T. C. D. M. T. VIT
que je cognoissois bien qu'on ne prenoit pas plaisir quand je disois que nous devions faire la guerre en Guyenne, puis que les ennemis y estoient; et cogneus bien que tous les conseils qui se tenoient sans moy n'apportoient rien de bon en la Guyenne : nous, qui estions gascons , en tenions de nostre costé.
Voyant donc que ceste volonté continuoit, je priay monsieur le mareschal me laisser aller a^ taquer le Mont de Marsan , espérant de l'emporter. Il me dict comment je pensois prendre une ville fermée de murailles , qui estoit bonne , et non seulement une , mais trois, toutes closes de bonnes murailles , ce qui estoit vray ; toutesfois je luy respondis que j'en avois pris d'autres plus fortes que le Mont de Marsan d'emblée , et là ou il y avoit de meilleurs soldats : il me ressouvenoit de Piance, qui estoit bien autre chose que le Mont de Marsan , encor qu'il soit assez fort. Je luy disois aussi que monsieur de Terride avoit bien esté prins en mesme sorte à Orthez;parquoy, puis que nos ennemis l^ont faict , je le pouvois faire , et que paradvanture je leur pourrois bien rendre la pareille. A la fin il me dict qu'il en estoit comptant. Je le priay de laisser venir monsieur de Savignac avec les dix enseignes; ce qu'il m'accorda. Je ne peus pas partir le lendemain , qui estoit le treziesme jour, car il plut tout le jour; et neantmoins je voulus aller avec quarante ou cinquante chevaux recbgnoistre la ville, et ne peus aller plus dedemy-lieuë. J'arrivay en trois ou quatre maisons , où je trouvay le capitaine Arne, et monsieur de l'Arbous, lieutenant de monsieur de Gramond , lesquels me dirent que le soir devant ils y avoient esté , comme aussi avoit faict monsieur de La Chappelle Lozieres; et parlasmes longuement tous trois de la resolution que monsieur le mareschal prenoit de s'en vouloir retourner; et cognoissoient bien ceux qui adheroient à son opinion de ritourner faire la guerre en Languedoc et laisser la Guyenne , qu'ils ne trouveroient pas grand résistance à exécuter leurs entreprinses au Languedoc , veu que In force des ennemis estoit en Bearn , d'où je croy bien qu'ils pensoient que les ennemis ne bougeroient ; mais nous autres qui estions de la Guyenne , sçavions bien que Mongommery ne pouvoit vivre longuement en Bearn , et qu'il falloit que par nécessité , quand bien il ne le voudrolt pas faire , il se jettast sur le pays du Boy et sur nos maisons. Je cognoissois bien aussi que ceux qui suyvolent l'opinion de monsieur le mareschal, pensoient que , reprenant les villes de Languedoc , ils feroient de grands services au Roy , dont ils tireroient grandes loi'ianges, et mettroient leurs
maisons en seureté. Je n'estois pas marry que ceux qui estoient du Languedoc eussent ceste opinion , et qu'ils voulussent tirer monsieur le mareschal en Languedoc pour toutes ces considérations , car j^ay tousjours ouy dire que plus près est la chemise que la robe, et, quelque cbose qu'on face y on cerche le profit : cela les excuse , n'y ayant point de deshonneur, comme il n'y avoit pas aussi. J'estois seulement despit contre ceux qui tenoient l'opinion des autres et qui estoient de la Guyenne , ce qu'ils faisoient pour plaire à monsieur le mareschal , et desirois que les ennemis leur bruslassent leurs maisons , pour-ce qu'ils tenoient pour le secours de Languedoc , où ils ne pouvoient rien perdre, etsembloient cercher la ruine de leurs maisons et parens. Je sçay bien d'autre part qu'il me fut dit qu'il y en avoit de ceux qui estoient de la Guyenne , qui disoient à monsieur le mareschal que toutes les persuasions que Je luy faisois de &ire la guerre en Guyenne , n'estoient sinon pource que, si monsieur le mareschal faisoit quelque chose de bon , l'on m'en donneroit la louange, et diroit-on quej'enestois cause, comme Ton faisoit du temps des premiers troubles, quand . monsieur de Burie et moy estions ensemble. Et si Jamais j'y avois pensé, Je prie Dieu qu'il n'ait ' Jamais pitié de mon ame , et si Je taschois ou avois autre volonté, sinon qu'il flst quelque chose grande , et que Je fusse auprès de luy pour faire quelque bon service au Roy , afin qu'il acquist une telle réputation, que le Roy à jamais l'aymast et estimast , et qu'il me sentist si bon gré du service que je luy aurois faict, qu'il prinst en protection mes enfants, et les aydast d'avoir quelque bien du Roy ; car de moy, J'estois délibéré, si Je voyois la guerre finie, me retirer en ma maison , me sentant desja vieux et cassé du corps et de l'esprit : d'ailleurs j 'avois, Dieu mercy , acquis assez d'honneur sans aller desrober celuy d'autruy. Mais quoy t l'on ne sçauroit ester la malice du cœur des hommes , depuis qu'ils luy ont donné une fois racine : ils nous font penser à ce que nous n'avons pensé, et dire ce que nous n'avons Jamais dit. Je laisseray ce propos, et retoumeray à mon entreprise du Mont de Marsan.
Le soir mesme , estant retourné à Sainct Maurice, monsieur le mareschal m'envoya remonstrer que je ne devois point aller au Mont de Marsan, et que si j'estois repoussé, je donnerois mauvaise réputation à son armée , et que Je n'en pouvois espérer qu'une honte , et qu'aussi il estoit résolu de s'en retourner dans deux jours. Je crevois de despit quand j'ouys ce langage ; Je luy envoyay les seigneurs vicomte de Laba-
tut, chevalier de Romegas, monsieur de Savignac mesmes qui estoit des siens , Darblade, et La Mothe Gondrin, pour luy remonstrer et prier de ma part de ne se vouloir point fascher, et avoir patience encore pour quelques jours; et que de vivres , il voyoit qu'ils en avoient tant que l'on n'en sçavoit que faire : d'autre [lart, qu'il ne falloit que passer la Dou , et que noos trouverions cinq maisons des Huguenots, qoi estoient en la souveraineté du Roy, là où doqs trouverions vivres pour nourrir son camp un mois , car par tout ce pays les HugueDots et Catholiques les y avoient retirez, et qu'il me laissast seulement aller au Mont de Marsan, et que je ne luy demandois que deux de ses pièces de campagne, pour battre les guérites et deffences qui servoient aux ennemis de flancs. lis me rapportèrent que, quelques discours (ju'iis lui eussent sceu faire , il estoit résolu s^en retourner, et qu'il estoit bien content de me prester les deux pièces. Le matin , comme tout le monde eust repeu, nous marchasmes, estant arrivé monsieur de Montastruc avec les deux pièces, ayant charge de me dire de la part de monsieur le mareschal qu'il seroitfortayseqoe je changeasse d'opinion et que Je n'y allasse point. Je croy qu'il le faisoit afin d'avoir œst advantage sur moy, de pouvoir dire, si je rcevois une escorne : Je luy avois bien dictiontes-fois nous nous mismes en chemin , et marchay avec la cavallerie et quelques ceot ouâi viogts argolets, les cinq enseignes miennesapres moy; et monsieur de Savignac venoit après, menant les deux pièces. J'eus deux lettres par dte min d'une femme de la ville, par lesquelles ne mandoit que je n'y allasse point ^ car les eooemis estoient advertis de ma venue , et que le joor devant le caijitaine Favas , qui est de Sainct Ma caire, y estoit arrivé avec cent ou six vingts chevaux , et un autre capitaine avec cent bonmes de pied. La seconde lettre me viut à deny quart de lieuë de la ville , par laquelle me masdoit quMls avoient faict leur reveuê , et qui** s'estoient comptez cinq cens hommes de combat , en ce comprins les habltans de la vUle,et que si J'y allois , je ne recevrois qu'une graad honte : et, encores que la femme et son vaij) qui n'estoient pas dans la ville , fussent catholiques et de mes amis , je n'y voulus adjotfic' foy, et marchay jusques à la veuô de la ville, laquelle est en un lieu bas. Je fis descendre cent ou six vingts argolets , afin qu'ils allassent gai* gner les maisons qui estoient auprès de la porte. et les y fis courir afin de les garder de n^y inettre le feu , ce qu'ils eussent faict , car il y «" avoit desja dehors qui l'y mettoient, et httni
COMMENTAIRES DE BLAISE DE MONTLUC. [l569j
coDtraiats de se retirer dedans ^ et commencereDt à tirer à nos argolets des murailles en hors. Et pour attendre nos gens de pied et les deux pièces qui venoient derrière , j'allay passer la rivière avec une trouppe de gens de cheval , ' au-dessous du Mont de Marsan tirant vers DacqS; et à une arquebusade , pour aller descouvrir de Vautre costé de la ville , et recognoistre le fossé s'il y avoit de Feau , afin d'y ftdre passer les enseignes du sieur de Savignac , pour donner par deuxcostez.
Il y avoil eau jusques à demy ventre des chevaux ; nous passasmes ; et comme Je fus delà, nous apperceusmes quatre ou cinq chevaux qui se veacient jetter dedans ; mais ils tournèrent tout court sans pouvoir estre pris. Je fis mettre tous les gens de cheval en bataille, puis descendis de cheval et fis descendre seulement le capitaine Fieux, qui est d*aupres de Miradoux, et m'en allay droict au fossé. La chaleur estoit jurande, et les armes me pesoient fort, et fus contraioct de me mettre dans un petit fossé , car je ne peus passer plus avant , à cause de la pesanteur des armes , et qu*il falloit monter le fossé ; et fis passer monsieur de Fieux, qui alla tout au long du fossé de la ville, et trouva une feomie tout contre le fossé, cachée derrière une petite haye, laquelle il fit lever, cheminant tousjours, car Ion Iny tiroit fort, comme faisoient bien à moy, car de là où j'estois il n'y avoit pas dix pas jusques au fossé. A la fin le capitaine Fieux retint à moy, et la femme aussi, qui nous dit qu'il y avoit eau de la hauteur d'une picque, comme aussi le capitaine Fieux m'affermoit selon son opinion, et à ce qu'il en avoit peu cognoistre, et noQsdisoit la femme qu'encores il y avoit beaucoup de vase. Je perdis toute mon espérance de pouvoir rien faire par ce costé là, et qu'il falloit donner tous par un autre lieu, et laissay messieurs de Fontenilles et de Madaillan en cest endroit, et m'en retoumay avec la noblesse repasser la rivière ; et comme Je repassois, il me sembla voir quelques enseignes dans la ville, et bien près du pont; et tout à un coup Je les perdis de veuë, et pensois que fussent des ennemis. J'avois, au partir de Sainct Maurice, prié noionsieur de Tilladet de vouloir aller parler à monsieur le mareschal, sur ce que m*avoit dit monsieur de Montastruc, et pour l'asseurer que nous avions bonne espérance d'emporter la ville, et \o\x sil luy pourroit faire trouver bon qu
(t) • Ce fut grand dommage (remarque Dupleix, Uïst de Otaries JX) : avec le long exercice des armes et l'expf^rieoce qa'il s'estoit acquise es guerres d'Italie , il étoit doué d'an grand courage, assorti d'une force de corps
nous passissions la rivière, et luy ester l'opinion qu'il avoit. Ledit seigneur de Tilladet s'en retourna incontinent, qui fut sou malheur, car à son retour il me trouva desja party pour passer la rivière, et me voyoit sur le passage ; et d'autre part il voyoit que nos argollets, qui estoîent descendus à pied, faisoient la cane derrière des maisons. Il vint bas à course de cheval, et les fit oster de derrière les maisons, les faisant mettre à la largue pour tirer aux camaux , se mettant à gallopper au long du fossé pour donner courage aux argollets, et s'en retournant par le mesme lieu par où il estoit allé au long du fossé , on luy tiroit à force. Et à la fin une ar« quebuzade luy donna dans le ventre ; son cheval tomba, et luy se sauva tout blessé plus de cent pas hors du tirer des arquebuzades : il sembloit qu'U n'eust poinct de mal , et fut apporté en une maison hors de la ville, et dans deux Jours après il mourut (1) de ce coup. Je n'avois rien veu de tout cecy, Je recognoissois de l'autre costé de la ville. Cependant les capitaines Ame, baron de l'Arbous, TEstang, avec les quatre compagnies de chevaux légers , et monsieur de La Chappelle Lozieres, estoient à main droicte contre-mont la rivière , à une arquebusade de la ville.
Il faut à présent dire comment elle fut prlnse. Le capitaine Castella avec les cinq compagnies qui marchoient après moy , comme il fut à la veuë de la ville, qui n'est qu'à une arquebuzade [J'avois faict apporter cinq ou six eschelles sur une charrette], voyant que nos argolets ne faisoient guère bien, car tousjours ils vouloient regaigner le derrière des maisons, il fit descendre les eschelles et traîner aux soldats, et, sansm'at* tendre ny attendre monsieur de Savignac , les pièces d'artillerie, ny autre commandement, ils baissèrent la teste droict à la muraille, et leur fut fort tiré ; neantmoins ils n'arresterent Jamais qu'ils ne fussent au pied de la muraille, où d'arrivée ils dressèrent trois eschelles qui furent assez longues, venant Jusques au haut de la muraille , par lesquelles les capitaines ayant des rondelles , quelque tirer que les ennemis fissent, n'arresterent Jamais de monter qu'ils ne fussent sur ladicte muraille ; et voyla les ennemis en fuitte. Nos gens les suivirent par le mesme lieu où ils prenoient la fuitte , et descendoient après eux ; et comme ils pensoient gaigner la porte de l'autre ville pour la fermer après , les nostres
extraordinaire, dont j*aioiiî faire des récits merveiUcnx, et entr'autres qu'il avoit remué seul à force de bras un canon embourbé que six chevaux n'avoient peu dégii«
I ger. »
COMUfENTAlRKS DE BLAlSG DE MONTLrC. [l569]
furent sur les bras et entrèrent pes1e-mes!e. Les ennemis tirèrent droîct au pont le long d*une grand rué là où ils avoient faict une barricade, laquelle tous ne peurent pas gaigner, car Ton en attrappa une bonne trouppe par les chemins. Or^ comme ils faisoient teste à la barricade, arriva monsieur de Savignac et ses gens, lesquels à poinct nommé , comme les nostres achevoient d'entrer avecques les escbelles , y estoient accourus montans par les mesmes escbelles à qui mieux mieux, et à mesme qu'ils entroient couroient droict au pont. Et y fut tué à l'arrivée un de ses capitaines nommé Escaufours, lequel estoit un des vaillans hommes que je vis jamais, car il y avoit long temps que Je le cognoissois. A la fin les ennemis abandonnèrent la barricade et se jetterent dans l'autre ville par le guichet. Les cinq enseignes miennes les suivirent, et bien peu s'en fallut qu'ils n'entrassent pesle-mesle ; les ennemis fermèrent le guichet , et nos cinq enseignes furent contrainctes de se jetter dans une petite maison qui touche à la porte de la ville, et à l'entrée fut tué un des cinq capitaines, nommé Mossaron. Les ennemis tiroient fort de la tour du portai ; et les nostres aussi de ceste petite maison jettoient fagots et tables contre la porte ; et fut là où le capitaine Mossaron fut tué. Et pour la grande quantité de pierres que les ennemis leur tiroient avecques beaucoup d'arquebusades, les nostres ne laii^serent de mettre le feu à la porte de la ville. J'avais veu , comme J'ay dict, ces enseignes en repassant la rivière, mais Je pensois que ce fussent ennemis ; et comme nous eusmes repassé , un arquebusier vint à cheval courant à moy , me dire que nos cinq enseignes estoient dans la ville ; et, sans attendre ce que monsieur de Savignac feroit, nous nous mismes au galop, et fusmes incontinent à la porte, car il n'y avoit pas quatre cens pas. Je trouvay des gens de monsieur de Savignac par dedans et par dehors la porte, qui desja avoient faict un trou , de sorte qu'on pouvoit passer un à un par dessous. Nous mismes tous pied à terre et passasmes par ce trou. J'avois amené quelques paysans de Sainct Maurice, qui venaient avecques rartlllerie , lesquels se jetterent incontinent à la porte et rouvrirent par force ; mais nous estions desja tous dedans. Monsieur de Gassaneull, nostre mareschal de camp, n'estoit pas venu avec moy, car je le trouvay au bout du pont, à une rue à main droite , et me dict qu'il venoit de recognoistre une maison ou deux qui regardoient à l'autre ville. Il n'y avoit homme qui osast demeurer en la grand rué, car la tour de la porte voyoit tout. Il m'amena aux deux maisons, lesquelles estoient sur le bout de
la rivière, et montay un degré Jusques dans ime chambre qui regardoit sur la rivière , et là promptement fis faire sept ou huict trous en It muraille qui regardoient de Tautre oosté de la ville, d'où les ennemis tiroient fort, puis descendis en la rué et entray dans l'autre maison tout joignant dans une salle basse, là où il y avoit une porte par laquelle on descendoit par quatre ou cinq degrez sur la rivière. Les ennemis tiroient fort à la porte; et par un coing d'une petite fenestre j'apperceus que les ennemis rempUssoient quelques tonneaux qu'ils avoient mil sur une bresche de la muraille. Monsieur de Savignac , monsieur Dandosielle (1) , son maistre de camp, le capitaine Sainct Aubin, et encores un autre de ses capitaines, il ne me souvient do nom , se trouvèrent dans ceste salle auprès de moy. Monsieur de Gassaneull estoit entré en une autre maison , là où il trouva un rabilleur de cuirs, grand homme, et le m'amena, etmediet qu'il n'y avoit poinct eauë plus avant que la ceinture. Je luy dis que je luy donnerois dix escus s'il vouloit monstrer le chemin aux soldats pour passer la rivière, et que je luy baillerois une rondelle à l'espreuve. Il me dict qu'il le f^ roit. Je luy baillay la rondelle, mais le vilain la jetta incontinent, me disant qu'elle pesoit trop, et, encores qu'il fust gros et puissant, il s'en trouvoit empesché , et qu'il passeroit bien saos cela. Monsieur de Montastruc, commissaire de l'artillerie , estoit aussi près de moy. Je totojs qu'il se falloit haster de passer, car si les enoe mis avoieut une fois remply les tonneaux, il s^ roit difficile d'entrer par ceste brèche : qui fut cause que je dis à monsieur de Savignac de faire entrer trois ou quatre de ces enseignes. Monsieur Dandosielle , Sainct Aubin et l'autre capitaine coururent à la rué, et firent entrer les leors^car les cinq miennes estoient à la maisonnette près la porte. Et comme les trois enseignes furent dans la salle , et force soldats des leurs qui entraient, je dis aux enseignes qu'ils suivissent hardiment cest homme , qui leur monstreroitie chemin, et qu'il ne se falloit arrester qu'on ne fust de là la rivière contre les tonneaux , mandant promptement aux arquebusiers qui estoient en la chambre qu'ils tirassent fort, afin defo* voriser le passage des nostres. Et tout à un coup J'ouvris la porte et mis cest homme et on bon j soldat qui s'offrit de se tenir près de luy, et après eux deux, les trois enseignes et les trois capitaines se mirent à leur queue. Je jettay cinq oÇ six arquebusiers après , puis je me Jettay aussi
(f ) Daudofiele, d'après le Journal des gwnts ^ ^' treSf parFaurin.
GOMM£NTAlfi£S D£ BLAISE DE UOINTLUG. [lô69j
après eux , et tous ces gentils-hommes qui estoieot avec moy. Il nous falioit descendre ces quatre ou cinq degrez : les ennemis tiroient fort du costé de delà, mais les arquebusiers qui côtoient à la chambre les tenoient de si près, qu'ils n'osoient monstrer la teste. Tousjours descendoieut soldats ; j'estois sur le bord de la rivière, et leur donnois tousjours espérance de passer avec eux. Monsieur de Montastruc, commissaire, qui vid que je descendois les degrez , se jette À la rué et commence à crier : « 0 soldats, Yoylà monsieur de Montluc qui passe la rivière 1 9 Les soldats qui s'amusoient au pillage, et ceux qui estoient dans la tnè, laissèrent tout aux cris que faisoit monsieur de Montastruc que je passois, et entrèrent de foulle dans la salle ; et ceux qui ne pouvoient gaigner les degrez sautoient à bas par les costez, de sorte que, sans regarder rien, ils se Jettoient dans Teauë comme quand on y pousse une trouppe de moutons : et vis la rivière si couverte d^hoounes d'un bord à autre, que Ton ne voyoit poinct Teauë.
J'entrols tousjours jusques à la moitié de la jambe dans Teauë, faisant semblant de vouloir passer, comme faisoient messieurs de Brassac, chevalier de Romegas, et tous les autres gentilshommes qui estoient avec moy ; et monsieur de Savignac y estoit aussi : il n*y faisoit guère bon pour luy, car il y avoit soldat qui avoit eauë jusques aux esseiies , et croy que sll s'y fust mis, il eu eust eu jusques au col, car chacun scait bien qu'il n'est pas de la taille d'un géant : et y pensasmes perdre beaucoup de soldats qui estoient petits; mais je leur criois tousjours qu ils se secourussent les uns et les autres : comme ils faisoient : et faut croire , et à la vérité , que si je n'eusseadvisé de faire ces trous en ceste chambre, et y mettre beaucoup d'arquebusiers comme j Pavois falct, si que l'un coup ne demeuroitpas l'autre, et encores ouvrirent une feuestre d'où pouvoient tirer deux ou trois à la fois, nous eussions perdu plus de cent hommes , car de la muraille d'où ibnous tiroient, et des tonneaux, il n'y avoit pas plus de six pas jusques au bord la rivière où Qos gens abordolent. Les enseignes et les capitaines allèrent aux tonneaux. Je manday prompte* ment àceux de la chambre qu'ils ne tirassent plus, car ils donneraient aussi tost aux nostres qu'aux leurs. Nos arquebuziers qui estoient près des enseignes tiroient comme ceux dedans. Les capitaines s'adviserent de prendre le bord des tonneaux, qui n'estoient pas à demy pleins, parce qu'ils n*avoyent pas eu loysir de les remplir ; et tout à un coup je vis les tonneaux renversez de nostre costé, et les enseignes et capitaines se jetterent dedans ; et voyla les ennemis en routte et
fuitte droict au cl^asteau ; nos gens les poursuivirent et en tuèrent grand nombre sur leur fuitte. Et comme je les vis dedans, je m'en revins en la rue, estant si las, que de ma vie je ne m'estois trouvé en tel estât ; et cogneus bien qu'il ne me falioit plus parler de porter les armes, car je cuiday tomber dix fois en la rué. Il n'y a ordre, nous ne pouvons estre deux fois. Le chevalier de Romegas et le capitaine Fabien, mon fils, m'amenèrent par dessous les bras à la maison du Jonca (1) , où je trouvay sa femme, laquelle promptement m'appresta un lict et me mit dedans. Je trouvay que la sueur m'avoit percé le collet de beuffle, de sorte que les armes se ressentoient de l'humidité. Nous n'avions apporté nul bagage, car nous avions tout laissé à Sainct Maurice , pource que moy-mesmes n*avois pas trop d'espérance de venir à bout de Tentreprinse, comme y ayant aussi de la raison, et furent contraincts mes gens de m'essuyer la chemise et tous les habillemens que j'avois dessus. Etcomme le chevalier de Romegas , mon fils et les autres gentils-hommes m'eurent remis entre les mains de mes serviteurs, ils s'en allèrent à l'exécution du chasteau. « J'ay veu le temps, dis-jeà ce brave chevalier, que pour une telle journée je n'eusse quitté ny casaque ny corcelet , et s'il y eust eu apparence de danger, j'eusse passé la nuict en cest estât ; mais il n'y a ordre : faites, vous autres jeunes, ce que les vieux ne peuvent faire. » Estans tous mes habillemens secs, ayant demeuré au lict environ demie heure, je melevay et me tournay revestir. Surqucy arriva monsieur de Savignac, le capitaine Fabien et quelques autres gentils-hommes avec eux, me dire que ceux du chasteau se vouloient rendre, et voir si je trouverois bon que l'on les prinst à mercy, capitulant avec eux. Pource que je voyois que monsieur de Savignac et le capitaine Fabien vouloient fort sauver Favas, et qu'ils vouloient luy faire bonne guerre, parce qu'il estoit en reputa-r tion d'estre bon soldat, je leur dis qu'ils allassent capituler comme bon leur sembleroit, je signerois leur capitulation, combien que j'eusse bonne envie d'en faire une depesche. Yoy-là pourquoy, quand ils se furent départis de moy, je fis partir après eux un gentil-homme pour aller parler secrettement aux soldats et à quelques capitaitaines, que, comme on parlementeroit, qu'ils regardassent d'entrer par un costé ou autre, et qu'ils tuassent tout; car il falioit venger la mort des gentils-hommes qui avoient esté massacrez si mal-heureusement à Navarrelns, parce que ,
(I) Le mot Jonca désigne probablemeol un officier public.
COMMENTAIRES DE BLAISE DE UONTLUG. [l569]
contre la foy promise, on avoit dagué le sieur de Saincte Colombe et sept ou huict autres qui s'estoient rendus, \ies sauves, à Orthez lors que monsieur de Terrlde fust pris. On fit ceste exécution BOUS prétexte qu'ils estoient subjets de la royne de Navarre : et si le Roy veut toucher au bout du doigt d'un de ses sujets, ils disent qu'ils ne peut. Tout est permis à ces gens là, et rien à nous. Le temps viendra que la chance tournera , comme j'espère, et les payerons de mesme monnoye.
Je ne pouvois pas mettre l'entreprise en meilleure main que de ce gentil-homme là , car il estoit parent proche du baron de Pordeac, qui estoit du nombre des massacrez. Et comme il eut parlé à deux ou trois capitaines et aux soldats, ils coururent cercher quelques eschelles, et les dressèrent au coing de la basse-court à main gauche près des galleries, et les autres parlementoient à la porte ; et par là les soldats entrèrent, et tuèrent tout ce qui se trouva là dedans, sauf le capitaine Favas qui parlementoit. Et comme monsieur de Savignac et le capitaine Fabien virent le desordre , ils tirèrent ledit capitaine Favas à eux dehors, qui fut bon pour luy , car autrement je croy bien qu'il fust passé par le chemin des autres. Et comme les gens de cheval qui estoient à main droicte virent que nos gens estoient dans la ville , ils coururent un peu contre-mont la rivière, et trouvèrent un gué, et , encores qu'il fust bien profond , ils passèrent et coururent droit au chasteau par le costé des religieuses. Par les fenestres s'en jetterent vingt-cinq ou trente, que les gens de cheval sauvèrent y car sans cela à grand peine en y eust eu qui eussent porté tesmoignage , si ce n'eust esté le capitaine Favas. Et voylà comme la ville fut prise. J'en donnay du tout advîs promptement à monsieur le mareschal , et le matin je m'en aliay le trouver. Il me promit de venir le lendemain avec tout le camp , et tout incontinent je m'en retournay au Mont de Marsan.
Monsieur le mareschal vint le lendemain que Je m'attendois à donner ordre le mieux que je pouvois que la ville ne fust plus saccagée; mais je n'y pouvois donner guère bon ordre; et comme je voulois sortir par une porte pour luy aller au devant, il entroit par l'autre, car malaisément pouvois-je sortir, à cause que tout son camp estoit dans les rues qui passoit , mesmement la cavalIerie.E^me dit-on qu'il alla droit où nos gens estoient entrez ; et , comme il eut veu le tout , et sceu comme tout s'estoit passé , il dit : « Il y a eu icy plus d'heur que de raison. » Plusieurs falBoient bonne mine, mais ils eussent esté plus aises que j'eusse receu une escome. Et
comme je fus dehors , on me dit qu'il estdt entré. Je m'en retournay, et demeuray plus de demie heure enfermé dans les charrois que je n'en pouvois sortir : et à la fin je fis tant, que je gaignay son logis. Son mareschal de camp logea toute la cavallerie hors la ville en des villages delà la rivière, et Tinfanterie aux foubourgs , et la noblesse dans la ville. Je pensois que cela luy donnast opinion, et à son conseil aussi , de vouloir passer la rivière et entrer en Bearn , que nous eussions sans doubte enlevé et forcé le comte de combattre ou de s'enfermer dans Navarreins; mais il dit tout resolament qu'il s'en retourneroit après ses entreprinseseo son gouvernement, et qu'il ne se vonloit point aller engager devant des villes en Bearn , vea qu'il n'avoit point d'artillerie pour faire batterie, et qu'il ne vouloit point que le Roy ny personne luy mist sus qu'il s'estoit amusé à autres entreprinses qu'aux siennes ; qu'il avoit dit an Roy à son parlement ce qu'il vouloit faire , vea qu'il falloit qu'on combattist les murailles des villes de Bearn. Je luy remonstray comme le comte prendroit l'un de ces partis , ou de hasarder la bataille , ce que je ne pensois pas qu'il osast jamais faire, ou de quitter le pays , sçachantnos* tre venue, ou de s'enfermer en sa place forte, et qae je pensois que volontiers il ne prendroit ce dernier party , ains se retireroit , et par ainsi nous aurions aisément des canons de Dacqs et de Thoulouse; que, cela fait, la Guyenne estoit paisible, le pays de Bearn conquis, et quV près, tout ce qui se trouveroit en Languedoc trembleroit : que si nous voulions nous mettre en queue dudit Mongommery, nous l'attraperions en quelque part, offrant de le suivre la part où il irolt pour cest effet. Mais il me proposoit demy en colère difficulté sur difficulté. pressé de ces messieurs. Or il avoit envoyé le baron de L' Arbous pour entendre nouvelles des ennemis vers Agetmau , lequel baron io) manda par un gentil-homme , nommé Le Bepeyre , qui estoit de la compagnie de monsieur de Gramond , le desordre en quoy le comte de Mongommery s'estoit retiré en Bearn, et comme son artillerie avoit esté abandonnée presdedeox jours sur les chemins vers Orthez ; et monsieur le mareschal mesmes fut le premier de qui je l'entendis, et depuis par d'autres, comme j'ay escrit cy dessus.
Le jour devant qu'il voulust partir pour s'en retourner , je fus adveïty qu'il avoit depesché le sieur de Lussan devers le Roy sans m'en rien dire , lequel Lussan estoit mon enncmy pour-ce que je n'avois voulu souffrir qu'il fust gomerneur de Lectoure. Je trouvay estrange quH w
COMHENTÀIHSS DE BLAISS VA MONTLUG. [1569]
m'en ayoit rien dit, et peosay qu'il n'avoit pas fait esleetioQ de celuy-là pour dire bien de moy, car je cognoissois bien qu'il n'estoit gueres content de moy, pour-ce quMl tenoit tousjours son conseil à part, n'y appelant que monsieur de Joyeuse I messieurs de Bellegarde père et fils, et monsieur de La ^Groisette , son maresclial de camp. Il ne faut pas trouver estrange si j'estois marry que les conseils se tinssent sans moy, et que rien ne me fust communiqué ^ veu que j'amenois l'advant-garde , et estois la seconde personne de Tannée. Si est-ce que cela est ainsi , j'avois occasion de m'en offencer bien avant ; aussi voyois je que ces conseils se tenoient à nos despens.
Or, comme Je vis que c'estoit une resolution qu'il s'en vouloit retourner, je me rendis le soir à son logis, et luy remonstray, le plus doucementqueje peus,car ainsi le falloit faire; comme je voalois envoyer mon fils quitter le gouvernement au Roy, et que , puis qu'il s'en alioit, je voyoï bien que tout me tomberoit sur les bras, et que jen'avois point de forces pour résister et empesclier que l'ennemy ne fist ce qu'il voudroit £ûre aux terres du Roy , et qu'autant d'honneur et de réputation que j'avois gaigné aux precedens troubles à conserver la Guyenne , Je l'aliois tout perdre à ceux cy , aymant beaucoup mieux qu'un autre en eust le blasme que moy, qui n'avois jamais eu autre dessein que de m'en- 8e?elir avec l'honneur, et rien plus. Il me respondoit que je ne le devois point faire ny me despiter, ny contre le Roy ny contre moy-mesme , et que je cognoissois bien qu'encores que le Roy luy eust baillé la charge de la Guyenne comme des autres provinces, il ne s'en mesloit du tout point, et me laissoit faire comme j'avois accoustumé; qu'il seroit bien marry de m'en despoûiller. Je luy respondls que cela estoit de son honnesteté et bon gré , mais que sa patente estoit si ample, qu*elle desrogeoit à la mienne, et que quand il luy plairoit il commanderoit comme bon iuy sembleroit , sans qu'il me restasi une once de pouvoir, non plus qu'au plus sûnple cadet de Gascogne. Il me respondit que cela estoit vray , mais que ma valeur et mon expérience me feroit tousjours rechercher. Yoyla là où on print fondement que je quittois mon gouvernement pour ne luy vouloir obeyr ; et fut rapporté au Roy de ceste sorte par ledit capitaine Luasan , ou autre qui partit bien tost après ïuy [et voy-là pourquoi le Roy fut si marry contre moy de ce que*je quittois le gouvernement] , ne luy ûdsont jamais entendre que ce fust pour autre occasion : à quoy j'avois autant pensé <^mme à me donner la mort moy mesme ; mais
je suis né sur cetfe planette , d'estre tousjours subjet aux calomnies. Je le monstray bien quand je l'allay trouver à Thoulouse aussi tost qu'il fust arrivé , si mal comme j'estois , en luy offrant toute obeyssance , sans en avoir lettre ne commandement du Roy , de la Royne , ny de Monsieur.
Par là on peut juger si le différent qui est commencé à venir entre luy et moy sortoit de là. Si est-ce que je craignois qu'on me donnast une estrecte , pour-ce qu'un personnage avoit mandé à monsieur de Noé, lieutenant de M. de Fontenilles, qu'il allast parler à luy pour chose qui m'alloit de la vie. Ledit sieur de Noé partit de Panjas , ou bien de Nogarol , et s'en alla sur des courtauts à grand haste, sans le dire qu'à monsieur de Fontenilles. Et à son retour, nous trouvant dans le Mont de Marsan , ils nous dit , à monsieur de Fontenilles et à mol, qu'un homme qui ne bougeoit de la chambre de monsieur le mareschal , et qui pouvoit entendre tout ce qui s'y disoit, avoit dit à un sien amy ces mots : « Moutluc ne cesse d'importuner et fascher monsieur le mareschal , mais il se trouvera un jour sur les carreaux mort de coups de dague, s Or incontinent ce personnage vint à la maison de celuy-là qui envoya quérir monsieur de Noé , et le luy dit pour m'en advertir : qui fut cause qu'on advertit monsieur de Noé d'aller là où il alla. Monsieur de Valence mon frère estoit à Gaure , qui est à luy , et n'y a que trois lieues du Mont de Marsan en hors. Je l'envoyay par deux fois prier à joinctes mains de vouloir venir jusques là, ce qu'il ne voulut jamais faire ; il ne me souvient des excuses qu'il m'en donnoit. Je voulois qu'il demeslast cecy avec monsieur le mareschal, et que personne ne l'entendist qu'eux deux, et luy voulois faire nommer l'homme qui i'avoit dit, lequel estoit près de luy. Gela demeura ainsi , car je ne m'en voulois fier à personne , et encores que je n'en fisse aucun semblant, si le tenois-je fort mal à mon aise dans le cœur, et me suis depuis souvent estonné comme je me peus tant commander , et cogneuz bien que les ans desrobent la chaleur ; car autres fois le plus grand prince de la terre ne m'eust pas fait avaller ceste pillule. Tant plus que nous avons d'années sur la teste , tant plus le sang se desrobe du cœur , et semble que nous craignons plus la mort lorsque nous en approchons le plus. Peut-estre que celuy-là advançoit cela de luymesme , et que monsieur le mareschal n'y avoit pas pensé.
Le lendemain matin je me rendis à son lever, et devant jour ouys les tabourins sonner aux champs, et commencèrent a marcher à la pointe
COMMENTAIEES DE BLAISE DE MONTLUG. [l56'jj
du jour. Et comme le soleil fut levé , je m'en allay heurter à sa chambre ; un sien valet de chambre sortit ; qui me dit qu'il u*estoit point esveillé , combien qu*on m'avoit dit au bas du degré que messieurs de Joyeuse , le jeune Bellegarde et La Croise Itc estoient entrez dedans. Neanlmoins , Je demeuroy demi heure ou plus devant la porte , et y heurtay trois ou quatre fois ; mais jamais personne ne me respondit , encores que le valet de chambre qui estoit sorty estoit r' entré, lequel j'avois prié luy dire , s'il estoit esveillé f que j'estols là. A la fin , de honte que J'avois d'estre à sa porte attendant , ce que prince de la chrestienté n'eust voulu permettre, je fus contraint de me mettre dans un petit jardin qu'il y a dans le logis, et lame promenay , n'estant pas si mal accompagné que je n'eusse deux cens gentils-hommes ou plus auprès de moy , et des meilleures maisons du pays , qui en crevoient de despit , autant ou plus que moy , et me disoient beaucoup de choses. Je cogneus bien que c'estoit l'amour qu'ils me portoient ; mais comme le plus aagé je de vois estre sage , et considérer que je mettois beaucoup de choses en hasart si tout à fait je roropois avec luy. Je demeuray plus d'une grande heure devant sa porte ou dlans le jardin. £t à la fin vint monsieur de Bellegarde; et comme il vid ceste noblesse , demanda où j'estois : ils luy dirent que j'estois dans le jardin , par lequel on y entroit de la salle. Alors il vint à moy , et me demanda pourquoy je n'allois à la chambre de monsieur le mareschal. Je luy dis que j'y avois esté et heurté plusieurs fois , et que jamais on ne m'avoit voulus respondre. lime dit qu'il y avoit plus d'une heure que monsieur de Joyeuse et son ûls , et le capitaine La Groisette y estoient entrez. Alors je luy dis que je ne sçavois la raison pourquoy monsieur le mareschal me faisoit tenir la mule à la porte de sa chambre , et que je ne luy en avois jamais donné occasion, et que j'avois eu cest honneur du Roy, de la Royne et de Monsieur, tant qu'ils avoient demeuré en Guyenne, que jamais la porte de leur chambre ne me fust refusée, que je n'estois de taille pour estre ainsi traité ; mais , puis qu'il y alloit du service du Roy , je ne voufois rien gaster. Il en demeura fort fasché , car luy et moy avions esté bons compagnons et amis, et jamais ne nous en separasmes que par sa mort. Il heurta à la porte , et incontinent elle luy fut ouverte, et soudain fermée à mon nez. Tous les gentils-hommes me conseilloient de m'en retourner à mon logis , et de n'y retourner plus; mais je voulus avoir patience, dequoy je me suis cent fois estonné. £t depuis que monsieur de Bellegarde fut entré , ledit sieur mareschal demeura
encores plus d'un quart d'heure à sortir; et comme il sortit, je m'efforçai à luy donner le bon jour, et l'accompagnay à la messe, et le priay de me vouloir laisser une compagnie de celles de monsieur de Savignac , ou deux cens arquebuziers , jusques à ce que j'aurois déplacé les grains qui estoient dedans la ville, afin qoe les ennemis ne s'en aidassent pour avitaillerNavarreins ; car il fut estimé par monsieur de Cqmies, ou ses gens, qu'il y avoit dans la ville plus de douze cens charretées de tous grains, et aussi par ceux qui manioient la munition , qai estoient unies avec les siens ; car ceste ville sert de grenier à toutes les landes et pays de fiasques, d'où, au dommage de la France, onles transporte aux Ëspagnes. Ondit que c'est on des plus beaux marchez de France. Il monta à cheval , et l'allay accompagner hors la vUle , et me trouvay tout seul , car il n'y eut pas an geotilhomme de tous ceux qui estoient avec moy qui montast à cheval : je ne sçay s'ils le firent poor n'avoir leurs chevaux^rests, ou bien s'ils navoient gueres de volonté d'y aller. Et comine j'euz prins congé de luy hors de la ville, etpeo* saut que les arquebuziers qu'il avoit envoje quérir par le jeune La Groisette vinssent pour demeurer avec moy , ledit La Groisette me viût dire qu'il n'y en avoit pas un qui fust voulu d^ meurer , et ainsi s'en alla. Je depeschay incoo* tinent mon fils , le capitaine Fabien , devers le Roy avec mes lettres , pour remettre le gouvernement entre les mains de Sa Majesté ; mais quand il fut au bourg de Bleu, il fut prinsdesennemis, et là il perdit ses lettres : qui fotcaise qu'il ne peust dire à Sa Majesté les raisons qd me mouvoient à le quitter, et m'en voulatgrasd mal Sadicte Majesté, pensant que je le quittasse pour ne vouloir obeyr à monsieur le mareschal Danville , comme le capitaine Lussan luy avdt fait entendre : à quoy je ne pensay jamais ; mais je prevoyois la tempeste. Je voulois me retirer pour donner loysir aux autres de faire mieux.
La chose s'est trouvée toute notoire , au dire de beaucoup de gens tant d'une religion que d'autre , que si monsieur le mareschal eust passe la rivière, le comte de Mongommery c'en retournoit par là où il estoit venu ; car de mettre son camp dans Navarreins , il ne le pouvoitto^ par ce qu'il n'y avoit point de vivres, et dans les autres places de Ream encores moins. Par ainsi il falloit que la nécessité et la faim l'en ûst retourner à vau de-routte par là où il estoit veuu et nous quitter le pays ; et sans difficulté nous l'eussions deffàit sur la queue ou à la teste, c les paysans mesmes l'eussent mis en desoriit. qui eussent prins couitige quand ils nous eusscn
GOMJkl£NTAlB£$ DB BLAlSfi DE MOISTLUC. [l561>]
seoty près , et n'eussent jamais passé les rivières. Et si luy mesmes veut confesser la vérité , comme font d'autres qui estoient avec luy , il se tint tousjours pour perdu jusques à ce qu'il eust eoteudu que monsieur le mareschal s'en retouraoit ; et d'attendre une bataille , il ne le poavoit faire , veu le grand advantage des forces que nous avions sur les siennes. Il disoit tousjours qu'il avoit deux gros matins à sa queue, et que ce seroit merveilles s'il eschappoit , mais qu'il vendroit bien sa peau. Que Je veuille dire aussi que monsieur le mareschal s'en retournast pour couardise, il n'y a homme qui puisse dire cela , car jusques icy Ton ne luy a pas baillé ceste villaine renommée : il est d'une trop brave race, et a tousjours fait preuve du contraire, et le tiens pour un grand capitaine, qui peut faire et beaucoup de bien et beaucoup de mal quand il luy plaira. Et quoy que quelques-uns i'ayent Calomnié par-ce qu'il estoit si proche de monsieur l'Admirai , si n'eus-je jamais ceste opinion de luy. Je ne sçay pas ce qu'il fera à i'advenir : je lay tousjours cogneu fort serviteur du Roy , mais il ne me devoit pas traitter ainsi ; j'avois Hu trop de rosty et de boùilly en ma vie. Ce n'est donc la peur qui le fit retirer, car ses forces estoient si grandes par dessus celles des ennemis , que nous eussions deffait le comte de Montgommery avecques la cavallerie seule et nos argoulets , qui fussent descenduz à pied, sans que homme de pied des nostres s'en fust meiilé ; car à la bataille de Ver monsieur de Duras avoit trois fois plus de gens de pied que n'avoit le comte Montgommery , et beaucoup plus de gens de cheval, et de meilleurs hommes , et de meilleurs capitaines ; et nous n'estions pas tant pour deux tiers de cavallerie que nous estions à ceste heure; et néantmoins nous les desfismes, et galgnasmes la bataille. Parquoy il ne faut point dire que cela fust pour peur qu'il eust d'estre battu, veu qu'il en y avoit si peu de raison ; mais ce fut nostre malheur de ce que monteur le mareschal s'imprima en son opinion , et son conseil encores plus, qu'il se ruiueroit devant les villes de Bearn , et qu'il ne feroit rien ^ui vaille , ne cognoissant point la stérilité du P^ys comme nous, et que monsieur de Terdde ûvoit mangé tous les vivres en ces quartiers-là , de sorte qu'ils n'en pouvoient avoir dans les villes pour le comte de Mongommery, s'il eust demeuré dedans. Or si Dieu eust voulu que monsieur le mareschal n'eust prins si grand opinion de s'en retourner en Languedoc pour exécuter ics entreprinses, et que son conseil mesmes eust esté de contraire opinion qu'il n'estoit , et qu'il eust prins le party de passer la rivière, cela eust
porté un grand bien et profit : et ainsi n'a de rien servy , car il s'alla engager devant Mazeres ( 1 ) , là où il perdit un grand nombre des meilleurs soldats qu'il eust , et ruina presque son camp , sans pouvoir plus tanter aucune fortune. £t par ainsi, ny du costé du Languedoc , ny du costé de la Guyenne, il ne s'est rien fait, qui vaille que ruiner entièrement tout le peuple ; car les nostres propres de tous costez avoient fait autant de maux ou plus au peuple , que les ennemis mesmes : autrement n'estoit possible, à cause du grand nombre de gens- d'armes, de chevaux légers , d'argolets, et de gens de pied que nous avions ; il falloit que tous vequissent à discrétion. Voy-la comme toutes ces forces, assez, bastantes , et pour deffaire Montgommery , et pour venir faire teste à monsieur l'Admirai , s'esvauoûirent sans faire rien qui mérite estre escrit.
J'ay tousjours cogneu que quand Dieu veut que les choses n'aillent comme les hommes désirent, il renverse la volonté du chef et de son conseil toutau contrairedece qu^oudevroit faire. Dieu soit loué du tout , puis qu'il luy a pieu que les choses allassent ainsi. Il n'y a personne, après le peuple , qui en porte la pénitence que moy, pour ce que j'en ay encouru l'inimitié de monsieur le mareschal pour avoir dit le vray. Il me devoit par raison mieux aymer que non ceux qui le conseilloient de faire au contrairede ce que je luy conseillois ; mais c'est la loi du pays de Bearn que le battu paye l'amende , car le Roy a advoué et trouvé bon tout ce que monsieur le mareschal avoit fait y et mauvais tout ce que j'avois fait; aussi suis-je sur le soleil couchant, qui n'est pas adoré comme le levant. Si suis-je aussi innocent et aussi incoulpable de la faute, s'il en y a, que si je n'eusse jamais esté au monde; et n'en demande meilleur tesmoignage que des trois estats de la Guyenne , et du pays de Languedoc , qui est proche d'icelle , qui ont entendu comme les choses sont passées , et se sont ressentis des mal-heurs de la Guyenne : et encores en demeureray-je à la déposition de tous les capitaines , sauf de trois ou quatre qui estoient du conseil, car ceux-là sont cause du mal. Je ne suis pas le premier qui , après avoir bien fait, a esté payé de ceste monnoye. J'en ay assez escrit en ce livre, et voy bien qu'il faict bon estre grand seigneur, car il faut tousjours qu'un petit compagnon comme moy paye la folenchere, et est tousjours subjet à la ioy de Bearn que j'ay alléguée. Ledit sieur mareschal avoit raison de
(0 Masères capitula le 18 octobre 1569, après treize jours de siège.
vouloir employer ses gens et ses deniers en Languedoc , et moy de le désirer en Guyenne. S'il ne pouYOit embrasser tout, pourquoy le faisoit-il coucher en sa patente? ce que nous pouvions faire en quinze jours, chassant ou dçsfaisant Mongommery, eust apporté plus de bien que la prinse de trois ou quatre chetives villes de Languedoc. C'est assez parlé de ceste dispute, qui a ruiné les affaires du Roy en ce pays ; je reprendray mon propos pour vous raconter ce qui advint.
Le départ dudit sieur mareschal mit grand trouble en nos affaires , et donna courage à nos ennemis. Quant à moy, en cinq compagnies que j'avois il n'y demeura pas deux cens hommes, pource qu'ils s'estoicnt desrobez pour apporter ou prou ou peu de butin qu'ils av oient gaigné, chacun en sa maison. Voy-là Tinconvenient qu'il y a de faire la guerre avec les gens du pays : il faut aller voir la moulhé , il faut descharger le bagage ; et puis chacun a son cousin , frère , son amy parmi les ennemis , lequel il favorise. Et quant à la cavallerie , elle n'y pouvoit vivre à quatre ou cinq lieues aux environs, pour-ce que les ennemis avoient mangé une partie des vivres, et les nostres l'autre; et le pays de soy-mesmes est stérile. Si est-ce que j*y demeuray encores quatre ou cinq jours après que monsieur le mareschal s'en ftist allé , et fis desplacer trois ou quatre cens charrettées de grains , et les fis porter vers Euse et autres lieux voisins, afin que les ennemis ne peussent avitailler leurs villes en Bearn ; mais il m'en eust fallu quinze ou plus avant que de les pouvoir tous tirer : et si les cinq enseignes eussent esté complettes comme elles estoient à mon arrivée , je me fusse engagé dedans , encores que je fusse bien certain que je ne fusse pas esté secouru , car j'ay bien fait en ma vie de plus grandes folies que ceste-là , dont jusques Icy, grâces à Dieu , je ne m'en suis jamais trouvé mal , et le service du Roy encores moins. Je me retiray vers Agenois , et laissay le baron de Gondrin , sieur de M ontespan , avec sa compagnie dans Euse , et une compagnie nouvelle de gens de pied que je trouvay en nostre quartier, qui se faisoit , non pas pour y endurer le siège , car la ville ne vaut rien , mais seulement pour £sivoriser un peu le pays , et aûn de ne l'abandonner pas du tout , encores que nous cogneussions bien que sa demeure ne servîroit pas de grand chose. J'envoyay monsieur de Fontenilles vers le pays de iBigorre, voir s'il pourroit faire quelque chose par delà pour tenir les ennemis en cervelle ; mais tout cela n'estoit pas médecine pour guérir si grande maladie. Je ne me veux point mcsler d'escrire la deffalcte du capi-
taine Ame et du baron de Larbous , car je ne les a vois pas mis là où ils furent defiaits. Si est-ce que je manday au capitaine Arne qu'il estoit soldat et qu'il pouvoit bien cognoistre que le lieu où il estoit ne luy pouvoit apporter que mal-heur, et qu'il me sembloit qu'il se devoit retirer à Auch, qui estoit ville fermée. Il me respondit que ïou l'avoit laissé là , et qu'il estoit délibéré d'y mourir plustost qu'en bouger. Il ne tarda pas quatre jours après que luy eus donné advis, que l'oo me porta les nouvelles qu'il estoit defiaict, etaa bout de deux jours sa mort, qui fat un grand dommage pour le service du Roy et pour toute nostre patrie, car c'estoit un des plus gentils capitaines et des plus vaillans, et de qui nous avions autant d'estime que de capitaine qui fost en Guyenne.
Or bien tost après monsieur le mareschal fut vers Mazeres, et moy en Agenois. Le comte de Mongommery fit comme les loups , qui sortent de la forest par famine, et s'en vint en Armagnac, et peu à peu s'achemina vers Gondomois. Il avoit fait venir trois canons et deux coulevrines pour battre Euse, sçachant qu'il n'y avoit dedans que monsieur de Montespan avec la compagnie de son père et la nouvelle compagnie de gens de pied que je luy avois envoyé. Et comme l'artillerie Ait à Nogarol , et qu'il eut envoyé recognoistre, et que de sesparens et amis qu'il avoit huguenots l'en eurent adverty, il \^ me manda. Je n'avois personne pour l'envoyer r'enforcer, ny moins de moyen de le pouvoir secourir de mon costé , ny d'ailleurs, il n'en pouvoit estre , car monsieur le mareschal estoit de vaut Mazeres, ou bien retiré àThoalonse. Je luy manday que je ne voulois point qu'il fust M de luy un rampeau (1) au capitaine Ame, et qu'il suffisoit d'avoir perdu un brave et vaillaDt capitaine, et une compagnie de gens-d'armes, sans en perdre deux ; et qu'avec luy il retirast tous les prostrés et religieux de la ville , et tous les riches marchans catholiques, et qu'il lessaovast vers Lectoure , ce qu'il fit. Et ores que j'eusse envoyé quitter mon gouvernement, je n'arrestois pour cela de faire ce que je poovois pour le service du Roy et du pays : et fis dresser cinq ou six compagnies vers Vllleneufve et autour de Florence , et en laissay une vieille et deux nouvelles audit Florence , quatre aveccdie du gouverneur, qu'estoit monsieur dePanjas ,2 , à Lectoure ; et en y avoit assez , pource que toute la noblesse d'Armagnac s'y estoit relirce
n) Rampeau , second coup d'une partie de quilles ca deux coups de boule : faire le second tome. (2) Ogier de Pardaillan de Paojas.
COMHBNTÀIBES JOS BLAISE DE MÛNTLUC. [1569]
avec lenr famille, et la ville estoit si pleine qu'il ne s'en y pouvoit plus loger. Et m'en vins jusques à Agen, et là j'asseuray les gens de la ville le mieux que je peus , et y demeuray quelques jours. Le comte Mongommery vint à Euse, et, comme il i\it là arrivé, les Huguenots de Condom, qui estoient demeurés sous Tedict du Roy, ayant faict tousjours la chattemite de ne vouloir prendre les armes, se couvrant sous la promesse du Roy, lesquels a voient esté traictez plus humainement que les Catholiques mesmes y prindrent les armes et allèrent trouver le comte Mongommery à Euse, qui ne s'osoit advancer Dv ne Teust faict si j^eusse eu seulement quatre compagnies pour les mettre dedans Condom; mais ils luy donnèrent toute asseuranee que je n'avois point de gens , ny moyen d'en recouvrer pour luy faire teste , et qu'il pouvoit venit seurement; et ainsi l'amenèrent dans ledict Condom. Et voyla les beaux fruicts que l'on a tiré de cebeauedict que Ton fit faire au Roy, que, s'ils ne bougeoient de leurs maisons , personne ne lenrdemanderoit rien. J'en ay assez escrit à un antre endroit , combien que, si je voulois , j'ay bien matière pour en escrire d'avantage et de plus grande importance ; mais cela ne serviroit de rien, car le lioy aussi bien n'y donneroit point ordre, puis que ceux qui sont près de luy le veulent ainsi.
Peu de jours après nous entendismes la victoire que Dieu avoit donné au Roy par la bonne conduicte et vaillance de Monsieur, son frère, des capitaines qu'il avoit près de luy, et que les princeset monsieur TAdmiral, avec ce qu'il leur rcstoitde la bataille de Moncontour (i), s'en veoolent tirant vers le Limosin ; et disoient tous ceux qui venoient qu'il s'en alloit droict à La Charité : qui fut cause que j'cnvoyay quérir monsieur de Leberon à Libourne, avec quatre compagnies qu'il avoit là et à Saincte Foy, et le fis >enir au port Saincte Marie et à Aguillon. Auparavant il m'en avoit envoyé une autre, laquelle ja>ois laissé à Sainct Sever avant qu'il se perdist sous le capitaine Espiemont Dauvilla, et cncores en avois envoyé une autre à Dacqs, sous le capitaine Teyssandier de Florence ; et ledit Espiemont fut contrainct se retirer à Dacqs, dpres la bonne besongne que fit le capitaine du chasteau, qui en voulut charger le capitaine Mon- ^iut,et fut soustenu de quelques uns qui estoient près de monsieur le mareschal de qui il estoit parent; mais je. m^en remets à la vérité, que ceux de la ville ne celèrent pas, et depuis ne i'oat jamais voulu recevoir. La ville d'Agen ,
(1) Livrée le 5 octobre 1569.
gens d'Eglise et tous, avoient dressé une compagnie de deux cents hommes forestiers, lesquels un capitaine Raphaël , italien, commandoit, lequel estoit marié dans la ville.
Ledit comte de Mongommery demeura à Condom six ou sept sepmaines , en quoy il fist un erreur ;' car s'il eust suyvy sa poincte, il eust mis plusieurs à deviner ; mais qu'est-ce qui n'en faict pas? Le camp de monsieur le mareschal estoit à Thoulouse , Granade, et là aux environs : ils n'avoient garde de se mordre les uns ny les autres, et ne se donnèrent jamais allarme d'un costé ny d*autre. Monsieur le mareschal avoit osté monsieur de Fontenilles de là où je l'avois envoyé, et luy osta la charge que je luy avois baillé de ces quartiers-là , et le mit es environs de Beaumont de Lomagne , entreprenant ouvertement sur mon gouvernement, suyvant sa patente ;> manda au baron de Gondrin, seigneur de Montespan [ duquel le père estoit malade dans Lectoure], qu'il s'en allast vers luy, et mandoit par tout qu'on ne m'obeist en aucune sorte, et que je n'estoisplus lieutenant deRoy en Guyenne, que c'estoit luy : il escrivit par deux fois à monsieur de Madaillan qu'il ne fist pcûnt de faute de luy amener ma compagnie , lequel fit tousjours responce que la compagnie estoit à moy et non à luy, et qu'il n'estoit point en sa puissance la luy amener. Et tous les desplaisirs qu'il me pouvoit faire , il le faisoit , ce qui ne touchoit rien à mon particulier, car ce que je faisols c'estoit pour le service du Roy et pour la conservation du pays. Yoyla comment les inimitiez particulières causent la ruine du gênerai. INeantmoins, pour cela je n'arrestois de faire tout ainsi que si j'eusse esté lieutenant de Roy. Et fut bon besoin pour le pauvre pays que je ne regardasse pas à ce qu'il me faisoit; mon despit eust porté grand dommage : estant fils d'un connestable de France, et luy mareschal , je ne me desdaignois d'estre commandé de luy, s'il eust voulu et s'il eust faict ce qu'il devoit. Tant y a qu'il traversa en tout ce qull peust les desseins que j'avois pour la conservation de la Guyenne , qui en avoit plus de besoing que le Languedoc. Cependant nouvelles nous vindrent que messieurs les princes et Admirai estoient en Perigord et prenoient le chemin de Quercy pour se retirer à Montauban ; et cogneusbien qu'ils venoient recueillir le comte de Mongonmiery pour se renforcer, car sans ay de il estoit mal-aysé qu'ils traversassent tout ce pays. Je me suis cent et cent fois estonné comme tant de grands et sages capitaines qui estoient près de Monsieur prindrent ce mauvais party d'assiéger des places au lieu de suy vre lesdits princes mis en routte, et tellement reduicts en
COMMEi^TAUlES DE BL^ISE DE M0I4XLUG. [1569]
extrémité, qu'il n'y avoit nul moyen de se remettre sus. Si le peuple eust eu des forces pour les suy vre^ facilement ils les eussent tous mis en pièces. On dict que nous mesmes qui portons les armes entretenons la guerre et voulons allonger la courroye comme on falct au palais les procez; le diable emportera tout : si n'ay-je jamais eu ceste intention , pouvant dire avec la vérité qu'il n'y a lieutenant de Roy en France qui ait plus faict passer d'Huguenots par le cousteau ou par la corde, que moy. Ce n'estoit pas vouloir entretenir la guerre.
Ayant donc entendu le chemin que messieurs les princes prenolent , sans déclarer à personne mon intention , estant au logis de monsieur de Gondrin à Lectoure , je fis venir monsieur de Panjas , le chevalier de Bomegas et le chevalier mon fils : monsieur de Gondrin estoit malade ; et là je leur disque j'estois vieux, et que je ne pouvols prendre la peine si le siège nous venoit , et que, pour me soulager, je voulois tousjours laisser la charge de gouverner à monsieur de Panjas pour la police de la ville; et quant à la deffenceet à ce qui y seroit besoin, lesdicts chevalier de Bomegas et le chevalier mon fils , qui s*estoient trouvez au siège de Malte, qui a esté le plus furieux siège que jamais ayt esté depuis qu*il y a eu artillerie au monde, et qu'ils entendoient mieux à la deffence et à ce qui estoit besoin de faire que moy -mesmes, et que tous deux estoient compagnons d'un mesme ordre de Sainct Jean de Jérusalem, qu'ils s'accorderoient bien ensemble, et que le chevalier mon fils obeiroit à celuy de Bomegas, pource qu'il estoit plus vieux que luy , et aussi qu'il avoit commandé sur la mer en trois ou quatre combats où mondict fils s'estoit trouvé près de luy [à la vérité c'est un homme plein decœur et de courage autant qu'autre que i'aye cogneu]; que cependant je voulois courir jusques à Agen pour y mettre l'ordre qu'il falloit tenir à se deffendre. Tous le trouvèrent bon, et ne voulurent point faire quartiers, mais que tous deux iroient ensemble ; et commencèrent dés l'heure à redoubler les maneuvres de la fortification : monsieur de Panjas pourvoyoit à ce qu'ils luy demandoient, comme gouverneur. Je m'en allay le lendemain à Agen ; monsieur de Valence mon frère s'estoit retiré à Lectoure ; j'avois envoyé quelque jour devant ma femme et mes deux filles à Bordeaux. Et comme je fus à Agen , monsieur de Gassaneuil , à qui j'avois baillé la charge de Villeneufve et de ces quartiers de delà, encores que j'en eusse baillé le gouvernement au capitaine Paulhac le vieux , ils s'accordolent bien ensemble , et me mandèrent que les princes estoient arrivez à
Montauban , et qu'ils vouloient venir droit à Villeneufve. Je lear envoyay la compagnie da Peyroux et une autreavecdeuxqu'ilsenavoleot nouvelles là dedans , et quelques cent arquebusiers qu'estoient audict capitaine Paulhac, gouverneur , et bien trente ou quarante gentilshommes de ces quartiers-là, qui s'estoient retires dans la ville avec eux. Puis m'en retoornay à Lectoure , là où je ne demeuray que trois on bien quatre jours, car ny ma vieillesse DyDKn indisposition ne m'arrestoient guère en un lieu. Peu après on m'advertit que la ville d'Agen estoit entrée en peur, et que tout le monde cooimençoit à plier bagage, et que la ville seo ailoi t abandonnée. J'eus le soir ces nouvelles, et le remonstray à tous ces seigneurs qui estoient là, et que j'y voulois aller le matin; et fut trouve bon, pourveu que je retournasse audict Lectoure, car de m'engager à Agen, je ferois la plus grand folie que jamais homme fit^etqv Ton pouvoit bien cognoistre que tous les deux camps des ennemis viendroieot là. Je les asseoray de ne m'y engager point, ils me direntàje trouverois bon qu'ils escrivissent une lettiv a monsieur le mareschal, de la part de toute la noblesse d'Armagnac , pour le prier de Toul(Kr venir avec tout son camp pour combattre Mod* gommery à Condom avant qu'il fust joinct, l'asseurant que ledit Mongommery ne s eoga^ rolt point dans la ville , car elle ne valoit rieQ . et en plusieurs lieux l'on y entroit comme I'ob vouloit ; et qu'ils luy offroient tous de mourir auprès de luy pour le service du Roy, et pour s'aider à remettre en leurs maisons. Je le trosvay bon , et qu'ils ne pou voient faire moins que de luy envoyer un gentil-homme pour l'en supplier : il eslirent monsieur de La Motll^G0&drin pour porter la parole. Je voulus repaislrtl« matin avant plirtir, parce qu'il y a cinq boni» lleués de là à Agen , et le pire chemin en b}^(r du monde. Gomme nous estions pour lois es peur, j'avois escrit à monsieur de Monferraa, d'Agen en hors, qu'il falloit qu'il s'efforçasldî nous amener quatre ou cinq cens arquebusiff»' il me fit responce qu'il m'en amcneroit mk dans huict jours devant Agen : et encores (p» je cogneusse bien que monsieur le mareschal « prenoit plaisir à voir mes lettres , si luy escrivi^ je, car pour le gênerai il faut oublier le particulier , et luy envoyay la lettre du sieur de Mo»ferran , et que je luy asseurois sur mon hmt^ luy en amener autres mille pour espoosseter Mongommery , car je luy en voulois fort.
Pendant ces allées et venues, les princes s^ joumolent à Montauban et es environs de là. o ayant bon besoing, car ils û'avoientchc>îlî«i
COMMCNTATBES DE BLATSC DE MONTLÎIC.^[t569j
peust mettre Fan pied devant l'autre y comme beaucoup de gens qui estoient avec eux m'ont confessé depuis^ ayans esté contraincts d*en abandonner par les chemins plus de quatre cens, n'ayant aucun moyen de les faire ferrer. Et comme j'eus achevé de disner, m'arriva encores un messager d'Agen qui estoit party à la minuit , venant m'advertir que les marchans commençoient à vouloir tirer leurs marchandises dehors, mais que le sieur de La Lande et les consuls les en gardoient jusques à ce qu'ils auroient responce de ce qu'ils m'avoient escrit. Et comme je montois achevai, quelqu^un que je ne sçaurois nommer me vint lire la lettre que la noblesse escrivoit à monsieur le mareschal , à laquelle je n'avois aucunement le cœur , pource que ma fantaisie me portoit à Agen ; et leur dis qu'il me sembfoit qu'elle estoit bonne , toutesfois quMIs la monstrassent à monsieur de Valence, pour voir s'il y trouveroit rien qui deust desplaire à monsieur le mareschal ; et montay h cheval, m'en allant tant que je peus à Agen : et y estant arrivé, je trouvay tout le monde en crainte, les gens d'Eglise , tous les conseillers et toute la cour presidiale, et les marchans empressez à empaqueter pour s'en aller. Je ne fis que descendre de cheval , et tout incontinent arrivèrent les sieurs de La Lande, de Nort, ses enfans, et plusieurs autres, et médirent que toute la ville estoit en effroy. Je leur dis qu'incontinent ils s'en allassent à la maison de la ville , et qu'ils y appellassent tous les principaux, et toute l'Eglise et la justice, etincontinent qu'ils seroient assemblez , qu'ils m'en advertissent, car je voulois aller parler à eux , ce qu'ils firent; et ne se firent point prier d'y venir, car pauvres et riches, tout le monde y couroit pour me veoir et pour entendre quel conseil je leur donnerois. Et comme je fus en la salle, qui estoit si pleine qu'à peine y peurent entrer cinq ou six gentils-homnies que j'avois amené avec moy , je me mis au niilieu d'eux , afin que de tous costez ils ouyssent ee que leur voulois dire, qui fut comme s'ensuit : • Messieurs, vous m'avez adverty par deux fols en mesme jour comme la pluspart des gens de ceste ville sont sur le poinct de l'abandonner, et se retirer vers Bordeaux , Thoulouse et autres lieux de seureté , et bref, que toute vostre ville estoit en peur. Je voy bien que ceste crainte vous est venue pour l'opinionque vous aviez conceuê W je vous abandonnasse en telle nécessité , et ^ je me fusse retiré à Lectoure parce que cest une bonne place. J'ay grand occasion de '^pleindre de vous, pource que vous n'avez jamais ouy dh« qu'en Italie ny autres lieux J'ay ^ct acte par lequel on ait peu cognoistre que la
peur m'aye faict jetter dans les villes fortes , et avez tousjours ouy dire que je me suis engagé au plus foible pour faire teste à l'ennemy; ma renommée n'est pas en si petit lieu , et en la Guyenne seulement : je suis tenu pour tel par toute l'Italie et par toute la France; et à présent que je suis prest d'entrer en la fosse, penseriez vous, mes bons amis, que je voulusse perdre à un coup ce qui m'a cousté de gaigner en cinquante un ans que j'ay porté les armes ? Il faut que vous vous résolviez à trois choses: la première, d'oster toute peur et crainte qui vous pourroit avoir prins, et l'assoupir sous vos pieds, afin qu'il n'en soit jamais mémoire; la seconde, que vous vous accordiez tous à une mesme volonté, et que vous n'espargniez vos biens à ce que je vous ordonneray pour promptemcnt et diligemment recouvrer tout ce que sera besoing pour la deffence de vostre ville ; et latroisiesme, que vous obeyrez entièrement à six ou huict de vostre ville que je vous choisiray, ou bien vous mesmes les choisirez , tant pour remparer que aussi pour les fournitures qui seront nécessaires. Et si vous m'accordez ces trois choses , je vous jure Dieu tout puissant , levant la main , que je vivray et mourray avec vous autres; et encores vous jure qu'avec la fiance et espérance que j'ay en luy , je garantiray vostre ville de tous les deux camps des ennemis ; car en ma vie j'ay faict de plus grands miracles , avec l'ayde de Dieu , que cestuy-cy. Gomme vous voyez mon visage remply de bonne volonté de vous deffendre, je veux aussi que me monstriez le vostre , que je puisse cognoistre que vous accomplirez ces trois choses que je vous demande. Je sçay qu'il y en a qui plaindront la despence et les frais qu'il conviendra faire; mais que ceux-là considèrent qu'estce qu'ils deviendront si les ennemis se rendent maistres de la ville , comme sans doute ils feront si vous ne vous esvertuez , et que deviendront vos biens , vos estats, vos maisons , vos femmes et enfans , tombant entre les mains de ces gens qui gastent tout : tout sera renversé sens dessus dessous. G'est pour cela que vous combattez , et aussi principallementpour l'honneur de Dieu et conservation de vos églises, lesquelles ont esté aux premiers troubles esgratignées par ces gens vos ennemis ; mais à présent , s'ils y entrent , ils les raseront rez pied , rez terre, comme vous voyez qu'ils ont faict à Gondom. Puis que je suis avec vous, croyez , messieurs , qu'ils songeront trois fois à nous venir attaquer , et qu'encores que ceste ville soit foible , si leur monstreray-je que je sçay deffendre et assaillir. Octroyez moy donc ce que je vous demande , qui est en vostre puissance , et croyez que je despendray ma vie
GOMBIENTÀIBES DE BLÀISE DE MONTLUC. [l569]
pour Yostre salat et conservation. Que si vous n'avez délibéré d'y employer le verd et le sec, c'est-à-dire de faire ce que bons citoyens doyvent faire , ne vous engagez pas et moy aussi , et que ceux qui auront peur se retirent de bonne heure, et me laissent faire avec ceux qui auront bonne volonté de mourir pour leur patrie. »
Alors les sieurs de Blazimond et de La Lande, parlant pour tout le clergé , en peu de parolles me dirent que tout le clergé dependroit leurs vies et biens pour se deffendre et pour accomplir ce que je demanderois, et que tous prendroient les armes et se rendroient aussi subjects à la faction que les soldats ; de mesme les messieurs de justice en dirent autant. Puis parla le vieux homme de Nort avec un des consuls pour toute la ville , m'asseurant qu'ils feroient Le semblable de ce que le clergé et la Justice avoient dict , et d'avantage , car ce n'estoit pas à TËglise ne à la justice de porter la peine continuellement, mais que tous ceux de la ville, riches et pauvres, femmes et enfans , sans rien espargner , y mettroient la main. Et devant que laisser parler messieurs de Blazimond et de La Lande, je priay que tous ceux qui respondroient parlassent si haut que tout le monde l'entendist , comme aussi ils firent. Et comme tous les trois ordres eurent achevé de parler, je haussay la parolle , et dis : « Avez vous entendu tous vous autres ce qu'ont proposé ces messieurs icy qui ont parlé pour toute la ville? « Ils crièrent tous qu'ouy. Alors, comme j'avois levé la main , je leur fis lever la leur , et faire le mesme serment que j'avois faict, et leur dis que tout le monde se retirast pour préparer toutes sortes d'outils, et que je me retirois à mon logis avec les grands de la ville pour faire l'eslection des huict. Et pource qu'il estoit desja presque nulct , ils me prièrent que , cependant qu'ils étoient assemblez , je leur laissasse faire Teslection des huict , et que je me retirasse chauffer et me débotter , et que le lendemain matin ils m'apporteroient un roollc de leurs citadins, et que Je choisirois les huict qu'il me plairoit ; et ainsi me retiray à mon logis. Et après mon soupper, arrivèrent messieurs de Blazimond, de La Lande, le bon homme de Nort et ses enfans, avecquesune joye si grande qu'ils ne la pouvoient monstrer d'avantage , et me dirent que les marchans qui avoient emballé leurs marchandises , et une bonne partie desja chargée sur des charrettes, avoient tous deschargé, et qu'ils ne peosoient point que Jamais ville fust plus en joye qu'estoit la leur , et jusques aux femmes et enfans, il ne separloit que de combattre ; sçachant la resolution que J'avois prinse d'y demeurer. Mes compagnons qui voudrez lire ma vie ,
vous pouvez prendre de beaux exemples en moy. Ce peuple , qui estoit tout estonné et qui abaadonnoit la ville , reprint incontinent à ma seote parolle tel courage , que Je veux dire avec la vérité que jamais depuis homme n'a cognea aucoce peur dans icelle , combien qu'il y eust apparence de n'y prendre point trop de seureté, pour estre la ville d'une trop grand garde, commandée d'une montaigne, et veoir descendre sur nosbm deux années en mesme temps. Croyez, mes compagnons , que de vostre resolution depaid celle de tout le peuple, lequel prend courage à mesme qu'il void que vous en prenez ; aussi , quel bien faictes vous, outre l'honneur que vous acquerrez , de sauver une pauvre ville da sac ! tant de familles vous sont redevables, et doq seulement la ville, mais tout un pays; car la prinse de la ville capitale d'une province amefic ordinairement après la perte de toute la seneschaucée. Ouy ; mais, direz vous, il se faut enfermer en lieu où on peut acquérir de rhonneor. Et où le voulez avoir ? dans un chasteau de Milan ? ce n'est pas là , ce sont les murailles qui vous sauvent; c'est en ce lieu que tous Yoyei importer au public, enoores qu'il soit foible; c'est une belle forteresse qu'un bon cœur. Je pouvois demeurer à Lectoure , et escouter d*oa viendroit le vent: Je n'avois rien à perdre à Agen , et pouvois charger tout le &is sur monsieur le mareschal Banville qui avoit bonnes espaules; mais, ceste bonne ville perdue, je voyois tout le pays perdu. Au besoing monstrez donc que vous avez le cœur de chasser la peur des autres ; en ce faisant , vous ferez tousjoun paroistre celuy qui vous estes , et tenez vousasseuré que les ennemis, vous y voyant eiïgagé. songeront trois fois à vous venir attaquer, comme vous avez veu cy devant. J'ay toasjoon eu ce bon-heur, qu'Espagnols, Italiens^ Aliemans et Huguenots françois, ont tousjoursea peur , ou de m'attendre ou de m'attaquer. G ùgnez ce privilège sur vos ennemis , comme voss ferez en faisant bien et monstrant un bon ^ ferme cœur.
Trois ou quatre Jours après J'escrivis à ces messieurs qui avoient charge de Lectoure, et principalement au chevalier de Romegas et aa chevalier mon fils, les exhortant d'employer tout ce qu'ils avoient peu apprendre au sii^re de Malthe , et de ne faire moins qu'ils avoient faict là , et que plus d'honneur auroient-ils sans comparaison de faire service au Roy et À leur patrie, que non au pays estrange. Je priois tout le moudi de leur obeyr , attendu qu'il n'y avoit homnie U dedans qu'eux qui se fust trouvé en siège. B quant à moy, J'estois délibéré de ne bouger d A-
COMMENTAIBES DE BLAISE DB MONTLUG. [l569j S35
gen, et mourir là pour le deffendre. Ils furent fort esbahis quand ils virent ma lettre , et la oommaDfqaerent tous ensemble , et m'en escri- Tirent incontinent une signée des sieurs de Gondrin, de Panjas, de La Mothe-Gondrin , de Romegas, de Maignas et du chevalier mon fils, par laquelle ils me mandoient qu'ils trouvoient tous fort estrange que je me voulusse tant oublier que de m'engager dans une ville si foible comme Agen , et si dominée de montaignes ; que pour tout certain Tartillerie estoit partie de Navarreios , et que les cinq pièces qui estolent à Nogaroi n'avoient bougé attendant Tarrivée des autres; et qu'ils meprioient m'en aller à Lectoure,etque les chevaliers de Romegas et mon fils s'en iroient jetter dans Âgen . et qu*estaos jeunes et délibérez , s'ils se perdoient , la perte ne seroient si grande; d'ailleurs, que si J'aban- Dois la campagne , tout le demeurant du pays seroit miné et perdu. Je leur fis responce , et les remerciay bien fort de la remonstrance qu'ils me faisoient, et qu'encores que Je cogneusse bien qu'elle estoit Juste et véritable , neantmoins Je cognoissois bien que c'estoit aussi pour le regret et la crainte que j e me perdisse , et que Je les asseurois qu'avant qu'ils entendissent dire queje m'estois perdu , la prise d'Agen cousteroit aux ennemis; que si monsieur le mareschal les vouloit venir combattre , il en auroit bon marché , et que jen'estois aucunement délibéré d'en bouger, mais qu'ils fissent seulement leur devoir si le ^iege leur venoit, que démon costé J'estois résolu de le faire , et ne laisser entrer les ennemis que par dessus mon ventre.
Au mesme temps arriva monsieur de La Bniille, maistre d'hostel de monsieur le mareschal Danvllle, lequel sieur mareschal l'envoyoit devers moy pour sçavoirsi monsieur de Monferran veooit avec les mil arquebusiers, comme Je luy avois mandé, et aussi de combien de forces de mon costé je luy pouvois ayder. Je comptay (le ViUeneufve ou de Lectoure, d*Agen et de Florence , que j'aurois mil arquebusiers et les niitdemonsieur de Monferran. Je luy monstray les lettres que ledit sieur de Monferran m'avoit ^rit de Salnct Macaîre. II ne trouva pas avoir assez de temps à faire repaistre ses che- >aux, pour s'en retourner porter ces nouvelles à monsieur le mareschal. Et comme il se voulut despartir d'avec moy, arriva une lettre de Monferran, escriteà Marmande, qui disoit ainsi : ^fonsieurjje parts à l'heure présente avec mes trouppesj qui sont mil arquebusiers et soixante ifilladesy et passeray aujourd'hui mesmes une partie de nos gens la rivière à Aguillon, et l'autre partie faudra qu'elle demeure jusques à de-
main matin, et toutes les trouppes se rendront demain au soir au port Saincte Marie. Ledict de La Bruille print un double de sa lettre, et me dict ces mots : « Je m'en vois porter à monsieur le mareschal les meilleures nouvelles qu'il sçauroit jamais ouyr, et asseurez- vous sur ma vie et sur mon honneur, que dés que je seray-là il marchera ; » et quant et quant courut monter à cheval. Au bout de trois jours, estant les trouppes au port Saincte Marie et Aguillon , on me manda de Lectoure que monsieur le mareschal s'en estoit retourné de Grenade à Thoulouse pour despit de la lettre que la noblesse d'Armagnac luy avoit escrite, dont je vous ay faict mention cy dessus, pour un mot qu'il avoit trouvé dedans, qui disoit que s'il ne luy plaisoit de marcher pour les venir aider à remettre en leurs maisons, ils seroient contraints se retirer au Roy, pour le supplier de les secourir. Voyla de là où vint tout son mescontentement, et des-> chargea sa colère sur moy, me chargeant queje luy avois fait escrire ladicte lettre Je ne veux nier que le brouillard (l)ne me fust leu en montant à cheval; mais, comme je veux que Dieu m'aide, je n'eusse sceu dire six mots de ce qui y estoit, car mon affection me portoit à courir à Agen , pour garder que la ville ne s*abandonnast, et montois à cheval à l'heure qu'on me iisoit ledit brouillard, comme desjaj'ayescrit. Je laisse à penser à tous ceux qui ont tant soit peu de jugement si ces mots estolent de telle importance que ledit sieur mareschal eust à se picquer de telle façon; c'estoit contre le Roy, et non contre nous : il est au Roy et nous aussi, sa maison en est venue. 0 si j'eusse voulu entrer ainsi en colère, combien de fois ay-je eu occasion de quitter tout ! Je n'en ay peut estre que fait trop» non pas pour moy , mais pour le pays et pour le peuple, qui m'a trouvé à dire depuis que j'ay quitté mon gouvernement. Or quand monsieur de Monferran , qui demeura trois jours à Agen avec moy, et ses gens au port Saincte Marie, entendit que monsieur le mareschal s'en, estoit retourné à Thoulouse mal-contant, et qu'à grand peine, il viendroit, il me dit qu'il s'en vouloit retourner à Bordeaux, et qu'il ne sçavoit si les princes s'achemineroient vers ledit Bordeaux, entendant qu'il n'y avoit personne dedans; ce qu'il fit, comme la raison le vouloit aussi, et je demeuray en blanc, sans espérance d'estre secouru de personne du monde. Voylà comment pour un mot, pour un seul despit, le pays courut grand fortune.
Vous, messieurs les princes, mareschaux, lieu*
(\) Broiii/fard : brouillon.
tenans de Roy, qui commandez aux armées, pour une picque particulière n'abandonnez le gênerai. Monsieur le mareschal devoit considérer que c'estoient des Gascons exilez de leurs maisons qui escrivoient en colère : il ne s'en devoit prendre à moy ny à eux, ains les excuser, et pour cela ne laisser le pays à l'abandon. Nostre proverbe dit : Qui perd le sien^ perd le sens, J'ay souvent rechercbé Tadvis et secouru celuy que je sçavois ne m'aimer guère. Ne permettez que vos despits et vos passions particulières offencent le gênerai. Bien souvent me suîsje trouvé voir des grands qui se fussent voulus entre-maager, bien d'accord pour leur maistre, et se parler et entretenir comme frères, et après quelque chose de bon ou quelque bon succès s'ouvrir le cœur et se faire bons amis. J'ay depuis ouy raconter à ceux qui ont eu ce bon-heur d'y avoir esté, que la pluspart des chefs qui se trouvèrent à ceste grande bataille qu'on a gaignée contre le Turc estoient ennemis mortels , mais que pour le combat Jls s'accordèrent, et après la victoire se ûrent bons amis. Pleust à Bleu que monsieur le mareschal eust voulu laisser le mal talent qu'il avolt contre moy à Thoulouse, pour venir rompre la teste à Mongommery ! il y eust acquis de l'honneur, et le pays du profit, au lieu que sa colère nous a ruynez. Je pensois estre le plus colère homme du monde ; mais il a monstre qu'il l'estoit plus que moy ; et s'il fust venu, je l'eusse assisté comme le moindre gentil-homme de l'armée.
Ayant ouy sa resolution, je mauday deux fois à monsieur de Fontenilles qu'il s'en vinst avec sa compagnie se jetter dans la ville avec moy : difflcillement pouvoit-il avoir son congé pour venir; si est-ce qu'il se rendit à moy. J'avois les quatre compagnies que mon nepveu de Leberon m'avoit ramenées de Libourne, les trois au port Saincte Marie, et l'autre à Aguillon, qui arrivèrent incontinent que monsieur de Monferran en fut party. Et avant que monsieur de Fontenilles arrivast à AgeU) il y a un gentil-homme, nommé monsieur de Montazct, qui me vint prier d'oster la compagnie qui estoit ù Aguillon, et qu'ils s'obligeoient de garder la ville avec le peuple; et encores bien que je cogneusse qu*il n'estoit en sa puissance de faire ce qu'il promettoit, et qu'il le faisoit pour espargner les vivres de la ville, je leluy accorday, me doutant bien qu'il escriroit à monsieur le marquis de Yillars que je luy avois falot manger ses terres; etenvoyay ladicte compagnie à Yilleneufve, en quoy je fis une grande faute, car ceste place eust tenu la rivière de Lot et de Garonne. Mais quoy I ces criards qui veulent espargner les maisons de leurs maistres, pour
faire les bons valets et mesnagers, perdent bien souvent les places. Fermez les oreilles à ces plainctes en telles et si pressantes nécessitez, vous qui aurez cest honneur de commander : j'eusse mieux fait si j'eusse bien retenu la leçon que je vous apprens à présent.
Or je faisois mener une traficque à monsieur de Leberon, pour donner une escallade aux capitaines Manciet et Chassaudy, deux mauvais garçons qui estoient à Monheurt. Ledict sieur de Leberon estoit avec huit ou dix arquebusiers seulement à Aguillon, afin de mener plussecrettement l'entreprise. Viard, commissaire des guerres, arriva, qui s'en alloit à la Cour de la part de monsieur le mareschal ; et encores qoe je sceusse bien que ledit sieur mareschal estoit marry contre moy, si est-ce que je favorisois tout ce qui venoit de luy, puis que c'estoit pour le service du Boy ; et escrivis à monsieur de Leberon qu'il luy flst faire compagnie jusques à ce qu*il auroit passé Thonens, lequel il trouva a Aguillon après l'entreprise qu'ils dévoient exécuter le lendemain à la minuict, car je luy envoyois cinq ou six batelées de soldats d'Agen, et y ailoient les trois compagnies qui estoient au port. Mais comme la fortune de la guerre est bisarre. elle s'en trouva bien ce jour là que le commissaire Viard passa, car, pour luy faire escorte, ledit sieur de Leberon luy bailla un nombre d'arquebusiers , faisant estât que dans trois henre5 ils seroient de retour. Et attendant lesdits arquebusiers, voîcy arriver messieurs de La Case, de La Loue, de Guytinieres, de Moneins, 'et autres capitaines, avec sept ou huict cornettes de geos de cheval , qui estoient partis de Lauserthe Ja où il y a neuf grands lieues, et n'avoient repeu qu'environ une heure à Haute-Faye. Bref ils firent une cavalcade de gens de guerre, eteovironnerent Aguillon. Monsieur de Leberon se trouve seul avec quelques soldats et les habitants Incontinent monsieur de Montazct luy vint dire qu'il ne pouvoit pas tenir la ville , et qu il o** la vouloit point mettre au hasart d'estre destruictc etruinée,etflrentquelquecapitulatioQii < laquelle fut bonne pour ledit de Leberon, car il tomba es mains de ces quatre qui estoient fort de mes amys pour-ce que le temps passé j'a>oi> faict quelque chose pour eux. J'estois le premier capitaine qui jamais avoit faict combattre le capitaine Moneins, et chacun voulut recognoistre le plaisir qu'il avoit autres-fois receu de mov, de sorte qu'ils le laissèrent aller : ce sont des bon* nestes courtoisies entre gens de guerre; Tnai> mondit nepveu fit là un pas de clerc, de n'avoir
(i) Le 25 novembre 1569.
COMMËNTAIBES DE BLA1SE DE MONTLUG. [1569]
ddt
sceu garder ses gens pour la nécessité : il pensoit les ennemis trop esloignez pour venir à lay. Capitaines mes compagnons , c'est un mauvais peosement ; car il devoit considérer l^importance de la place, qui estoit sur deux rivières, et que les ennemis ne £audroient de souhaitter un si bon morceau, veu mesme le bon voisinage de Qeytâc et Thonens. Or j'eus part à la folie d'avoir tiré la garnison , pour la crainte d'offencer moDSieor le marquis (1).
Incontinent que J'entendis sa prise , je retiray dans Agen les trois compagnies qui estoient au port Deux jours après y arriva le camp de messirars les princes. Ils se campèrent depuis Aguillon jusques à demy lieuë de Viileneufve , et JQsqnes au grand chemin qui va audit Villeoenfve, au long des vallons qui sont en cet endroit-là, où 11 y a de fort bons villages. Or, comme desja j'ay dict , j'avois party la ville en huict , et avois mis en chacune part deux bons che6 de la ville. C'estoit un plaisir de veoir les hommes et femmes au travail , lesquels y arrivoientà la pointe du jour , et n'en sortoient que lanuict ne les en tirast. On ne demeuroit qu'une heure au manger sans plus. Tous les principaux de la Tille estoient tousjours à la solicitation du hibeur. Il ny avoit rien qui fust espargné, jusqucs aux religieuses propres. On me vint un soir dire qu'une compagnie de reistres s'estoit eslargie jusques à un quart de lieuê près de nous, en un village tout auprès de Monbran , chasteau de Tevesque d'Agen. Le matin je montay à cheval avec ma compagnie , et allay jusques auprès du village , et pource que deux paysans me dirent que trois autres cornettes estoient lo-^ gées tout joignant celuy-là, je fis demeurer derrière les argoulets qui estoient sortis avec raoy , m'asseurant bien que les reistres secourroient leurs compagnons puis qu'ils estoient si près » et qu'il nous faudroit retirer en haste ; et craignant de perdre lesdits argoulets, pource qu'ils n'estoient gueres bien montez et il y avoit boue jusques aux genoux des chevaux, quelques-uns des mieux montez allèrent avec monsieur de Madaillan , auquel je fis charger , sans rien regarder , au travers du bourg. Quelques-uns furent tuez sur la rue en passant : les reistres se jetterent dans deux ou trois logis , là où estoient leurs capitaines. Les trois autres cornettes , qui estoient terre-tenant , furent incontinent à cheval, et tout ce que nous peusmes faire, ce fut de leur en amener trente six chevaux ; et croy que si j'eusse laissé aller tous les argoulets , ils ne leur en eussent pas laissé un. Et comme moult) Le marquis de Villars.