UVRE SIXIESME
[ l664]LiFraD«iJoùitciQqaiudece repos avec le* deux religion* (l); tontes-fois je me dontoiB tflOBjourB qu'il y avoit quelque anguille BOUS roehe , mais pour la Guyenne Je ne cralgndB pas beaucoup. J'avois tousjours l'ceil au guet , donnant advis à la Royne de tout ce que j'entendols, avec toute la fidélité dont Je me pOQVoIs adviser.
[ 15G6 ] Pendant ce temps le Roy visita son royaume. Estant arrivé à Thoulouse (S) , Je fus {esté, laquelle me fit le Je ne merltols. Les faire leurs praticques feux-feu sons mein , Ht le EEilre ; mais je ne pdne. La Royne me ■e tout ce qui se pasince qu'elle avoit en n'elle n'almoit pas les it en sa chambre avec Bourbon et de Guyse, unes , et la peine où itre autres choses me velle luy vint que la diie[car quelque harurme , n'ayant pas en msieur de Ouyse fe- I oonnealable fut rome la nulct en conseil , rs lescardlnaox, pour odroit pour sauver le
.. . ^ fut que si le matin la
nouvelle se fiist trouvée véritable, elle tascheroit se retirer en Guyenne, encore que le chemin fust bien long , oà elle se tenoit plus asseuréequ'en toutautre pays de la France. Je prieà Dien qu'il ne m'aide Jamais si les larmetf'ile m'en vlndrentaux yeux luy oyaatracompter sa désolation; et luy dis ces mesmes mots : « Hé mon Diett , madame , vous estes vous trouvée en telle nécessité > 7 Elle me l'assenra , et Jura sur son ame, comme firent aussi messieurs les cardi- .oaox. Il feut dire la vérité , que si ceste ba-
<l) Du 19 mars <Sfl3 jiuqa't la Do d« Mplembre 1507. (3) LeSI janTJerlHS.
(3) Ma) (363.
taille eust esté perdue, Sa H^esté eust biu eu à souffrir, et croy que c'estolt lait de la France , car l'Estat eust changé et la religioD : car à un jeune roy on fait faire ce qu'on tcqL Or leurs Mf^estez ayant traversé la Guyenne, trouvèrent les choses en meillear estât qu'on ne leur avoit dit : car les Huguenots , mes booi amis, avolent faict courir le brultque tout estoil ruiné et perdu; mais ils trouvèrent qu'elle eetoit en meilleur estât que le Languedoc. Leurs Hs- Jestez s^oumerent au Mont de Marsan quelque temps (3) , attendant que la royne d'Espagne vlnst à Bayonne. Je veux escrire icy une dune que je descouvris-IA, pour monstrer que j'aj touBJours tenu à la Royne la promesse que Je In; fis il Orléans après la mort du roy Françoii, que je ne despeodrols jamais que du Boy et d'elle, comme J'ay tousjours &it|; encore que je n'en aye pas rapporté grand fruict , si est-ce qot | J'aime mieux que ta faute strit venue d'aiUeun, que si j'avois manqué k ma promesse. Je salli donc le vent qu'une ligne s'estoit dressée en U France, Uoùil y avoit de grands personnages, prhices et autres, lesquels Je n'ay aCCaire de nommer , bien engagez de promesse : ja ne Sfay au vray à quelle fin ceste ligue se faisoit j toutesfols un gentil-homme me les nomma presque tous , et fus persuadé par ledit gentil-homme de m'y mettre , m'asseurant que ce ne seroit qui pour bon ^ect; mais H co^eut & dxhi visage que ce n'cstoit pas viande de mon goust . J'en idvertis secrettemeOt la Royne tout aussi twt, car je ne le pouvois porter sur le coiur : elle k trouva bien estraoge, et me dit qne c'estoieut ki premières nouvelles , dm commandant de m'eaqnerir encor mieux du tout ; ce que Je fis, et n'en trouvay rien d'advantage que ce que je tay en Bvols dit , car ce gentil-homme se tint aur ses
Sa Majesté me demannadvis comme elle s'en devolt gouverner : Je Iny dis et la conseillay qu'elle devolt mettre en avant et moyenner que le Roy proposas! luy-mesme qu'il avoit entendu qu'une Ûgue se drerâolt en son royaume , et que cela ne pouvoit estre sans te mettre en crainte et soupçon ; qu'il devolt prier tous generallement de rompre ceste ligue, et qu'il vouloit
GOUHCNTÀtBSS DE BLÀISB DE HONTLUC. [1565]
ses
ftireoM aModation enson royaume, de laquelle il leroit le chef. Elle fat ainsi appellée quelque temps ; mais après on changea de nom, et Tappella-on la Confédération du Roy. La Royne , poor Ion qne je luy donnay ce conseil , ne le trouva {MIS bon , et me dict que si le Roy en faisoit une, il seroit à craindre que les autres en fissent ane autre; mais je luy repliquay qu'il falloit que le Roy y obligeast ceux qui en pourroient faire le contraire, et quee'estoit chose qai ne se pourroit celer , et à laquelle on pourrait pourvoir. Deux jours après, Sa Majesté soQppant, elle m'appella, et me dict qu'elle avoit ndeox pensé en Taffaire que je luy avois parlé , et qu'elle trouvoit que mon conseil estoit fort bon , et me dict que le lendemain , sans plus tarder , elle voulolt faire proposer au Roy cest affaire, comme elle fit, et m'envoya quérir à nsoD logis pour m*y trouver , mais je n'y estois point. Le soir elle me dict pourquoy je n'y estois venU; et me commanda de m'y trouver le lendemain, parce qu'au conseil y avoit eu plusieurs grandes difficultez lesquelles on n'avoit peu résoudre. Je m'y trouvay, selon le commandement qu'elle m*en avoit faict. Il y eut encores plofiienrs disputes. Monsieur de Nemours paria fort sagement, et remonstra qu'il seroit bon faire une ligne et association pour le bien du Roy et de son Estât, afin que tous d'une mesme volonté; si les affûres se presentoient , se rendissent auprès de Sa Majesté pour exposer leurs biens et leurs vies pour son service; et d'autre part, çne si quelques uns, de quelque religion que ce fet, leur voutolent courir sus ou remuer quelle chose, que tous , d'un accord et union, exposassent leurs vies pour sedeffendre. Monsieur le duc de Montpensier fut de ceste mesme opinion, et plusieurs autres, disant tous que cela ite pouvoit que d'autant plus tenir le royaume ^ paix, veu qu'on sçauroit les plus grands ainsi ligoez pour la deffence de la couronne.
LaBoyne me fit cest honneur de me commander que J'en disse mon advis : alors je pro- P<^y que ceste ligue ne pouvoit porter préjudice AQ Roy, car tout tendoit à une bonne fin pour le service de Sa Majesté, bien et repos de son Estât et de ses sujets ; mais que celte qui se falsoit à cachettes ne pouvoit porter que mal-heur : car, comme Ton entendroit qu'il s'estoit faict nne ligue, d'autres en voudroient faire une au- ^) et non seulement une, mais plusieurs, et ^'il n'y auroit rien qui nous menast si tost aux armes que cela ; et que si les uns tendoient à bonne fin, on n'estoit pas asseuré que d'autres ne tendissent à la mauvaise, car les bons ne pouvoient respondre pour les mauvais ; que si
les cartes se mesloient une fois de ligu£ à ligue , il y auroit bien affaire d'en tirer un bon jeu , car c'estoit une vraye porte ouverte pour faire entrer les estrangers dans le royaume, et mettre tout en proye; mais que tous generallement , princes et autres , devions faire une ligue ou association qui s'appelleroit la Ligue, ou bien Confederaâon du Roy, et faire les sermens grands et solemnels de n'y c^ptrevenir, à peine d'estre déclarez tels que le serment porteroit ; et que Sa Majesté , ayant fait les conclusions , devoit depescher messagers par tout le royaume de France, avec procurations pour recevoir le sermeftt de ceux qui n'estoient là presens ; et que par là Ton cognoistroit qui voudroit vivre ou mourir pour le service du Roy et de l'Estat : « Que si quelqu'un est si fol d'oser lever les armes , jurons tous , Sire , de luy rompre la teste. Je vous respons que j'y mettray si feon ordre en ce pays, que rien ne branslera que vous ne soyez recogneu pour nostre maistre. Et par mesme moyen promettons , par la foy que nous devons à Dieu, que si quelque autre contre-ligue se trouve , nous vous en advertirons. Faictes signer la vostre aux plus grands de vostre royaume : la feste ne se pourroit joiier sans eux ; ainsi on pourra les obliger et pourveoir aux inconveniens. » Voyià ma proposition. Là il y eut plusieurs disputes ; mais en fin fut conclue l'association du Roy , et arresté que tous les princes, grands seigneurs , gouverneurs de provinces et capitaines de gensdarmes, reuonceroient à toute ligue et confédération , tant dehors que dedans le royaume, et que tous seroient de celle du Roy, et feroient le serment , à peine d'estre déclarez rebelles à la Couronne; et y a encores d'autres obligations, desquelles il ne me ressouvient. Il y eut plusieurs difflcultez pour coucher les articles : les uns disoient qu'ils dévoient estre cou chez d'une sorte, et les autres d'une autre; car à ces conseils, aussi bien qu'aux nostres , il y a du blanc et du noir , et de l'opiniastrise, et de la dissimulation; et tel peut estre faisoit bonne mine , qui estoit emprumpté ailleurs : ainsi va du monde. 0 que c'est une chose misérable quand un royaume tombe en la jeunesse d'un Roy ! s'il eust eu lors la cognoissance qu'il a eu depuis , je croy qu'il eust bien faict parier'des gens bon françois. En fin tout fut passé et accordé, et commencèrent les princes à faire le serment et se signer , puis les seigneui-s ; et , encores que je ne soye qu'un pauvre gentil-homme, le Roy voulut que je m'y signasse, pour la charge que je tenois de luy, et fut envoyé à monsieur le connestable qui estoit à Rayonne , lequel s'y signa. D'autre part, ils despescherent
COMMfiNTÀiaES BB BLAISE JDE MONTLUC. [1567]
vers moDstear le prince 'de Gondé monsieur Tadmiral*, monsieur Dandelot, et autres seigneurs et gouverneurs de la France ; et les messagers de retour , le Roy en fit faire un instrument, oomme l'on me dict, lequel fut mis dans ses coffres ; et croy bien qu'il n'est pas perdu , et qu'on y peut voir des gens en blanc et en noir qui ont esté parjures à bon escient. Or Je ne sçay qui fut cause de commencer la guerre à la Sainct Michel , car celuy (pii la commença a contrevenu à son serment, et Justement , si le Roy le vouloit, le feroit déclarer tel, car luy mesmes s'y est obligé par son seing ; on ne luy feroit pas de tort, puis qu'il s'y est soubmis. Et, encores^ue cela ne consiste pas en combats, si pensé-Je avoir faict un grand service au Roy et à la Royne, de leur avoir descouvert ceste menée, car peut estre que les affaires fussent allez encores pis qi^ils n'ont faict.
Or le Roy prit son chemin, au retour de Rayonne , vers Sainctonge et La Rochelle, où Je l'accompaignay , et là me commanda m'en retourner, et faire bien observer les edicts de paix : ce que J'ay tousjours faict. Et ne faut.poinct qu'on die que la guerre ait Jamais commencé par mon gouvernement : aussi n'y eussent-ils Jamais rien gaigné , et ne m'eussent peu prendre au despourveu; mais leur dessein estoit à la teste. La Royne , qui est en vie, se ressouviendra qu'est-ce que Je luy dis sur le faict de La Rochelle : car si ceste plume eust esté enlevée aux Huguenots , et asseurée , comme Je luy dis qu'elle devoit faire, la France n'eust veu tant de malheurs : mais elle craignoit tant de mettre les choses en trouble , qu'elle n'osoit rien remuer ; et sçay bien qu'un soir elle m'entretint plus de deux heures, ne me parlant que des choses qui avoient passé vivant le Roy son mary , mon bon maistre ; et toutesfois un , qui n'estoit pas des plus petits, alla dire que Je dressois quelque chose au préjudice de la paix : pleust à Dieu qu'elle m'eust creu, La Rochelle n'eust Jamais osé gronder. Or , comme le Roy commença à sortir de Rretaigne pour prendre son chemin à Rlois, J'eus advertissement deRouergue, Quercy , Perigord, Rourdelois et Agenois^ commentas Huguenots s'acheminoyent avec grands dievanx à petites trouppes, et portoyent des coffres , et disoit-on que leurs armes et pistoles estoyent dedans. J'en advertis trois ou quatre fois la Royne, mais elle n'y voulut Jamais adjouster foy. A la fin Je luy envoyay Martineau, contreroolleur à présent des guerres, lequel ne fut gueres bien venu d'apporter telles nouvelles. Et trois Jours après son arrivée y arriva Roery , un mien secrétaire, qui apporta de ma part nou-
velles à la Royne que tous marchoient à la descouverte le jour et la nuict ; et croy qu'ils n'en eussent rien creu , si ne fust qu'en mesme temps que Roëry arriva, Sa Majesté en fotadvertiedc tous les autres gouvernemens de la France; qui fut cause que le Roy print son chemio bien bastivement droict à Molins.
[ 1566 ] Je ne sçay à quelle fin cela tendoil, ny pourquoy on s'en alloit ainsi à trouppes : ils le dévoient sçavoir. Cela n'estoit pas signe de vouloir rien faire de bon , car sans le sceu do Roy ou de son lieutenant on ne doit entreprendre telles choses ; et si Je n'eusse eu peur d'estre accusé d'avoir rompu la paix, je les eusse bien tost resserrez en leurs maisons, car Je ne donnois pas. Je m'en allay , bien accompagné de noblesse et de ma compagnie, en Rouergue, Quercy, et au long de la lisière de Perigord, voir si personne s'esleveroit à descouvert , et manday an Roy que s'il vouloit qu'à leur retour Je parlasse à eux , J'esperois de luy en rendre bon compte. Le Roy me manda qu'il ne le vouloit point, 'mais que je les laissasse retourner chacun en leur maison. Là Je cogneuz que le serment du Mont de Marsan ne dureroit guère. Cecy ay-je voûta escrire, afin de faire cognoistre combien j'ay tousjours esté vigilant en ma charge , puis que j'estois le plus loing du Roy, et le première luy donner advertissement. A présent je veux commencer la guerre de la Sainct Michel, qui sont les seconds troubles.
[1567] Encores que l'on ayc dict, et jelesçay bien aussi, que les Huguenots me veulent mai, si est-ce que Je n'estois pas si peu soigneux de ma charge que je n'eusse acquis des amisenlenr trouppe, et tels qui estoient du consistoire : ce n'estoit pas comme aux premiers troubles; nos cartes estoient si mesléesqu'il n'estoit possibtBd^ plus, et ces gens n' estoient plus si eschaonez en leur religion comme ils souloient. Plusieun, ou de crainte ou de bonne volonté , venoient à nous , de sorte que nous commencions à estit compagnons; la crainte aussi qu'ils avoient de moy m'en rendoit quelqu'un amy, au moins il en faisoit la mine. Environ deux mois et deoy devant la Sainct Michel , J'eus advertissemcnl d'un gentilhomme et d'un autre riche homme, ne sçachant nouvelles l'un de l'autre, que monsieur le prince de Condé et monsieur l'admirai leur avoient mandé à tous se tenir prests armes et montez, ceux qui avoient le pouvdr, et qœ ceux qui ne l'avoient s'armassent d'armes selon leur moyen, et que Ton fist grandes provisions de bleds et d'autres munitions de vivres à Hootauban. Je Jugeay que cest advis avoit grand apparence, car ils ne laissoient cheval à achepter.
et y en avoit qui envoyoient sur les passages d'Espagne, et rien ne leur estoit cher, vieux ne jeune. Je despeschay le sieur de Lussan en poste vers la Roy ne, luy donnant avis du tout; mais Sa Majesté n'en creut rien, ains me manda que je n'adjOQtasse foy aux advertissemens que Ton me donnoit. et que Je fisse seulement garder lesedicts. Cependant de jour à autre j'estois adverty que leur trame continuoit, et que Ton avoit faict ooe assemblée seerette à Montauban, et une autre & Thouiouse à la maison de Dacezat. Je manday encores à la Royne tout ce que j^entendois, mais Sa Majesté n'y voulut oncques adjoQster foy, et ce fut par trois ou quatre hommes l'un après l'autre. A la fin elle se fascha tant de mes advertissemens, qu'elle dit à Araigues, sindicde Gondommois, que Je ne luy donnasse pins d'advis , car elle sçavoit bien tout le contraire de ce que je luy mandois , et qu'il sembloitque j^énsse peur ; et me fut mandé par d'autre que Ton se mocquoit de moy au conseil, et qu'on m'appeloit corneguerre. Ils pouvoyent dire pis , puis que Je n'en entendois rien ; si j'ensse esté à une picque d'eux , j'en eusse peut estre faict taire quelqu'un qui parloit bien haut. Jexcepte ce que Je dois ; mais ces messieurs les eourtjsans , qui ne manièrent jamais autre fer que leurs horloges et monstres, parlent comme bon leur semble ; ils font des demy -dieux , et font des onpressez, comme si rien n'estoit bien faict s'il ne passoit par leur teste. Je m'estonnois fort comment la Royne, qui avoit si bon entendement, se ressouvenant de ce qu'elle m'avoit dit, me traictoit ainsi. Il n'y avoit ordre, car j'estois si esloigné que je ne pouvois repliequer.
Environ quinze ou vingt jours avant laSainct Michel , Je m*en allay à la maison d'un gentilhomme mien amy, et là se rendit un de ceux qui m'advertissoyent , lequel me dict qu'il n'y avoit que deux Jours qu'un gentil -homme de monsieur l'admirai estoit passé à Montauban, et s en allolt en poste d'église en église , pour les advertir de se tenir prests à s'eslever ù l'heure qu'on antre gentil-homme dudict sieur admirai 00 bien de monsieur le prince de Condé arriveroit, qui serolt dans quinze ou vingt Jours au plus tard. Je priay céluy-là que , s'il estoit dans Montauban à Theure que ce gentii-homme arriverait, qu'il flst sauver tous les Catholiques qui <^ent dedans. Et ainsi me despartis, et m'en vins à Gassaigne, où Je trouvay une lettre d'un gentii-homme qui pour lors se tenoit à Thouiouse, me donnant pareil advertissement ; et pource que la lettre n'estoit pas signée, Je ne la voulus envoyer à laRoyne, craignant qu'elle n'y
adjoustast point de foy. Le lendemain arriva audict Gassaigne le baron de Gondrin, lequel à présent nous appelions monsieur de Montespan, qui s'en alloit en poste à la Cour, pour obtenir de Sa Majesté quelques lettres pour un procès que son père et luy avoient au parlement de Thouiouse. J'adjoustay foy à ceux qui m'advertissoient, et me servit bien, pour ce que, de trois qu'ils estoient, les deux avoient affaire de moy pour des biens qu'ils plaidoient ; et cognoissois bien à leur complexion qu'ils n'estoient pas si devotieux en leur religion, qu'ils ne fussent plus affectionnez à gaigner leur bien qu'ils plaidoient, et quitter ministres e' tout [je croy que ceste religion n'est qu'une pij erie];.et sans moy ils ne pouvoient pas y faire ce qu'ils vouloient; et je les aydois de ce que je pouvois, pour tousjours estre par eux adverty, car J'avois crédit et estois aimé aux parlemens de Bordeaux et Thouiouse, et de tous les officiers du Roy. Ils avoient raison, et moy de leur rendre la pareille, car Je les ay tousjours cogneus fort affectionnez au service du Roy. Je dis au baron de Gondrin qu'il me recommandast très -humblement à la bonne grâce de la Royne , et qu'elle eust souvenance qu'elle u'avoit Jamais voulu adjouster foy aux advertissemens que Je luy donnois, et qu'elle en pleureroit de ses yeux pour ne m'avoir creu ; que Sa Majesté m'avoit mandé qu'il sembloit que J'eusse peur, et qu'au conseil du Roy on disoit quej'estoisun corneguerre; que Je la suppliois tres-humblement croire que Je n'avois point peur de moy, car, Dieu mercy, J'estois né sans peur, et ne sçavois que c'est d'autre peur que celle qu'un homme de bien doit avoir; mais que j'avois peur du Roy et d'elle, car ils ne touchoient pas moins que de la mort ou de la prison, et qu'elle se gardast pour quelques Jours, et empeschast que le Roy li'allast pas si souvent à la chasse ny à l'assemblée comme il faisoit, sur tout tant qu'il desireroit conserver sa vie et son Estât. Le baron de Gondrin s'en acquitta, et me dict que Sa Majesté luy avoit respondu qu'elle ne vouloit plus escouter nul advertissement que je luy donnasse, et qu'elle sçavoit mieux la volonté des Huguenots que moy, et leurs forces Jusques où elles se pouvoient estendre , et qu'ils ne demandoient que la paix. Ces gens faisoient leurs pratiques de lolng, et elle estoit àmonadvis charmée par Je ne sçay quelles gens. Ledict sieur de Montespan fit si grande diligence, qu'il fut de retour dans dix ou douze Jours avant la Sainct Michel , et me dit ce que la Royne luy avoit respondu II n'est pas possible que Sa Majesté ne fust, comme J'ay dict, pippée et abreuvée de quelques gens qu'elle avoit auprès d'elle,
COMMENTAUSS DE BLÀISE DE MONTLUC. [1667]
qui procedoient par malice on bien par ignorance ; mais c'est grand cas, car pardeçà les pages et laquais sçavoient les appareils que les Huguenots faisoient pour s'eslever. Et avant que ledict sieur baron de Gondrin arrivast, Je fus adverty que, buict Jours avant la Sainct Michel, ou buict Jours après , le gentilbomme de monsieur l'admirai devoit arriver. Et , sur les responces que me faisoit la Royne, Je cuiday faire un grand e^ reur d'oster tout soupçon, et penser qu'elle estoit mieux advertie que moy, et qu*il ne me Mioit adjouster foy à ceux qui me donnoient ces advis. Sur cela je fis une eotreprinse avec le feu evesque de Condom, les sieurs de Sainctorens et de Tiiladet frères , pour aller aux bains à Barbottan comme les nedecins m'avoieut ordonné, pour une douleur e cuisse que j'ay , laquelle Je prins à la prinse de Qaiers, dequoy monsieur d'Aumalle est bien souvenant ; Je croy que Je ne la perdray que Je ne sois mort.
Nous partismes de Gassaigne le samedy, pour aller coucher à la maison de monsieur de Pan- Jas (I), faisant apporter deux tiercelets d'autour, pour passer nostré temps aux bains. Et la nuict propre que nous arrivasmes , à mon premier sommeil , Je fis un songe qui me travailla plus que si J'eusse eu quatre jours la fièvre continué, lequel Je veux escrlre icy [plusieurs sont en vie à qui Je le dis deslors]; ce ne sont pas des contes faicts à plaisir. Je songeay que tout le royaume de France estoit en rébellion , et qu'un prince estranger s'en estoit saisi , et avoit tué le Roy, messeigneurs ses frères et la Royne , et que J'estois fuyant nuIct et Jour de tous costez pour me sauver, carj'avois [comme il me sembloit]tout le monde en teste pour me prendre. Ores Je me sauvois en un endroit, puis Je me sauvois en un autre ; en fin Je fus surpris en un logis , et m'amena-on devant le Roy nouveau qui se promenoit dans une église au milieu de deux grands hommes. Il estoit de stature petite , mais gros et fort d'espaules , et portoît un bonnet de velours carré , comme Ton les portoit le temps passé; ses archers de la garde portoient Jaune , rouge et noir. Et m'amenant prisonnier le long des rues, tout le monde couroit après moy ; l'un disoit : Tuez-le , le meschant ; Vautre me presentoit l'espée nue à la gorge, l'autre la pistolle à l'estomacb ; et ceux qui me menoient crioient :
(1) Ogier de PardaiUao , seigneur de Panjas.
(2) « Approche, ooqnio , ta m'as fait la guerre, à moi et à mes serviteurs ; je Tais te faire pendre à Hastant. •
(5) « Sacrée Majest> , j'ai servi mon Roi, comme tont homme de bien est obligé de le faire; Votre Majesté ne doit point prendre cela en mauvaise part. •
(4) « AUei, ailes, faites-le pendre ce misérable qui me feroit encore la guerre. •
Ne le tuez pas , car le Boy le veut faire pendiv devant luy. Et de ceste sorte me menèrent devant le Roy nouveau , qui se promenoit comme J*ay dit. Il n'y avoit image n'autel. Et de prime face me dit en italien: Veni qm^fwjardtfk m'ai fatio la guerra e a queli i quaU suono mei servitori ; io tifaro appiccaradesso, adesto {}\. Alors Je luy respondis en mesme langage, m'estant advis que Je parlois le tuscan aussi bien que quand J'estois dans Sienne : Sacra Moestaf o servito cd mio Re si eomo suono obUgati fart tutti gli huomini da bene , sua Maem nos deve pigliar questo à maie (3). S'enflambant lors de colère, il dit aux archers de sa garde: Andale, andate , menate lo appiccar quel/orfantê que mifarehe ancar la guerra (4). Surquoy ceux qui me tenoient me voulurent amener , mais Je tins ferme , et luy dis: /o supplico sua Maesta voler mi salvar la vita;poick il Re mio signore e morto ensiems gli siç^ fratelli , to vi prometto che vi servira ew wdesima fidelta colla quale o servito il Re , mntre viveva (6). Sur cela , les seigneurs qvisepromenoient avec luy le supplièrent me Youloir sauver la vie. Alors il me regarda au visage, et me dict: Prometti tu quesio dal coure? Onv io ti do la vita* perla preghiera di qwUich mi pregano ; sia jni fidèle (6). Cei seignean parloient françois , mais nous deux parttODS itRlien. Surquoy il commanda qu'on memenastiia peu à part , et qu'il vouloit encor parler à mov. Ils me mirent contre un coffre près la porte de Teglise , et ceux qui me tenoient te mirent a parler avec les archers de la garde. Et estant contre ce coffre, Je commençay à penser an Boy. et avoir regret du serment que J'avois faict. et que par adventure le Roy n'estdt point eocor mort , et que , si Je me pou vois sauver , je n « irois plustost seul et tout à pied par le monde trouver le Roy s'il estoit en vie , et me priai opinion de me sauver. Je sortis de l'cgiisa; estant dans la rutft , Je commençay à courir , nemewo* venant point alors que j^eusse mal à la cni«' car il me sembloit que Je coorols plus ville qn« Je ne youlols. Tout à un coup J'onys derrieit moy crier : Prenez-le , le meschant. LesuMSW^ toient des maisons pour me prendre , les aatrtf se mettoient devant moy ; mafaj'eschappoislo* Jours et de l'un et de l'autre . et gaignay un de
(5) « Je supplie Votre Majesté de me laisser h <*'puisque le Roi mon scigiieor est mort, aisn (flf ^ princes ses frères , je vous promets de ? eus serrir if (^ la même fldéUté que j'ai servi le Roi tant qa*fl s féca- •
(6) « Pnis-je me Qer k tes promeaaesf Eh Ueni jf ^ fais grâce de la vie, a la prière de eeux qui iotercèdesi pour toi. Sois-moi fidèle. »
COUMBIVTAIRES DB BLAISE 0E MORTLtJG. [1567]
gré de pîcrrô pftr là où Ton montolt sur ia muraille de la ville; et comme je ftas au hant , je regardajr contre bas, et me sembla que c'estoit m prec^fce s! grand , qu'à peine pouvols je voir le fonds. Ils montoient les degrez : je n'avois rien pour me defFendre, que trois ou quat^e pierres que je jettay, et me voulols fidre tuer, car 11 me semblolt que Ton me ferolt mourir de mort emelle. Et comme je n'eus plus rien pour me deffendre, je me jettay en bas par dessus la muraille, et en tombant je m'esveiilay, et me troovay tout en eau , comme si je fusse sorty d'une rîTiere, ma chemise , les draps , la couverte du Ifct, toutes trampez ; il me semblolt que J'avoisma leste plus grande qu'un tambour. J'appellay mes valets de chambre , lesquels firent du feu incontinent et m'osterent ma chemise et m'en baillèrent une autre. Mes gens allèrent à madame de Panjas, laquelle commanda qu'on leur balllast des draps , elle mesme se leva et vint en ma chambre, et vld que les draps et la couverte cstoient en eau , et he partît de là que le tout ne fust séché. Je luy coraptay mon songe ellapeinequej'avoiseu, dont m'estoit venue ceste sueur : il luy en souvient aussi bien qu'à ïnoy. Le songe que je fis de la mort du roy Henry mon bon maistre , et cestuy-cy, m'ont donné plus de peine et de travail que si j'eusse eu toute une sepmaine la fièvre continue. Les médecins me disoîent que c'estoît à force de i'imaginalion, pour estre mon esprit occupé tousjours à cela , et croy qu'il est vray , car souvent me suisje trouvé la nuict en combats avec les ennemis , songeant des malheurs que je voyois après advenir , et des bonnes fortunes aussi. J'ay eu ce malheur là toute ma vie, que dormant et veillant je n'ay jamais esté en repos ; j'estois asseuré qu'ayant quelque chose à faire et en ma ^<^te , je ne faiUois jamais d'y estre toute la Duict: c'est une grande peine.
Le lendemain , qui fut le dimanche , l'on me voulut amener aux bains : je n'y voulus onc- 9^es aller, m'estant imprimé en ma fantaisie que iefioyxievoit tomber en quelque malheur, Dïe souvenant tousjours du songe du roy Hen- I), et quoy qu'on me sceut dire^ nous nous en revinsmcs le lundy. Le jeudy vint un consul de Lectoure, qui me dit que le sieur de Fonteraii- '« j seuesdial d'Armagnac , demeuroit enfermé ^ le chasteau , et ne sortoit poinct dehors, et que toute ia nuict ils oyoient là dedans frappa contre quelque muraille, on bien contre du ^îs , et que les Huguenots de la ville préparaient secrettement des armes. Je l'en fis reto^er, l'asseurant que le sieur de Fonteraîl- ^ ne feroit jamais chose qui portast préjudice
au service du Roy , me fiant sur une promesse qu'il m'avoit faicte à Agen en ma maison. Ledit consul ne prenoit point cela pour bon payement. Je luy dis qu'il regardast de bien près ce que ledit seneschal feroit. Le vendredy arrivèrent deux consuls de Moyssac, qui me vindrent dire que deux ou trois officiers du Roy qui estoient de Montauban, et plusieurs autres^ s'estoient rendus à Moyssac , pour des appa* rences qu'ils avoient veuês dans ledict Montauban de la prise des armes. Je les fis retourner , et leur dis que , sans faire aucune esmotion ny levée d'armes , ils fussent soigneux de la garde de leur ville, et s'ils entendoient que les autres prinssent les armes, qu'ils les prinssent aussi, et que du tout ils m'advertissent. Le dimanche , monsieur de Salnctorens vint disner avec moy , et arrestasmes d'aller le lundy voir voler nos oyseaux , et qu'il se rendroit à la poincte du jour à Gassaigne. Sur la minuict m*arriva un messager du sieur de La Lande , chanoine d'Agen , qui m'apporta une lettre , et une que monsieur de Lauzun luy avoit envoyée. La sienne disoit : « Je vous envoyé une lettre que monsieur de Lauzun m'a mandée en si grand diligence, que l'homme qui l'a portée n*est peu aller plus avant. » En celle de monsieur de Lauzun y avoit : «Monsieur de La Lande, advertissez promptement et en diligence monsieur de Mon^ lue comme les Huguenots ont pris les armes à Bregerac , et sont allez incontinent prendre les Chevaux de monsieur le marquis de Trans (1) , qu'il tenoit à Eymet, et que tous ceux de ce pays les prennent, v Et pour-ce que monsieur le marquis de Trans avoit une querelle contre son beau-firere, nommé monsieur de Sainct Laurens, pour quelques procès, je pensay promptement que c'estoient les gens dudict Sainct Laurens qui seroient allez pour exploiter quelque exécutoire de despens contre ledit sieur marquis , et n'en fis autre compte. Sur la pointe du jour me tevay , et me fiaisant attacher (2) , regardant à la fenestre, attendant monsieur de Salnctorens , arriva un homme à cheval qui venoit d'un lieu qui est au long de la rivière de Garonne , lequel je ne veux ûommer pour crainte qu'il ne soit tué, car l'homme qui me l'envoya est encore en vie. Et comme j'ouvrois la lettre, mon valet de chambre veid tomber un brevet en terre. Je me mis à lire laditte lettre ; et y avoit dedans qu'il me prloit de luy laisser vendre à un Portugais un quintal de poivre ; et de colère je rompis la lettre , maudissant le Portu-
ii) Oaitoo de Faix, marqnif de Tnos.
(2) C'est-à-dire , me faisant babiller.
COMlfENTAIHES DE BLAISE DB MONTLUC. [1567]
gais, car il me ressouvint lors de la mort de mon fils , mort à Madère. Geste lettre esloit faite en fainte pour mettre le brevet dedans. Mon valet de chambre commence à recueillir le brevet, et me dit qu'il estoit tombé ainsi que j^ouvrois ladicte lettre. Je me mis à lire le brevet , et y avoit ainsi : « Du vingt-huitiesme jusques au trentiesme de ce mois de septembre, le Roy prins , la Royne morte , La Rochelle prinse , Bregerac prins , Montauban prins , Lectoure prinse , et Montluc mort. » Yoyla les propres mots qui estoyent dans ledit brevet. Alors je commençay à penser à autre chose qu'à la chasse , et laisse ma colère du Portugais. Et fis partir tout incontinent le capitame Maurles, qui avoit esté lieutenant en Piedmont du feu capitaine Montluc, le capitaine Jean d'Agen et Tibauville, commissaires de rartilierie, leur commandant d'aller droit à la maison de monsieur de Sainctorens , Jequel ils trouvèrent par les chemins , et qu'ils luy dissent qu'il tournast visage à sa maison, et qu'il advertist monsieur de Tilladet son frère , et les gentils-hommes ses voisins , pour se rendre à dix heures au Sampoy , une ville qui est au Roy , où J'ay ma maison , avec chevaux et armes , sans faire aucun bruit. Nous sommes à une iiéuê les uns des autres. Leur dis aussi qu'après avoir parlé audit siejyir de Sainctorens, ils s'en allassent tousjours au galop droit à Lectoure , qui est à trois lieues du lieu de Cassaigue, car cela que le consul m'avoit dit me vint au devant ; aussi y avoit-il apparence que pour remuer besongne en Gaseongne on commenceroit sur ceste forte place. Je leur manday que , comme ils arriveroient à la veuê du chasteau , ils allassent le pas , feignans estre marchans , et qu'ils allassent entrer à la porte du boulevart , me doutant que le seneschal auroit mis des gens dans le chasteau par la fauce porte , lesquels , s'ils s'appercevoient que l'on se doutast , promptement se saisiroient de la ville , avec l'ayde des Huguenots qui estoient dedans; mais que, comme ils seroient dans icelle, qu'ils parlassent secrettement aux consuls, se saisissant de la porte dudit boulevart, et que Je les trouvasse morts ou en vie dedans , car Je serois bien tost à eux ; ce qu'ils firent. Et depeschay à monsieur de Yerduzan , seneschal de Bazadois, et à plusieurs autres gentils-hommes ses voisins, les assignant tous à dix heures au Sampoy, où Je me rendis ; et n'y trouvay que monsieur de Sainctorens , lequel par mal-heur n'avoit trouvé gentil-homme sien voisin qui fust à sa nudson; et monsieur de Tilladet mesmes s'estolt fait saigner ce matin : de sorte qu'il ne vint qu'on archer de ma compa-
gnie , nommé Se]:ido8 , et deux enfons de monsieur de Beraud , qui estolent aussi de ma compagnie , leur père s'estolt trouvé malade; et un mien parent , nommé monsieur de La Vit. J*attendis là monsieur de Yerduzan jusques à midy ; et ne voyant venir personne , je deUbeny m'en aller à Lectoure sans plus rien attendre, me doutant bien encore que j'y arriverois bien tari L'on me disoit que si le seneschal estoit bien accort, et qu'il eust des gens dans le chasteau, que facilement il me defferolt dans la ville. Je respondois aussi que si j'attendois d'avantage, il seroit adverty de l'arrivée des trois qui se saisiroient des portes, et Je ne pourrois entrer dedans , et qu'il valoit mieux mettre à l'avanture nos vies dedans la ville, que de demeurer dehors , et la ville perdue. Nous montasma à cheval, n^estans que six maistres, etpouvioos eStre en tout, compris les valets, trentechevaui. Je fis venir après moy quatorze arqnebuziers, conduicts par un prestre nommé Malaobere, et leur commanday venir toujours le trot après nous ; et ainsi nous en allasmes avec ces grandes forces. Et comme nous fùsmes près de Tsraube , une petite lieuê de Lectoure , arriva uo homme à cheval, depesché par les oonsolset par le capitahie Mauriez , qui me mandoyent qu'ils s'estoyent saisis des portes , et que ii ville estoit toute en armes , et me mandoienl aussi les advertir par quelle porte Je voolois eatrer. Je luy dis : « Par la porte du chasteaa; ■ et s'en retourna courant comme il estoit veaa. Là par fortune se trouva le sieur de Lussan et le capitaine son frère, qui vindrent au devant de moy, ne sçachant rien de cecy , car ils y estoyent pour quelque appointement de procez, etaiasi entrasmes dans la ville. Et comme nous fasmes au logis chez monsieur de Poisegur(l) , jepriay ledit sieur de Lussan d'aller dire à monsieur de Fonterailles qu'il vinst parler à moy, car je loy voulois dire chose qui concernoit le service du Roy. Il me manda qu'il n'en feroit rien, et qa 3 estoit dans le chasteau de la part de la royoede Navarre , dame et maistresse desdits chasteao et ville. Je luy contremanday ques'ilneveoât J'assaillirois ledit chasteau au son de la cloche) et assemblerois toutes les villes voisines. Je crois qu'il s'estonna; alors U vint. Je luy dis que je voulois avoir le chasteau pour y mettre des gens qui fussent de la religion du Boy , et un gentiihoDune pour y commander, jusques a ce que J'aurois veu ce commencement d'émotion à quelle fin il tendoit. Il me fit reqponoe qu'il es-
(I) Ghaateoet de Paységnr, suivant l'on des derniers éditeurs.
COMMBNTAIIUBS BB BLAISB DB HONTLUC. [1567]
toit bon serviteur du Roy , et quMl aymeroit mieux estre mort que fiiire chose contre sa volofité. Je Iny dis qae Je Fen croiois bien^ mais que cependant Je me voulois asseurer da chasteao, et que Je me fiois pins de moy>mesme que de luy. Et ecprea quelques contestations , monsieur de Sainctorens dit quelque chose et s'attaqua à luy : il ne s*en alla pas sans responce. S'U ne se fost résolu , Je l'allois faire prendre prisonnier. Monsieur de Lussan le tira à part , et luy remonstra qu'il se faisoit un grand tort de n'obeyr, et qu'il ne luy alloit que de sa vie , car Je mourrois plustost là que Je ne l'eusse ; qu'il sçavoit bien quel homme J'estols. Alors il vint à rooy , et me dit qu'il estolt prest de me remettre le chasteau , mais qu'il me prioit bien fort que je le laissasse r'entrer dans iceluy , et y dormir eeste nuict , afin de faire apprester tous les meubles quUI y avoit dedans pour s'^i aller le matin. Je le priay de ne bouger de la ville , et que je balllerois en garde ledit chasteau à gentilhomme catholique que luy-mesme nommeroit : il en nomma plusieurs, mais Je n'y voulus entendre. Et comme il vdd que Je n'y voulois pas mettre ceux qu'il vouioit , il nomma monsieur de La Cassaigne , voisin de la ville , qui depuis a esté lieutenant de la compagnie de monsieur d'Âroe , lequd me contenta , et l'envoyay incoutinent quérir. Je fis un pas de clerc , car Je laissay r^entrer ledit sieur de Fonterailles sur sa foy dans le chasteau : il feut tousjours prendre tout au pis.
Cependant arriva monsieur deVerduzan avec quatre ou cinq gentils-hommes , et monsieur de Maignas, et d'heure à autre en arrivoyent. Apres soupper nous sortismes hors du chasteau , et me mis à regarder la fausse porte de la fausse braye, etcommençay à disputer avec eux , que si le senescbal avoit baillé assignation de se rendre ceste nuict là à la fausse porte , que les gardes et sentinelles de la ville ne Teussent sçeu garder qu'il ne mist des gens dedans ; et résolus de faire coucher Beauville , commissaire de Tartil- Icrie , et le prestre avec les quatorze arquebuziers dans la fausse braye , entre les deux fausses portes ; qui fut bon pour moy , car autrement ils nous avoyent attrapez , et couppez la gorge à tous eeste nuict-là. Voyez comment un tiomme peut tomber en péril pour sa faute, car je peosois estre bien sage et advisé, et toutesfois je mis une place de telle importance en danc;er d'être perdue , et tout le pays. Je ne m'arre»tay encore en eeste garde, car J'ordonnay que toDs les gentils-hommes et serviteurs couche^ roient vestos^ et manday que tous ceux de la ville en ttesent de mesmes. Le matin au soleil
levant ledit sieur seneschal vint à moy me prier enoores de luy laisser le chasteau , et qu'il me bailleroit pièges , et beaucoup de promesses qu'il me faisoit. Je luy respondis qu'il perdoit temps, et que Je voulois mettre des gens dedans ; et comme il vid qu'il n'y avoit plus de remède , il receut le sieur de La Cassaigne avec vingt ^1dats dedans , puis me vint dire à dieu. Je luy persuadois de demeurer dans la ville , mais il me respondit qu'il ne se fieroit point aux habitans , et me commença à dire que Je luy faisols souffrir un grand escome de ne me fier point de luy, et qu'il estoit de race trop remarquée d'estre bons serviteurs et loyaux sujects de la couronne de France , et que les siens avoyent sauvé le royaume. Je luy respondis que son grand père , de qui il vouioit parler ^ ne sauva Jamais le royaume , et que de son temps régna le roy Louys XII : en ce temps-là le royaume n'avoit esté jamais en péril d'estre perdu ; et que si c'estoit du temps du roy Charles retiré à Bourges qu'il voulust parler , que cet honneur-là devoit estre attribué à Potton et à La Hire : toutes les chroniques sont pleines de leur valeur ; car La Hire et Potton , deux gentils- hommes gascons, furent cause du recouvrement du royaume de France ; et que Je ne niois pas que son grand père ne fust un grand et vaillant capitaine, ayant cinquante hommes d'armes des ordonnances^ et estant gênerai de douze cens chevaux légers , dont la piuspart estoient Aibanois; et qu'ils avoyent fait de grands services au Roy, et qu'aussi le Roy luy avoit fait espouser l'heritiere de Chastillon , qui avoit sept ou huit mil livres de rente; que la maison dont son père (i) estoit sorty , qui est celle de Fonterailles , estoit aussi pauvre que la mienne. Alors tout à un coup il se mit en colère disant : « Pleust à Dieu , pleust à Dieu que Je mourusse tout à ceste-heure , pourveu que monsieur le prince de Navarre fust d'aage pour commander ! — Et quoy , luy dis- Je j souhaittez-vous vostre mort pour monsieur le prince de Navarre? vous ny homme de vostre race ne receustes Jamais bien ny honneur de la maison de Navarre , ny d'autre que du Roy. » Alors il me dit qu'il estoit vray , mais qu'il aimoit tant monsieur le prince de Navarre , qu'il voudroit estre mort pourveu qu'il fust ainsi qu'il disoit. Alors Je commençay à douter qu'il y avoit quelque chose sous corde : et ainsi me dit à dieu. Monsieur de La Cassaigne, qui estoit là, l'accompagna jusques au devant du chasteau ; et comme il voulut monter à cheval , il dit en manière d'un homme désespéré : « 0 mal-heu-
tf) Jean- Jacques d'Astarac, tuiron de FoDtrailles.
reux que je sais , je ne m'oseray plus trouver devant les gens de bien! • Alors monsieur de La Gassafgne dit qu'il avoit tort de se plaindre de moy ; car Je luy avois usé de toutes les bonnestetez qu*il pouvoit désirer , et que par adventure un autre ne Feust pas tant respecté comme J'avois fait. Et il iuy respondit ces mots: « Mais vous n'entendez pas le tout; aujourd'huy le royaume de France est en proye , et à dieu vous dis. » Et monta à cbeval s'en allant droit à La Garde , maison de monsieur de Fimarcon, son oncle.
Avant que le sieur de La Cassaigne fust re^ venu à moy , arrivèrent quinze ou seize paysans chargez d'arquebuzes , hallebardes et arbalestes, et à la porte de la ville en avoyent arresté autant, lesquels menoient un garson prisonnier, et ramenèrent dans ma chambre en présence de tous les gentils-hommes qui là estoient , et me dirent qu'ils estoient de La Masquere , h un quart de lieue de Lectoure , qui sont sept ou huict mestairiesqui se touchent, et qu'à la minuict estoient arrivez là une grande trouppe de gens armez à pied et à cheval , et qu'ils s'estoient mis dans un pré tout Joignant des maisons , et que là ils s'estoient couchez en terre. Les pauvres gens les voyoleot, et n'osoiejil sortir hors des maisons. Ils envoyèrent six chevaux jusques aux faux -bourgs de Lectoure , et là prindrent langue, que J'estois entré dans la ville avec grand nombre de gentils-hommes ; ayant envoyé repognoistre ceux que J'avois mis dehors pour empescher le secours, par-là ils virent que leur entreprinse estoit rompue , et pensèrent que le seneschal seroit prisonnier; ce qui fit qu'ils s'en retournèrent courant vers leurs trouppes , et à leur arrivée dirent que J'estois entré dedans la ville , et que J'avois prins le seneschal prisonnier , et qu'avant qu'il fust jour il se falloit retirer pour n'estre cognus ; et , comme la nuict n'a point de honte , l'effroy les print si grand qu'ils commencèrent à jetter les armes en fuyant , et passèrent à la pointe du Jour auprès de Pileux, là où la comnmne se mit après , et eux abandonnèrent les annes fuyans; la commune de PUeux les eurent presque tontes , et une partie ceux d^ La Masquere. Les gens de cheval coururent droit à l'autre trouppe, qui avoient fait alte à Saincte Roze , iittendant qu'ils eussent mandement de marcher , et prindrent l'effroy se retirant courant droit à leurs maisons d'où ils estoient partis. Les principaux chefs de ces deux trouppes estoient le sieur d^ Montamat, frère du seneschal , les sieurs dfi Gastelnau, d'Audaus, de Popas et de Peyrecave. Je ne sceus pour encore rien de fa trouppe
COMVINTAIBBS DE BLMSB DE MONTLUC. [Iâ67]
de Saincte Roze , car le garçon ny les paysans de La Masquere n*avoient rien entendu que de celle qui estoit là. Tous les gentils-hommes me conseilloient de &ire aller prendre le seDescbal, et le retenir prisonnier, ce que je ne voulus faiit, respectant la maison deFimarcon,de laquelle il est nep veu , et remonstray que si je le teuois prisonnier, la cour de parlement de Thouloose le m'envoyeroit incontinent demander, et justement Je ne leur pourrois pas refuser, et s'ils le tenoient il ne vivroit pas deux l^eures. Or je ne voulois estre cause de sa ruyne.
Estant en ces disputes , monsieur de La Cassaigne me racompta les propos qu'il luy avoit tenus à leur départ , sans que personne Teost entendu. Je le priay d'aller par la ville reeognoistre quelque Huguenot amy du seneschal, et qu'il lui donnast toute asseurance que desplaisir ne luy seroit fait , pour veu qu^il revdast reo* treprise. Il s'en alla parler avec un qui estoit fort son amy , et luy dlct ce que le seneschal loy avoit dit à son départ, et qu'il luy alloitdela vie s'il ne reveloit ce qu'il en sçavoit. Et après luy avoir baillé l'asseurance qu'il luy demaôda. il luy dit : « Et qu*avoit que £dre monsieur k seneschal d'entrer en tant de disputes avec iqodsieur de Montluc? J'estois derrière luy quand il contestoit avec ledit sieur , et me suis esmerveillé qu'il ne l'a pris prisonnier, car , s'il Teu^t fait , nous autres de la religion estions toos morts. Je vous prie, faictes que nous n'^oas point de desplaisir, car il n'y a personne de la religion qui sçache l'entreprise de France ny de ceste ville , qui ne soit sorty avec luy , resené moy qui n'ay osé. Aujourd'huy ou bien demaia le Eoy ou la Eoyne sont prins ou morts, et tout le royaume de France révolté. • Voyez iia peu comment ces gens sceurent cacher une telle entreprinse I On me dit que dans leur codsstoire on les faisoit jurer et renier paradis silsre* veloient jamais rien. Monsieur dJa La Cassaigne tourne promptement à moy, et me tirant è part , me compta ce qiae l'autre luy avoit dit. Alors m va souvenir des advertissemensdu hrevetetda mal-heureux songe que j'avais faict , et comiseii' çay les larmes aux yeux de deelarer le tout a messieurs le sen^eschal de Bazadois et de Saioc* torens , et à toute la noblesse qui estoit la; lesquels tous commencèrent à crier que n^ devions monter à cheval et courir après le seneschal , ce que je ne voulus faire , pour les raison^ susdites ; et leur remonstray que quand bien il seroit prins, sa prinse ne gueriroit pas le mal, et que le mal-heur estoit assez descpavert aox paroles qu'il avoit dites à monsieur de La ^ saigne, ce que ces! autre Iny avoit ocmânné- B
COMMfiNTAIBES DE BLAISE DE MONTLUC. [1567]
îDcootineQt J*enyoyay à tous les gentils-hommes les prier d*advertir toute la noblesse et leurs Yoysios, bien joyeux pourtant de leur avoir osté une si belle plume de Taisle.
J'envoyay promptement en poste à Thoulouse advertir la cour et les capitouls qu*il falloit prendre les armes ^ et y mettre le vert et le sec, ou pour secourir nostre Roy s'il estoit en vie , ou pour venger sa mort. Je fis mettre quelques vivres îocontineDt dans le chasteau y et laissay les quatorze arquebuziers à monsieur de La Gassaigne, mandant aux soldats de Florence et de Panciliae qu'ils se vinssent jetter dans la ville , et qu*ils obéissent a monsieur de La Cassaigne. Faisant ces depesches arriva monsieur de La Chappeile, vîsseneschal (1), et monsieur de Romegas, qui s^est faict tant remarquer contre les Turcs À Malte, lesquels avoient demeuré toute la DQict à cheval , pource qu^un Huguenot à qui moDsieur de La Chappelle avoit sauvé la vicies not advertir à la minuict qu'ils marchoient droict a Lectoare , et que le seneschai les mettoit dedaos par la fauce porte. Ils montèrent incontinent à cheval , car ils sont voisins , et se jettereut dans an petit bols, et descouvrirent ces gens qui s'en alloyent en effroy, et n'osoient partir da bois , car ils n*estoient que sept ou hoict chevaux. Et comme il fut jour, ils prindrentleur chemin vers Lectoure, encore qu'ils pensassent qu'elle fust prinse. Et comme ils furent auprès de la ville ; eurent advertissement que j'estois dedans ; et me dirent le desordre qu'ils avoient veu de la trouppe de Saincte Roze, tt alors cogneusmes qu'ils estoient en deux troappes. Monsieur de La Chappelle commença à Informer de son costé; la cour de parlement y envoya en diligence pour informer du leur. I^ procès en est tont fait, et cent tesmoinsou plus d'ouys, la pluspart desquels sont de la nouvelle reli^on , et qui estoient en ces trouppes : tous ont déposé d'une sorte de la conspiration faicte contre le Roy et son Estât.
Or par la procédure les témoins ont déposé lentrepriBe , et que ceste nuict-là , qu'estoit la nujct de la Sainct Michel , le seneschai devoit mettre tontes ces deux trouppes de gens de pied dans la ville par la fauee porte de la fauce braye, et puis dans le chasteau par la fauce porte dl- <'eluy. Les consuls de la ville tenoient une clef de ceste porte , et le seneschai une autre , et comme il s'en fut allé , Tentreprise ayant esté descouverte , visitèrent les deux serrures , et trouvèrent que celle des consuls estoit levée,
(*) i^s préTdU des aarécbaax avoient été remplacés par dei vtee-séiiéchaux.
et remise en son lieu avec des doux sans estre rivés. Tout cela est couché dans le procès; et après que les trouppes seroient maistresses de la ville , les gens de cheval dévoient venir au grand trot devant La Cassaigne , où j'estois , qui n'estoitqu'ùtrois lieues de Lectoure , et me dévoient enfermer dans le chnsteau ; et en mesme temps toutes leurs Eglises de JNerac, Caslelgeloux , Tonneins, Cleirac, Mourejau , Condom , Moncrabeau, et autres lieux es environs, dévoient venir courant autour du chasteau. Yoy-Ià les bonnes prières de leurs ministres. Et pource qu'il n'y a point de flancs , ils se tenoient asseurez de m'avoir en deux fois vingt quatre heures avec la sappe. Rapin se rendit avec quatre cens hommes ce mesme jour à Granade, estant party deMontauban, et devoit, incontinent qu'il seroit adverty , marcher jour et nuict devant ledit lieu de La Cassaigne. Et faisoient estât que je ne pouvois estre secouru de huict jours, pource qu'il n'y avôit point de ville forte où l'on se peust assembler, ayant eux prins Lectoure. L'entreprise estoit seure si je me fusse endormy ou que j'eusse voulu marcher en lieutenant de Roy, et attendre jusques au matin que ceux que j'avois ad vertis fussent arrivez.
En cecy les lieutenans de Roy peuvent prendre un bon exemple aux advertissemens que j'avois , à l'Intelligence et prompte resolution , et à ne regarder si j'estois foible ou fort quand je marchay pour m'aller jetter dans la ville , car toutes ces choses sauvèrent la ville au Roy, et à moy la vie, et par conséquent tout le pays , qui estoit entièrement perdu si j'eusse esté tué et que Lectoure fust esté prise , car l'on ne se pouvolt sauver que dans les portes de Thoulouse et Bordeaux. Et comme toute la France eust entendu que la Guyenne estoit perdue , je laisse à discourir aux gens de bon jugement combien les affaires du Roy se fussent refroidis : je croy que la plus grande part eussent cerché party. Ne vous mettez donc point cela devant les yeux , messieurs les lieutenans de Roy : Il faut que j'attende la noblesse , il faut que j'aille accompagné ; si vous estes tel que vous devez estre, c'est à dire craint et aymé , vous tout seul en vaudrez cent : chacun qui vous verra marcher ira au secours et prendra cœur, et vos ennemis , pour un homme que vous aurez , ils diront que vous en aurez cent. Il n'est pas temps de marchander eu tels affaires , ny faire le long , car cependant que vous voulez marcher en grand seigneur, vous perdez vostre place. Prenez garde à l'erreur que je cuiday faire ayant laissé r'cntrer le seneschai dans le chasteau sur sa foy ; nous sommes en un temps qu'il se faut ^esfier de tout
COMMBNTAIRBS DB BLÂTSE DB MONTLUC. [1567]
le monde , car on fait bon marché de se dispenser de ce qu'on a promis ; on s'excose qa*on a donné sa foy par force , et cependant vous voy-là deliors. Ne remettez Jamais à demain ce que vous pourrez faire aujourd'huy ; car il ne tint à rien que Je ne fusse perdu, et si Je n'eusse mis ces gens dehors, le secours entroit^ et le senescbal eust eu raison avec sa foy de se mocquei* de moy. Yoy-là l'entreprise qui estoit en la Guyenne. J*oseray dire que Bordeaux n'estoit guère asseuré si J'eusse esté tué , car un pays sans chef est fort hasardé , et les Huguenots avoient beaucoup d'intelligence sur ceste ville-là. Apres l'ordre laissé à monsieur de La Gassaigne pour Lectoure , ce mesme mardy, qu'estoit le Jour de Sainct Michel, ou bien le lundy, Je m'acheminay en extrême diligence dans Agen , et tout incontinent manday venir à moy le sieur de Nort conseiller, Delas advocat du Boy, lesquels me servirent tousjours en toutes mes depesches, et estoient de mon conseil en toutes choses. Nous fismes venir deux clercs du greffe et deux secrétaires que J'avois : de toute la nuict ne fismes qu'escrire lettres à tous les seigneurs et gentils-hommes du pays , et croy que ceste nuit nous en fismes plus de deux cens. Le frère aisné dudict conseiller, nommé de Naux , qui estoit consul , ne fit toute la nuit que chercher messagers pour envoyer de tous costéz. Je donnois advis à tous , tant de Tentreprise de Lectoure que de ce que le senescbal avoit2dit,et l'autre qui avoit confirmé le dire dudit senescbal, les advertissois qu'a présent se cogoolstroient les bons et fidèles sujets du Boy, et qui seroit bon François, et que depuis qu'il y avoit roy en France ne s'estoit présenté une si belle occasion pour faire cognoistre la fidélité et loyauté que nous devons porter À la couronne de France; et qu'à ce coup il y alloit de la vie du Boy, ou de la vengeance de sa mort ou prison , et que ceux qui demeurerolent en leurs maisons, on les pourrait remarquer pour desloyaux au Boy et à sa couronne; que les Gascons n'avoient jamais esté marquez de telle marque ; que Je les priois que nous ne la laississions point à ceux qui nous avoient engendrez, ny à ceux que nous lairions après nous. Bref , je n'oubliay toutes les choses dont Je me pou vois ad viser qui pouvoient affectionner les hommes à prendre les armes et secourir le Boy, et assiguay tout le monde à Agen , au dixiesme du mois d'octobre. Les susdits et moy demeurasmes cinq Jours et cinq nuicts, ne faisans quedepesches de tous costez; et ne croy point qu'en vingt-quatre heures nul de nous eust une bonne heure pour dormir, de sorte que tous trois culdasmes tomber malades.
J'ay toute ma vie hay ces escritures, aymant mieux passer toute une nuict la cuirasse sur le dos que non pas à faire escrire , car j'ay esté mal propre à ce mestier : il y peut avoir du deta de mon costé , comme J*ay remarqué aux autres qui s'en soucient trop , aymans mieux estre dans leurs cabinets qu'aux tranchées. De tons costez me venoient nouvelles que tout le monde se preparoit pour marcher. Je depeschay quarante capitaines de gens de pied , quatre compagnies de gens-d'armes , qui furent les sieoR de Gondrin , de Masses , d'Arne et deBazordao, et huict ou dix cornettes d Vquebusiers à cheval. Je baillay les gens de pied àmousietirde Sainctorens qui estoit colionel des légionnaires, quinze enseignes pour luy, et quinze pour mon fils le chevalier de Malte, qui estoit en Piedmont, auquel J'escrivis se rendre au camp. Je l'euvoyay vers Sa Majesté après avoir sccQce qui se passa à ceste belle journée de Meaux, la suppliant de luy donner la charge des quinze enseignes , ce qu'il fit de fort bonne volooté.
Le neufiesme Jour après la Sainct Michel, comme Je me promenois sur le gravier d*Ageo, regardant arriver gens de pied et de che\ai de toutes parts , lesquels je falsois loger deçà et delà la rivière de Garonne , arriva à moy le capitaine Burée , qui avoit demeuré huict Jours à vecir. car il avoit failly quatre ou cinq fois d'estre prins , ayant fait la pluspart du chemina pied. ne s'osant monstrer aux postes , car la pluspart estoient huguenots. Il m'apporta une lettre do Boy, et une autre de la Roy ne, par lesquelles leurs Majestez me discouroient leurs fortunes. et comme l'on les avoit faillis de prendre. et m'admonnestoit Sa Majesté de luy conserver encores une autre fois la Guyenne , comme j'avois fait aux premiers troubles. Par ces lettres Sa Majesté ne me mandolt point que je luy envoyasse secours , craignant que J'aurois assez â feire à conserver le pays avec les gens qui } estoient. Ledit capitaine Burée ne demeuraque deux heures avec moy; Je l'en fis retourner i»i extrême diligence [car ainsi en faut il foire. H l'ay toujours faict] , pour asseurer leurs Majestez du secours que J'envoyois en France, et que J'esperois luy garder la Guyenne avec les gentils-hommes casannlers seulement et avec le peuple. Mais Je ne faillis d'escrire à la Royne qu'elle ne fust plus si incrédule ny sourde à mes advertissemens , et que si elle eust voulu conv mencer la feste et gaigner le devant, qu>il^ eust mis le jeu bien loin à ses ennemis. Incontinent Je depeschay messagers nouveaux àThoulouse et à Bordeaux, et à tous les sieurs du pays. et leur envoyay les copies des lettres du Roy et
COHHBITTAntBS BB VlAXmt Ttt HOKTLCC. [1567]
it la Boyne, les srippllaiit h toos de marcher en diliiience poar secourir le Boy qu'on tenoit Bsjiegé dedans Paris. Je puis asseurer une chose vtribble , qn'oncques en ma vie Je u'avols veu Dv [en en litre une si grande diligence que tout If monda (aisolt pour cet en^t , tant les gens depiedqoede cheval. Il n'y a point au monde un si bm peuple sy noblesse qui ayme plus son RaT.iicestenaavellerelîgionnerenst corrompu, m certes elle a tout gasté : je ne sçay pas qui le racoostrera. Je fus dans Limoges en vingt neuf jours, contant du trentiesme de septembre pej'ocrivoU les lettres, avec mil ou douze eens chevaux et trente enseignes de gens de pied, aoxqaels je fia faire monstre, et aux gensdarmes qoelque prest, ayant pour cet effet amené avec moy le sieur de Gourgues , gênerai des finances, car je n'avois pas accoustumé UinétT aux deniers du Roy. Estant h Limoges , j'asMrablay tons les seigneurs et capitaines de leo^annts en ma chambre , et là je leur parlay M ïtâle sorte :
I Utssieurs mes compagnons , de toutes les bonnea fortones que j'ay eues depuis que Je suis Eii te monde, et si en ay eu autant que capitaine de France, ny de tous les services que j'ayfaicts a la coDronne, qol ne sont pas si petits, comme vima menues sçavez , aussi y avez vous eu tous ^ne part , et y avez employé vos vies et vos biens, je n'en ay Jamais eu qui m'ait donné tant de omlealemeat que cestuy-cy. Vous en devez CiiK le meune et sentir pareil ayse dans vostre oïurqnejefoisau mien; carquti plus grand liieD vous peut estre envoyé de Dieu , que vous voir en si belle trouppe en si peu de temps k chenal pour aller an secours de voatre prince et de '"stre Roy, pour la deffense duquel Dieu vous a donoé la vie et à moy aossy , pour le secours , ^Je , de sa personne? car, comme vous sçavez, le masque estosté : il n'est plus question de messe on proche, c'est àsa personne quecelas'adresse; ceux qui ont faict la meschante entreprise de Meaux, «mune vous sçavez, l'on falcte contre 'd> ■ OceJ bonheur vous est-ce de voir que Dieu •ODS a reservez pour veiner une telle injure, et issister vostre Boy et prmce naturel en une telle lecessité ! 0 mes compagnons, que vous vous de- C2 estimer heureux , que vous devez estre convas'. quelle joye pensez vous que ce sera au Roy levoirunetellenoUessedademlerbout deson "imme , en si pen de temps et en tel équipage ' venir secourir ? jamais il n oubliera un tel ser- Ke, «t le rec(^olstra à vous et aux vostres, royez , messieurs, que si j'ay de la joye de voir "ej'ay part en ceservlce, qaej'ay bien del'enu> que je ne peus avoir part au bon du fait,