tenirles gens en ce^ velle , et fus contraint d*y mettre six Jours. J'entray en la cour le lendemain, et leur fis «ne remonstrance le mieux que je peus pour les asseorer et pour les mettre hors de tout doute. Geste compagnie monstra avoir beaucoup de contentement de moy , et me remercia. Puis après disner Je m'en allay à la maison de ville, où j'en fis aux jurats et à tous ceux delà jurade une autre. Pois leur ordonnay de faire mettre le lendemain ea armes tous ceux de la viUe ; ce qui fut fiilct, et trouvay qu'il y avoit deux mil et quatre ou cinq

(!) Jean Le Voyer, seignenr de Ugiierolles. (2) En novembre 1568.

COMMENTAIRES DE BLidSE D£ MONTLUC. [1Ô68J

ceos hommes bien armez. Trouvay aussi qu'il y avoit les deax compagnies de monsieur de Tilladet, qui pour lors estoit encores gouverneur , et trois autres. Le lendemain rentray encores en la cour, et leur remonstray les forces que j'avais trouvées , et le peu d'occasion qu'ils avoient d'estre entrez en peur, et la bonne volonté que j'avois trouvée tant au peuple qu'aux soldats , leur faisant ma remonstrance et les exhortant de fiureleur devoir À la deffence de la ville; et comme je leur avois faict lever la main de vivre et mourir ensemble pour la deffense d'icelle, et qoe s'ils cognoissoient qu'aucun voulust faire le contraire , que tous luy courroient sus, tous ge- Deraiemeut m'avoîent faict le serment; ce qui resjouit fort toute la cour : et leur remonstray qu'eux mesoaes dévoient prendre les armes si Toccasion se présentait ; et qu'il leur souvinst qtie les plus vaillans capitaines qu'avoient les Romains, c*estoient gens de lettres, et que s'ils n'avoientapprins les lettres , Ton les tenoit pour indignes de grandes charges; et que les lettres ne les dévoient empescher de prendre les armes et combattre , mais plustost leur donner hardiesse, se souvenant des anciens Romains, et qu'ils estoient hommes comme eux, lesquels n'avoient que deux bras et un cœur comme eux : « Messieurs , leur dis-Je, je voy bien à vos visages que vous n'estes pas hommes pour vous laisser battre : ceux qui ont la barbe et la teste blanche seront pour le conseil ; mais un bon nombre que je voy icy sont propres à porter la picque. Combien pensez vous que cela accouragera le peuple , quand il verra ceux qui ont puissance snr leur bien et sur leur vie , prendre les armes pour leur deffense? Nul n'osera gronder; vos ennemis seront en peur quand ils ouyront que la cour de parlement s'arme; ils verront que c'est à bon escient; et puis , tant de jeunesse que j'ay vea daus vostre salle entrant céans, plus propre à porter un corselet qu'une robbe longue, fera le mesme. » Pour cet efPect je les suppliay de fermer le palais pour huict jours , afin que dans ee terme de huict jours chacun d'eux eust recogneu les armes dequoy ils voudroient au besoing combattre , et qu'ils se départissent dcf deux en deux pour se tenir aux portes avecques les armes; qu'en ce faisant , toute la ville y prendroit exemple ; et d'autre part, que s'il y avoit aucune trahison dans ladicte ville , ce bon ordre seroit cause de l'assoupir, etosteroit à l'ennemy de dehors l'espérance qu'il pourroit avoir de prendre la ville ; et que puis que tant de bien sortoit de ceste police et de l'advis que je leurdonnois, qui estoit la conservation de leur ville , vies et biens, qu'ils n'y dévoient rien espargner. En fin

je leur dis : « Messieurs , je vous offre ma vie et de tous mes compagnons. » M. le président Rofflgnac, qui presidoit [car monsieur de Lagebaston s'estoit retiré pour n'estre son service aggreable au Roy ] , respondit pour toute la Cour, me remerciant bien fort de la remonstrance que je leur avois faicte , de laquelle à jamais ils m'en demeureroyent redevables, et qu'iV n'y auroit un seul d'entr'fux , vieux ou jeunes , qui ne prinst les armes pour le service du Roy et deffence de la ville. Je croy que le Roy doit fort à ceste compagnie-là et à celle de Thoulouse; car si l'une ou îautre eust manqué, la Guyenne eust eu beaucoup à souffrir , car la perte d'une de ces deux villes emporte et traisne une grand queue, voire la ruyne de la Guyenne. En quatre jours j'eus osté tout le soupçon et crainte qui estoit dans

la ville.

Messieurs les gouverneurs , que c'est une belle chose que de sçavoir cognoistre la complexion de la nation que vous commandez ! Je veux dire une chose pour ceste nation , que si le gouverneur agaigné quelque réputation parmy elle, et qu'il leur sçache faire des remonstrances là où ils puissent prendre quelque fondement , que non seulement il fera combattre la noblesse, les soldats , les gens de justice , mais les moynes , es prestres , les laboureurs, et les femmes avec ; car ceste nation n'a poinct besoin de hardiesse, mais a besoin d*un bon chef qui la sçache bien ordonner et commander. Et croyez que puis que les anciens s aydent tant des remonstrances qu'ils faisoient aux combats, et qu'ils avoient cognoissance du grand bien que cela apportoit, nous ne les devons mespriser : ils n'ont pas oublié de les escrire dans leurs livres , par ainsi il nous faut asseurer qu'en usant ainsi et suy vaut leur exemple , cela nous portera autant de profit qu'il a fait à eux. Et croy que c'est une très belle partie à un capitaine que de bien dire : je n'ay pas esté nourry pour cest effect, mais encor ay-je eu ce bonheur de pouvoir exprimer en terme de soldat ce que j'avois à dire avec assez de véhémence, qui sentoit le pays d'où je suis sorty. Je vous conseille , seigneurs qui avez le moyen, et qui voulez avancer vos enfants par les armes , de leur donner plustost les lettres : bien souvent ils sont appeliez aux charges, ils en ont besoin, et leur servent beaucoup ; et croy qu'un homme qui a leu et retenu est plus capable d'exécuter de belles entreprinses qu'un autre ; si j'en eusse eu, j'en eusse faict mon profit : encore avois-je assez de naturel pour persuader le soldat de venir au combat.

Or le cioquiesme jour je m'en retournay ; et pour-ce que monsieur de Merville, grand sencs-

COMMENTÂIBES DB BLÂI8E DB MONTLUC. [1568]

chai de GayennO) avoitesté malade, etn'avoit peu aller en Tannée et amener sa compagnie , nous vinsmes ensemblejusques vers Saiucte Foy, où Je receus des lettres de monsieur de Monpensier, par lesquelles il me mandoit que je me tinsse vers la Dordoigne , et que sur tout J^eusse le cœur à Bordeaux et à Libourne, car il ne pouvoit Juger encores si Tennemi reculeroit en Guyenne , ou s*il tireroit en avant ; qui fut cause que je m'arrestay autour de Saincte Foy, et monsieur de Terride à Castillonne, attendant ce que les ennemis voudroient faire , et aussi le commandement dudict sieur de Montpensier, estant certain qu'en deux ou trois Journées nous nousjoindrionsàluy. Et bien tost après entendismes qu'il s'en estoit allé en grand haste versPoictiers , au devant de Monsieur , frère du Roy, et que les ennemis s'en alioient au long de la rivière de Loire, tirant vers La Charité, au devant du duc des Deux Ponts. Et comme Je vis qu'il ne seroit possible d'atteindre l'armée, pour soulager ce pays du long de la Dordoigne , Je laissay seulement deux enseignes de gens de pied à GastiUonne et trois à Saincte Foy , et envoyay dans Libourne le sieur de Sainctorens aveeques sa compagnie de gensd'armes ; et le sieur de Leberon demeura à Saincte Foy , ayant trois compagnies, aveeques charge que si les ennemis s' approchoient de la Guyenne, qu'il s'iroit Jetter dans Libourne avec lesdictes trois compagnies. Le chevalier mon fils tenoit le reste vers le pays de Quercy et Agenois, et nous autres nous retirasmes chacun en son quartier. Yoylà tout ce qui fut faict, depuis le commencement de ces troubles Jusques alors, en ces quartiers de Guyenne.

Depuis que Monsieur, frère du Roy , fut arrivé en son armée , elle temporisa vers Poictou et au long de la rivière de Loire. Cependant rien ne se remuoit de par deçà, car les vicomtes se tenoient vers Castres, Puis-Laurens, Millau, Sainct Antonin et Monfauban, faisant quelques courses pour desrober quelque chose. De moy. Je ne voulois dresser armée pour le peu de dommage qu'ils pouvoient faire, ne tendant à autre chose qu'à espargner argent , pour le tout envoyer à Monsieur, et ne voulois entrer en aucune despence. Les capitaines des gensdarmes et des gens de pied qui estoient en l'armée de mondict seigneur venoyent ou envoyoyent quérir des gens, autres se venoyent rafraîschir pour incontinent après s'en retourner. Et au bout de quelque temps Je receus lettres de Monsieur, par lesquelles il me mandoit que J'allasse en Roùergue combattre les vicomtes, s'il m' estoit possible : et alors J'envoyay quérir mon nepveu

de Leberon à Saincte Foy aveeques ses trois compagnies; et, encore que Je cogneusse bien que Je n'y ferois rien, si me mis-Jeen chemiû. Ce qui m'en faisoit ainsi douter, estoit pource qu'incontinent que lesdits vicomtes entendroient que Je me mettrois en campagne , ils se retireroient dans les villes et taniei^es qu'ils tenoient: le droit de la guerre , en laquelle ils se faisoient sages tous les Jours , le vouloit. La moiDdre place qui m'eust faict teste me pouvoit arrester. et d'espérance de les trouver en la campagne je n'en avois pas , et cognoissois bien que je ne ferois autre chose que manger le public, si je demeurois si longuement es environs des villes, et que , puis que Je n'y pou vois mener d'artillerie à cause qu'il n'y avoit polnct d'argent pour les frais d'icclle , aussi Je n'en faisois pas du toat grand amas , pource que Je voulois que toutailast au camp de Monsieur, car c' estoit là qu'il falloit que le grand Jeu se Joûast, et qu'aussi c'estolt raison que la grand despence s'y flst , car tout le reste de la guerre n'estoit que petites escarmouches au pris de ce qui se faisoit là et de ce qu'il falloit qu'à Tadvenir s'y fist. Comme je preparois mon voyage, arriva monsieur de Pilles, et avec luy les sieurs de Bonneval , de Monen^. et force autres gentils-hommes qui estoient partis de leur camp pour venir assembler des gens, ou bien sur l'entreprinse qu'ils avoient sur Libourne , laquelle, H faillit de prendi^e ; et après ledict de Pilles se mit dans Saincte Foy, et la fit ses assemblées , pource que j'en avois retiré mon nepveu de Leberon avec les trois compagnies pour les mener avec luy en Roùergue. Et comme Je fus à Cahors , Je fis mettre mon neprea de Leberon devant avec cinq enseignes et une partie de la compagnie de monsieur de Crament (1), qu'un nommé le capitaine Maussan^ mareschal des logis de ladite compagnie, coromandoit , et le fis partir en grand haste pour surprendre quelques ennemis qui estoient aux environs de Ville-Franche de Roùergue. Ils partirent d'une lieuë près Cahors, et firent huict grandes lieues , arrivant une heure de nuict : ils pensoient le matin , une heure devant jour, les aller surprendre , mais ils ne furent Jamais dans la ville que les ennemis ne fussent advertis et retirez en leurs forteresses. Il ne le faut pas trouver estrange, car Je m'esmerveille que Monsieur mesmes, ny homme qui aye commandé armée pour le Roy, aye rien fait qui vaille , à cause de Tordonnance et edict que Sa Majesté avoit fait, que homme n^eust rien à demander

(0 AntoiDe d'AHre, vicomte d'Aster, comte de Grsaimout et de Gaicbe.

COHIIBNTÀIBBS DB BLÀIi» DS HONTLUC [1568]

aux Hagoenots, pourveu qu'ils ne portassent les annes , et qu'ils demeurassent en leurs maisous paisiblement. De là est venue la ruioe du Roy, de ses armées et de tous ses affaires, et du peuple aussi; car ceux-là foumissoient argent, et moyennoientque les femmes qui avoient leurs maris au camp de monsieur le prince de Condé, par leur moyen et intelligence fissent tenir argent à l^urs maris ou enfans, servans d'espions aax ennemis; de sorte quMl ne falloit pointqu'ils despendissent rien, ny qu'ils se donnassent ^peine d'entendre ce que nous faisions : eux-mesmes les advertissoient pour surprendre quelques prisonniers, lesquels leurs gens pouvoient venir prendre, et partageoient le butin. Je maintiendrois tousjours devant le Roy que cest edict-là seul est cause que Sa Majesté n'a demeuré victorieuse, et que ceste nouvelle religion n'a esté du tout destruite. Il eust mieux vallu cent fois que tous fussent esté auprès de monsieur le Prince, non à leurs maisons ; car estant auprès dudit sieur Prince , ils n'eussent peu fleure grand cbose qn'eust esté advantageuse pour eux, car c'estoient gens de peu de faciende, gens de ville ; aa contraire , eussent affamé bien tost son camp ; et alors nous eussions faict la guerre sans estre espiez, ny sans qu'ils fussent esté advertisde ce que nous voulions faire, et n'eussent peu recouvrer argent ne cbose aucune qui leur fust esté nécessaire : mesmes nous nous fussions aydez de leurs moyens^ et par ainsi bien tost fussent morts de foim , ou se fussent retirez avec le pardon que le Roy leur donnoit. Je sçay bien qu'en ce pays de la Guy^me n'en toaX pas demeuré un qoi ne fast mort, ou il eust faict la protestation de quitter ceste religion-là , comme ils firent aux premiers troubles ; car je sçavois bien le cbemin par où je les de vois maier; et, puis que je i'avois sceu bien faire aux premiers troubles avec une brasse de corde , je l'eusse bien fait aux autres ; mais , à cause de ce bon edict , l'on ne leur osoit rien dire , et falloit que l'on les endnrast parmy nous. 11 ne faut pas donc trouver estrange s'ils ont fait tant de belles choses, veu qu'à toutes heures ils estoient advertisde tout ce que nous faisions ou voulions faire. On sçaitbien qa'une armée ne peut rien faire qui vaille si elle n'a de bons espions , car il faut que sur le rapport d'iceux un camp se gouverne. Nous n'en avions pas parmy eux , car il n'y avoit homme catholique , si hardy fust-il , qui y osast aller sur peine de la mort : par ainsi nous ne pouvions sçavoîr rien de leurs affaires, et ilssçavoient tous les nostres. 0 pauvre Roy, que vous avez ^té bien pipé en vos edicts , et y estes tous les Jovsljeneveux pasnkr qu'en aucuns endroits

vous n'ayez esté mal servy de vos soldats et capitaines; mais qui regardera de bien près, on trouvera que les edits et ordonnances que l'on vous a fait signer, sont plus cause de vostre malheur et du nostre , que non la faute du combat des soldats ny de vos gouverneurs. Croyez , Sire , croyez qu'avec ceste douceur vous ne viendrez jamais à bout de ces gens-là : le plus homme de bien d'eux vous voudroit avoir baisé mort; et puis vous nous deffendez de leur faire mal : il vaut donc mieux cstre de leur party que du vostre , car, demeurant en leur maison , quelque vent qui coure , ils seront en seureté : tel , Sire , est près de vous qui vous faict faire ces edicts , lequel est gai gué pour eux. La rigueur les fait trembler : lors que sans forme de procès je les faisois brancher sur les chemins, il n'y avoit personne qui ne tremblast. Pensez donc , Sire , de quelle importance sont ces beaux edicts. Et encores on vous a faict signer une ordonnance d'envoyer des commissaires par toute la France pour faire rendre aux Huguenots ce que nous leur avions prins , et non pas à nous ce qu'ils nous ont volé : qui est une loy faicte par ignorance et sans considérer le mal qui en advient, ou bien par malice couverte , pour vous faire hayr de nous autres qui estes nostre Roy, et qui vous avons soustenu , afin que , si la guerre se dresse une autre fois , vous ne puissiez trouver Catholique qui vous soustienne. Mais s'il vous souvenoitet à la Royne de ce que j'en proposay devant vos Majestez à Thoulouse , présent vostre conseil , vous n'eussiez jamais accordé d'envoyer commissaires pour faire rendre aux Huguenots, qu'au préalable n'en eussiez envoyé d'autres pour nous fahre aussi rendre justice des pilleries et- volleries qu'ils ont faict sur les Catholiques. Ils ont une excuse grande : les commissaires disent que nous ne nous plaignons point, comme font les Huguenots. Comment nous plaindrions nous? car en premier lieu ils disent que ceux qui portoient les armes nous ont pillé à nous , et que nous les avons pillé à eux , qui ne bougeoient de leurs maisons. Il ne se trouvera un seul Huguenot qui s'en soit allé porter les armes, qui n'aye caché ses meubles dans la maison de ceux qui demeuroient. £t d'autre part , par la paix que le Roy a faicte, il leur est pardonné tout ce qu'ils ont faict , non seulement contre luy, mais contre nous mesmes qui avons porté les armes pour Sa Majesté. Et , puis que le Roy les a tant voulu favoriser que de leur pardonner tout, n'est-il pas raisonnable qu'elle soit esgale pour nous? et toutesibis elle est tout au contraire ; ce qu'ils ont faict contre nous est approuvé , et ce que nous avons fait , blasmé et

C0MH£!9TAIBES Bti BLAISE DE kONTLUC. [1568]

trouvé mauvais, voire mis en Justice. Donc^ coDieilier au Boy faire une loy pour les uns et non pour les autres y Je dis et diray toute ma vie que c'est la plus injuste loy qui fast jamais conseillée à prince du monde.

A Thoulouse tout cecy fut dispute , et furent révoquez les commissaires et commissions, ordonnances et edits; et pardonna Sa Majesté à tous generallement , cognoissant bieQ que ces com* missaires n^ameneroient qu'une ruyne des uns et des autres, pour y entretenir une haine perpétuelle, qui seroit cause de nous envahir et nous deffier tousjours les uns des autres, et de là procederoit nouvelle guerre. Le Roy s'en est bien trouvé, car la paix a duré cinq ans ; je ne sçay à qui me prendre de ceux qui sont en cause qu'elle s*est recommencée, car je ne sçay pas qui il est; je sçay que je n'en suiis pas cause. A qui demandera-on justice des maisons de monsieur de SarlaBoust, de monsieur de Sainctorens, des capitaines Parron, Gampanes, Lartigue, et une infinité d'autres ; tout a esté bruslé, et leurs femmes , estans eux au service du Roy, se sont retirées par les maisons de leurs parens : encores aujourd'huy elles ne leurs maris ne sçavent où mettre leurs testes sous couverture qui soit à eux ; et quand on en demande raison, ils disent que ce sont des belistres qui n'ont rien : ils disent vray, car les riches ne sont bougez de leurs maisons, et les ont gardées; etneantmoins il faut faire justice contre les nostres et non contre les leurs, veu que les belistres qui n'ont rien ont fait cela . Mais si le Roy eust approuvé ce que nous avions faict , une autre fois ceux qui demeureroient de leur religion garderaient que les leurs ne pounroient rien faire aux nostres. Mais je retourne à mes moutons.

Je depeschay un autre courrier vers monsieur de Leberon à la compagnie de monsieur de Gramond , qu'ils tournassent en arrière en aussi grande diligence comme ils estoient allez, atout le moins s'ils se vouloient trouver au combat. Ce courrier trouva qu'une heure devant Jour ils estoient partis , pensant encores trouver les en* nemis ; et comme ils ne les trouvèrent, pour les raisons quej'ay cy dessus dictes, ils bruslerent les batteaux sur quoy ils passoient la rivière, portant grand dommage au pays. Ayant receu mes lettres , ils tournèrent tout court, et firent encores plus grande diligence qu'à aller, car ils arrivèrent devant Saincte Foy aussi tost que nous : et si les compagnies de monsieur de Savignac eussent fait la moitié de la diligence que ceux-là firent, nous eussions attrapé le capitaine Pilles, et ne s'en fut eschappé un seul. Monsieur de Chemeraut vld toutes les depesches que je

fis. Je fus avec les cinq compagnies qui estoie&t demeurées avec le chevalier mon fils, et ma compagnie et quelques quarante ou cinquante gentils-hommes qui sui voient ma cornette, en deux jours à Monflanquin; et là j'eus respooce de messieurs de Terride et de Bellegarde escrites à Moissac , là où ils m'advertissoient de )a difficulté qu'ils avoient trouvé à passer les rivières, et les mauvais chemins que les gens de pied trouvoient ; qu'ils ne pouvoient abandonner les gens de pied, et d'autre part, que je ne me devois engager en un combat que nous n'eussions les forces de gens de pied et de cheval ensemble, mais qu'ils feroient la plus grande diligence qu'il leur seroit possible. Et tout incontinent que je fus arrivé à Monflanquin, qui pouvoitestredeox heures après midy, je fis trois depesches, Tone à monsieur de Lauzun, le priant de me mander nuict et jour où se trouveroit monsieur de Pilles et ses forces, car Je le voulois aller attaquer; j'en escrivis une autre à monsieur de Sainctorens, qu'il se rendist à moy au soleil levant eo un village nommé Monbahus, qui est à moDSieof de Lauzun^ et de mesmes depeschay le sieur de Las, advocat du Roy à Agen , pour faire baster messieurs de Rellegarde et de Terride, lesquels se trouvoient encores trois lieues en arrière, et ne sceurent faire partir leurs gens de pied que ne fust le point du jour. Et comme ils forent a Villeneufve , qui estoit plus d'une heure après midy, il ne fut possible les faire passer outre, i cause des grandes boues qu'il y avoit, y avant quelque raison : toutesfois jene prends nen eu payement, car il me sembloitque toutlemoade devoit cheminer comme ma volonté. Apres toates ces depesches ce matin, ayant faict repaistre nos chevaux et les cinq enseignes , je so'acbeminay droit au village où j'avois assigné moasieur de Sainctorens , et trouvay en quatre on cinq maisons logez monsieur de Fontenilles et le capitaine Montluc mon fils, et leur disquil» fissent bien repaistre leurs chevaux, car la nuict ils avoient faict une grande traitte pouj* m &^ teindre, et quejem'enallois repaistre au ?ifl«? sus nommé : j'y pensois trouver monsieur de Sainctorens , et qu'après ils me suivissent; et commanday à monsieur de Madaillan , qui estoit mon lieutenant, qu'il fist descendre ma compagnie, et qu'ils repeussent les uns parmy lesao* trts, et après qu'ils me vinssent trouver au village où je m'acheminay . Et comme je fus là. j« ne trouvay aucunes nouvelles de monsieur d< Sainctorens ny de monsieur de Lauzun, car les messagers que je leur avois envoyé, lesqaebl» consuls de Monflanquin m'avoient baillé F^ les plus asseurez hommes qu'ils eussent, nék-

COMMENTAIRES DE BLÀISE DE MONXLUC. [1568]

reot point porter les lettres la nuict comme ils avoient promis ; de sorte qu'il fut plus de midy avant que lesdits sieurs de Sainctorens et de LauzuQ eussent nos lettres, comme ils me dirent depnls. Et comme nous fusmesdescenduspensant repaistre, nous eusmes une alarme qui venoit devers Mlremont, et remontasmes à cheval, en allant uD grand quart de lieuë sur le chemin de Hiremont d*où venoit l'alarme , et me trouvay a\oirfait une grand folie de m'estre tant advancé, car je n'avois que quarante cinq gentilshommes avec moy, et les gens de pied, qui Destoieot encores arrivez. Là Je ne peus apprendre où estoit monsieur de Pilles ny ses forcfô : bien me disolent les bonnes gens qu'il estoit de là le Lot, vers Sainct Yensa et Aymet, et vers Marmande et Tonens; on me disoit qu'ils estoieottous gens de cheval. Et comme J'eus demeuré sur le chemin environ deux heures, m*arrivèrent messieurs de Fontenilles, de Madaillan et le jeune Montluc mon fils; et là je leur dis que monsieur de Madaillan se mist devant avec ma compagnie , et que monsieur de Fontenilles et le capitaine Monllnc le soustiendroit, et que jelessoostiendrois eux avec la noblesse, et qu'ils marchassent ainsi jusques à une demye lieue près Miremont , où ils.prinsent langue, sçavoir ou estoient les ennemis, et que si il y en a voit à Miremont, qu'ils m'advertissent à cinq cens pas les uns des autres, car incontinent je m'achemlneroisau trot pour estre près d'eux; ce qu'ils ûrent. Je faisois marcher nos gens de pied sans sonner tabourin, pourn'estre descouverts, lesquels arrivèrent à Monbahus. Et comme le chevalier ne vû?y trouva, il marcha après moy, et moDsieur de Madaillan estant à demy lieué de Miremont, il print langue, et luy fut dit que les ennemis estoient tout delà le Drot , et qu'il n'y Q^oit personne à Miremont ; et en donna advis ^monsieur de Fontenilles, luy mandant qu'il m'enadvertist, pour veoir ce que je voulois qu'il fet. Monsieur de Fontenilles me depescha un ^her, et comme je vis qu'il n'y avoit personne oeçà le Drot, je leur manday que monsieur de Madaillan s'advançast encores jusques à Miremont, pour estre plus certain du lieu où les ennemis estoient , afin que le lendemain matin, estans unis ensemble, messieurs de Terrîde, de Bellegarde et moy, les peussions aller attaquer, «t que cependant Je me reculois à Monbahus, où nous a\ions laissé nostre bagage, pour repaistre : ce que je fis après avoir mis le chevalier et ses compagnies en cinq on six -maisons qu'il y avoit auprès de là , où je me retiray ; et en donnay advis à monsieur de FontenUles , afin que si quelque carguc leur venoit , qu'ils sccussent là

où estoient nos gens de pied . Et comme je fus descendu , avant que d'entrer dans le logis je depeschay vers monsieur de Terride et de Bellegarde:,'' les priant d' estre à la minuict avec la cnvalierie à Monbahus, et que monsieur de Pilles u'avoit que gens de cheval, parmy lesquels il n'y en avoit pas trois cens de bons; le reste, jusques à quinze ou seize cens, estoient montez sur meschantes rosses qui ne valloient rien. Le messager y arriva, ne pouvant estre plus d'une heure et demye de nuict ; car il n'y avoit que deux lieues de Monbahus à Yilleneufve. Ils me rendirent responce, et m'asseuroient qu'ils seroient au point du jour avec moy. Mais il faut retourner à messieurs de Fontenilles, de Madaillan, et le capitaine Montluc, et faut que J'escrive icy premièrement l'entreprise de monsieur de Pilles. Incontinent que je fus arrivé à Monflanquin, qui pouvoit estre deux heures après midy, les Huguenots de Monflanquin adverlirent monsieur de Pilles, qui avoit tourné visage de Cahors en hors, et que j'estois délibéré de m'approcher le lendemain près de luy, attendant messieurs de Terride et de Bellegarde, lesquels ne pouvoient encores se joindre avec moy de deux Jours, et'que je a'avois pas plus de cinquante ou soixante bons chevaux avec moy. Le-** dict de Pilles depescha toute ceste nuict à six cornettes qu'il avoit vers Marmande et Tonens, afin qu'ils se rendissent le lendemain, qui estoit le mesme jour que j'arrivay à Sainct Pastour, à un lieu d'où il ne me souvient , et qu'il vouloit partir avec toutes ^ forces avant que je fusse r'allié avec messieurs de Terride et de Bellegarda. Ceux qui l'advertirent pensoient que Je demeurerais le lendemain à Monflanquin, ou, à tout le moins, si j'en partois , que je ne ferois pas plus d'une lieué, ou deux au plus. Il avoit baillé le rendez- vous à se trouver tous assez près de là; et partirent incontinent les six cornettes les unes après les autres, pource qu'ils tetoient séparez ; et entr'eux six s'estoient baillé le rendez-vous à Miremont, pour repaistre seulement jusques à la minuict, et puis aller trouver monsieur de Pilles à l'autre rendez- vous.

Cependant monsieur de Madaillan s'achemina droit à Miremont ; et comme il fut à la veuë de l'entrée du village, là où il n'y a point de murailles , il apperçeut forces casaques blanches qui alloient et venoient au long de la grand rué, et soudain depescha à monsieur de Fontenilles et à mon fils le capitaine Montluc , qu'ils s'avançassent, car il estoit engagé au combat , et qu'ils m'advertissent. Il y a une bonne lieuë de Miremont à Monbahus. Ledit sieur de Fontenilles m'advertit en extrême diligence. Il y avoit deux

COMHENTAIBBS DB BLAtBB DB MORTLUC. [1568]

cornettes qui estoient venues les premières, lesquelles estoient desja descendues et leurs chevaux dans les estables ; et les autres deux , qui estoient encores à clieval , ne faisoient qu'arriver, et cherchoient de s'accommoder pour repaistre. Monsieur de Madaillan , qui se voit descouvert , charge ces deux cornettes qui estoient à cheval , et les ramené hors du village en routte et fuitte vers La Sauvetat. Les autres deux , qui estoient desja logez , couroient à leurs chevaux, et à mesme temps qu'ils montoient, monsieur de Foutenilles et le capitaine Montluc arrivent et chargent ceux-cy, lesquels prindrent la fuitte vers Aymet. En moins de demy-quart d'heure arrivèrent les autres deux cornettes ; et comme ils virent leurs gens deffaits, ils tournent visage vers Tonens , de là où ils venoient : et par mal-hejir; si monsieur de Madaillan ne m'eust mandé qu'il ne trouvoit point de nouvelles des ennemis , je marchois tousjours au mesme ordre que nous avions commencé , et ne m'en fusse pas retourné repaistre en arrière. J'arrivay en mesme temps que les autres deux cornettes dernières arrivoient, où j'esperois bien que j'en eusse eu aussi bon marché comme avoient eu les autres. ^ Et comme je fus à l'endroit des gens de pied , voicy un archer qui me vint dire comme ils avoient combattu , et qu'ils avoient chassé les ennemis environ demy lieuë; et quelques prisonniers quMIs avoient prins les asseurerent que Pilles et toutes les trouppes estoient à Sainct Bensa et Aymet , là où il n'y a qu'une lieuë et demye, et qu'ils se retiroiiht devers moy pour n'estre assez forts pour soustenir les forces de l'ennemy , si elles venoient pour revencher leurs compagnons. Voy-là à la vérité comme toutes choses passèrent en ce combat , et m'apportèrent deux cornettes ; toutes- fois en fuyant ils avoient arraché le taffetas.

Que si nous pouvions ainsi tenir des espions parmy eux comme ils font parmy nous , de ceux ausquels le Roy adonné permission de demeurer en leurs maisons , nos affaires s'en porteroient mieux, j'eusse esté adverty des nostres, comme ils sont des leurs , de la retraicte que lit monsieur de Pilles ; je l'eusse deffait fort facilement, car monsieur de Sainctorens se fust r'allié avec moy, qui estoit en campagne me cerchant du costé mesme que les ennemis s'enfuyoient ; et comme il vit approcher la nuict , il se retira à Monsegur pour attendre nouvelles de moy. Et en les chassant la nuit j'avois moyen d'envoyer un homme ou deux vers luy pour l'advertir du tout. Nous demeurasmes à l'herte (l), craignant

(1) Sur nos gardes.

que ledit Pilles vinst prendre la revencbe; mali ce fut bien au contraire , car il s'en alla tonte la nuict tant qu'il peut droit à Saincte Foy^ et y fut, comme Ton nous dit , au point do jour, combien qu'il y a le plus mauvais chemin q\io& sçauroit trouver; car ce pays est gras à mer* veilles , et la nuict estoit si obscure qu'on n'eust sceu se cognoistre à un pas l'un de laotre. Et voylà comme bien souvent les afiiaires de la guerre vont diversement par faute d'estre bien advertis; car la responce de monsieur de Sainctorens ne m'arriva jusques au lendemain, ny celle de monsieur de Lauzun ; et ceux*là (pi'ils m'a voient depesché pour m'advertir, cuîdereot donner à travers des ennemis , et eurent si grand peur, qu'ils se cachèrent tant que la nuict dora. Le matin , au soleil levant , messieurs de Terride et Bellegarde arrivèrent; et comme iis^eateDdirent le combat, ils se cuiderent deseqperer, et maudissoient les gens de pied, et qnaod jamais ils estoient partis des environs de ThoQlouse , car facilement ilspouvoientarriverau^ tost à Monbahus que moy sans les gens de pied ; et que pour les attendre et ne faire point d'erreur à nous trouver au combat , que nous ne fassions tous ensemble , cela leur avoit gardé de ne laisser point en arrière les gens de pied. Et ou)^ la dire un mot notable à monsieur de Bellegarde, qu'il croioit à ceste heure qu'il n'estoit pas tousjours bon d'aller trop sagement à la guerre : il disoit vray y car qui veut tousjours se tenir dans les règles ordinaires de la guerre , il pert sooTeat plus qu'il ne gaigne.

Nous marchasmes droit à Miremont, et par les chemins nous trouvasmes l'un des geos de monsieur de Madaillan, qui nous venoit porter nouvelles du desordre des gens de monsieur de Pilles, et que la fuitte de leurs gens estoit arrivée à eux , que mesmes monsieur de Pilles et ses gens avoient prins le chemin droit à Saincte Foy, et que douze soldats que monsieur de Hadaiiiaa tenoit en sa maison près La Sauvetat, en avoient tué vingt-deux à la porte de la dicte malsoo. estant montée sur de meschantes rosses, etq« les gens de La Sauvetat estoient sortis sar eoSi et en avoient tué soixante ou quatre-vingts, et gaigné leurs chevaux. Et si monsieur de Saisctorens eust demeuré seulement un quart d'heure en un lieu jusques là où il estoit venu, la ^^ part luy passoient devant : ce qu'il ne sceat jusques au lendemain, non plus que moy, ^• print sa part du desplaisir aussi bien que doti< autres. Mais l'on ne peut pas deviner les choses voylà pourquoi l'Italien dit ; Fa me indev^f^f tidaro denari (2).

(2) Fais-moi devin , et je te donnerai de rargfol>

C0MMENTAIBB8 DB BLAI8B 0£ MONTLUC. [lô68j

Noiufusmefl contraincts de loger à La Sauvetat , à Sainct Bensa et à Aymet , de là où ils estoient partis , pour ce qu'il n'y avoit aucun lo<^is depuis La Sauvetat Jusques à Saiocte Foy ; et iaissasmes à Miremont monsieur de Savignac avec ses dix enseignes, pour-ce qu'il n'y avoit point de logis plus avant / car la cavallerie tenoit tout; et audit Miremont trouvèrent plus de \iDgt hommes cachez dans les maisons , lesquels ils tuèrent, et y gaignerent quinze ou seize chevaux, car personne de nous n'estoit descendu de cheval , ains passasmes outre. Le lendemain de bon matin nous marchasmes droict à Saincte Foy. J'oserois dire que je n'ai veu long temps y a une telle cavallerie que celle que nous nous trooTasmes là , pour le nombre des compagnies quenoos avions. Et comme nous fusmes à la veuë de Saincte Foy , messieurs de Fontenides, de Madaillan, et le capitaine Montluc se mirent dorant, et le chevalier avec ses six compagnies droit à la ville. Monsieur de Terride , avec sa compagnie et celle de monsieur deNegrepelisse, lessoustenoient. Monsieur de Beltegarde et monsieur de Sainetorens, etmoy, soustenions monsieur de Terride. Et là nous arriva la compagnie de monsieur de Gramont , et monsieur de Leberon avec les cinq enseignes; je cuide que le meilleur courtaut de toutes nos trouppes n'eust sceu faire plus grand diligence quUls firent, car ils ne demeurèrent que deux jours à venir depuis Villefranche de Roûerguejusquesdevant Saincte Foy. Monsieur de Lauzun (1) et le vicomte son fils s'estoient rendus à nous le matin avec quelques gentils- hommes , car je pense que leurs compagnies estoient au camp , et nous asseurerent, père et fils , que monsieur de Pilles avoit dix-huit cens chevaux , là où il y en avoit trois ou quatre cens bien montez et bien en ordre : le reste estoient arquebuziers à cheval mal montez. Le chevalier descendit de cheval , et print cent arquebuziers , et se mit devant droit à la ville : le reste le saivoit , et messieurs de Fontenilles , de Madaillan , et le capitaine Montluc après. Et comme il fat auprès de la ville , sortirent quinze ou vingt arquebuziers, qui commencèrent d'attaquer l'escarmouche ; le chevalier poussa outre, et ceux-cy se r'enfermerent dans la ville. Monsiear de Pilles avoit passé ses gens toute la nuîct la Dordoigne avec grand desordre , et luy estoit passé au soleil levant , et avoit laissé ces quinze ou vingt arquebuziers dans la ville pour nous amuser, et un grand batteau et un autre petit pour passer la rivière, car aussi 11 n'en y a^oit que eeox-là. Et comme ils furent r'entrez,

M) Gabriel Nompar de Ganmont , comte de Laazaa.

Ils coururent aux batteaux , et passèrent à point * nommé. Us desembarquoient à l'heure que le chevalier arriva sur le bord de la rivière , estant passé tout au long de la ville sans trouver personne que les femmes. Et voy-là comme à la vérité le tout passa. J'ai esté contrainct escrire ceste faction par le menu et au long , qui ennuyera peut estre le lecteur , pour-ce qu'on m'a dit qu'aucuns avoientfait rapport au Boy, à la Royne et à Monsieur, qu'il n'avoit tenu qu'à moy que je u'avois combattu Pilles : et qui lira ceste faction y il trouvera la vérité comme tout est passé, au tesmoignage de tous les capitaines qui y estoient, dont il n'y en a que deux de morts, qui sont messieurs de Terride et de Beilegarde; et par là on verra s'il a tenu à moy, et n'en veux donner tort à personne, sinon aux mauvais chemins que les coropagoies de monsieur de Savignac trouvoient ; car, quant ausdits sieurs de Terride et de Beilegarde , ils se gouvernèrent plus par la raison de la guerre que non par faute de bonne volonté de se trouver au combat. Monsieur de Chemerault , qui m'avoit porté les lettres de Monsieur, participa à toutes mes depesches, car il vouloit estre de la partie, et me pria de luy faire prester armes et chevaux , ce que je fis, et ne m'abandonna de quinze jours : je m'asseure qu'il portera tousjours tesmoignage que ce que j'escris de ceste faction est véritable, et qu'il estoit aussi ayse de s'y trouver que homme de la trouppe , et en pensoit porter à Monsieur de meilleures nouvelles qu'il ne fit. Ceux qui seavent que c'est de la guerre ont souvent expérimenté combien il est difficile de combattre un homme qui n'en veut point manger, mesmement quand e'est un soldat ou un capitaine ruzé comme estoit le sieur de Pilles : je croy que c'estoit l'un des meilleurs que les Huguenots eussent. Il sçavoit bien qu'avec nous il ne gaigneroit que des coups ; voyià pourquoy il ne sejournoit gueres en ce pays.

Deux jours après nous fusmes dans SaincSle Foy. Monsieur de Terride récent le pouvoir que le Boy luy envoyoit pour aller en Bearn , et se départit de moy : il estoit fort aise de ceste charge, et moy aussi pour l'amour de luy. Je pensois que tout allast mieux. Monsieur de Beilegarde me laissa aussi , et amena avec luy sa compagnie et les dix enseignes de monsieur de Savignac; monsieur de Terride en amena la sienne et celle de monsieur de Negrepelisse : nous demeurasmes monsieur de Sainctorens et moy. Le chevalier mon fils s'en alla avec ses dix enseignes droict en Limousin pour se joindre au camp de Monsieur. Cinq jours après ,

COMMENTAIBES DE BLÀISE DE MONTLUC. [1568]

Monsieur gaigna la bataille à Jarnac (f), où monaieur le prince de Gondé fut tué. Plusieurs pensent que sa mort a allongé nos guerres, mais je croy que , sMi eust veseu , nous eussions veu DOS affaires en pire estât, car un prince du sang comme celuy-là, ayaut desja ce grand party des Huguenots, eust eu beaucoup plus de créance que monsieur Tadmiral n'eust Ce pauvre prince aymoit sa patrie , et avoit pitié du peuple ; je Tay anciennement fort praticqué , ce qui cuida estre cause de ma ruine ; je Fay cogneu tousjours fort débonnaire : la jalousie de la grandeur d'autruy Ta perdu , et si en a bien perdu d'autres : cependant il est mort au combat, soustenant une mauvaise querelle devant Dieu et les bommes; c'estoit dommage, car s'il eust esté employé ailleurs , il pouvoit servir à la France. La malheureuse paix qu'on fit faire au roy Henry a causé tous les mal-heurs que nous avons veus; car avoir tant de princes du sang royal et autres princes estrangers, et les tenir sans avoir quelqae guerre estrangere , c'est un mauvais conseil : il faut penser ou débattre les autres ou s'entrebattre soy-mesme. Si on pouvoit tousjours vivre en paix, cela seroit bon, et que chacun Ûst son labourage comme faisoient les Romains en paix ; mais cela ne se peut faire. Ainsi , Sire , je dis et soutiens que c'est un mauvais conseil de penser faire la paix , si par mesme moyen vous ne songez h commencer une guerre estrangere. Il ne faut pas renôuvelier les guerres delà Terre saincte, c^r nous ne sommes pas si devotieux que les bonnes gens du temps passé ; il vaudroit mieux s'exercer comme faict le roy d'Espagne aux noliveaux mondes, et séparer ainsi ces princes , envoyant les plus jeunes à Tescolle;* Malte; car si oeux-Ià ne broiiillent, rien ne bougera. Que si vous voulez guerroyer vos voisins , renouveliez la querelle du duché de Milan, qui vous appartient de droicte ligne; car il ne se trouvera point par escritures que ceux de la mce du roy d'Espagne ayent appartenu à ceux de Milan; si fotctes bien vous par les femmes; le roy d'Espagne ne le tient qu'à titre de force. Vous trouverez aussi qu'un duc d'Anjou , estant extraict de la maison de France et de la propre lignée d'où vous estes, estoit roy de Naples, lequel le roy d'Espagne tient aussi. Le roy vostre ayeul n'a jamais voulu quitter ce droit , et se saisit des terres de monsieur de Savoye , encore qu'il fust son oncle, pour avoir passage as-

(r) Le 15 mars 4369.

(2) La reine Élisabctb.

(3) Jacques, depuis roi d'Auglclcrre.

seuré pour entrer dans le duché de Milan. Le roy vostre père ne print en protection le duc de Parme et les Sienois , que pour avoir le chemin pour reconquérir Naples: Vous estes extrait de ces grands princes magnanimes , vous avez ieors droits. Si Dieu vous donne la paix, vous luy pouvez envoyer la tempeste : vous en aniez meilleur marché que vous ne pensez , car le roy d'Espagne est plus adonné aux negotiatioQs qu'aux armes : il ne ressemble pas son père; dans cinq ou six ans il sera vieux, et vous en la fleur de vostre aage ; il laissera des enfai^ petits ; et puis que le père n'a esté valeureux en sa jeunesse , il ne faut pas espérer qu'il le soit en sa vieillesse. Que si vous vous sçavez ayderdes princes d'Italie, vous les trouverez à vostre dévotion, mesmes le duc'de Florence, pour les raisons que je pourrois bien dire, l'ayant esprouvé pendant que j'estois lieutenant de Roy en la Toscane : ledit sieur duc n'en dira pas le contraire , il est plus françois qu'espagnol. L'Angleterre ne vous empeschera pas, car il nya qu'une femme (2), en Escosse qu*nn enfiint i3i. Bref, rien ne vous doit faire peur. Mais je laisse ce propos pour une autre-fois : la mort dudict seigneur prince est cause que j'y suis entré, car je suis françois, et regrette la mort de ces braves princes tuez de nos propres mains, qui doos pourroient servir ailleurs.

Or , pour retourner à mon disconrs, je demeuray audit lieu de Saincte Foy cinq ou âx sepmaines, ayant encor six enseignes de gens de pied, que mon nepveu de Leberoncommandoit : j'en envoyay les quatre à Bregprac, et mondit nepveu aussi , afin de desmaoteler la ville , comme le Roy et Monsieur m'avoit mandé ; mais cela fut mal exécuté. Quelques jours après , Monsieur s'approcha, et vint àMontinoreau, où je luy allay baiser les mains, suivy d'une bonne trouppe de noblesse. Mondit seigneur me fit une fort grand chère , me commandant de ne bouger d'auprès de Iny : Di<^ sçait si j'en fus aise. J'envoyay chez moy chercher mes charrettes , tentes et argent, cwniw firent aussi tous les gentils-hommes qui Wtoieat avec moy , faisans estât que nous ne bougenons plus de l'armée , car aussi en toute la Guyenne rien n'osolt gronder, et n'y avoit place qui tinst pour les Huguenots , que Montaub^o. Monsieur partit de Montmoreau , et s'en alla à Villei»»^

A peine y eust-11 séjourné cinq ou rfx j^^^^^ lesquels nous employasme» à discoorir des moyens de faire la guerre, que voîcy arriver un gentil-homme que monsieur de Monferrand, gouverneur de Bordeaux, avoit depeschécn poste vers mondit seigneur, luy donnant ad^fc

qu'une grand 4)artie du camp de monsieur T Admirai estoit arrivé en Medoc à pied et à cheval, et qae deux compagnies de gens de pied qu'il y tenoit avoient esté contrainctes d'abandonner le passage et se sauver la nuict. Monsieur ne se hasta pas trop de le croire , car nous discourtismes sur le passage. Je loy representay la grand largeur que la rivière a en cet endroit, qu'il fklloit toute une marée pour la passer , et un monde de vaisseaux , car une armée meine un grand attirail, d'ailleurs qu'il n'y avoit point d^apparence que monsieur l'Admirai, qui estoit guerrier, s'allast enfourner parmy les landes, en un pays sterille et au delà des rivières qu'il n'enst jamais repassé. La nuict ensuyvant arriva un autre courrier qui portoit pareil advertissement de la cour de parlement et dudit sieur de Monferrand , encore plus eschauffé que le premier , et faisoit le nombre plus grand : il est \ray qu'il escrivoit à mondit seigneur qu'il montoit à cheval pour aller luy-mesme recognoistre. A ee que j'ay entendu , il y alla, mais il n'avoit point de gens de cheval avec luy, sinon quelques arquebusiers à cheval. Et comme il Ait à demy Ileuë près du passage , ceux qu'il avoit envoyé devant recognoistre rapportèrent quedesja estoit passé un grand nombre de gens de cheval, et que les gens de pied commençoient à passer; et estant si mal accompagné, ledict sieur de Monferrand fut contrainct se retirer : d'autre part , le peuple s'enfuyoit tout devers Bordeaux. Ledict sieur de Monferrand depescha encore un autre courrier devers Monsieur , luy donnant les choses pour certaines; qui fut cause que Monsieur m'en r'envoya à mon grand malheur, car depuis je n'eus que fascherie et ennuy ; et si je n'eusse bougé d'auprès de Monsieur, tout ce qui m'est advenu ne me fust arrivé , car ou bien je serois mort en luy faisant quelque bon servke, ou bien je ne serois pas blessé comme je suis , pour n'en guérir jamais et vivre en extrême langueur. Tout ce mal-heur m'advint pour le deffaut de vingt cinq bons chevaux : qae si monsieur de Monferrand les eust eu avec luy, luy-mesme les eust recogneus, n'ayant pas faute de hardiesse , et eust trouvé que ce n'estoit que soixante* ou quatre vingts Beamois et quelques autres des terres de la royne de Navarre , qui alloient en Bearn pour aller ayder à deffendre le pays , dont la moitié furent defTaicts par les chemins vers le Mont de Uanan. Monsieur se ressouviendra, sll luy pfaâst, qu'estant à son chevet de lict je luy dis 9*^ for ma vie et mon honneur il estoit impossible que cest advertissement fust du tout vérifie , car Je sçavols le pays , et que ce pouvoit

estre quelque petite trouppe de gens pour Bearn ou Chalosse, car une grand trouppe ne sçauroit passer ny ne s'oseroit hasarder , car il feut qu'ils passent à la file. Mondict sieur me dict lors ces mesmes mots : « Je voy bien, mon bon homme, que l'envie que vous avez d'estre près de moy vous faict dire cela ; croyez que , quelque part où vous serez , je vous aymeray : peut estre le droit de la guerre me tirera en Guyenne ;' je voudrois faire mon apprentissage en une si bonne escolle que la vostre. n Je prins congé de son excellence. Voy-là conunent il importe fort de recognoistre l'ennemy avant que prendre l'alarme.

Capitaines mes amis, il faut plustost y<A]s hasarder d'estre pris et sçavoir le vray , que non pas vous fonder sur le rapport des vilains. Ils ont la peur si avant dans le ventre , qu'il leur semble que tous les buissons sont des eaquadrons , et l'asseurent , et cependant fiez vous là : c'est comme quand ils voyent cent escus , il leur semble advis qu'il en y a mille. Envoyez tousjours quelques soldats sans peur , et que plustost ils se hasardent; et si vous voulez faire mieux , allez y vous mesmes. Ainsi ay-je tousjours faict , et m'en suis bien trouvé. Or, comme je fus à Saincte Foy , je fus adverti de la vérité, et en donnay advis à mondict sieur , bien marry contre ledit sieur de Monferrand : et pource que rien ne se presentoit pour lors , je me tenois tousjours à Saincte Foy pour estre pves de mondict sieur , afin que quand il me manderoit je fusse en deux ou trois journées à luy. A ce que j'ay sceu depuis, un des principaux qui estoit près de son excellence loy dict qu'il avoit bien faict de se depestrer de moy ; que j'estois fascheux> et que je vouiois tousjours commander en quelque part que je fusse : Monsieur mesme m'en fit le conte au siège de La Bochelle. Je n'ay jamais esté si opiniastre que je ne me sois payé de raison; et faut dire pour la vérité que je me suis tousjours mieux trouvé de nàon conseil que des autres. Il est rai6onnat)le qi^e ces messieurs qui n'ont bonne mine qu à courir la bague , apprennent de ceux qui ont estudié sous les plus grands docteurs de l'Europe ; mais c'est leur coustume , ils ne veulent que personne les contreroolle , et veulent tout gouverner.

Or, ne faisant rien à Saincte Foy; je vins jusques à Agen , où monsieur de Monferrand me manda que le sieur de La Boche Chalais et le capitaine Chanteyrac estoient dans La Roche avec ceift ou six vingts soldats huguenots , qui couroient tout le pays faisant mille maux , de sorte qu'il ne pouvoit venir personne de Sainctonge h Bordeaux ; et que si je vouiois aller à La

GOMMBNTAIBES DB BLAISE DB MONTLCC. [1568]

Boche , noos serions prou de gens pour fhire rentrepri9e,et que monsieur de La Vauguyon estoit aux environs deMonpont etMucidan avecle régiment de monsieur de Sarlabous et trois compagnies de gensdarmes ; que si je luy mandois, quMl seroît volontiers de la partie. Et tout incontinent Je m^acheminay à Bordeaux, et secrettement J'advertis monsieur de La Vauguyon par un gentil-homme. Tout incontinent il me respondit quMl serait volontiers de la partie, et que je luy mandasse le jour qu'il voudroit que je marchasse; et le rendez-vous. Je i'envoyay prier de se rendre à Libourne trois jours après, qu'estoit un samedy matin , et que monsieur de Monferrand et moy nous nous y rendrions pour arrester ce que nous avions à lieiire : ce qu'il fit , et moy aussi. Ledict sieur de Monferrand demeura pour ayder à Tartillerie , car il la falloit amener par eauê jusques à Goutras. Nous estions en dispute , car monsieur de La Noue (i j estoit auprès de Sainct Aulere, appartenant à monsieur de Jarnac, et estoit entre les deux rivières avec douze enseignes de gens de pied et quatre ou cinq cens chevaux ; et estant soldat et vaillant homme comme il est sage s'il y a capitaine en France , ne laisseroit jamais perdre La Boche sans la secourir, et qu'il n'avoit à passer que la rivière de Sainct Aulere , laquelle en plusieurs lieux se passolt à gué par les gens de cheval, et que les gens de pied auroient passé en quatre heures : et quant à la rivière qui passe dessous La Boche , ils tendent le pont de Parcou , la ville et tout , où ils avolent garnison ; et qu'il nous falloit résoudre de l'un et de l'autre, ou n'y aller poinct. A la fin nous conclusmes d'attaquer La Boche , et combattre monsieur de La Noué s'il venolt pour la secourir , et jurasmes , tous ceux qui estions au conseil , de ne descouvrir nostre délibération. MonsieuY de Monferrand s'attendit avec Fredeville le commissaire pour faire embarquer deux canons , et moy Je partis le samedy de grand matin , et me rendis à Libourne, od je trouvay monsieur de La Vauguyon arrivé desja le vendredy. Et comme nous estions à ces entrefaictes à Bordeaux sur l'entreprise de La Boche , j'en faisois une autre d'aussi grand importance que celle de La Boche, qu'es* toit qu'un capitaine huguenot s'estoit saisi du ehasteau de Levignac, qui est a monsieur le marquis de Trans, et y avoit soixante ou quatre vingts soldats dedans , et avoit fermé les rues du bourg , qui est grand , avec remparts , et la nuict se retiroient tous dans le ehasteau; etc'es-

{\) François de La Noue, Tun des chefs protestants. Ses mémoires feront partie de cette collection.

toit le lieu où Pilles estoit allé surprendre la Mothe-Mongauzy le vieux , et là le tua, et deffit presque toute sa compagnie. Monsieur de Madaillan estoit allé avec moy à Bordeaux, et ma compagnie estoit à Cleyrac et Tlionens, et se trouva à la délibération que nous fism» de l'exécution de La Boche ; et l'en fis retourner ea toute diligence , et escrivis à monsieur de Lelieron de se joindre ensemble avec quatre eompagnies de gens de pied, et qu'ils fissent une grande traicte, et qu'en une nuict qu'ils les enfermassent dedans ; à quelque prix que ce fuAqu'ib prinsentle ehasteau, et les taillassent en pièces, et que de là ils se rendissent en une nuict devant le ehasteau de Bridoyre, qui est à monseorde La Mothe-Gondrin , où il y avoit quatre vingts ou cent autres Huguenots , conduits par un nommé Labaone. C'estdt le lieu oùGeoil&e. cest insigne voleur qui a fait tant demaux.se retiroit. Aux choses que ce vilain a faictes lia monstre qu'il avoit du coeur et du courage, et qu'il estoit homme d'exécution. Je leormaDday qu'ils les enfermassent, et assiégeassent le chas* teau de si près qu'il n'en eschappa8trien,ear dés que j'aurois faict à La Boche, je toumerw tout court avec les canons à eux. Et ai monsieur de La Noué nous venoit combattre, qn il fialloit qu'ils abandonnassent tout , et qu'ils vinssent jour et nuict pour se trouver an codbat.

Yoy-là la charge de messieurs de Leberon et de Madaillan, lesquels enlevèrent le duisteao. Il est prou fort pour batterie de main , et n eo pouvoient venir à bout , car les ennemis se def fendoient fort et cognoissoient bien que Ton leur feroit une mauvaise guerre, à cause des grandfi cruautez et meschancetez qu'ils avolent faict autour de Levignac. Monsieur de Lauiun leor presta une coulevrine et firent un trou par l^ quel pouvoit passer deux hommes , et les m avec les eschelles par le costé de la basse coor, et les autres par le trou donnoient, et les emportèrent. Il ne se sauva que trois prisonniers. et tout le reste fut mis en pièces; et la nuict après s'en allèrent ceux qui s'estoient saisis du cbasteau de Taillecabat, qui est à monsieur de Merville , grand seneschal de Guyenne , ayant eutendu comme l'on avoit traité ceux deUvign^' Et nos gens marchèrent devant le ehasteau de Bridoyre , et trouvèrent qu'ils estoient sur l«r partement de se sauver, et les assiégèrent, «'t par malheur, à cause de la haste l'on n'avoit p^u faire marcher vivres pour les soldats. La nuict les gens de pied se commencèrent à escarter pour aller chercher des vivres , et les gens de cheval se retirèrent en quelque village pour re

COlftfENTAIBBS DE BLÀISK DE HONTLUG. [lâ68]

paistre jiuqaes à la minoict ; et ainsi, n'y estant demeuré guère de gens , ceux de dedans , ayant espié leur commodité, la nuict ils sortirent en farie et se sauver^t. Nos gens montèrent ù cheval pour les suyvre, mais incontinent qu'ils furent dehors , ils se séparèrent comme perdriaux, chacirn se retirant à sa maison et par les sentiers. La nuict estoit obscure, qui ûivorisoit leur fuitte ; et ainsi de ceste trouppe n'en fut tué que trois ou quatre. Diea sçait , quand Je le sceus , si j'en fus en colère , et si je leur escrivis qu'ils monstroient bien qu'ils n'avoient pas retenu ce que je leur avois appris.

Or, quant a nostre entreprise de La Roche Cbaiais, le dimanche au soir monsieur de Monferrand se rendit avec l'artillerie à Coutras^ eomme aussi je fis. Monsieur de La Vauguyoa deToit prendre son chemin droict à Parcou , là ou est le pont , et regarder s'il pourroit prendre la ville À son arrivée, et se faire maistre du pont, et mettre les gens de cheval de l'autre costé , qui iroient courir vers Sainct Aulere, pour entendre nouvelles de monsieur de La Moue, et pour sçavoir s'il feroit semblant de venir à nous. Or de La Roche j usques audict Parcou n'y a que deux iieuës ; nous faisions estât d'estre en deux heures ensemble , car il y a beau chemin. £t comme nous nous despartismes le samedy mesmes, monsieur de La Vauguyon s'en va pour faire avancer ses gens, cheminant jour et nuict. Etmoy je fus le dimanche de grand matin à Coutras, où je trouvay monsieur de Gironde, gouverneur de Fronsae , qui estoit de nostre entreprlnse et du conseil que j'avois tenu à Bor- <ieaux. Ayant prest tout le charroy qu'il nous failoit, et monsieur de Monferrand estant arrivé le dimanche au soir, je ne le laissay séjourner que trois heures, etl'envoyay toute la nuict pour estre devant le jour à La Roche, pour les enfermer dedans, ce qu'il fît; et monsieur de Gironde et moy nous attendismes à faire atteler Tartillerie, et après l'avoir faicte acheminer, j'y laissay ledictiieur de Gironde avec Fredeviile et quelques cent pionniers que ledict sieur de Gironde ni'a\^itappresté. Cependant je partis environ la minuict, et fus au poinct du jour ^ un quart de lieuê de La Roche , où je trouvay monsieur de La Vauguyon , qui y estoit arrivé à la minuict, Et avoit envoyé quinze ou seize chevaux des siens devant le chasteau , lesquels incontinent forent de retour où nous estions, et nous dirent qu'ils avoient trouvé les gens de cheval des enuemis dehors qui les avoient chargez. Ghanteyrac ne se voulut point enfermer dans le chasteau, ftins alla au loi^ de la muraille de la basse cour, ^ gaigoa le passage du moulin , et se mit dans

un batteau, et, à la faveur de dix ou douze soldats qui tenoient bon dans le moulin, il passa la rivière faisant marcher les chevaux , les tenant par la bride. Monsieur de La Roche ne print pas ce chemin > ains s'en retourna dans le chasteau avec six ou sept chevaux ; et comme il veit que ces coureurs de monsieur de La Vauguyon s'enfuyoyent, et que Chanteyrac l'avoit abandonné, il cuida sortir dehors pour se sauver, et desja estoient la pluspart dans la basse cour; mais monsieur de Montferrand arriva et le chargea, le contraignant de se retirer dans le chasteau : il gaigna la basse cour, et y mit force gens dedans, puis alla combattre les moulins qui se deffendoient fort ; mais à la fin ils les prindrent et mirent en pièces ceux de dedans. Il me donna advis de tout. Monsieur de La Vauguyon et moy desjeunions, et incontinent ledict sieur de La Vauguyon s'en alla au devant de ses gens pour aller droict à la ville ; et arrestasmes qu'il m'envoyeroit trois compagnies du régiment de monsieur de Sariabous , pour m'ayder à donner l'assaut. Et ainsi s'en alla ù son entreprise de Parcou, et moy je m'acheminay devant La Roche , estant desja adverty que Tartillerie estoit à demy lieuê près de nous, qui ne peust aj^ river à La Roche qu'il ne fust midy, à cause du mauvais chemin qu'il y avoit. Monsieur de La Vauguyon entra dans la ville , car les ennemis s'estoient retirez aux moulins qui sont sur le pont : ses gens les forcèrent et gaignerent le pont , et par ainsi tout fut gaigné , et la nuict je fis mes approches et mis mon artillerie en batterie. Le sieur de La Roche, à la pointe du jour, voulut parlementer avec monsieur de Monferrand, et pource qu'il est son parent et jeune gentil-homme , ne le voulut laisser retirer dedans, ains le retint Et comme les autres veirent l'artillerie preste à tirer, ils commencèrent à crier qu'ils se vouloient rendre : voyant qu'on ne les vouloit poinct escouter, ils dirent qu'ils se rendroient à nostre discrétion. Le gouverneur de Fronsae et les Huguenots mesmes , qui estoient de Coutras , et qui estoient venus avec nous, crioient qu'on ne les priust poinct à mercy, car c'estoient libertins et gens sans religion, et sur tout qu'il y en avoit un, nommé Brusquin, qui avoit tué plus de quatre vingts hommes , la pluspart laboureurs et gens des champs. II fut question de sortir : ledict sieur de La Roche me demanda un sien laquay, son valet de chambre et son cuisinier , ce que luy fut accordé , et les tirasmes hors de la trouppe. Monsieur de Monferrand se mit dans le chasteau, avec dix ou douze hommes , afin qu'il ne fust pillé. Je recommanday ces gens-là aux soldats : ils furent

COMMENTAIRES DE BLUSE DE MONTLUC. [l.>68j

accoustrez selon la vie qu'ils avoieut menée, car il n'en eschappa un seul que ceux que j'ay nommez^ Ce Brasquin mesme , que les Huguenots crioient tant quMl fust tué, s'empoigna à ma jambe , car j'estois à cheval , ayant cinq ou six sur luy ; j'eus prou affaire à m'en demesler, et bien peu s'en fallut que je ne fusse blessé. Et luy fût trouvé un roolle dans ses chausses de cent dix sept hommes qu'il avoit tué, y ayant en escrit un tel , prq^tre; un tel , laboureur ; un tel, moyne ; un tel, marchant, et les consignoit tous de quel art ils estoient. Gomme cela fut leu, les soldats tournèrent à luy et luy donnèrent deux cens coups d'espée , encores qu'il fust desja mort. Monsieur de La Yauguyon arriva sur i'execution : un s' enfuyant le chocqua luy et son cheval , si roide , que presque le destouma hors du chemin ; mais il estoit suivy de si près qu'il n'alla pas guère loing. L'on me dit que ces gens estoient revenus devers Sainet Âulaye , et qu'ils avoient parlé avec monsieur de. Jarnac, qui leur avoit dict que monsieur de La Noué se retiroit vers La Roche Ghalais; qui fut cause que nous arrestasmes .qu'il se retireroit de là où il estoit party, et que monsieur de Monferrand et moy nous en irions amener Tartillerie droict à Bridoyre. J'arrestay avec eux qu'encores que monsieur de La Roche m'appartinst et fust mon prisonnier, pour estre chef de j'entreprinse , je voulois que tous trois partissions sa rançon, comme nous avons faict, et fut mis à la fin à six mil escus , dequoy chacun de nous trois en a tiré deux mil.

Estant arrivé à Libourne , je fis passer l'artillerie contremont la rivière, qui alloit jour et nuict,car nous avions force gens pour tirer la corde du batteau. Et comme l'artillerie fut auprès de Castillon, qui est à monsieur le marquis de Villars, arriva un homme que monsieur de Madaillan m'envoyoit pour m'advertir que les .ennemis de Bridoyre s'estoient sauvez; dequoy je fus aussi marry que de nouvelles qu'on eut sceu apporter , car ma délibération estoit de ne leur faire pas mieux qu'aux autres. Et fit-on tourner Fartillerie contre-bas la rivière, tirant droict à Bordeaux : et là laissasmes le capitaine Mabrun avec trois ou quatre compagnies , pour l'en ramener à Bordeaux ; et monsieur de Monferrand et moy nous en allasmes devant audit Bordeaux. Le jour après estre arrivé , j'allay au palais pour prendre congé de la cour , pour ce que je m'en voulois retourner en ces quartiers, pour estre plus près de Monsieur s'il me mandoit. Monsieur le président de Roffignac me fit les remerciemens de la part de toute la cour , parce que nostre petite guerre avoit asseuré les che-

mins devers Sainctonge, de sorte que lotit le monde pourroit aller et venir de Bordeaux en France seurement; d autre part, je les avoisœis en seureté du costé de la Dordoigne ayant le chasteau de Bridoyre , et du costé de la Garonne ayant pris Levignac, Taillecabat et Pardaillaa. parce que de ces costez ne pou voient ircnir vivres ne hommes à Bordeaux , sinon do costé de Gascogne. Yoylà le succès des entreprises que nous fismes en cinq ou six jours , qui ne consterent pas un teston au Roy , et à messieurs de la cour encore moins. Que si messieurs de la ville de Bordeaux m'eussent tenu ce qu'ils m'avoicnt promis , j'eusse gagé ma teste que j'eusse £ut donner à Blaye de cul à terre ; et n'y voulois qœ huit jours, pourveu que monmeur le baron de La Garde me fust demeuré pour assaillir par mer; et me voulus obliger à leur rendre les trente mille francs que je leur demandois poor payer les gens de pied, les frais de Partillerie et les pionniers, si je ne l'emportois. Et comme je vis qu'ils ne vouloient entrer là , je leur presentay douze mil francs en prest , pour un an , sans en vouloir aucun interest ; monsieur de Vaisnce mon frère leur en prestoit deux mille : bref. 1& cour de parlement estoit fort eschauffée en ceste entreprinse; mais depuis qu'il se parloit qu'il fal* loit que tous y aydassent il ne s'en parloit plus. Ces gens de robbe longue sont de fascheuse dtsserre , et nous battent tousjours de leurs privilèges. Je veux maintenant , au tesmoignage des plus grands et gens de bien de Bordeaux , qu ils furent cause que cette entreprinse ne s'exécuta; car, comme les gens de la ville virent qu'ils ne vouloient fournir deniers , ils ne le voulurent aussi faire , disans que la cour de parlement te* noit autant ou plus de richesses que la moitié de la ville; et par deux fois me firent aller là, in*asseurant que dés qu'ils me verroient que tout seroit prest. Et quand j'y estois , je les trouvoîssi longs de me tenir ce qu'ils me promettoient. qu'il m'en falloit retourner ; et croy qu'ils eussent voulu que j'eusse faict Texecutlon à mes despens , et que le profit et utilité leur en fust revenu : et neantmoins , aux ofTres que je leur faisois , chacun peut bien cognoistre que Je m'> voulois tenir du mien propre. Je faisois toote la despence pour tous les gentils-hommes qui me faisoient cest honneur de me suivre , sans que je voulusse que la ville m'en deffrayast d*UD poulet. Et voylà l'occasion à la vérité pourquoy Tentreprinse de Blaye ne se fit. Je m'asseure qu*il n'y avoit rien en Guyenne qui me peust empescher d'en venir à bout. Lorsque Des ]^ la trshit, je i'avois recognue : ce n'est pas une si mauvaise beste qu'on la faict. D'avantage esk ce

temps les Huguenoto ne levolent gueres la teste , et la Guyenne estoit assez paisible; tous ceux qui estoient capables de porter les armes s'en allèrent au gros , près de monsieur T Admirai , qui après la mort de monsieur le Prhice se fit déclarer chef y ne luy servant monsieur le prince de Navarre (1) que d'ombre seulement. C'est

pourtant cela qui a tant sousteno ledict sieur r Admirai et son party ^ car un prince du sang peut beaucoup, encor qu'il fust bien Jeune, et le fils de feu monsieur le prince de Condé aussi : ce fut une bonne fortune pour luy ; sans eux il ne Teust pas faicte si longue.

(i) Depuis, Henri IV.

Page 1