‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 9 sur 58 · UVRE PREMIER · texte numérisé non relu

UVRE PREMIER

M*ESTANT retiré chez moy en Taage de soixante quinze ans, ponr trouver quelque repos après tant et tant de peines par moy souffertes pendant le temps de cinquante cinq ans qnef ay portez les armes pour le service des roys mes maistres, ayant passé par degrez et par tons les ordres de soldat , enseigne , lieutenant , capitaine en chef, maistre de camp, gouverneur des places, lieutenant du Roy es provinces de Toscane et de la Guyenne, et mareschal de France ; me voyant stropiat presque de tous mes membres, d'arquebuzades, coups de picque et d'espée , et à demy inutile y sans force et sans espérance de recouvrer guerlson de ceste grande arquebuzade que j*ay au visage ; après avoir remis la charge du gouvernement de Guyenne entre les mains de Sa Majesté , J*ay voulu employer le temps qui me reste à descrire les combats ansquels je me suis trouvé pendant cinquante et deux ans que j^ai commandé , m'asseurant que les capitaines qui liront ma vie y verront des choses desquelles ils se pourront ayder, se trouvans en semblables occasions , et desquelles ils pourront aussi faire profût et acquérir honneur et réputation. Et, encor que J^aye eu beaucoup d'heur et de bonne fortune aux combats quej'ay entrepris^ quelques fois [comme il sem^oit] sans grande raison, si ne veox-je pas que Ton pense que j'en attribue la bonne yssue, et que j'en donne la louange i autre qu'à IMeu ; car quand on verra les combats où je me sids trouvé , on jugera que c'est de ses œuvres. Aussi Tay -je tousjours invoqué en toutes mes actions , avec grande confiance de sa grâce : en quoy 11 m*a tellement asisté , que je n*ai jamais esté deffaict ny surpris, en quelque faict de guerre où j'ay commandé; aios tousjours rapporté victoire et honacv. U faut que nous tous qui portons les ar-

ayons devant les yeux que ce n'est rien que

de nous , sans la bonté divine , laquelle nous donne le cœur et le courage pour entreprendre et exécuter les grandes et hazardeuses entreprises qui se présentent à nous.

Et, pource que ceux qui liront ces Commentaires , lesquels desplairont aux uns et seront agréables aux autres , trouveront peut estre estrange , et diront que c'est mal fait à moy d'escrire mes faits, et que je devois laisser prendre ceste charge à un autre , je leur diray , pour toute responce , qu'en escrivant la vérité et en rendant l'honneur à Dieu , ce n*est pas mal fait. Le tesmoignage de plusieurs qui sont encor en vie , fera foy de ce que j'ay escrit. Nul aussi ne pouvoit mieux représenter les desseins, entreprinses et exécutions, ou les faits survenus en icelles , que moy-mesme , qui ne desrobe rien de l'honneur d*autruy. Le plus grand capitaine qui ayt jamais esté, qui est Gesar, m'en a monstre le chemin , ayant luy-mesme escrit ses Commentaires , escrivant la nuict ce qu'il executoit le jour. J'ay donc voulu dresser les miens, mal polis , comme sortans de la main d'un soldat , et encore d'un Gascon , qui s'est tousjours plus soucié de bien faire que de bien dire ; lesquels contiennent tous les faits de guerre ausquels je me suis trouvé , ou qui se sont exécutez à mon occasion, commençant dés mes premiers ans que je sortis de page , pour monstrer à ceux que je laisse après moy y qui suis aujourd'huy le plus vieux capitaine de France , que je n*ay jamais eu repoSi pour acquérir de l'honneur en faisant service aux rois mes maistres, quiestoit mon seul but , fuyant tous les plaisirs et voluptez^ qui destournent de la vertu et grandeur les jeunes hommes que Dieu a douez de quelques parties recommendables , et qui sont sur je point de leur avancement. Ce n'est pas un livre pour les gens de sçavoir : ils ont assez d'historiens ; maisbienpourun soldat capitaine : et peut estre

COMMEKTAlfiES DE BLATSE DE MONTLUC.

qu'un lieutenant de roy y pourra trouver de quoy apprendre. Pour le moins, puis-je dire que j'ay escrlt la vérité , ayant aussi bonne mémoire à présent que j*eus jamais, me resouvenant et des lieux et des noms, combien que je n'eusse Jamais rien escrit. Je ne pensois pas en cest aage me mesler d'un tel mestier : si c'est bien ou mal, Je m'en remets à ceux qui me feront cest honneur de lire ce livre , qui est proprement le discours de ma vie.

C'est à vous , capitaines mes compagnons , à qui principalement il s'adresse : vous en pourrez peut estre tirer du profût. Vous devez estre certains que , puisqu'il y a si long temps que Je suis esté en vostre degré , et ay si longuement exercé la charge de capitaine de gens de jpied , de maistre de camp par trois fois, et de colonel, il faut que vous croyez que j'ay retenu quelque chose de cet estat-là , et que , par longue expérience, J'ay veu advenir aux capitaines l)eaucoup de bien, et à d'autres l)eaucoup de mal. De mon temps , il en a esté dégradé des armes et de noblesse , d'autres ont perdu la vie sur un eschaffaut , d'autres deshonnorez et retirez en leurs maisons, sans que Jamais les roys ny autres en ayent voulu faire plus compte : et au contraire, J'en ai veu d'autres parvenir , qui ont porté la picque à six francs de paye , faire des actes si belliqueux , et se sont trouvez si capables, qu'il y en a eu prou qui estoyent fils de pauvres la> boureurs, qui se sont avancez plus avant que beaucoup de nobles , pour leur hardiesse et vertu. Et , pource que toutes ces choses sont passées par devant moy , J'en puis parler sans mentir. Encores que Je sois gentil-homme , si suis-Je neantmoins parvenu degré par degré , comme le plus pauvre soldat qui aye esté de long temps en ce royaume ; car Je suis venu au monde fils d'un gentil-homme de quile père avoit vendu tout le bien qu'il posscdoit, hormis huit cens ou mil livres de rente on revenu ; et , comme J'ay esté le premier de six frères que nous avons esté , il a fallu que Je fisse cognoistre le nom de Montluc, qu'est nostre maison , avec autant de périls et hazards de ma vie , que soldat ny capitaine aye Jamais fait, sans avoir eu en ma vie aucun reproche de ceux qui me commandoient, ains autant favorisé et estimé que capitaine qui Aist es armées où Je me suis trouvé. Que s'il y avoit quelque entreprinse de grande importance, et hazardeuse à exécuter, les lieutenans du Roy et les colonels mêla bailloient aussi tost, ou plustost qu'à capitaine de l'armée. L'escriture de ce livre vous en rendra tesmoignage.

Or, à l'heure que Je commençay à porter enseigne , Je vouluz aussi sçavoir ce que doit faire

un qui commande , et me faire sage par l'exemple de ceux qui faisoient des fautes : premièrement , J'apprins à me chastier du jeu , du vin et de l'avarice, cognoissant bien que tous capitaines qui seroient de ceste complexion n'estoient pas pour parvenir à estre grands hommes, mais plustost pour tumber aux malheurs que j'ay escrits. Qui fut cause que J'ay chassé de moy toutes ces trois choses , que la Jeunesse engendre aysément , lesquelles apportent grand dommage , et blessent la renommée et réputation d'un chef. Le Jeu est de telle nature, qu'il assubjectit l'homme à ne faire jamais autre chose, ny avoir autre pensement, soit en gain ou en perte. Car si vous gaignez , vous estes tousjours en peine pour trouver gens à qui vous puissiez Jouer , ayant opinion que vous gaigoerez tousjours da* vantage ; et ne ferez autre chose jamais, Jusques à ce que vous aurez tout perdu. Et comme vous serez reduict à ce poinct , vous voyia au desespoir , et ne ferez que chercher jour et nuict oit vous pourrez trouver de l'argent, pour rejouer et tanter si vous pourriez regalgner ce que vous aurez perdu. Or comment voulez-vous doncques penser que vous vous puissiez acquiter de la charge que le Roy vous a baillée , veu que vous appliquez vostre temps en une autre chose? et au lieu de songer à piper vostre ennemy , vous pensez à piper les cartes ou les dets. Cela vous divertit du tout de vostre charge. Vous devez estre ordinairement parmy vos soldats , afin de les cognoistre nom par nom , s'il vous est possible ; d'autre part, pour empescher qu'il ne facent chose indigne, pour crainte qu'il ne vous en puisse venir reproche du lieutenant de roy , ni de vostre colonel; d'avantage, pour garder qu'entr'eux n'y aye aucune mutinerie ; car fi n'y' a rien plus pernicieux en une compagnie , que les mutins. Comment voulez-vous donc avoir le cœur à tout ce qui est besoin que vous faciez en .la charge que vous tenez, si vostre esprit est tousjours occuppé au jeu , qui vous baille cent et cent escarmouches le jour , et vous met hors de vous-mesmes? Fuyez cela, mes compagnons, fuyez, je vous prie, cemeschant vice, lequel J ay veu causer la ruyne de plusieurs , non seulement en leur bien , mais en leur honneur et réputation.

Pour le regard du vin , si vous y estes sujects, vous ne pouvez éviter que vous ne tombez en aussi grand mal'hcur que celuy qui joue ; car il n'y a rien au monde qui assoupisse tant l'esprit de l'homme , et qui l'invite tant à dormir, que le vin. Si vous ne beuvez guère , par consequant vous ne mangerez pas trop , car le vin appelle le manger , pour plus longuement prendre plaisir

COMMENTAlBfiS DE BLAISE JDK MONTLUC.

de boyre : et à la fin , avant que sortir de vostre repas , estant pleins de vin et de viandes, il faut que vous vous mettez à dormir , et peut estre au temps que vous devez estre parmy les soldats et compagnons , et près vostre colonel et maistre de eamp, pour entendre tousjours quelque chose de ce qu'ils auront sceu du lieutenant du Boy , afin de regarder si quelque occasion se pourroit présenter où vous puissiez employer vostre hardiesse et sagesse. Encore amené le vin un autre péril , c'est que , comme le capitaine est y vre , fine se sçait commander , et moins laisser comnandâr les autres, et se mettra à frapper ses soldats sans aucune raison; et, encores qu'il y eost raison , il devrolt chastier son soldat, premièrement avecques remonstrances et menaces uipea aigres, luy remonstrant que, s'il y retourne plus , il ne luy faut espérer autre chose que k chastiment. Et ne trouvez-vous pas meilleor le chastiment de vostre soldat avecques paroles ^ menaces , qu'à coups d'espée, le tuant et mutilant de ses membres ? ce que le vin vous eontraindra flaire. Et ne pensez pas estre craint d'avantage , ains hay mortellement de tous vos soldats. Et quelle faction pouvez-vous espérer de fiire avec soldats qui vous hayront ? Je vous prie me croire , car j'en ay veu autant d'expérience qu'autre de mon aage : j'ay veu mourir qoatre capitaines par la main de leurs soldats , les assassinant par derrière , pour le mauvais traitteroent qu'ils avoient receu d'eux. Ils sont bommes comme nous , et non pas bestes : si nous sommes gentils-hommes , ils sont soldats : ils ont les armes en main, lesquelles mettent le Cflcnr au ventre à celuy qui les porte. Le vin vous M souvent, à la première faute, acharner contre enx sans discrétion , car vous n'estes pas à ▼ow. D'ailleurs, jamais le lieutenant de roy, ou ^Mre colonel et maistre de camp ne vous bailkrottt entrepriuse honnorable à exécuter , qui ponrroit peut-estre estre cause de tout vostre avancement; et diront : Voulez-vous bailler une teBe exécution entre les mains d'un tel , qui sera yvre à l'heure qu'il faudroit qu'il fust en bon MUS, pour avoir la discrétion de cognoistre ce qoe fout qu'il face ? il ne fera rien que perdre leshommes, et avec sa faute causera vostreperte. Ok nuuvaise renommée que ce vin vous don- ■erty puisqu'il faut qu'on n'espère de vous aucine chose qui vaille. Fuyez doncques , mes M^ttgnons ; fuyez ce vice aussi meschant , et ph^Vllaln et sale que le premier.

ItcBpttaioe aussi ne doit estre avare en façon du oMmde ; car , encores que le vin et le jnse peuvent appeler compagnons, l'avarice iesrtieat bonne compagnie : c'est elle qui cause

un milion de maux. Eu premier lieu, l'avarice apporte à un capitaine d'aussi grands ou plus grands marbeurs que vice qui soit ; car si vous vous laissez dominer à l'avarice , vous n'aurez jamais auprès de vous soldat qui vaille, car tous les bons hommes vous fuyront, disant que vous aymez plus un escu qu'un vaillant homme ; de sorte que vous n'aurez que gens de peu de valeur auprès de vous , et au premier lieu qui se présentera , là où il vous faudra paroistre , vous serez abandonnez; et faudra que vous perdiez la vie , ou que vous fuyez. Et ne vous ftiut espérer qu'en la mort ny en la vie vous puissiez recouvrer vostre réputation : car, si vous mourez^ encore que vous ayez fait vostre devoir , on dira que la grande avarice qui estoit en vous vous a amené à lamort, pour n'avoir eu de gens de bien en vostre compagnie : et si vous vous sauvez en fuyant , asseurez-vous que vous mettez un tel signal en vostre front , qu'il vous sera bien difficile de jamais l'oster, à tout le moins qu'il ne faille que vous bazardiez à tous périls vostre vie , pour effacer la mauvaise réputation que vous aurez acquise : il sera bien difficile que vous n'y perdiez ou la vie ou quelque membre : c'est la paye ordinaire des hazardeux ; et pour toute recompence , on dira que le desespoir où vous serez tombez de la faute qu'avez faite, vous a conduit à faire ce que vous avez fait , et non un bon cœur ou une belle resolution. 0 quêtant d'autres mal'heurs pourrois-je bien mettre par escrit , qui sont advenus et adviennent aux capitaines avares.

Je sçay bien que vous me direz : Et que feronsnous , si nous n'espargnons de l'argent et gagnons sur la paye des soldats ? quand la guerre finira , nous yrons àl'hospital : car le Roy ny personne ne fera compte de nous , et nous sommes pauvres de nous-mesmes. Mais voulez-vous croire que le capitaine vaillant et sage , grand entrepreneur et exécuteur, aille mourir de faim à un hospital, comme s'il y en avoit en un camp à centaines? Ce seroit une bonne chose pour le Roy et pour toute l'armée, s'il y en avoit seulement une douzaine. Doncques efforcez-vous de mettre une jambe dans ceste douzaine; et efforcez- vous d'y entrer par vostre hardiesse , sagesse et vertu : car ces douze ne peuvent pas tousjours vivre; l'un mort, si vous n'y pouvez mettre encores tout le corps , vous y en mettrez pour le moins la moytié , et au premier qui mourra après, vous estes dedans. Et voulez-vous doncques croire que le Roy tiy les princes qui auront eu coguoissance de vostre valeur, vous laissent aller à l'hospital? Cette crainte ne doit estre mise en avant par les sages et vaillans capitaines, mais

COMMBNTAIBES bE BLA1S£ DB MONTLUC.

par les y vrongaes , par les joueurs et par les avares , et par les gens qui ne vallent rien : car s'ils occupent leur exercice aux choses grandes, esioignans tous ces vices avec leur diligence et vigilance , rien ne leur peut manquer. J'ay dit que ce seroit beaucoup , s'il y en avoit une douzaine en un camp : mais quand bien il y en aurolt une centaine, le Roy est assez riche pour garder que telles gens aillent à Thospital ; et quand bien le Roy promptement n'y pourrolt suppléer, il n'y a prince ny seigneur qui aye esté aux guerres où vous serez remarqué de la marque d'un homme de bien , qui ne soit bien aise d'en retirer quelqu'un auprès de soy, et qui ne cherche les moyens pour vous faire faire quelque bien au Roy, et vous avancer à quelque grade. Et d'autre part, pensez- vous que le Roy vous laisse tousjours en un mesme estât ou charge? Ne le croyez pas; car on cherchera tousjours à bailler les grandes charges à ceux qui se seront bien acquittez des petites. Doncques fuyez ce vilain vice qui vous conduira à tout mal'heur.

Qu'ay-je esté moy-mesme qu'un pauvre soldat comme vous? Qu'ont esté et qui sont encores tant de vaillans capitaines qui sont en vie, de qui le Roy et tout le monde faict grand'estime? Nous sommes-nous , qui sommes en vie, enrichis de la paye de nos soldats? Avons-nous achepté de grands biens des larrecins que nous avons faits en nos charges? J'en pourrois nommer quelques-uns de nostre Guyenne [pource qu'ils ne peuvent avoir rien acquis que Je ne le sache, ne moy qu'ils ne le sachent], lesquels n'ont Jamais acquis pour cinq cens escus de bien ; et pour cela sont-ils mesprisez? vont-ils à Tbospital? Le Roy, la Royne, Monsieur, et tous les princes et seigneurs de la Cour, font autant de compte d'eux , pour l'estime que tout le monde a de leur valleur , qu'ils gaignent le devant à beaucoup de grands seigneurs. £t quand ils sont en leur patrie [où nul n'est prophète] , si sontils honorez des grands et des petits, non pour le lieu d'où ils sortent, ne pour leur bien, mais pour leur mérite. Or peut-estre qu'il y en aura aucuns qui diront : Si Je ne desrobe le Roy et les soldats, à présent que J'ay charge , comment achepteray-je des biens pour pourvoir mes enfans? Encores respondray-je à cela : Voulez-vous enrichir vos enfans de mauvaise renommée et réputation ? 0 le mauvais héritage que vous leur laissez! veu qu'il faudra que, pour vostre mauvaise renommée et réputation , ils baissent la teste parmy les grands, d'où il faut qu'ils tirent des biens et charges honorables. Et quelle différence y aura-t-il du recueil et du conte que fera le Roy et tous les princes des enfans qui seront

sortis de tels pères que J'ay dit , aux vostres , qui n'oseront paroistre devant personne, et porteront la honte de leur père sur leur front? Peutestre qu'il y en aura qui diront qu'aux charges que j'ay eues du Roy J'ay fait de grands profBts, et que j'en puis parler à mon aise : j'atteste devant Dieu , et l'appelle en tesmoignage qu'en ma vie je n'ay eu trente escus plus que de ma paye ; et quelque estât et honnorables charges que j'aye eues , soit en Italie ou en France, j'ay esté tousjours contrainct d'emprunter de l'argent pour m'en revenir.

A mon retour de Sienne, où je commandois, monsieur le mareschal de Strocy me donna cinq cens escus. Quand je revins de Montalsin à la seconde fois , monsieur de Reauclair, qui estoit nostre trésorier , chercha les bourses de tout Montalsin pour me trouver trois cens cinquante escus pour me conduire Jusques à Ferrare; et si avois-Je dix gentils-hommes avec moy. Monsieur le duc m'en accommoda quand Je me jettay dans Yerseil , et puis pour me conduire Jusques a Lion , où je trouvay entre les mains de Catherin Jean, maistre de la poste, deux ou trois mil francs que Martineau luy avoit laissés de mes estais : et avec cela me conduis devers Sa Majesté. A un homme de bien et vaillant Jamais rien ne manque. Or, je voudrois fort sçavoir si pour cela je suis allé à l'hospital , et s'il ne m'a cent fois plus profité d'avoir servy mes roys et maistres en toute loyauté , que tous les larrecins que J'eusse sçeu jamais faire. Or, mes compagnons , prenez exemple à ceux qui , pour estre loyaux en leurs charges , lèvent la teste devant tout le monde , et sont estimez et honnorez des petits et des grands , et non à ceux qui par leurs vices baissent la teste en leurs maisons , ou bien leurs enfans pour eux. Le bien vous vient lors que vous y pensez le moins : un seul bienfait du Roy vous vaudra plus que tous les larrecins que vous sçauriez faire.

0 que bien-heureux sont les soldats qui suyvent tels capitaines , lesquels, pour leurs vertus et valeur, sont estimez par tout le monde I et combien leur vie et réputation leur est asseurée sous tels capitaines! Et en quels mal'heurs et oprobres tombent ceux qui suyvent les autres : car parmy ceux-là vous apprenez et acquerrez de l'honneur et réputation , pour parvenir au mesme degré que sont vos chefe ; et au contraire , suy vans ceux-cy , vous ne pouvez apprendre que vices et choses de peu de valleur, qui vous amèneront plustost à la ruyne de vostre vie , que non à l'exaltation de l'honneur et de vostie nom , n'ayant peu apprendre d'eux autrç chose 1 pour le peu de valleur qui est en eux.

COMM£r«TAlfi£S DE BLAIS£ D£ HONTLUC. [152]]

Sous un mauvais maistre on demeure long temps apprentis, etencores après ne sçait-on pas beaucoup. Que si vous estes deschargez de ces titrfs vices, et que vous ayez Thonneur devant les yeux, il est impossible que tout ne succède bien ; pour le moins aurez-vous ce contentement , si vous vous proposez , de mourir en g^DS de bien. C'est la recompense de la guerre ^ et ce qu'oD doit désirer.

Il y en a un quatriesme : si vous ne le pouvez éviter, au moins allez-y sobrement , sans vous penire; c^est l'amour des femmes r:Ne vous y engaga pas , cela est du tout contraire à un bon cœur. Laissez Pamour aux crochets lorsque Mars sera en campagne : vous n'aurez après que trop de temps. Je me puis venter que janiais affection ny foUie ne me destourna d'entreprendre et exécuter ce qui m'estoit commandé: à ces hommes il leur faut une quenouille et non une espée. Et , outre la desbauche et perte de temps , ce mestier amené une infinité de querelles , et quelques fois avec vos amis. J'en ay veu plus combattre pour ceste occasion que pour le désir de l'honneur. 0 la grand'vilemiie , que l'amour d'une femme vous desrobe Tostre honneur, et bien souvent vous face perdre ta vie et diffamer! Quand à vous , soldats, Je vous recommande sur toutes choses l'obeyssance que vous devez à vos capitaines, à jQn que vous appreniez de bien commander quelque Jour : car il est impossible qu'un soldat sçache bien commander, qu'il n*aye sçeu plustost obeyr; et notez qu'en l'obeyssance se cognoist la vertu et sagesse du soldat, et en la desobeyssance se pert la vie et la réputation. Un cheval rebours ne fit Jamais rien qui vaille. Vous ne devez rejeter en arrière les remonstrances que Je vous fais, pour avoir veu tant de choses en mon temps. Je serois bien Ignorant et despourveu d'entendement, si Je n'avols retenu l'heur de l'un et le maPheur de l'autre. Ce qui m'a occasionné sur mes vieux et derniers Jours escrire ce IJvtc.

Ayant esté nourry en la maison du duc Antoine de Lorraine , et mis hors de page, Je fùz pourveu d'une place d'arc)ier de sa compagnie , estant monsieur de Bayard (l) son lieutenant ; et Utti tost après il me print envye d'aller en Italie , sur le bruit qnï couroit des beaux faits d'armes qu'on y faisoit ordinairement. Et ayant fait un voyage en Gascongne, Je retiray de mon père quelque peu d'argent et un cheval d'Espagne; et , sans y faire long séjour , Je me mb en chemin pour exécuter mon dessein , re-

0) Le ehevaltor 0m peur et sans reproche.

mettant à la fortune Tesperance des biens et honneur que Je devois avoir. A une Journée de ma maison , Je trouvay près Laitoure le sieur de Castelnau , vieux gentil-homme qui avoit longuement pratiqué l'Italie. Je m'enquis bien au long de Testât de ce pais là : lequel m'en dit tant de choses, et me racompta tant de beaux exploits de guerre qui s'y faisoient tous les Jours, que , sans séjourner ny arrester en lieu que pour repaistre, Je passay les Monts , et m'en allay à Milan , estant lors aagé de dix-sept ans.

11521] J'ay trouvé là deux de mes ondes frères de ma mère, nommez les Stillacs, bien estimez et en bonne réputation , l'un desquels estoit à M. de Lèsent , frère de M. de Lautrec , qui fut mareischal de France , et depuis tousjours appelle mareschal de Foix ; lequel me donna une place d'archier en sa compagnie, ce qu'on estlmoit beaucoup en ce temps là; car il se trouvoit de grands seigneurs qui estoyent aux compagnies , et deux ou trois en une place d'archier. Depuis tout s'est al)astardy ; aussi tout s'en va à l'envers, sans que ceux qui vivent puissent espérer de voir les choses en meilleur estât.

La guerre recommença entre le roy François et l'Empereur, plus aspre que Jamais, luy pour nous chasser de l'Italie , et nous pour la conserver ; mais ce n'a esté que pour y servir de tombeau à un monde de braves et vaillans François. Dieu fitnaistre ces deux grands princes ennemis Jurez et envieux de la grandeur l'un de l'autre; ce qui a cousté la vie à deux cens mil personnes, et la ruyne d'un million de fionilles : et en fin ny l'un ny l'autre n'en ont rapporté qu'un repentir d'estre cause de tant de misères. Que si Dieu eust voulu que ces deux monarques se fussent entendus, la terre eust tremblé sous eux, et Solyman (l) , qui a vescu en mesme temps , eust eu assez affaire à sauver son Estât, au lieu que cependant il l'a estendu de tous costez. L'Empereur a esté un grand prince, lequel toutesfois n'a surmonté nostre maistre que de bon heur pendant sa vie , et de ce que Dieu luy a fait la grâce de pleurer ses péchez dans un couvent , où il se rendit deux ou trois ans avant mourir. Or , pendant ceste guerre , qui dura vingt-deux mois. J'y vis de très-belles choses pour mon apprentissage, et me trouvay ordinairement en tous les lieux où Je pouvois penser acquérir de la réputation , à quelque pris que ce fust : aussi fut-il tué sous rooy cinq chevaux, et en dix Jours deux que mcftisieur de Kocquelaure, cousin-germain de ma mère, me donna. De ce premier commencement je gaignay tellement l'ail) Soliman H.

mitié de ceux de la compagnie , qu'un chacun m'aydoit à me ramonter, ayant perdu mes chevaux. Je fus aussi au combat fait prisonnier, et après bien tost délivré par le moyen de mes amis.

Que ceux qui désirent avec les armes acquérir de rhonneur facent resolution de fermer les yeux à tous périls et hazards aux premières rencontres où ils se trouveront ; car c'est sur eux qu'on jette les yeux, pour voir s'ils ont rien de bon au ventre. Que si au commencement ils font quelque acte signalé, pour monstrer leur courage et leur hardiesse, cela les marque pour jamais et les fidt recognoistre , mesme leur donne le cœur et le courage de faire encores mieux. Or nous perdismes en ceste guerre le duché de Milan : dequpy je pourrois bien escrire au vray Thistoire*, encores que je ne sois pas grand clerc; et 8i le Roy me le commandoit , j*en dirois bien la vérité, la sachant aussi bien qu'homme de France, encore que je fusse bien jeune en ce temps là : j'entens des lieux où j'estois, et non des autres; car je ne veux rien escrire par ouyr dire.

[1522] Mais par ce que je ne veux m'occuper à escrire les faits d'autmy, ny les fautes par eux commises, avec beaucoup departicularltez, dont j'ay la mémoire aussi fresche que j'avois lors, et que tout ce que je ils pour lors en ce pays-là fust sans aucune charge, estant commandé d'auti*uy, je ne m'arresteray plus longuement sur ce subject , assez triste, qui a esté traité par autre : seulement je diray ce mot, qu'il n'y eust point de faste de la part de monsieur de Lautrec, qui y fit tout le devoir d'un bon et sage gênerai ; aussi estoit-il un des plus grands hommes de gueiTe que j'aye jamais cogneu. Je n'escriray aussi de la bataille de La Bicoque, où je me trouvay, et vis combattre à pied monsieur de Mommorency , depuis connestable ; laquelle bataille ledit sieur de Lautrec fut forcé d'accorder pour Topiniastreté des Suisses. J'ay veu en mon temps le despit des gens de ceste nation estre cause de la perte de plusieurs places , et interrompre grandement les affaires du Roy. Ils sont, à la vérité , vrais gens de guerre , et servent comme de remparts à une armée; mais il faut que largent ne manque pas , ny les vivres aussi : ils ne se payent pas de paroles.

[1523] Après la perte marheureuse de ce beau duché de Milan, toutes les forces revindrent en France, ensemble la compagnie dudit sieur mareschal^e Foix, en laquelle j'euz une place d'homflffi d'armes, et un archier d'apointement.

(1) En septembre 1323.

(2) On a vu, dans les Mémoires de du Bellay , que la

Quelque temps après l'empereur Charles dressa une armée (l) pour reprendre Fontarabîe, à cause dequoy nostre compagnie et plusieurs autres furent mandées se trouver à Rayonne près monsieur de Lautrec, qui estoit lieutenant du Roy en Guyenne. Ledit siéur de Lautrec, pour pouvoir faire teste k l'ennemy, qui faisoit mine vouloir entreprendre quelque chose sur la frontière, fit dresser quatorze ou quinze enseignes de gens de pied. J'avois toujours eu eûvie de me jetter parmy les gens de pied ; ce qui me fit demander congé pour trois mois au capitaine Sayas, lequel portoit le drappeau en l'absence du capitaine Carbon , son frère , pour accepter l'enseigne que le capitaine La Clotte me présenta ; lequel malaisément me Toctroya , après avoir aussi envoyé deveis le capitaine Carbon pour l'obtenir. Soudain après, La Clotte fut commandé d'aller à Rayonne, parce que les ennemis se renforçoient d'heure à autre (2).

Quelques jours après , le capitaine Carbon print les compagnies de monsieur de Lautrec et de monsieur le fiiareschal son frère, avec deux compagnies de gens de pied, qui estoient celles de Megrin, Comenge et La Clotte, pour nous conduire, par les chemins des bois, droite Sainct Jean de Lus , là où le camp des ennemis estoit. Or, comme nous fusm^s à demy quart de lieue de Sainct Jean de Lus, sur le haut d'une petite moQtaigne, ayant desja passé une petite rivière sur un pont de bois , distant d'un demy quart de lieuë de ceste montaigne, au dessous de laquelle passoit un ruisseau de quinze on vingt pas de large, profond jusques à la ceinture, joignant lequel y a une plaine qui s'estend comme en pante droicte audit ruisseau, duquel lieu on descouvre Sainct Jean de Lus , qui est un des plus beaux bourgs de France, sur le bord de lagrand'mer, lecapitaineCarbon,qui commandoitâ la trouppe, laissa les deux cornettes sur ceste petite montaigne, l'une desquelles portoit le capitaine Sayas, qui estoit la nostrt , et le capitaine Jehannot d'Andouins celle de M. de L.autrec, tous deux en absence, l'un du capitaine Carbon, l'autre du capitaine Artigueloube; et laissa seulement vingt chevaux à chascune, et nos deux compagnies de gens de pied : et print le reste des gensdarmes , ensemble le seigneur de Gramond} qui depuis mourut au royaume de Naples, estant lieutenant de la compagnie de M. de Lautrec.

Toute ceste troun[>e passa le ruisseau, cheminant au long de la plaine droit à Sainet Jean de

vigoureuse résistance de Lautrec avait Cûtéobooer l'entrepiise des Espagnols.

COMMENTAIRES DE BLAISE DE MOiNXLlJC. [1523]

Los, ayant departy leurs gens en trois trouppes, comme nous pouvions aisément descouvrir da haut de la montaJgne où nous estions. Estans arr riTCZ en la plaine , ils firent alte d'une heure ,' cq^ndant qu'un trompette par deux fois alla sonner la fan&re aux ennemis : maïs comme il se vodut retirer , ne pensant que personne sortistds camp des Espagnols , les chevaux qu'il avolt envoyé à la teste de la plaine luy vindrent reporter que tout le camp des ennemis marchoit ; H soudain après nous commeoçasmes à descouvrir trois de leurs escadrons de gens de cheval, qui Biarchoient les uns après les autres. Le premier des leurs vint attaquer le premier des nostres : auquel lieu se rompirent beaucoup de laoces , plus des nostres toutesfols que des leurs, parce qu'en ce temps-là les Espagnols ne portoleotque des lances gay es, longues, et ferrées par ks deux bouts. Pendant ceste charge le espitsine Carbon retire les autres deux trouppes pas à pas devers nous. Enfin la seconde des enoemis se joignit à la leur première, et rembarereatks nostres jusques à la seconde , que M. de Gramond menoit. Là il y eut un grand combat, et force gens portez par terre d'un costé et d'autre; entre lesquels furent les seigneurs de Gramond, duquel le cheval fut tué sous luy; de Luppe, guidon de M . de Lautrec ; de Poy grefé ( 1 ) , qui depuis s'est fait huguenot; de La Faye de Xainetoi^, qui est encore en vie, et plusieurs autres. En mesme instant nous decouvrismes un autre grand trouppe de cavalierie venant vers nous un peu à main gauche ; ce qu'ayant aperçeu aoB capitaines portaus nos enseignes, dirent ces mots : t. Nous sommes tous perdus* » Surquoy je leur dis qu'il va!oit mieux bazarder quatrevingts ou cent hommes de pied , pour sauver nos gens de cheval qui estoient engagez. Le ca- {Âtaine La Glotte et Megrin me respondirent que ce seroit double perte, joint aussi qu'ils se doutoient que les soldats n*y voudroieât pas aller, voyant leur mort devant les yeux. Or , à tout ce pn^s, il n'y avoit que les deux capitaines, avec les enseignes des gens de cheval et moy, ayant laissé nos gens de pied à quinze ou à vingt ptas de nous : Je me doute que s'ils eussent entendu ma proposition , voyant la gendarmeriepenluë, quejen'eussepasestésuivy comme je ibs. n faut le plus qu'on peut desrober aux stddats la cognoissance du danger qui se présente, si on veut qu'ils aillent de bon cœur au cooibal. Sur cela Je fis responce aux capitaines que je prendrols le hazard de les conduire , et que, perdus pour perdus, il vaudroit mieux ha-

(I) Tanoeguy du Boudiet> seigncar duPuy-Greflier.

zarder et perdre quatre-vingts ou cent piétons , que non pas toute nostre gendarmerie ; et sur ce, sans plus consulter [les longues consultations bien souvent font perdre beaucoup de bonnes entreprlnses ] , je prins la course vers les soldats, ensemble les capitaines [car il se falioit haster ], et leur dis seulement ces mots : « Allons , allons , mes amis, secourir nos gens-darmes. » SUrquoy, je fus suivy de cent soldats tirez de nostre compagnie ; et, toâs bien encouragez , descendismes de la montaigne , et , m'estant n is à la teste de mes gens, passasmes le ruisseau. Ce fait, je dcnnay \ingt soldats au bastard Dauzan, pour les conduire [lequel n'a point fait de honte aux légitimes de ceste maison , qui ont tous esté vaillans hommes. ]

Il faut notter que la trouppe que j'avois, n'estoit qu'arbalestriers , car encores en ce temps là 11 n'y avoit point d'arquebuziers parmy nostre nation : seulement trois ou quatre jours auparavant, six arquebuziers gascons s'estoient venus rendre, du camp des ennemis, de nostre côté, lesquels je retins , parce que , par bonne fortune, J'estois ce jour-là de garde à la porte de la ville; et Tun de ces six estoit de la terre de Montluc. Que plust à Bleu que ce mai-heureux instrument n'eust jamais esté inventé ; je n'en porterois les manques, lesquelles encores aujourd'huy me rendent languissant, et tant de braves et vaillaos hommes ne fussent morts de la main, le plus souvent, des plus poltrons et plus lasches, qui u'oseroicnt regarder au visage celuy que de ioiug ils renversent, de leurs mal -heureuses balles, par terre : mais ce sont des artifices du diable pour nous faire. entretuer. Api*es donc avoir passé le ruisseau , je oommanday au bastard Dauzan de ne faire jamais tirer sa trouppe, mais seulement faire mine délirer, afin de soustenir et prester faveur à la mienne , pour avoir temps de tirer, et tourner rebander. Or, ainsi que j'estois au p!ed de la montagne, je ne pouvois voir ce que faisoît nostre gendarmerie; mais, comme je me fus acheminé plus avant , je vis toutes les trouppes des ennemis assemblées à un, et celle de main gauche marcher au trot droit aux nostres, qui avoient fait ferme , ne pouvant cheminer ny en avant ny en arrière, à cause de quelques pierres. Le capitaine Carbon, qui n'estoit point armé , ayant esté auparavant blessé d'une arquebuzade au bras gauche, vint à moy, me voyant près d'eux, et me dit ces mots: « 0 Montluc mon amy, pousse hardiement , je ne t'abandonneray pas. — Prenez garde seulement, luy dis-je , mon capitaine, à vous sauver, et ces gensdarmes;» et en mesme instant je crie: « Conq^gnpiis j tirez à la teste des chevaux ! »

Je n'estois pas à douze pas des ennemis, lorsque je leur fis faire ceste salve. Il se vérifia, au diredes prisonniersqui furentprins quelques jours après, qu'il y mourut oU fut blessé à ce rencontre plus decinquante chevaux, et deux cavalierstués; ce qui fit faire ferme à leurs trouppes. Cependant le capitaine Carbon eut loisir de se retirer au grand galop avec sa trouppe droict au ruisseau où j'estois passé, et ceux qui avoient perdu leurs chevaux, se tenans à la queue des auti*es, se sauvèrent ainsi , et passèrent tous le ruisseau ; ce qui leurestoit force de foire, autrement la trouppe de main gauche leur donhoit par le flanc de nostre costé, à la faveur des vingt arbalestriers de Dauzan , qui soustindrent. Cependant nous rebandasmes tous, et tirasmes encores; et, comme le capitaine Carbon eust passé le ruisseau avec la cavailerie, et remonté M. de Gramond, et chargé les autres en crouppe, il commanda audit sieur de Gramond de courir au haut du constant , et faire retirer au grand trot les enseignes de gens de pied et gens de cheval droict à Fautre rivière, là où estoit le pont tirant a!l chemin de Bayonne, Soudain il tourna vers moy^ ayant en sa compagnie un Italien, nommé le chevalier Diomedes, et le sieur de Mainahaut, et trouva que je me retirois droict à un fossé qui bordoit un marais , duquel Je pouvois estre à dix ou douze pas ; ce qui l'empescha de se joindre à moy, de feçon qu'il eust assez affaire à se sauver. Si gaignayje en desplt des ennemis le fossé du marais à la faveur de Dauzan , lequel je fis passer en diligence pour faire teste : ce qu*il fit.

Cependant les Espagnols faisoient semblant de me vouloir charger ; mais ils n'osèrent m'enfoncer. Tandis ces six arquebusiers faisoient merveilles de tirer, et comme j'euz mes gens à cinq ou six pas du fossé, je les fis jetter dedans, et , à la fiiveur dudict Dauzan, nous montasmes tous sur la levée de ce fossé , sauf trois soldats qui y furent tuez à coups d*arquebuse, pour n'avoir esté si dispos que les autres. C'est là, comme en un petit fort, où je leur fis teste. Or il faut noter que la trouppe des ennemis qui estoient venus à main gauche fit alte auprès du ruysséau, quand elle vit que nostre gendarmerie estoit desja à demy montaigne ; et ceux quiavoient combattu, et lesquels j'avois arresté sur le bord du fossé, faisoient là leur retraicte, quand ils virent venir trois scadrons d'arquebusiers au long de la plaine , venant à eux le grand pas ; ce qui leur mit le cœur au ventre , et leur donna courage de passer outre. Ayant descouvert ce nouveau secours, je me mis au long du fossé du marais, et, m'estant desrobé, au moyen du destour, de leur veuê , je me jettay dans un pré fort es-

troit, et gaignay à la course le pied de la montaigne d'où j'estois party, et après avoir repassé le ruisseau, je regaignay la montaigne Le danger où je m^estois veu, tant pour les gens de cheval que j'avois en queue, que pour ce bataillon d'infanterie qui venoit à nous , ne me fit point perdre l'entendement au besoin pour prendre la commodité pour ma retraicte, pendant laquelle jefis tousjours tenir ceste poignée d'hommes que j'avois serrez; et, les encourageant, parlant à eux par fois, je leur faisois tourner visage, et saluer les cavsdiiers qui me suy voient à coups de traict et d'arquebuse. Et comme j'eus gaigné le haut, je memisdansunvergier, fermantlaclie(l) sur moy, afin que la cavailerie n'y peust entrer promptement. Et, à la faveur de plusieurs vergiers qui sont peuplez de pommiers, je me retiray droict au pont, jusquesàune église qui s'appelle à Haitée , où je trouvay le grand chemin tout couvert de leur cavailerie, y ayant toutesfois un grand fossé entre deux , d'où Je leur fis tirer quelques arquebusades et quelques coups de traict, sans qu'il y eust guère de eoups perdus : et, pource qu'ils ne pouvolent venir à moy, ils furent forcez, les uns tirer en avant, et les autres se retirer. Alors je fis mettre dans le clos du cymetyere une partie de mes gens, pensant faire encores teste : qui fut la plus grande folie que J'avois faicte en tout ce combat; car, ce pendant, une bonne trouppe de leurs gens de cheval coula au long du pré, droict au pont, si avant, que je me vis enfermé sans espérance de me pouvoir sauver.

Or, comme le capitaine Carbon eut gaigné le pont, et que la gendarmerie et les gens de pied furent passez , il dit à M. de Gramond qu'il s'en alloit au grand trot et galop ; car desja il descouvrit dans les vergiers l'infanterie ennemie, ce que je ne pouvois faire, et ne les apperceuz, jusques à ce qu'ils commencèrent à me tirer. Alors Je fis signe aux soldats qui estoient dans le cymetyere de se joindre avec moy dans le grand chemin : et, parce que le capitaine Carbon ne me pouvoit descouvrir, il me tintpour mort ou perdu, et mes gens aussi ; qui fut cause qu'il laissa le capitaine Compai, qui estoit bon soldat, au bout du pont, avec vingt cinq chevaux et trente arbalestriers du capitaine Megrin , voyant toutes leurs trouppes de cheval à main gauche et à main droicte venir droict au pont : ce qu'il fit pour voir s'il y auroit quelque moyen de me secourir, si je n'estois perdu ; et ce pendant il faisoit rompre le pont. Et, parce que la trouppe des ennemis de main droicte alloit plus hastivement

(I) Cie -daic.

droict au pont que celle de main gauche, Je laislay le graud chemin, et, à la faveur d'une haye, Je m*en allay droict à la rivière , où il me fallut encor combattre la cavallerie : toutesfols je me fis fiiire large, et me jettay dans la rivière, et, en despitd^eux, passayde l'autre costé. Les bordsde la rivière estant hauts, me favoriserentbeaucoup, parce que les gens de cheval ne se pouvoient Jetter bas : et cependant nos tireurs n'estoient pas oysifis. En fin Je gaigne le bout du pont, où estolt ledit capitaine Compai bien empesché à le rompre. Deslors qu'il m'eut apperçeu, il me persuada par plusieurs fois de me sauver , et me présenta la crouppe de son cheval ; mais il n'eust autre response de mov, sinon, que Dieu m'avoit oonservé, et mes soldats aussi, lesquels Je n'abandonnerois , Jusques à ce que Je les eusse mis eo lieu de seureté. Surquoy nous descouvrismes Tarquebuserle espagnole venant droict au pont : nous n^estions assez forts pour soustenir ce choc, voyla pourquoy Compai et les arbalestriers de Ifegrin prennent le devant pour le retour, et je demeure à la queue , ayant gaigné un fossé qîii bordoit un pré , à la faveur duquel les gens de cheval ne me pouvoient choquer.

tt ne restoit lors que mes six arquebusiers, car les arl>alestriers avotent employé tous leurs traicts; toutesfois, pour monstrer qu'ils n'estoient recreus , Je leur fis mettre l'espée nuë à la main, etFarbaleste en l'autre, pour leur servir de bouclier. Or, parce que les gens du capitaine Compai avant partir avoient rompu la plus part iu pont , cela fut cause que la cavallerie ne fust si tost à nous, ayant esté contraincte aller passer à deux arquebusades plus haut à main droiete. Pendant que leurs gens de pied avec grand difficulté passoient un à un par dessus Ks gardefous qui estoient au pont, il m'estoit aisé de les deffiaire, si je n'eusse veu que la cavallerie me venoît enfermer. Nostre honneur de^endoit de nostre retraicte. Gaignant donc too^rs chemin de fossé en fossé , ayant faict environ demi-quart de lieue , Je fis alte , afin que mes gens ne fussent hors d'aleine , et vis que les commis avoient faict de mesme , et cognus à kor contenance qu'ils avoient perdu l'envye de mesoyvre : dequoy je fus bien estonné, et ayse joaiit et quant, car nous n'en pouvions plus , qrant pris un peu d'eau et de pomade (1), et du pain de millet en quelques pauvres maisons que M» trouvasmes en chemin. Cependant le capitaine Compai envoya quelques chevaux pour sçavdr de nos nouvelles, me pensant mort ou pris. Nous voylà enfin en lieu de seureté , sans

il) Pcmade : ddrc.

COMMENTAIRBS DE BLAISE DE MOMTLUC. [1523] Il

avoir perdu que trois soldats dans le premier fossé, et le bastard Dauzan, qui s'amusa dans une maisonnette près l'Eglise.

Pendant tout ce rencontre et ce combat , l'alarme vint à monsieur de Lautrec , et la nou« velle que nous estions tous deffaits : ce qui lui donna beaucoup de desplaisir , pour la conséquence qu'apporte ordinairement lors qu'au commencement on donne curée aux ennemis. Il fit mettre tout en bataille : mais, comme il fut un peu esloigné de la ville , il vit venir nos enseignes de gens de pied , que le seigneur de Gramond conduisoit, lequel luy raconta ce qui estoit advenu , et me fit cet honneur de luy tesmolgner que J'estois cause de leur conservation et salut , mais que J'y estois demeuré pour gages. Le capitaine Carbon n*estoit encor arrivé , parcfe qu'il attendoit le capitaine Compai pour sça* voir nouvelles du tout. A la fin il arriva: auquel monsieur de Lautrec dist ces mots : « Et bien , Carbon , estoit-il temps de faire une telle follie comme celle que vous avez faict? Elle n'est pas si petite que vous n'ayez mis en hazard de me faire perdre ceste place de Bayonne , qui est si importante. » Il luy respondit : « Monsieur, J'ay faict une grande faute, et la plus grand'follie (|ue je fis jamais : Jusques Icy ne m'en estoit advenue de pareille : mais, puis que Dieu a voulu que nous n'ayons esté deffaits, je seray plus sage à l'advenir. » Monsieur de Lautrec luy demande s'il y avoit nouvelles de moy ; lequel luy dist qu'il pensoit que Je fusse perdu : mais , cependant qu'il se promenolt près la ville en attendant nouvelles, arriva le capitaine Compai, lequel les asseura que J'estois sauvé , et leur raconta la belle retraicte que J'avois faict en despit des ennemis et à leur barbe, sans avoir perdu que quatre hommes , et qu'il estoit impossible que les ennemys n'eussent souffert beaucoup de perte. Je ne fus pas piustost arrivé à mon logis, qu'un gentilhomme me vient chercher de la part de monsieur de Lautrec , lequel me fit aussi grand cbere qu'il eust sçeu faire à gentilhomme de France , me disant ces mots en gascon : Mont^ lue mon amiCfjou n'oublideray jamai lou service qu'abcs fait au Rei , et m'en souvicra tant quejou vivray; il n*y a pas moins d'honneur de faire une belle retraicte qu'aller à un combat. C'estoit un seigneur qui n'avoit guère accoustumé de caresser personne ; J'ay souvent remarqué ceste faute en luy : toutesfois pendant le soupper il me fit beaucoup de faveur , laquelle tousjours depuis il me continua ; mesmes quatre ou cinq ans après, se ressouvenant de moy, il m'envoya de Paris en Gascogne un courrier , avec une commission de gens de pied , me priant

C0MM£N'TA1B£S UE BLAlSfi DE MOINTLUC. [1523]

éd raccompagner au voyage qu'il fit à Naples; et depuis m'a toujours plus estimé que je ne Valois. Yoylà le premier lieu auquel je me trou- Miy jamais commandant ; et où j'ay commaucé à marquer ma réputation.

Vous, capitaines; mes compagnons, qui me ferez cest honneur de lire peut-estre ma vie, nottez que la chose du monde que vous devez désirer le plus, c'est de chercl^er Foccasion par laquelle vous puissiez monstrer ce que vous valsas quand vous commancerezà porter les armes : car si àvostre'commancemeot vous demeurez victorieux , vous faictes deux choses entre autres : la première, c'est que vous vous faictes louer et estimer aux grands, et par ce moyen, par leur rapport, vous serez cogneus du Roy , duquel nous devons tous espérer la recompense 0e nos services et labeurs; la seconde est que, comme les soldats coguoissent un capitaine, lequel à son commencement a fait quelque chose de bon, tous les vaillans hommes recherchent d'estre à luy , espérant que , puisqu'il a eu si bon commancement, toutes choses luy doivent succéder heureusement; et par ce moyen ils seront employez. Car c'est le plus grand despit qu'un homme de bon cœur puisse avoir, lorsque les autres prennent les charges d'exécuter les entreprises, et cependant il mange la poulie du bon homme auprès du feu. Ainsi vous trouverez tousjours accompagnez de bra\es hommes, avec lesquels vous coptinuerez h gaigner honneur et réputation; et au contraire , si vous estes battus au commancement, soit pour vostre faute on pour lascheté , tous les bons hommes vous fuyront, et ne vous demeurera que gens de peu de valeur, avec lesquels, quand vous seriez le plus brave homme du monde, vous ne pouvez gaigner que mauvaise réputation. Mon exemple vous pourra servir de quelque chose; et, enco- ' res que ce ne soit pas grand cas de ce rencontre queje vousay descrlt, si est-ce que de petits faicts de guerre quelquefois on fait beaucoup de profit. Souvenez-vous, mes compagnons, quand vous vous trouverez en estât de voir une gran'S' force sur vos bras , laquelle vous pouvez tenir en bride par la perte de peu d*hommes, de ne

(() iN'om des atoés de la maison de Grammont.

J2) Ou Franget Voici , d'après Favyn , Histoire de Na- Tarre, ooranoient on proci'da pour cette dégradation :

On assemlda plusieurs chevaliers , devant lesquels il comparut. En leur présence un héraut d'armes , après avoir détaillé le fait , Taccusa hautement de Idcheté. Les juges le condamnèrent à ctre dégradé de noblesse, et dé* claré rotnrier. Pour Texécutioii de cet arrêt, on dressa deux écliafauds : sur Tun étoient placés les chevaliers et écayers , assistés de hérauts avec leurs cottes d*armes; 9ur rautreon voyoit Franget, armé de toutes pièces : son

craindre point le hazard : peutestre que la for<* tune vous sera favorable comme elle fut à moy ; car je puis dire que si je ne me fusse présenté pour la conduitte des cent hommes de pied qui firent très-bien leur devoir, que toute la cavallerie des ennemis estoit sur nos bras , laquelle nous n'avions moyen de soustenir.

Incontinent après , le camp des ennemis se retira en Navarre, et M. de Lautrec cassa la moitié de ses compagnies, et réserva les deux enseignes de M. deCauna,et celle du baron Jean de Canna , estant chacune de trois cens hommes: qui fut la première fois que 1 on les réduit à ce nombre , car auparavant elles estoient toutes de cinq cens ou de mille hommes : qui apportoit beaucoup de soulagement aux finances du Roy, parce que tant de lieutenans , enseignes, sergens et autres officiers emportent l)eaucoup de paye, et qu'aussi le commandement d'un bon nombre d'hommes appelle les gentilshommes de maison à ces charges, lesquels à présent les desdaignent, voyant tant de capitaineaux ausquels on voit donner ces cliarges sans jamais avoir donné coup d'cspée. Or M. de Lautrec me donna la compagnie de mon capitaine, encore que pour lors je n'eusse attaint que l'aage de vingt ans; et , après avoir laissé quatre compagnies dans Bayonne, il s'en alla en poste à la Court :qui enhardit nos ennemis à redresser le camp , et mettre le siège devant Fontarabie, laquelle ils prindrent avant que M. de Lautrec fust de retour. La perte de ceste place procéda de la faute ou meschauceté d'un nepveu du connestable de Navarre, nommé dom Pedro de Navarre (1), flls du feu mareschal de Navarre , lequel , ayant esté • banny d'^agne parce qu'il soustenoit le party du roy Henry de Navarre , fut mis dans ceste villQ avec quatre cens hommes bannis comme luy, où il fut depuis si bien sollicité par son oncle, qu'il se tourna de son costé : ce qui fut cause de la perte de la place, laquelle estoit imprenable , encores que les ennemis eussent fait deux grandes bresches. Et , parce queje n*y estois pas, et que je ne veux parler par ouyr dire, je n'en diray autre chose , si ce n'est que le capitaine Frauget (2), qui la rendit, et qui s'en des-

écu, blasonné de ses armes, mis sur un pal devant lui , étoit renversé la pointe en haut. Aux côtés de Franget, douze prêtres chantoient l'ofOce des morts. A la fin de chaque psaume , ces prêtres faisoient une pause , durant laquelle les hérauts dépouiUoient le patient de quelquesunes de tei armes. A mesure qu'on lui ùtoit nue portion de son arnmrc , les hiTauts crioienl â haute voix : Ceci est la coite d'armes du traître et déloyal Franget. A coups de marteau Us brisèrent son écu en trois morceaux. L'office étant Oni , les rois d'armes publièrent de nouveau sa sentence; les prêtres chantèrent sur sa tète le psaume

COMMENTAIi^ES DE BLAISE DE MONTLUC. [1525]

chargeoH sur ledit dom Pedro? ftit dégradé à Lyon. La perte de eeste place nous osta un grand pied que nous avions en Espafgne. Ce fut là où quelques ans auparavant le sieur de Lude acquist une gloire immortelle , pour avoir soustenu le siège un an entier avec toutes les extremitez du monde; celuy-là en rapporta honneur, et Frauget honte et ruyse. Ainsi va le monde et la fortune. Cependant, si quelque prince ou lieutenant de roy passe les yeux sur mon livre [peut-estre en pourra-il lire de plus inutiles], qu*il nolte , par cest exemple et autres que j'ay veu , et que peut-estre je pourray cotter cy-apres, qu'il est tres-dangereux de s'ayder de celuy qui quitte son prince et seigneur naturel; ikonpasqu*on le doive refuser quand il se vient jetter entre ses bras, mais on ne luy doit donner uneplaceavec ' laquelle il puisse faire sa paix , et rentrer en grace avec son prince ; ou , pour le moins, si on le fait , que le temps ay( apporté une telle asseurance qu'il n'y ait nulle doute : car cependant il se sera comme accoustumé au pays où il vient exilé et fugitif, et aura acquis et receu des bienfaits. Si on le veut employer , mettez le loingde ceux avec lesquels il peut avoir pratique. A ce que J*ay ouy dire aux capitaines de Tempereur , quand bien Charles de Bourbon eust prins Marseille et la Provence, TEmpereur n'eust pas fait ceste faute de la luy bailler en garde, quoy qull eust promis. Mais passons outre.

[1524] Toutes les compagnies de gens de pi^ estant cassées , sauf celles qu'on mit en garnison , et ne voulant m'enfermer dans des murailles , Je me remis dans la compagnie de H. le mareschai de Foix , Jusques à ce que le roy François entreprint le voyage pour aller combattre M. de Bourbon , lequel estolt venu assiéger Marseille avec le marquis de Pesquere ; lequel sieur de Bourbon pour un despit s*estoit tourné du costé de l'Empereur : i\^y a rien qu*un grand cœur n'entreprenne p<dilFse venger. El, parce que le Roy ne permit à M. le ma-

Jkus, Itnâem tneaw ne taaieris : on sait queUes inalé- «Kdioas et imprécations ce psaume coutient. Ensuite on deseendit Franget de Téchafaud , lié otcc une corde sous Itt aitieUes. On le transporta à l'église sur une ci?ière , coQTcrt d'an poêle et du drap mortuaire : ses juges l'aciaoïpagDOÎent , fétus de robes et de chaperons de deuii. Là Franget fut déclaré roturier, ignoble a^ incapable, lai et ta postérité , de porter les armes , souipeine d'être feitigé de Tcrgcs , comme vilain et inféme. Enconsidénboo de sa f ieillesse , on lui fit grâce de la ùe.

{i) Rnuo ai Ceri , de la maison des Ursins.

(S) «Ledit seigneur de Bourl)on leva le siège (deMartàu^ , et tira la volte de Milan le plus grand train qu'il peot, flftant fordos de ce rojame de France par mer et par ferre; et loy furent cbamsez les éperons de si près ,

reschal de Foix de mener que vingt hommes d*armes de sa compagnie, et qu*à mon arrivée Je tnmvay que Je n'estois du nombre des esleus, je me despitay , et m'en allay avec cinq ou sUi gentils-hommes y lesquels me firent cest honneur de venir avec moy pour nous trouver à la .bataille , avec resolution de combattre avec les gens de pied : mais M. de Bourbon leva son siège , après 1 y avoir tenu six sepmaines. Le seigneur Bance de Cere (1), gentil-homme romain j des plus aguerris et expérimentez , et le sieur de Brion , y estoient dedans, avec bonnes forces que le Boy y avoit envoyé. Ledit sieur de Bourbon se trouva trompé , et ses intelligences courtes : le François ne sçavoit lors que c'estoit de se rebeller contre son prinee. Deslors qu'il sentit que le Boy s'approchoit , il se retira par les montaignes , et descendit au Piedmont pa^ Salusses et Pignerol , non sans beaucoup de perte. Il se sauva à Milan , lequel ùblI contraint, et le viceroy de Naples aussy , de quitter , et sortir par une porte pendant que nous entrions parfautre (2). Le seigneur Antoine de Levé, qui estoit Tun des plus grands capitaines que Tempereur ay t eu , et croy que sans les gouttes, qui le travailloyent fort, qu'il eust surpassé tous ceux de son aage ; il fut choisi pour estre mi^ dans Pavye avec une trouppe d'Allemans, pour l'opinion qu'on avoit que le Roy donneroit là , comme de fait il fit. Le siège dura sept ou huit mois. Cependant M. de Bourbon s'en à\\fi en Allemaigne , là où il brigua t(int avec l'argent que M. de Savoy e luy avoit preste, qu'il amena avec luy dix mfl AUemans, et fit venir quatre ou cinq cens hommes d'armes de Naples.

[1525) Et ayant dressé son camp i Lode (3) , s'en vint donner la bataille au Boy un jour de Sainct Mathias, estant notre camp affoibly , tant pour la longueur du siège que pour les maladies qu'il y avoit eu ; et encores , par mal'heur, le Roy avoitpeuauparavantcassé trois mil Grisons (4) , qu'un colonel du pais mesme

que partie de son artUlerie fut perdue ; le reste mis en masse par pièces , et traîné avec mulets jusques à Milan, auquel lieu arriva à grand diligence le dix-neuYÎème jour de son partement de Provence; lequel, encedésarroy et fuite, fut suivi par le Roy ayant intention de le rencontrer là part qu*U iroit Et ne ftist moindre la diU-

geuce de l'armée françoise, laqueUe arriva quasi eu niciiic iustaut en la ville de Milan par l'une des portes « que l'ennemy en sortoit par l'autre; et si bien, quequast se pouvoient choisir à l'œil l'un l'autre. • (Paradin , HHU de notre t^mps.)

(5) Lorfe :Lodi.

(4) Suivant les historiens, ce furent les Grisons qd abandonnèrent l'armée la veille de la bataille, aprèf avoir reçu leur solde.

COMIISNTAIBES DE BLÀISK DB HONTLUG. [1525^

commandoit, lequel s^appeloit le Grand Diant; et croy que ce fut pour éviter la despence. He que ces petites mesnageries apportent quelquefois de perte ! Aussi , quelques jours avant , M. d'Albanie (1) avec beaucoup de forces , estoit allé par commandement du Boy à Rome, pour de là se jetter dans le royaume de Naples : mais en fin tout alla en fumée ; car , à nostre grand mal'heur , nous perdismes ceste bataille, et toutes ces entreprinses revindrent à néant.

Ire discours de ceste bataille est publié en tant de lieux, que ce seroit perdre temps à moy d'y employer le papier : je diray seulement qu'elle ne fut guère bien conduite en plusiem*s endroits de nostre costé , qui fut cause de faire perdre ceux quifaisoyent leur devoir. Le Boy futprins, M. le mareschal de Foix prins, et blessé d'une arguebuzade dans la cuisse , qui luy entroit dans le petit ventre ; M. de SainctPol (2) prins et blessé de treze playes , lequel avoit esté laissé pour mort au camp, et despouillé tout en chemise : mais un Espagnol , luy couppant un doigt pour avoir une bague qu'il ne{)ouvoit luy arracher , le fit crier : et, ayant estérecognu, fut apporté avec ledit sieur mareschal dans Pavie, au logis de la marquise de Scadalfol. Plusieurs autres grands seigneurs y moururent , comme le frère du duc de Lorraine, M. l'admirai de Ghabanes, et plusieurs autres prins , entre lesquels estoyent le roy de Navarre (3) , MM. de Nevers , de Montmorancy, de Brion et autres. Je ne veux taxer la mémoire de personne pour la perte de ceste bataille j ne marquer ceux qui firent mal leur devoir, mesmement en présence de leur Roy. Pendant le séjour que je fis en l'armée, je fus tousjours avec un capitaine dit Castille de Navarre, sans prendre aucune solde, lequel le jour de la bataille conduisoit les Enfans Perdus : il me pria luy faire compagnie ; ce que Je fis avec les cinq gentils-hommes qui estoyent venuz avec moy. Je fus prins prisonnier par deux gentils-hommes de la compagnie du seigneur Antoine de Levé, lesquels le samedy matin me laissèrent aller , ensemble deux de mes compagnons, car ils voy oient bien qu'ils n'auroyent pas grairds finances de moy ; les autres avoyent esté tuez. Je me retiray en la maison de la marquise, où M. le mareschal estoit blessé : je le trouvay avec M* de Sainct Pol , tous deux couchez en un lict, et M. de Montejean , couché en la mesme chambre , estant blessé en la jambe : là où J'entendis le discours et la dispute qu'il y eut entre le sieur Federic Bege , prisonnier, et

(4) Jacques Stoart , duc d'Albanie , cousin germain de Jacques V , roi d*Ëcosse.

le capitaine Suinre, qui estoit à TEmpereur , sur la perte de ceste bataflle ; lesquels taxoyent de grand £aute nos François , mesmes plusieurs particuliers, au nom desquels Je pardonne; je jugeay leur opinion très-bonne, estans tous deux grands capitaines. Ce que je leur ouys dire m'a depuis servy en d'autres exécutions, avec ce que j'en jugeay moy-mesmes, comme doivent faire tous ceux qui ont envie de parvenir par les armes.

Il faut non seulement rechercher les occasions de se trouver aux combats et batailles, mais aussi estre curieux d'escouter et retenir Topinion et raison de ceux qui sont gens expérimentez, sur la £Biute , perte ou gain qui s'en est ensuivy : car certes c'est grand sagesse de bien apprendre, et se faire maistre aux despens d'autruy. La France a long temps ploré ceste perte, et la prise de ce brave prince, qui pensoit trouver la fortune si favorable comme à la Journée des Suisses : mais elle luy tourna le dos, et fit voir combien il importe à un roy se trouver luy-mesme à la bataille , veu que bien souvent sa prise meine après la ruyne de son Estât Toutesfois Dieu regarda le sien d'un œil de pitié , et le conserva : car les victorieux perdirent le sens , esbiouisde leur victoire. Que si M. de Bourbon eust tourné vers la France , il nous eust mis à deviner.

Le lundy après, M. de Bourbon commanda que tous ceux qui estoyent prisonniers , et qui n'avoient moyen de payer rançon , eussent à vuider le camp, et se retirer en France. Je fus de ce nombre, car je n'avols pas grand finance. Il nous donna une compagnie de gens de pied pour nostre seureté, et une de cavallerie, mais sans vivres ny moyen quelconque, 4^ sorte que nous ne mangeasmes jusques à Ambrun que raves et tronsons de choux, que nous mettions sur les charbons. Avant partir , M. le mareschal me commanda de porter ses recommandations au capitaine Carbon et à tous ses compagnons, lesquels il prioit ne s'estonner pour ceste perte, ains s'esvertuer pour faire mieux que jamais ; et qu'ils eussent à se rendre près de monsieur de Lautrec son frère. Surquoy il me fit une très-belle remonstrance, laquelle ne se passa sans beaucoup de larmes ; ce qu'il prononça avec une parole ferme et asseurée, combien qu'il fust fprt blessé : aussi mourut-il le vendredy après. Je m'en vins à pied sans lance Jusques à La Redorte en Languedoc , où estoit sa compagnie. Apres sa mort , M. de Lautrec fit donner la tierce partie de sa compagnie au capitaine

<2) François de Bourbon- Vendôme , comte de St.-Paul. (3j Henri d*Albre(.

COMHBNTAtBES DE BLAISE DE MONTLUC. [l528]

Carbon, laquelle il ne commanda gaeres; car peu après un meschant homme , natif da Montpeiier, qai avoit favorisé le camp de monsieur de Bourixm, le tna par derrière, auprès de Lumel, eoarant la poste. Ce fut un aussi grand dommage que de capitaine qui soit mort y a cent ans; et cuide, s'il eust vescu aux guerres que nous avons veu depuis, qu'il eust fait merveilles :' et beaoconp de gens se fussent faits bons capitaines auprès de luy , car tous les jours on pou- Toit apprendre quelque chose à sa suitte, estant UQ des pins vigiians et diligens capitaines que /aye jamais cognu, grand entrepreneur et grand exécuteur tout ensemble. La tierce partie fut donnée an capitaine Lignac, d'Auvergne, qui ne la garda gneres longuement , parce qu'il perdit la veue et mourut; et Tautre tierce , à M. de Negrepelice (1) , père de cestuy-cy qui vit aujoordhoy, duquel un mien cousin germain, nommé le capitaine Serillac portoit l'enseigne. Cependant madame la régente, mère du Roy, et tous les princes liguez avec elle, traitterent et moyennerent la délivrance du Roy ; de sorte que ce grand Empereur, qui s'estoit forgé la conqneste de oe niyaume, ne conqoist un Seul pouce de terre. Le Roy en son affliction tira secours de ses propres ennemis, lesquels avoyent suspecte la grandeur de TËmpereur.

(1526] Sa Majesté estant de retour, se resouvenant des injures et indignités qu'il avoit reeeuês pendant sa prison , ayant tenté tous les moyens pour retirer messeigneun^ ses enfans, fat forcée de venir aux armes , et renouveller la g;ucrre.

|i 527) Ce fat lors que le voyage de Naples fut dressé, sous la charge de M. de Lautrec, lequel m'envoya un courrier en Gascogne , pour dresser une compagnie de gens de pied : ce que je fis en peu de jours, et luy menay sept à huict cens hommes, dont il y en avoit quatre ou cinq cens arquebuziers , combien qu'en ce temps-là n'y en avoit encores gueres en France. M. d'Anson m'en demanda la moitié pour dresser sa compagnie , ce que je fis : et fismes nostre partage auprès d'Alexandrie , laquelle fut rendue audit sieur de Lautrec, lequel envoya MM. de Gramond et de Monpezat assiéger le chasteau de Yigeve, devant lequel , en faisant les approches et les tranchées pour mettre rartillerie, je fns blessé d'une arquebuzade par la jambe dn^cte, qui fut cause que je demeuray boiteux fort long temps : de sorte que je ne peus estre à l'aaiat qui se donna à Pavie, laquelle fut emportée et demy brusUtiu Je me faisois porter

(f; François de Cannain, comte de NegrepUsse.

après le camp dans une litière : toutesfois, avant que M. de Lautrec partist de Plaisance pour marcher droict à Bouloigne, je commençay à cheminer.

[1528] Or auprès d'Ascoliy il y a une petite ville nommée Capistrano, sur le haut d'une montaigne , assise de sorte qu'il falloit monter tousjours, sauf de la part des deux portes dans laquelle force soldats du pays s'estoient retirez. Le comte Pedro de Navarre, qui estoit nostre colonel , commanda à nos compagnies de Gascons d'y aller; ce que nous fismes, et assaillismes la place. Nous fismes faire des mantelets pour approcher de la muraille, à laquelle nous fismes deux trous par lesquels un homme pouvoit passer facilement , à cinquante ou soixante pas l'un de l'autre ; et, pour ce que j'en avois fait l'un, je voulus donner par là. Les ennemis d'autre part desplancherent et estèrent les tables du dessus d'une salle , là où le trou entroit, où ils avoient mis une grande cuve pleine de pierres. L'une des compagnies de M. de Luppé, nostre souscolonnel, et la mienne, commencèrent adonner par le trou : Dieu me donna ce que je luy avois tousjours demandé, qui estoit de me trouver à un assaut, pour y entrer le premier ou mourir. Lors je me jettay à corps perdu dans la saliCi ayant une cotte de maille comme les AUemans portoient en ce temps-là, une espée au poing, une rondelle au bras, et un morion en teste : mais comme ceux qui estoient à ma queue se voulurent jetter après moy, les ennemis versèrent la cuve de pierres sur eux, et les attrapèrent sur le trou ; quifut cause qu'ils ne me peurent suyvre. Je demeuray dedans, combattant tout seul à une porto qui entroit dans la rue : mais du haut de la salle, qui estoit desplanchée ^ on me tiroit infinité d'arquebuzades, l'une desquelles me perça la rondelle et le bras à quatre doigts de la main, et un autre me froissa tout l'os sur la jointure de Fespaule et du bras ; dont je perdis le sentiment. Me tombant la rondelle à terre, je fus forcé de reculler devers le trou , contre lequel je fus renversé par ceux qui combattoient à la porte de la salle, si heureusement toutesfois pour moy , que mes gens eurent moyen de me tirer dehors par les jambes ; mais ce fut si doucement, qu'ils me laissèrent rouler de haut en bas jusques au fonds du fossé ; et , tombant au travers la ruyne des pierres , je me rompis encor le bras en deux lieux. £t conune on m^eust relevé , je dis que mon bras m'estoit demeuré dans la vfile ; mais l'un de mes gens le print, me pendant en escharpe sur les fesses , et le mit sur l'autre : ce qui me reconforta un peu. Voyant les soldats de ma compagnie autour de

COMMEISTAIBES DE BLAISE DE MOxXTLUG. [l528]

moy : « 0 mes compagnons ,dis-je, Je ne vous avols pas tonsjours si bien traîctez et tant aymez, pour m'abandonner à un si grand besoin, o Ce que Je disois, ne scacbant i*empeschement qu'ils a voient eu.

Alors mon lieutenant ^ lequel avoit esté presque assommé sur le trou , nommé La Bastide , père des Savaillans qui sont aujourd'hui; un des vaillans gentils -hommes qui fost dans nostre armée, dist à deux capitaines basques , nommez Martin et Ramonet, qui caçipoient tousjours auprès de nia compagnie y que s'ils vouloient donner avec des eschelles par un quanton qu'il y avoit près de là, qu'il donneroit par le trou mesme, et qu'il, vouloit mourir plustost qu'il n'y entrast : à quoy je les encourageay, tout autant que ma foiblesse me le pouvoit permettre. Les esehelles apportées et liées, parce qu'elles se trouvèrent courtes , La Bastide dopne par le trou, ayant mandé aux autres capitaines de donner par ràutre ; mais ils ne firent pas grands faits d'armes. Cependant que La Bastide opmbattojt y ayant gaigné le trou, Martin et Ramo* net donnèrent Tcsealade , tellement qu'ils forcèrent les ennemis, et entrèrent dedans. Dequoy estant adverty , J'envoyay prier La Bastide de me garder autant de femmes et filles qu'il poùrroit , afin qu'elles ne fussent violées , ayant cela en dévotion , pour un vœu que J'avois faict à nostre Dame de Lorette , espérant que Dieu pour ce bien-faict m'aideroit; ce qu'il fit, et m'en amena quinze ou vingts qui fut tout ce qui se sauva; car les soldats, animez pour me venger et monstrer l'amitié qu'Us me portoient, tuèrent tout, jusqucs aux enfans, et mirent le feu en la ville; et, quoy que l'evesque d'AscoIy [duquel elle dependoit] priast M. de Lautrec, les soldats ne voulurent Jamais partir qu'ils ne la vissent en eendres. Le lendemain on m'apporta à Aseoly, où M. de Lautrec m'envoya visiter par MlVf . de Gramond et de Montpezat , menant deux chirurgiens que le Roy lui avoit donnez à son départ, l'un nommé roaistrc Alesme, et l'autre maistre George ; lesquels, après avoir veu mon bras charpenté comme il estoit, dirent qu'il le falloit couper pour me sauver la vie, ce qui fut remis au lendemain. M. de Lautrec commanda ausdits sieurs de Montpezat et de G ramond de s'y trouver: ce qu'i's luy promirent difficilement, pour ramilié qu'ils me portoient, mesmement le sieur de Gramond. Quelques Jours auparavant, mes soldats avoient pris un jeune homme chirurgien, lequel avoit servy M. de Bourbon : cestuy-cy , ayant entendu la resolution de me couper le bras [car Je l'avols retenu à mon service ], ne eessoit de me reroons-

trer que Je ne l'endurasse pas , ne disant que Je n'estoispas à la moitié de mon aage, et que eent fois le Jour Je souhaiterois ma mort me voyant sans bras. Le matin venu , les susdits seigneurs et les deux chirurgiens et médecins arrivèrent en ma chambre, avec tous leurs appareils, pour incontinent mettre la main à mecoupperle bras, sans me donner loisir de me repentir, ayant reçeu commandement , de la part de M^ de Lautrec, de me dire que je ne me souciasse de perdre le bras pour sauver la vie y sans désespérer de ma fortune; et que, si le Roy ne me vouloit faire du bien, que sa femme et luy avoient quarante mil livres de rmite pour me recompenser, et ne me laisser jamais pauvre': seulement, que je prinsse pattenee, et qu'A ce ooup Je fisse paroistre mon courage. Or, comme ils furent piests à me deslier le bras pour le coupper, ce Jeune chirurgien ne eessoit de me prescher, estant derrière mon lict, le contraire; et, comme Dieu ayde aux personnes, quand il luy plaist, encore que je fusse résolu de l'endurer, il me fit changer ma volonté : qui fut cause que tous les susdits seigneurs et chirurgiens s'en retournèrent faire le ^ rapport à M. de lautrec ; lequel leur dit, comme eux mesmcs m'ont asseuré plusieurs fols, ces mots : « Aussi bien me repentols-Je de le luy faire coupper ; car, s'il fiist mort, j'eusse eu à tout Jamais cela sur le cœor> et vivant sans bras, J'eusse eu regret de le voir en la sorte, et qu'il fiilloît laisser faire à Dieu sa volonté. » Et soudiidn envoyajes susdits chirurgiens examiner le *«iien , pour sçavoir s'il estait suffisant ; car, autrement l'un d'eux devoit demeurer près de moy. Toutesfois ils le trouvèrent capable, et Muçtruirent encores mieux sur les accidens qui me pou- Yoient survenir. Le lendemain, qui fut le quatriesme de ma blessure , M. de Lautrec me fit porter après luy à Termes de Bresse, et me laissa dans son logis entre les mains de son hoste, qui estoit gentil-homme ; et, pour asscurance de ma personne, emmena deux des plus grands de la ville pour hostage, mesmement un frère de rhoste , les asseurant , si j'avois desplaisir , de les faire pendre. Je dcmeuray en ce lieu deux mois et demy, où je couchay sur les reins : tellement que tout le grand os qui est le long de Teschine, me perça la peau , qui est la plus grand douleur que Je pense que l'on puisse souffrir en ce monde.

Et, encores que J'aye mis par escrit, au discours que J'ay fait de ma vie , que J'ay esté des plus heureux et fortunez hommes qui longtemps ayent porté les armes, pouravoir tousjours vaincu là part où j'ay commandé , si n'ay-Je pas esté exempt de grandes blessures et de grandes ma*-

COMMENTAIBES DE BLAISB DB MONTLUG. [1528]

ladies ; car j'en ay autant eu qu'homme du monde sçauroit avoir sans mourir, m'ayant Dieu tousjours Youlu donner une bride , pour me faire cognoistre que le bien et le mal dépend de luy, qoand il luy plaist : mais encores, ce nonobstant^ ce meschant naturel, aspre, fascheux et colère, qui sent un peu, et par trop^ le terroir de Gaseogne, m'a tousjours fait faire quelque trait des mieos, dont je ne suis pas à me repentir. Or, après qu'il se fust fait un petit de pourris au bras, on commença à me lever, ayant un cuissio^ sous le bras , en le liant avec le corps tout ensemble. Ainsije demeuray quelques jours, jusqoes à ce que , monté sur un petit mulet que j'avois. Je me fis mener devant Naples, où nostre camp estoit desja assis, ayant envoyé un gentilhoQune des miens à pied à nostre Dame de Lorette, pour accomplir mon vœu, puisque je n'y poQvois aller. Le mal que j'enduray ne fut pas si insupportable ni si grand conmie le regret que j'eus de ne m^estre trouvé à la prise de Melphe et autres places , et à la deffaicte du prince d'Orange (l), lequel, après la mort de M. de Bourbon [qui fut tué au sac de Rome] , commandoit Tannée imperialle. [Si ce vaillant prince, duquel la menoolre est déplorable, pour le traict qu'il fit, ne fust mort lors de sa victoire, je croy qu'il nous eust renvoyé les papes en Avignon encor un coup.]

Or M. de Lautrec me fit très bonne chère, et tous les grands de Tarmée, mesmement le comte Petro de Navarre, lequel me fit donner une conGscation valant douze cens ducats de rente, nommée la tour de la Nunciade , près la tour du Grec , un des plus beaux chasteaux qui soit en la terre de Labour, et la première baronnie de Naples, qui estoit à un riche Espagnol nommé Ferdino. Je pensois lors estre le plus grand seigneur de la trouppe, et à la fin je me Iroavay le plus coquin, comme vous verrez par le &eours de mon voyage. Je deduirois bien maS&tenant comme le royaume de Naples s'est perdu, lequel estoit presque conquis : plusieurs en ont escrit; mais c*est grand dommage qu'ils ne veulent dire la vérité, et qu'ils ne mettent en arrière toute la crainte qu'ils ont ; car les roys et les princes y pourroient prendre exemple, 9A les feroit plus sages , pour ne se laisser pas pipper et décevoir, comme ils sont bien souvent : mate personne ne veut que nos roys soient si say^BA, car ils ne feroient pas si bien leur proffit temme ils font auprès d'eux. Je lairray donc

0) PhUibert de Châlons, prince d'Orange et deMelfe, Me de GraTioa , etc.

(2) André Doria.

I, c. D, M. T, viî,

cela en arrière, pour n'avoir commencé à escrire sur la faute des autres, joinct aussi que je n'en ay point de commandement; mais seulement m'attendray a escrire mes fortunes, pour servir d'exemple à ceux qui viendront après moy, afin que les petits Montlucs que mes enfans m'ont laissé se puissent mirer en la vie de leur ayeul.

Il ne se présenta pas grandeoccasion depuis que je fus arrivé au camp, car on ne s'attendoit qu'au siège de la ville de Naples, qu'on vouloit avoir par famine, comme nous l'eussions eue bientost, sans la révolte d'André d'Oria (2), qui manda au comte Philippin, son nepveu, qu'il ramenast ses galères à Gènes, avec lesquelles il tenoit la ville de Naples , bouclée par la mer, tellement qu'il n'y eust sceu entrer un chat ; ce qu'il fit, et incontinent y entra force vivres du costé de la mer, pendant que nos galleres tardèrent à venir. Dieu pardoint à qui en fust cause, car sans cela la ville estoit à nous, et par conséquent tout le royaume. Ce Philippin , lieutenant d'André d'Oria, gaigna, près Capo Dorsa, une belle bataille navale contre Ugo Moncado (3) et le marquis de Guast (4) ^lesquels vouloientsecourir Naples; mais de ceste victoire vint notre ruine. Philippin ayant envoyé les prisonniers à Gènes à son oncle, et le Roy les voulant avoir, le sieur André d'Oria ne les voulut rendre, se plaignant qu'il avoit délivré le prince d'Orange au Roy sans recompense : le marquis de Guast, homme fin et rusé s'il en fut jamais , et qui a esté grand guerrier, sceut si bien esbranier l'esprit mal-content d'André d'Oria , qu'en fin il tourna sa robbe , et se rendit à l'Empereur avec douze galleres. Le Roy nostre maistre estoit bien adverty de ses pratiques; mais il avoit le cœur si gros, et se sentoit si of* fensé d'André d'Oria, qu'il ne le vouloit recher« cher : dont il se r^entit tout à loisir ; car depuis il fut cause de beaucoup de pertes qui advindrent au Roy, et mesmes de la perte du royaume de Naples, de Gènes, et autres malheurs : il sembloit que la mer redoutast cet homme; voyla pourquoy il ne falloit pas, sans grande occasion, l'irriter ou mescontenter : le Roy peut estre en avoit quelque autre occasion.

Nos galleres arrivèrent à la fin, et apportèrent le prince de Navarre (6), frère du wy Henry, avec quelques gentils-hommes de sasuitte seulement, lequel ne vesquit que trois semaines après, car il arriva au commencement de nos maladies. A son arrivée et descente, M. de Lautrec lui envoya Michel Anthoine, marquis de Salusses, pour

(3) Hugues de Moncade, tué à cette bataille.

(4 Alfonse d'ATalos, marquis du Guast et de Pescaire.

(5) Cliarlcs d'zMbrel, frère de Henri d'Albret.

lay tenir escorte, car il foisoit sa descente à demy mil de Naples , un pea an dessons de la Magdeleine, et emmena nne grande partie de la gendarmerie avec les bandes Noires italiennes y qne le comte Hugues de Gènes commandoit de* puis la mort du seigneur Horace Bailhon , qui estoient les compagnies du seigneur Jean de Medicis, père du duc de Florence qui est à présent, lequel avoit esté bfessé en une jambe d'une arquebusade, devant Pavie, estant au service du Roy, et de là apporté à Plaisance : auquel lieu la jambe luy fut couppée, de quoy bien tost après il mourut. Depuis, ledicfseigneur Horace recueillit toutes ses compagnies. Il sembloit que Dieu voUloit quelque mal en ce temps à nostre Roy, lorsqu'il estoit devant Pavie; car, en premier lieu, on luy conseilla d'en renvoyer les Grisons ; secondement, d'envoyer M. d'Albanie à Rome av.ec partie de l'armée : et, pour acbever le malheur, Dieu envoya la blesseure au seigneur Jean (l) , lequel, à la vérité, entendoit plus à faire la guerre que tous ceux qui estoient auprès du Roy, ayant sous sa charge trois mil hommes de pied, les meilleurs qui fbrent jamais en Italie, avec trois cornettes de gens de cheval ; et croy fermement, comme aussi font bien d'autres que moy, que, s'il se fust trouvé sain à la bataille, les choses ne fussent pas allées si mal comme elles allèrent. Depuis, le sieur Horace creut le nombre de mil hommes, qui furent quatre mil, lesquels pour le dueil du seigneur Jean portoient les enjseignes noires, et eux-mesmes alloient vestus de noir : aussi on les appeloit les Bandes Noires; et après se joignirent avec M. le marquis de Valusses, qui temporisa environ deux ans en Italie, et vers Florence, et après se vint joindre à nostre armée à Troye (2), ou bien à Nocera ; je ne sçaurois dire auquel lieu des deux , pource que j'estois demeuré blessé à Termes de Brosse. Mais pour retourner à la descente de monsieur le prince de Navarre , parce qu'il se ût là une petite faction où j'euz ma part, je la vous veux conter. Il fut commandé au capitaine Artigueloube, qui estoit colonel de cinq enseignes gascones lesquelles souloient estre sous M. de Lupé, et de cinq autres que commandoit le baron de Beam; le tout sous le comte Pedro de Navarre : il fut commandé aussi au captau de Buch (8), fils aisné de la maison de Gandalle , de s'y trouver : je Aïs aussi du nombre, tout malotru que j'estois. Comme nous fumes bas à la marine, M. le marquis laissa tous nos picquiers derrier

(I) Jean de Médicis , sornoinmé l'InTiociblc. <2) Troye ; probablement Troja , petite tille an pied de rApeuDin.

GOMHBNTAIBBS DB BLAISB DB KONTtVG* [tSM]

un grand rempart que le comte Pedro de Navarre avoit fait foire, qui duroit à main droite ou à main gauche près de demy mil : tout joignant, il y avoit un grand portail de pierre par lequel dix ou douze hommes eussent peu passer de front , et croy qu^antresfois il y avoit en une porte, car l'arc y estoit et les marques. Ce rempart se joignoit avec le portail à nudn gauche et à main droite. Nostre bataillon estoit à cent pas du portail , çt celuy des Bandes Noires estoit à trois cens pas plus en arrière que le nostre, et la meilleure partie des gens à cheval encores plus en arrière. M. le marquis. M. le captau, le comte Hugue, le capitaine Artigueloube, et presque tous les capitaines, tant italiens que gascons, allèrent avec eux, pour favoriser et veoir la descente du prince. Ledit seigneur captau avoit six enseignes, trois piedmontoises et trois gasconnes. Ils firent leur demeure si longue à la descente, qu'ils demeurèrent plus de deux ou trois grosses heures ; car ils firent disner ledlct seigneur prince avant qu'il descendit de la gallere. Quelquefois un peu de séjour apporte un grand malheur : il eust plus vallu que luy et tous les siens eussent fait un bon jeusne ; mais la vanité du monde est si grande, qu'il semble que c'est se rabaisser, si on ne marche tousjours avec toutes les pièces qui appartiennent à la principauté, et cependant on fait force pas de clerc. U vaut mieux marcher en simple gentilhomme, et non pas fidre le prince, et faire bien, que non pas se tenir sur le haut bout, et estre cause de quelque desordre et malheur.

Cependant le capitaine Artigueloube m'avoit mis avec soixante ou quatre-vingts arquebusiers sur un carrefour, bien près de la Magdaleine , qui est une grand'eglise à cent ou deux cens pas de la porte de Naples ; et à un autre carrefour à main gauche de moy, où il y avoit un petit oratoire , furent mis trois ou quatre cens arquebusiers des Bandes Noires , et une enseigne de picquiers. En ce mesme lieu aussi , et un peu à costé, fut mise la trouppe dudit seigneur de Candalle , qui estoit de deux ou trois cens arquebusiers, vis à vis de moy, environ à deux cens pas. Estant ainsi à mon carrefour, je vis sortir de Naples gens de pied et de cheval , qui. venol^it gaigner la Magdaleine la teste baissée. Je montay lors sur un petit mullet que j'avois, et m'en allay droict à la descente des galleres. Tous les seigneurs et gentilshommes estoient encor dedans, s'amusans à faire des accoUades. Je leur

(3) Charles de Folx , comte de Caudale, eaptil oo cspitaioe de Bucb.

COHMBNTAISBS DB BLAI^ DE MONTLUG. [1528]

crier pur qoéiqnes petits barqaerots qai alloient et yenoient, que les ennemis sortoient de ia Tille à tionppes , ponr les venir embrasser, et gaigner le derrier de la Magdaleine, et qu'ils pensassent au combat , s'ils vouloient. Il y en eat bleQ d'esbahis ; car tons ceux qui font bonne mine n'ont pas toosjours envie d'en manger. Incontinent je m'en retournay à ma trouppe , et m'en allay , avec deux arquebusiers , au long d'one haye qui bordoit un grand cbemin , Jusques auprès de ia Magdaleine : de là , J'apperceus que les ennemis sortoient à pied , tenant la bride ai une main , et la lance en l'autre , se baissans tant qa*ib pouvoient pour n'estre descouverts , eomme fiiisoient aussi les gens de pied , qui marchoient en tapinois derrier les murailles qui sont derrier Feglise. Je donnay soudain mon mullet à on soldat, afin qu'il courut advertir M. de CaJDdaOe et le capitaine Artigueloube , lesquels il rencontra desja en terre. Sur mon advertlssement, ils avolent fait mettre une gallere au large, laquelle descouvroit tout ce que Je leur avois msadé; ce qu'ils ne pouvoient faire estant au port Geste gallere commença à tirer force volées de canons , Tune desquelles tua deux hommes de ma trouppe tout auprès de moy, de sorte que les cervelles de l'un me sautèrent au visage ; il y aroit bien là du danger, car toutes les balles TCDoient où j'estois , tant de ceste gallere que des autres , lesquelles firent le mesme : de façon que , voyant que les coups renforçoyent tousjours , car ceux des galleres pensoyent que Je fusse des ennemis , je fus contraint de me jetter dans les fossez.

Gqwndant on monta promptement à cheval M. le prince , et au galop le firent sauver droit au camp, et tous ses gentilshommes aussi courant à pied après luy. Us n'eurent pas grand loysir de s'arrester avec nous , car je croy qu'ils ne vouloient pas si tost mourir, puisqu'ils ne iaisoient qu'arriver. Leur haste fut si grande , qa*ite n'eurrat pas loysir de mettre à terre le lict ny le bagage dadit sieur prince ; et si y en eut qui demeurèrent dans les galleres. Le seigneur de Candalle et le comte Hugues ne firent pas ainsi, car ils s'arresterent au carrefour où estoyent leurs gens : Le capitaine Artigueloube s'en alla an batiûllon , derrier le rampart. La fcste commença à moy. Je ne sçay si c'est ou bon-heur ou malheur, tant y a que tousjours je me trou- ^ ois où les* coups se donnoient, et là où on commeoçoit. Or une trouppe d'arquebusiers vint droit à moy, courant ; et , pource que J'avois mis derrier une levée du fossé qui regardoit tout au I loDg du grand chemin venant de la Magdaleine , J one partie de mes arquebusiers, et l'autre dans

les fossez à main droite et à main gauche en file , plus pour la crainte de nostre artillerie qui tirolt des galleres , que non pas des ennemis, ils s'approchèrent de nous à moins de vingt pas; lors nous tirasmes tous à un coup , qui fût cause que cinq ou six hommes tombèrent morts par terre. Mes arquebusiers ne pouvoyent faillir de tirer, car tout le chemin estoit plein. Ils prin* drent la fultte , et les menasmes Jusques tout Joignant la Magdaleine : alors ils se renforcèrent, et se mirent hors du chemin à main droite d'eux, et du costé où estoit M. de Laval de Dauphiné, avecques sa compagnie d'hommes d'armes , nepveu de M. de Bayard, et père de madame de Gordes, qui est à présent fort vaillant gentilhomme. M. de Candalle, qui avoit veu ma cargue (i) , et voyoit que tout se descouvroit, et que Tennemy, à pied et à cheval^ entroit dans un grand pré où estoit M. de Laval , craignant qu'ils m'en fissent encores un autre , m'envoya cinquante arquebusiers de renfort ; et tout à un coup un bataillon d'AIIemans se présenta à cent ou six , vingts pas de moy, à ;nain droicte. Cependant l'arquebuserie espagnole tiroit de furie sur ceste gendarmerie , laquelle se retlroit au grand pas droit au carrefour de M. de Candalle, là où il fut fait une grande faute. Je la vous veux escrire , afin que ceux qui la liront en puissent tirer profit, car peut estre les hazarids de la guerre les Jetteront en mesme estât.

Le comte Hugues et M. de Candalle avoyent mis sur le grand chemin des picquiers , sans laisser place pour retirer la cavallerie ; il falloit que M. de Laval , en despit qu'il en eust^ passa par là ; car entre M. de Candalle et moy, il y avoit un grand fossé , où les gens de cheval n'eussent sceu passer. Que s'ils eussent laissé le chemin libre , et qu'ils se fussent mis en bataille derrier le fossé , ils eussent arresté sur cul la furie des ennemis ; et ainsi M. de Laval se fust sauvé aisément au long du chemin , et eust faict une honorable retraite. Comme les ennemis virent que M. de Laval estoit contrainct de prendre le trot, ils le chargèrent par gens de pied et gens de cheval , de queue et de teste : et comme ledit sieur de Laval se fut jette dans le grand chemin pour passer outre , il rencontra ces picquiers au milieu d'iceluy, et , outre son gré , fut contrainct de passer outre , et , en passant , porta par terre tout ce qui se trouva devant eux ; car nos picquiers ne pouvoyent faire largue. Cela mit tout en desordre : Je cuyday enrager, voyant une telle incongruité. Il n'en faut donner le tort à M. de Can-*

(I) Cargue, action de charger l'ennemi. (Olrt. étiino« log. de Ménage, )

€0MMENTAIBE8 DE BLAISE DE HONTLUC. [15S8]

dalle, pource qu'il estoit jeune et ne s'estoit jamais trouvé en telle feste, mais au comte Hugues , qui estoit desja vieux soldat. Je ne veux pas dire qu'il ne fit bien vaillamment ; mais ce n'est pas tout d'estre vaillant et hardy, il faut estre sage; il faut prévoir tout ce qui peut survenir, veu qu'aux armes les fautes sont irréparables : une bien légère traîne souvent après soy une grande perte , comme il fit à luy-mesme , qui n'avoit songé à tout ; car le comte Hugues fut pris prisonnier, et M. de Gandalle aussi , estant blessé d'une harquebusade en un bras. Trois jours après ; les ennemis le renvoierent à M. de Lautrec , duquel il estoit parent , voyant qu'il s'en alloit mourir, comme de fait il trespassa le lendemain , et fut ensevely à Bresse.

C'estoit un brave et honneste seigneur, s'il en sortit jamais de la maison de Foix , s'il eust continué comme il avoit commencé. Je ne cogneus jamais bomme si soigneux et désireux d'apprendre le faict de la guerre des vieux capitaines , que celuy-là. Pour cest effect , il se rendoit plus subject du comte Pedro de Navarre que le moindre de ses serviteurs. H desiroit entendre la raison de toutes choses , et s'informoit de tout, sans s'amuser à ce que la jeunesse désire et ayme. On le trouvoit plustost au quartier du comte Pedro de Navarre, qu'à celui de M. de lAutrec; aussi le Comte disoit tousjours qu'il se nourrissoit là un grand capitaine; et , à la vérité , quand on le porta, ledit comte le baisa la larme à l'œil. Ce fut une grande perte. Tout ce qui se trouva là fat mort ou pris , si ce n'est quelques-uns qui se sauvèrent par les fossez , sautant de fossé en fossé, encore fut-ce peu de chose. Les ennemis suivirent de ce costé-là tresbien leur victoire.

De ma part , je m'acheminay au long d'une baye, faisant toujours teste aux Allemans le moins mal que je pouvois : la bonne fortune voulut pour moy et pour ma trouppe qu'ils me suivirent assez froidement. A l'arrivée au portail dont je vous ay parlé , je trouvay une grande trouppe de gens de cheval des ennemis^ que le seigneur dom Ferrando de Gonsague conduisoit , car c'estoit luy qui fit la cai^e ; de sorte que pour regaigner le portail , il me fallut combattre, résolu de passer ou mourir. Je fis faire à mes soldats une salve d'arquebusades ; car de moy je n'avois que la parole , sur ceste salve ils^ me firent place. Ainsi, ayant passé le portail, je toumay teste aux ennemis, et fis faire ferme à mes gens. Et en mesme instant arriva leur arquebuzerie, laquelle chargea tout à un coup sur nous , ensemble toutes les trouppes , tant de pied que de cheval. Voyant ce choc venu sur moi , je gaignay le denier de la tranchée avec mes ar-

quebusiers seulement qui s'estolent sauvez. H. le marquis se trouva en tel estât , quMl tenoit le tout pour perdu. Je combattis le portail une grand demy heure du derrier de la tranchée; car le portail demeura libre , tant de leur costé que du nostre. Ils n'osoient passer, ny nous aussi en approcher, ny enfoncer. Si jamais soldats firent acte de vaillans hommes , ceux-là le firent. Tout ce que j'avois ne pouvoit estre plus haut de cent cinquante hommes. M. le marquis vint au capitaine Artigueloube pour le faire lever, d'autant que tous estoient le genouil à terre , parce qu'estans debout, l'arquebuzerie espagnole les pouvoit voir, et luy cria : « Capitaine Artigueloube, je vous prie, levez -vous, et donnez, car il faut passer le portail. » Mais il luy respondit qu'il ne se pouvoit présenter au portail sans perdre le meilleur de nos gens, comme il estoit vray; car toute l'arquebuzerie espagnole estoit arrivée. J'estois contre le portail , et oyois tous ces propos. M. le marquis , ne se contentant de ceste response, courut aux Bandes Noires , leur conmiandant marcher vers le portail ; ce qu'elles firent. Je cognus à leur desmarche le commandement qu'elles avoyent receu : ce qui fut cause que j'avançay le pas, et crie au capitaine Artigueloube : t Mon compagnon , vous L ecevez icy une escorne pour jamais , car voyla les Bandes Noires, sur ma vie, qui viennent au portail pour emporter l'honneur. » Il se leva lors , car il n'avoit pas faute de cœur, donnant la teste baissée au portail. Le voyant venir, je me jette soudain sur le portail^ passant avec tous mes gens, qui me suy virent, marchant droict aux ennemis , qui n'estoient esloignes de nous plus de cent pas. Nous fusmes suyvis des trouppes que le seigneur marquis envoyolt; mais comme la moitié estoit passée , M. le naarquis fit crier de main en maui qu'on fit alte sans s'avancer plus avant. Les ennemis , voyant nostre resolution , et la cavallerie qui venoit à nostre queue , prindrent party de se retirer. Je m'estois avancé, nous saluans à cinquante pas avec bonnes arquebuzades , et avions envie de nous meslei:^ lorsque M. le marquis vint, luy second , à cheval , pour m'arrester. Je croy qu'il fit mal ; car, si tout fust passé , nous les eussions menez battans jusques aux portes de Naples. Il y eut là,* d'un costé et d'autre, plusieurs portez par terre, qui n'en relèveront Jamais; et m'estonne que je n'y demeuray; mais mon heure n'estoit pas venue.

Ce qui occasionna M. le marquis de faire sa retraitte , fut pour la crainte qu'il avoit de tenter un second coup fortune. Il se contenta de la perte qu'il avoit falcte, sans vouloir plus bazarder^

bien las et harassez, nous retoumasmes repasser par ce portail , qui avoit esté tant combatto , où maints bons hommes demeurèrent. Gelny qui estoit avec M. le marquis, quand il me Tint Mre retirer [ii ne me souvient de son WMn], hiy dit , car je l'entendis : t Monsieur, Je oogn«s maintenant que le proverbe de nos an- ^ns est véritable , qui dit qu'iin homme en vaut eenif et cent n'en valient pas un. Je le dis pour ce capitaine qui a le bras en escharpe , qui est appuyé contre ce tertre. [Aussi je n'en pouvois phis] ear II faut confesser qu'il est seul cause de oestre salut. » J'entendis, toutesfois je ne iaisc^ semblant de Touyr^ que le marquis respondit: t Geluy là fera tousjours bien par tout où ii se trouvera. • Encores que cecy soit à mon hoimear et À ma louange , puis qu'il est véritable , je Fay voulu mettre par escrit , sans pourtant estre ny glorieux ny vantard ; j'ay acquis asses de gloire sans cela. Cecy peut estre donnera envie aux capitaines qui liront ma vie , quand ils se trouveront en quelque grand besoin , en fiiire le semblable. Il faut que je die que lors j'estimay plus la louange que me donna ce gentilhomme et mondit sieur le marquis, que s'il m'eut donné la meilleure terre des siennes , encore que pour lors Je fusse bien pauvre. Geste gMre me fit enfler le cœur, et encores plus , quand on me dit qu'en souppant on en avoit entretenu M. de Lautrec et M. le prince (l). Ces petites pointes d'honneur servent beaucoup à la guerre, et font que quand on s'y retrouve on ne craintrien : il est vray qu'on se trompe souvent ; car on n'en rapporte que des coups : il n'y a ordre , il en Deiut prendre et donner.

Capitaines, et vous sdgneurs , qui menez les hommes à la mort, car la guerre n'est autre chose, quand vous verrez faire quelque brave acte à un des vostres , loûez-le en public ; contez-le aux autres, qui ne s'y sont pas trouvez. S'il a le cœur en bon lieu, il estime plus cela que tout le bien du monde, et à la première rencontre il taschera encore de mieux faire. Que si TOQs faictes comme plusieurs font , qui ne daignent pas faire cas du plus beau fait d'armes qui soft, et qui passent tout par mespris, vous trouverez qu'il faudra que vous les recompensiez par effets , puis que vous ne le voulez faire de parole. J'ay tousjours traicté ainsi les capitaines qui ont esté sous moy, voire les plus simples soldats : aussi je les eusse fait donner de teste contre une muraille, et les eusse arrestez au plus dangereuxlieuqui se fust sçeu présenter, comme je fis là.

(I) Le prince de Navarre.

Voylà le premier mal-heur et la première disgrâce qui nous estoit encores advenue en tout ce voyage. Il sembla à tout le monde que le seigneur prince de Navarre nous avoit apporté tout mal-heur et mal'encontre. Pleust à Dieu qu'il fust demeuré en Gascoigne ! car aussi vintil finir ses jours bien loing, sans avoir rien fait que voir Naples. Il mourut trois semaines après son arrivée ou environ , et fut cause de la mort de ce brave jeune seigneur (2) [que je regreteray tousjours] , qui avoit cest honneur d'estre son parent. Mais encore ce ne fut pas tout : car comme on sçeut qu'un tel prince arri voit, tout le monde entra en opinion qu'il amenoit quelque beau secours et renfort , voire mesme de l'argent pour payer Tarmée : mais rien de tout cela; car ny luy, ny les galères ne nous amenèrent un seul homme de renfort , et rien que sa maison et quelques gentils-hommes volontaires. Cela osta fort le cœur à toute nostre armée , grandement affligée. L'ennemy, qui le sçeut, redoubla son courage, et cognent par là que les eauës françoises estoient basses, puisqu'un tel prince venoit en équipage, comme si c'estoit seulement pour venir voir le monde. Il ne s'en fiilloit prendre à luy, mais à ceux qui Tenvoyoient.

C'est une grande faute aux roys et aux princes qui entreprennent de grandes choses, de tenir si peu de conte de ceux qu'ils sçavent engagez en entreprise de conséquence , comme estoit celle dudit sieur de Lautrec ; car la prise de Naples asseuroit fort Testât de la France, laquelle eust eu pour longues années les coudées franches. Nous l'eussions longuement disputé, si une fois il eust esté à nous ; car nos pertes précédentes nous eussent fait sages. Une autre faute fit nostre Roy, de n'en voyer quelque belle trouppe de noblesse et de gens de pied avec ledit sieur prince ; car cela, comme j'ay dit, fit croire à nos gens, ou qu'il ne faisoit pas grand estât de nous, ou qu'il estoit empesché ailleurs. Ce n'estoit pas la &ute dudit seigneur de Lautrec , qui ne cessoit de foire depesche sur depesche, pour advertir le Roy de tout. Mais je retourne à moy ; car, comme j'ay tous-jours protesté, je ne veux faire l'historien : j'y serois bien empesché, et ne sçaurols par quel bout m'y prendre.

Or voyia la dernière faction où je me trouvay, et, encores que je ne fusse pas le chef qui la commandoit, si avois-je charge d'une bonne trouppe et bonne part au combat qui fût rendu , lequel fut très-beau , et non pour tous. Je l'ay escrit pour m'acquitter de ce que j'ay promis,

(2) Le seigneur de Gandalc.

COHUBMTAI]l£S DE BLAISE DE MOMTLUG* [1586]

qoi est de déduire ceqai s'est faict là oùj'ay commandé , passant le reste bien légèrement, comme je fais le surplus de ce mal-heureux siège, lequel en un nous fusmes contraints de lever, M. de Lautrec estant mort , au grand mal -heur de toute la France , laquelle n'a Jamais eu capitaine doué de meilleures parties que celuy-là ; mais il estoit mal - heureux , et mal secouru du Boy, après qu'on Tavoit engagé, comme on lit à Milan, et puis à Naples. De ma part avec ce qui se sauva, qui fut presque rien, je m'en revins à pied la pluspart du chemin, portant mon bras en escbarpe, ayant plus de trente aulnes de taffetas {sur moy, pour ce qu'on me lioit le bras avec le corps, un cuissen entre deux, souhaitant la mort mille fois plus que la vie ; car j*avois perdu tous mes seigneurs et amis qui me cognoissoient, y estans tous morts , sauf M. de Monpezat , père de cestuy-cy, et le pauvre dom Pedro, nostrecolonel , pris et mené prisonnier dans la Roque de Naples , où on le fit mourir , ayant l'Empereur mandé qu'on lui fit coupper la teste, pour la récompense de ce qu'il s'estoit révolté contre luy. G'estoit un homme de grand esprit^ auquel M. de I^utrec, qui ne croyoit guère personne, avoit grande créance : si croy-je, et ne suis pas tout seul, qu'il le conseilla mal en ceste guerre; mais quoy , nous ne jugeons que par les événements.

En ce bel équipage j'arrivay à nostre maison, où je trouvay mon père assez en nécessité pour n'avoir pas grands moyens de m'ayder, d'autant que son père avoit vendu des quatre parts les trois des biens de la maison, et le laissa encores chargé de cinq enfans d'un second mariage ; et nous qui estions dix de nostre père. Chacun peut penser comme il a fallu que nous, qui sommes sortis de la maison de Montluc, ayons suivy la fortune du monde en toute nécessité. Nostre maison n'estoit pas si petite , qu'elle ne fust de prés de cinq mil livres de rente, avant qu'elle fust vendue.

[ 1529-1632 ] Pour m'accommoder de tous poincts, je demeuray trois ans sans pouvoir guérir de mon bras en aucune manière ; et après estre guery, il fallut faire tout ainsi que le premier jour que je sortis hors de page , et, comme personne incognuê, chercher ma fortune aux grands périls de ma vie, endurant beaucoup de nécessitez. Je loué Dieu du tout : car, quelque traverse que J'aye eu, il m'a tousjours aydé.

[là 3 3] Au premier remuement de guerre , le roy François dressa les légionnaires; qui fut une tres-belle invention, si elle eust été bien suivye

(I) François , comte de La Rochefoucault , seigoeor de Baii)ezieiix«

[pour quelque temps nos ordonnances et nos loix sont gardées , mais après tout s'abastardit J; car c'est le vray moyen d'avoir tousjours une bonne armée sur pied, comme foisoient les Romains, et de tenir son peuple aguerry, combien que je ne sçay si cela est bon ou mauvais. La dispute n'en est pas petite : si aymerois-je mieux me fier aux miens qu'aux estrangers.

[1534-1535] Le Roy en donna mil auseneschaldeThoulouse, seigneur deFaudouas, lequel me fit son lieutenant : et encores que ce fust de la légion de Languedoc , et qu'il en fut colonel, je luy dressay toute sa compagnie eh Guyenne , et lui fis ses centeniers, cap-d'escoades et enseignes,

[1536] Un grand bruit couroit lors par la France, que l'Empereur, pour les grandes intellîgences qu'il avoit, s'avançoit pour la conqueste d'un tel et si grand royaume, avec forces invincibles, pensant surprendre le Roy nostre mai&tre au despourveu, comme de âdt il s'avançoit vers la Provence. Le Roy, pour s'opposer à on tel et si grand ennemy, manda ses forces de toutes parts : nous fismes une telle dfiigence , aussi u'ay-je jamais esté paresseux, que nostre compagnie fut la première qui arriva à MarseUle ; et y trouvasmes M. de Barl)ezieux (i), qui estoit de La Rochefoucault, et de Monpezat, que le Roy avoit faictses lieutenans , ayant autant d'authorité l'un que l'autre; et les seigneurs de Botieres (2) et de Villebon , prevost de Paris ; les compagnies de M. le grand escuyer Galliot , et dudict seigneur de Monpezat, qui venoient de Fossan tous desmontés , n'ayant chascun qu'un courtaut : car la reddition dudict Fossan , qui se perdit par l'énorme traliison, et peut estre inouye, du marquis de Salusses , il fiillut qu'ils laissassent leurs grands chevaux. L'Empereur estant bien tost après arrivé à Aix, nous euames incontinent les compagnies legicmnaires de mil hommes de M. de Fonterailles, père de ceux-cy qui sont en vie , et de M. d' Aubigeous (3), et celles de Languedoc ; Glu*istofle Goast, qui estoit d'Alexandrie, avec sept compagnies d'Italiens. Je ne sçaurois dire si les compagnies de M. de- Botteres et de Villebon y estoient; bien me souvient de celle dudict seigneur de Barbezieux. Et tant que l'Empereur demeura à Aix, nous demeurasmes tousjours à Marseille , où ne se fit aucune faction, que celle que je vais descrire.

Comme l'Empereur eust demeuré long temps à Aix, attendant sa grosse artillerie pour nous venir battre, les vivres luy dimhiuoyent tous-

(2) Lisez Boutures.

(3) Jacques d'Amboise , baron d'Aobigeous.

COXMSNTAIBBS DB BLAItt DE HONTLUG. [1636]

imUÊ i$ plitt m plus. Pendant ces entrefitltteB , le Roy arriva i Avignon, là où Sa Majesté fut adveitie qoe, si Ton brosloit quelques moulins que FErapereor tenoit vers Arles, et mesmes un qui estoit à quatre lieues d'Aix , nommé le mou- Un d'Auriole , le camp des ennemis seroit bien tetaffuné. Il fit faire l'exécution du bruslement desdits moulins qui estoient vers Arles , par le Imroo de la Garde, qui avoit une compagnie de gemdepiedy et le capitaine Thorines, guidon de M. le eomle de Tendes (l) , et autres ; lesquels en vindreot à bout : et neantmoins, les espioQs rapportoient tousjours au Roy qu'il falloit hmsler eeai d'Auriole , d'autant qu'ils nourris- MHeot ordinairement toute la maison de l'Empereur, et les six mil soldats, vieux Espagnols, Issquds il tenoit tousjours près sa personne. Sa Uajeslé manda plusieurs fois à MM. de Barbexirax et de Monpezat de bazarder une trouppe dhoomiea pour aller brusler lesdits moulins dAttriole ; et le premier à qui il présenta l'execotion, fiit audit Christofie Goast (2) , lequel la refiisa, disant qu'il y avoit cinq lieues Jusques susdits moulins , où il folioit combattre soixante iMnuncs de garde qu'il y avoit dedans , et une compagnie entière dans la ville ; et que , par ce moyen, il luy fidloit faire dnq lieues à aller, et aiitanl à revenir; et qu'à cause de ceste longue traitte, allant ou revenant, il seroit deffait sur les diemins f car bien tost l'Empereur seroit advcrty , pour n'y avoir que quatre lieues dudit Asakiù jusques à Aix ; d'autre part, que ses ioUats ne sçanroient faire dix grandes lieues sans aiijoQmer. Geste response fut envoyée au Roy , lequel ne la print pour argent comptant , aitts oontremanda plus vivement qu'on la presmtait à d'antres; et que, quand bien mil hommes se perdroient à ceste entreprise , il ne s'en domuit pas peine , car le profit en le brusiant seroit plus grand que la perte [ tant on fait bon marché des hmnmes]. Surquoy on la présenta à M. de Fonteraille (3), lequel une fois estoit rosolude l'entreprendre ; mais il y eut de ses amis qoi loi remonstrerent sa perte , qu'ils luy firent tDoehcr au doigt ; qui fut cause qu'fi se refroidit : et mandèrent le tout à Sa Majesté , laquelle , ayant souvent nouvelles du proffit qu'avoit apporté la niptnre des autres moulins, poursuyvoit toujours après lesdits seigneurs d'envoyer nHDpre eeux-cy. Or, un jour après que j'eus entendu le maleontentement du Roy , et les raisons de œux à qui l'on avoit présenté Tentreprtme, lesquelles à la vérité estoient justes et

(I) Clmde de SsToie , comte de Seode et de Sommerîfe.

raisonnables, je me mis à penser en moy-mesme comment je la pourrois exécuter, et que, si Dieu me faisoit la grâce d'en venir à bout , ce seroit me faire cogdoistre au Roy, et retourner en la mesme réputation et cognoissance des grandsque j'avois auparavant acquise, laquelle les deux ans d'oysiveté et la longueur de ma blesseure avait fait esvanoùir. Ce n'est rien , mes compagnons , d'acquérir la réputation et un bon nom , si on ne l'entretient et continué. Ayant donc prins en moy ceste resolution, de l'exécuter, ou de crever, je m'informay au long de mon hoste, qui estoit du lieu où ces moulins estoyent. Il me dit qu'Anriole estoit une petite ville fermée de hautes murailles, là où 11 y avoit un chasteau bien muré, et un bourg composé de beaucoup de maisons , avec une grand rue par le milieu ; et au bout dudit bourg estoit le moulin à main gauche , qui venoit de la ville ; et que à la porte de ladicte ville y avoit une tour qui regardott tout au long de la grand rue du moulin , devantlequel homme ne s'osoit tenir sans encourir péril d'estre tué ou blessé ; et par delà le moulin, il y avoit une petite église à plus de trente ou quarante pas , me disant qu'il Moit passer à Aubaigne deux lieues de Marseille , et delà jusques à Auriole y en avoit trois , si on passoit par la montaigne , ce que gens à cheval ne pouvoyent faire aucunement ; et que par le chemin des chevaux, il y avoit près d'une lieue , et d'avantage ; et si falloit passer une rivière où les chevaux y avoyent tousjours eauë jusques à demy vratre , à cause que tous les ponts avoyent esté rompus. Apres que mon hoste m'eust dlit cda, je consideray que si j'entreprenois l'exécution avec grand trouppe, je serois deffait ; car n'y ayant que quatre lieues jusques au camp de l'Empereur, il seroit incontinent adverty, et envoyeroit sa cavallerie sur le chemin de mon retour : comme il advint ; car, incontinent que nous arrivasmes au moulin , le capitaine du chasteau advertit TEmpereur. Ainsi je pensay qu'il me valloit mieux l'entreprendre avec peu d'hommes, estans tous bien ingambes, et le pied léger , afin que , si je venois à bout de l'entreprise, j'eusse le moyen de me retirer par un chemin ou autre ; considérant qu'encores que je me perdisse avec petit nombre, la ville de Marseille ne seroit aucunement en danger d'estre perdue ; qui estoit ce que plus se disputoit au conseil : car, perdant mil ou douze cens hommes, qu'on jugeoit nécessaires pour ceste entreprinse, ladicte ville se mettoit en hazard, mesmes en attendant un siège. Je priay mon hoste de me

(2) Du Bellay le nomine Gbriitophle Guasco.

(3) Michel d*Aitarac, baron de FontraUles.

COMMENTAIBES DE BLAISB DE MONTLUC. [l536j

trouver trois hommes qui me guidassent bien la nuit, et qu*à point nommé ils m'amenassent deux heures devant Jour aux moulins : ce qu'il fit; et, après avoir bien consulté avecques ces guides , Je les vis en doubte; en fin mon hoste les fit résoudre, et leur mit le cœur au ventre : Je leur donnay à chascun un couple d'escus, et les Gs tenir à mon logis. Cecy pouvoit estre environ midy j et , ayant disputé avec mon hoste , combien d'heures duroit la nuict pour lors , nous trouvasmes que, pourveu que Je partisse à rentrée de la nuict, J'avois le temps quMl me falloit ; et, pour ne divulguer mon voyage, J'allay à M. de Montpezat le premier, luy dire ce que Je youlois &ire , et comme Je ne voulois prendre que six vingts hommes choisis en la compagnie de monsieur leseneschal, de laquelle J'estois lieutenant. En quelque part que Je me suis Jamais trouvé, J'ay tousjours prins peine de discerner les bons des mauvais , et Juger leur portée; car tous ne sont pas propres à toutes choses. Ledit sieur deMonpezat trouva fort estrange mon dire, et, pour Tamitié qu'il me portoit, me conseilloit de ne faire ceste folie; et qu'on m'en bailleroit cinq cens si je les voulois. Je luy dis que Je ne le Toudrois entreprendre avec cinq cens , ce que Je ferois bien avec six vingts. Je le tourmentay tant, qu'il fut contrainct d'aller parler avec M. de Barbezieux, lequel le trouva encores plus estrange, et vouloit sçavoir de moy les raisons, et par quel moyen je voulois exécuter ceste entreprinse avec si peu de gens. Je luy dis que Je ne youlois déclarer à personne comme J'y voulois procéder. M. de Monpezat luy disoit tousjours : « Laissez l'aller : quand bien il se perdra et si peu de gens , la ville n'en sera pas perdue , et à tout le moins nous contenterons le Roy. » M. de Villebon se mocquoit de moy, et disoit à M. de Barbezieux : « Laissez l'aller, car il prendra l'Empereur , et serons tous esbahis qu'il nous le mènera demain matin en ceste ville. » Or il ne m'aimoit guère, pourune attaque que nous avions eue au portai Real , et ne me peux tenir de luy dire qu'il sembloit un coigne festu, et qu'il ne vouloit rien faire, ne laisser faire les autres. Le tout se passa en risée , encore que Je fusse à demy en colère : il ne me falloit gueres picquer pour me faire partir de la main. Le seneschal de Thoulousê , mon capitaine , adheroit à mon opinion, et sur l'heure il me fust donné congé d'aller choisir six vingts hommes sans plus ; ce que je fis , ne prenant qu'un centenier , et les caps d'escoade; le surplus estoyent tous gentils-hommes , y en ayant une bonne trouppe en ceste compagnie là , laquelle en valloit bien cinq cens. Ce n'est pas tout d'avoir des hommes un grand

nombre : quelques fois il nuit plus qu'il ne pro-' flte; car je priay M. de Barbezieux de fedre fermer les portes de la ville, estant bien asseuré que beaucoup de gens me suivroyent ; ce qu'il fit, et ne tarda une heure que mon entreprise ne fust sceué par toute la ville. Justement au soleil couchant, je me rendis à la porte avecq[ues mes six vingts hommes , où il n'y avoit que le guichet ouvert. La rue estoit si pleine de soldats qui vouloyent sortir, que à peine pouvois-Je cognoistre les miens , et leur commanday se tenir tous par les mains l'un à l'autre : je les cognoissois tous. Et, comme Je fus près de la porte, M. de Tavanes , qui a esté depuis mareschal de France, vint à moy, estant pour lors guidon delà compagnie de M. le grand escuyer Galiot avecques quinze ou vingt gentils-hommes de laditte compagnie , tous de ce quartier de deçà , lequel me dict vouloir venir avec moy : Je le priay plusieurs fois de rompre son dessein; mais Je perdis mon temps luy persuadant cela , car il estoit résolu, et ceux qui estoyent avec hiy . MM. de Barbezieux, de Monpezat, de Botieres, de Villebon (1), etsenechal de Thoulousê, estoyent hors la porte et sur le guichet , nous tirant l'un après l'autre ; et comme M. de Tavanes (2) voulut passer, M. de Barbezieux ne le vouloit permettre, luy disant qu'il ne seroit pas de la partie; et là il y eut de la colère d'un oosté et d'autre : mais , quoy qu'il fit, il s'en fit accroire et passa le guichet ; qui fust cause qu'on me retint quinze ou vingt hommes de ceux que J'avois choisis : mais je ne perdis rien au change , et ce retardement fut cause qu'il fut nuict close avant que nous nous missions en chemin. M. de Castelpers (3), lieutenant de M. de Montpezat ; qui me portoit grand amiUé , ayant entendu la mocquerie que l'on faisoit de moy, se deliliera démonter à cheval , ayant quinze ou vingt hommes d'armes de ladicte compagnie , ayant diascun un bon cheval ; lequel avoit parlé avec M. de Montpezat en sortant de la porte , et le pria n'estre mal-content s'il venoit à l'entreprhise, luy disant que J'estoy Gascon, et que si Je n'en venois à bout , les François se moqueroyent de moy. M. de Montpezat le trouva un peu aigre ; en fin il le laissa venir , et courut monter à cheval , pouvant estre environ luy vingtiesme.

. Or, pour déduire ceste entreprinse,, encores que ne soit pas la conqueste de Milan, elle pourra servir à ceux qui en voudnmt faire leur profflt. Gomme nous fusmes sur le plan Sainct

(1) Jean d'Estouteville , seigneur de Villebon.

(2) Gaspard de Saulx de Tavannes, père de Tantear des Mémoires qui feront partie de cette collection.

(') Raimond de Ga5tcli)er8, baron de Panna.

COMMBNTAIBBS DE BLAISE DE MONTLIIC. [1536]

Michel , je bailiay au eapitaine Belsolell , centenier de nostre compagnie , soixante hommes , et j*eQ retins autres soixante , comprins M. de Tairanes, avec sa trouppe;et luy baiilay une bonne guide , s*accordant avec les autres denx, loy disant qu'il ne falloit point qu'il s'approchast de moy de cent pas, et que nous marcherions toQsjous à demy grand pas. Et comme M. de Tavanes et moy commençasmes à nous acheminer, arriTa M. de Castelpers, duquel nous n'avions jamais entendu la délibération : aussi la fit il sur l'heure que nous passions le gaichet, ce q[ai nous retarda plus de demy heure ; mais en fin nous résolûmes qu'il prendroit le chemin des devanx , et luy baiilay aussi une de mes guides, qaUl fit monter en croupe : de sorte que nous cQsmes trois trouppes , et chascun sa guide. Je luy dis que , quand il seroit au bout du bourg , qu'il s'arrestast derrière Teglise ; car s'il entroit en la rue , fa compagnie qui estoit dans la ville le tueroit , ou leurs chevaux ; parquoy, qu'il ne s*approchast point qu'il n'entendist nostre combat. Et ainsi nous departismes et cheminasmes toute la nuiet, et jusqaes à Aubaigne trouvasmes beau chemin ; et de là , jusques à Auriole , nous alasmes par montaignes , où je croy qu'il ne passoitque des chèvres. Et, comme nousfusmes à demy quart de lieuê d' Auriole, je fis alte , et disâM. de Tavanes qu'il m'attendist , car j'avois à parler à Belsolell , lequel je trouvay à cent pas ou plus près de nous; et parlant à luy et à sa guide, je luy dis que, quand nous arriverions au bourg , qu'il ne me suy vist point , mais qu'il prist le chemin qui alloit droit à la porte de la ville , entre le bourg et ladicte ville , et qu'il s'arrestast tout contre la porte d'icelle ; car il ialldt qu'il gaignast deux maisons des plus proches de ladicte porte, et que prompteroent il les perçast pour garder que les ennemis nepeussent faire sortie et nous nuyre; et que là il combatist sans nous secourir aucunement. Et de main en main fis dire aux soldats que nul n'eust à abandonner le combat de la porte pour venir à nous au moulin, et qu'ils fissent ce que le capitaine Belsdeil leur commanderoit. Et alors , estant retourné vers M. de Tavanes , nous nous acheminasmes; et, pour ce qu'il nous falloit passer bien près du chasteau et de la muraille de la ville , leurs sentinelles nous crierei^t par deux fob : Qui va là? é, quoi nous ne respondismes rien, ains cheminions tonsjours. Et^ comme nous ftismes bien près du bourg, nous laissasmes le chemin du capitaine Belsolell , et coulasses par derrière les maisons dudict bourg : et, arrivez que fusmes au l)out où estoit le QMmIin, il fallut descendre trois ou quatre de-

grez de pierre pour entrer en la rué, où nous trouvasmes une sentinelle, qui ne nous descouvrit qu'à la longueur d'une pique de luy , et nous dist : Qui vive? Je luy respondis Espagne. Le cry n'estoit pas Espagne , mais Impery ; parquoy il nous tira sans rien toucher. Lors M. de Tavanes et moy nous jettasmes à coup perdu dans la rue , et fusmes bien suy vis , et en trouvasmes trois ou quatre des ennemis hors sur la porte du moulin , qui r'entrerent hastivement dedans. Ladicte porte estoit faicte à deux parties , avec une barre qui fermoit le tout : à l'une partie il y avoit un grand coffre derrière ; et l'autre , ladicte barre la tenoit presque fermée , et eux derrière. Ledit moulin estoit plein de gens, haut et bas; car ils estoient soixante dedans , avec le capitaine , lequel n'avoit rien que voir au gouverneur de la ville , ayant chascun sa charge; et fallust que nous entrissions là l'un après l'autre. M. de Tavanes se voulut jctter dedans; mais je le pris par le bras, et, le tirant arrière, J'y poussay dedans un soldat qui estoit derrière moy. Les ennemis ne tirèrent que deux arquebuzades, pour ce qu'ils n'avolent le loysir, estans tous endormis , sauf ces trois ou quatre qui estoient en la rue devant le moulin , lesquels avoient esté mis là pour leurs sentinelles. Et , comme ledict soldat fut dedans, Je dis à M. de Tavanes : « Entrez à cet heure, si vous voulez; » ce qu'il fit , et moy après luy : et commençasmes à mener à bon escient les mains , n'y ayant qu'une seule clarté sur le plancher. Ils gaignerent le haut par un degré de pierre assez large , et deffendoient ce degré du haut du plancher. Cependant Je fis sortir dehors un soldat , dire aux autres qu'ils montassent sur la couverture du moulin , et que, le descouvrant , ils leur tirassent dedans; ce que promptement fut falct : tellement que, comme les ennemis eutendirent que nos gens estoient sur ladicte couverture, et desja leur tirolent , ils commencèrent à se jetter dans l'eauë par une fenestre qu'il y avoit derrière ledict moulin. Neantmoins nous montasmes l'eschelie , et y tuasmes ceux qui restoient, sauf le capitaine, blessé de deux playes , et sept autres, tous blessez aussi, qui furent prins. Je manday au capitaine Belsolell qu'il print courage de combattre la porte de la ville , car le moulin estoit à nous. L'alarme tandis estoit grande dans ladicte ville , et ceux de dedans s'efforcèrent par trois fols de sortir : mais nos gens les tenoient de si court , qu'ils n'osèrent du tout ouvrir la porte. Je luy envoyay encores la pluspart de nos gens pour le secourir, et nous attendismes à brusier le moulin , et prismes tous les ferremens d*iceluy, mesmes ceux qui ser-

COHMENTAIfi&S DE BLAISE DB HONTLUC. [1686]

voient à tourner les meules, afin qu'ils ne le poussent refaire; et ne bougeasmes de là que le moulin ne fust entièrement bruslé haut et bas , ensemble les meules roulées dans Teauè. Or M. de Tavanes fut marry quand Je le retiray en arrierOi et médit après, en nous en retournant, pourquoy Je ne Tavois laissé entrer le premier, pensant que je voulusse donner Thonneur aux soldats : Je luy respondîs que je cognoissois bien qu^l n'estoit pas encores rusé, et que ce n'estoit lieu qui meritast qu'un si homme de bien que luy mourust , et se falloit garder pour une bonne bresche , et non pour un chetif moulin.

Sur ces entrefaictes arriva M. de Castelpers , et laissa sa trouppe derrière Teglise, venant à nous à pied : sur ce le jour conmiençoit à paroistre. Je priay MM. de Tavanes et de Castelpers de se retirer derrière ladicte église : car les arquebuzades tomboient fort espaisses au long de la rue , où Ton pouvoit descouvrir ceux qui passoient; et leur dis que je m'en allols retirer à Belsoleil : sur quoy ils allèrent derrière ladicte église. £t , comme je faisois retirer nos gens les uns après les autres , courant deçà et delà le long de la rue , M. de Castelpers se présenta avec vingt chevaux du costé de Teglise; qui nous fit un grand bien , car peut estre qu'ils fussent sortis. Je n'eus que sept ou huict hommes blessez, lesquels neantmoins cheminèrent , sauf un gentil-homme, nommé Yignaux , lequel nous chargeasmes sur un asne, de ceux que nous avions trouvé dans le moulin ; et après nous commençasmes à nous retirer vers le haut d'une montaigne , qui estoit presque le chemin que M. de Castelpers avoit fait. Et, comme les ennemis virent que nous estions si peu , ils sortirent tous à nostre queue; mais nous eusmes desja gaigné le haut de ladicte montalgne quand ils arrivèrent au bas, et, avant qu'ils fussent sur le haut, nous estions au val de l'autre costé , près d'en monter une autre , y ayant en ces quartiers là plusieurs colines. Nous n allions jamais que le pas : et ainsi cheminasmes droit à: Aubaigne. J'avois commandé aux soldats qui estoient avec nous que chascun portast un pain , lequel ils mangèrent par les chemins : j'en avois aussi fait porter quelque peu , lequel je départis aux gens d'armes de M. de Tavanes , et nous-mesmes en mangions cheminans tousjours. Je mets cecy par escrit, afin que quand un capitaine fera une entreprise de longue traicte, qu'il prenne exemple à £aire porter quelque peu à manger pour rafraischir les soldats , afin qu'ils puissent soustenir plus longuement le travail ; car Thomme n'est pas de fer. Et , comme nous iiismes à Aubaigne, deux lieues de Marseille, nous enten-

dismes rartillerie des gnUeres et de la ville , qui sembioit que ce fust une salve d'arquebuzes : et pensions reposer un peu andit Aubaigne; mais nous fusmes contraints de passer outre sans autre rafraîchissement , entrans en dispute de ce que nous devions faire : si est-ce que nous nous asseurasmes bien que l'Empereur estoit arrivé devant la ville , et que de mesmes il l'assiegerolt ; pensans d'ailleurs qu'il nous seroit impossible d'y pouvoir r' entrer : ce qui nous fàisoit souvent despiter et maudire l'entreprise , pour nous vdr enfermer dehors; et tout tomboit sur moy , qui estois l'autheur. M. de Castelpers s'estoit une fois résolu de s'en aller donner de cul et de teste à travers le Hsamp de l'ennemy, pour rentrer dans la ville : mais , comme il nous vint dire son advis , nous luy remonstrasmes qu'il s'y alloit perdre pour son plaisir , et que , puis que nous -avions fait tous ensemble une si belle action , de laquelle le Roy auroit grand contentement, nous devions nous perdre ou nous sauver tous ensemble. Le capitaine Trebous , guidon de la compagnie de M. de Monpezat , luy remonstra le semblable. Et ainsi resolusmes de laisser le grand chemin , en allant au travers des montaignes à main gauche , pour aller tomber derrière Nostre Dame de La Garde , fiaisans dessein que , si nous ne pouvions entrer dans la ville , le capitaine de La Garde nous recevroit. Et ainsi destoumasmes nostre chemin; qui fut bien pour nous : car Yignaux et les Bières prindrent le grand chemin droit à Marseille , et n'eurent pas faict cinq cens pas , qu'ils rencontrèrent quatre ou cinq cens chevaux que l'Empereur avoit envoyé au devant de nous pour nous combattre , ayant esté adverty par ceux d'Auriolle de Inexécution que nous avions faite. Et , sans que l'Empereur se trouva party la nuict pour venir devant Marseille , et que les messagers ne trouvèrent de long temps , à qui parler, Je pense que nous eussions esté deffaits ; mais l'Empereur ne le sceut jusques au point du Jour : sur quoy il envoya promptement ces quatre ou cinq cens chevaux au chemin d' Aubaigne, lesquels ne firent aucun desplaisir audit Yignaux ny à ceux qui estoient avec luy, sinon qu'ite leur estèrent les armes. En ceste façon nous àlasmes tout le jour avec le grand chaud, de montaigne en montaigne, sans trouvq^ de l'eauë : tellement que nous cuidasmes tous mourir de soif. Or nous pouvions tousjours voir le camp de l'Empereur, et entendions fort clairement les escarmouches. M. de Castelpers et ses gens-d'armes alloient à pied comme nous, tirant leurs chevaux par leb brides. Et , comme nous arrivasmes près Noetre Dame de La Garde, le capitaine du chasteaa ,

COMMBNTÀIIIVS DE BL4|§I$ PB MONTLUG. [1537]

qoi peosoit que mms fosaions ennemis y nous fit tirer trois ou quatre coups d'artillerie, qui nous contraignirent de nous jetter derrière des rochers : nous luy faisions signe des cliapeaux , niais pour cela il ne cessoit de tirer; en fin , luy ayant envoyé un soldat pour luy faire signe , il eessa de tirer comme il entendit qui nous estions : et ainsi que nous fusmes devant Nostre Dame de La Garde , nous vismes TEmpereur qui se retiroit par où il estoit venu; et Cbristofle Goast , qui avoit tenu tout le jour l'escarmouche, commença aussi à se retirer devers la ville. Lors nous commençasm^s à descendre la montaigne ; et, conmie M. de Barbezieux et M. de Honpezat , qui estoient sur la porte de la ville STec quelques autres capitaines, nous eurent descouverts , ils voulurent r' entrer dedans , pensans que nous fussions des ennemis : mais à la fin quelqu'un dit que si nous en estions, ceux de La Garde nous tireroient; et aussi ledlct f(eur de Monpezat recogneut M. de Gastelpers. Nous arrivasmes donc à la porte de la ville , où nous fusmes fort caressez , et mesmement quand ils entendirent que nostre entreprise estoit si bien réussie. Ils parlèrent avec le capitaine du moulin , qui estoit blessé à la teste et au bras , Câpres chacun se retira dans la ville. Je penfois bien que M. de Barbezieux , lors que le Boy arriva à Marseille , me presentast à Sa Miyesté, et luy dist comme J'avois faict Tentreprise , afin d'estre cogneu de Sa Miyesté : mais tant s'en Dut qu'il le fist > qu*au contraire il s'attribua toutllionneur, disant que c'estoit luy qui avoit inventé ladicte entreprise , et qu'il nous Favoit baillé à exécuter. M. de Monpezat se trouva fort malade, qui n*en peut rien dire : de sorte que je doneuray autant incogneu du Boy que jamais. Ce que je sçeus par le moyen du roy Henry de Navarre , qui m'a dit avoir veu les lettres que ledit sieur de Barbezieux en avoit escrlt au Boy, par lesquelles il s'attribuoit tout Thonneur de ladicte oitreprise. M. de Lautrec n'eust pas fait cda. Il siet mai de desrober Tbonneur d'autruy: il n'y a rien qui descourage tant un bon cœur. H. de Tavanes , qui est en vie , peut tesmoigner de la vérité : et si est-ce que ces ruptures de ouiiyns , tant d'un costé que d'autre , mesmemam de celuy-là, mirent le camp de l'empereur cii li grande nécessité , qu'ils mangeoient le bled pflé à la turque ; et les n^sins qu'ils mangeoient mbent leur camp en un si grand desordre de mahdie et mortalité , mesmement parmy les AkmanB, que Je pense qu'il n m retourna jamais mil CD leur pays. Voyla la fin de ccste entrepiinee.

DottDqiifi» nottess 9 capitaines» qa'en ce^ en**

treprise il y eut plus de l'heur que de la raison , et que j'y allay comme à taton ; si est-ce qu'elle fut fort bien compassée : et ne suis pas d'advis que vous pensiez que cela procedast tant de mon heur, que vous ne regardiez bien aussi que je n'oubliay aucune chose de tout ce qu'il falloit faire pour venir au bout de l'exécution. Et d'ailleurs il faut que vous nottiez que mon principal fondement estoit que Tennemy, estant dedans la ville , par la raison de la guerre ne devoit sortir de son fort jusques à ce qu'il auroit recogneu nos forces : ce que diffieillement pouvoit-il faire, pour l'obscurité de la nuict ; et neantmoins , si ne me fiay-je pas tant en ceste raison , que je ne leur baillasse une bride , qui fut Belsoleil et sa trouppe. Il faut souvent bazarder , car on ne se peut pas asseurer de l'issue : je tenois presque asseuré la prise du moulin; maisjejugeay tousjours le retour dangereux.

Or l'Empereur se retira avec sa perte et sa honte, où ce grand capitaine , Anne de Mont* morancy, lors grand maistre , et depuis connestable , acquist beaucoup d'honneur. Ce fut une des plus grandes pertes qu'il reçeut jamais ; son grand capitaine ^ Antoine de Levé, mourut de regret, à ce qu'on dit. J'ay autresfois ouy dire au marquis de Guast que ceste entreprise estoit sortie dudict seigneur Antoine de Levé seul : luy et son maistre cogneurent que c'est d'attaquer un roy deFrancedans son royaume. Apres ceste retraitte, je ne voulus plus estre lieutenant de la compagnie de M. le seneschal , lequel , s'il eust peu, me l'eust entièrement remise entre mes mains. M. de Botieres me fit cest honneur de me présenter son guidon, que je ne voulus accepter , ayant mis mon opinion sur les gens de pied plus que sur les gens de cheval ; et me sembloit que je parviendrols plustost par le moyen de l'infanterie : qui fut cause que je m'en retoumay chez moy, où , ayant demeuré quelque temps y voulus aller en Piedmont , suy vre M. de Botieres, qui estoit lieutenant du Boy, et passay à Marseille , où M. le comte de Tande me retint six ou sept mois.

[1537] Qoelque temps après, l'Empereur dressa un camp pour aller assiéger Theroane ; le Boy en mesme temps en faisoit dresser un au-» tre pour la secourir. Je prins lors la poste, et m'en allay à la Cour, où monsieur le grand maistre (1) me donna une compagnie de gens de pied , et une autre au capitaine Guerre , lesquelles nous dressasmes incontinent à Paris ou aux environs , et fusmes tous deux de la garde de monsieur le Dauphin , qui depuis fut le roy

(I) A0Q6 de Hontmoreocyi oonnélable en I5$8.

Henry second. Le camp marcha à Hedin et à Anchy le Chasteau, lesipiels furent pris par monsieur le grand maistre , comme fut aussi Salnct- Venant, et après que nos ennemis n*eurent peu rien faire devant Tiieroane , laquelle M. d' Annebaut refreschit à la barbe des ennemis : mals^ par malheur, à la fdute de quelques Jeunes gentils-hommes qui voulurent rompre leurs lances, ils cherchèrent les ennemis, lesquels les défirent; tout fut pris, le sieur d'Annebaut et autres. Peu de Jours après, les Impériaux se retirèrent , comme fit aussi le camp du Roy. Quant à moy , voyant qu'on ne feroit pas grand cas en ce quartier là , Je m'en retonrnay après en Provence , où j'avois laissé mes grands chevaux et armes ; et, huict ou quinze Jours après, Je reçeus un paquet dudit seigneur grand maistre , où il y avoit une commission pour dresser deux enseigner ; et marcher en Piedmont , où le Boy s'en alioit pour secourir Turin , estant M. de Botieres dedans. Et incontinent montay en poste pour m'en venir en Gascogne : de sorte qu'en huict Jours J'eus dressé les deux compagnies, desquelles Je fis mon lieutenant le capitaine Merens; et estant près de Thoulouse, Je lui laissay la trouppe , et prins la poste , ayant entendu que monsieur le grand maistre estoit desja arrivé à Lyon, et qu'il marchoit en haste pour aller gaigner le pas de Suze , où il monstra qu'il n'estoit pas apprenty à la guerre : et, voyant que Je ne me pou vois trouver, avec les compagnies , près de iuy à ce combat , Je m'y voulois trouver seul. Je ne sceus toutesfois faire si bonne diligence, que Je ne trouvasse le Boy à Sorges, et monsieur le grand maistre estoit deux Journées plus avant. Sa Majesté me commanda m'en retourner au devant de mes compagnies , et me rendre avecques Ambres et Dampons , qui en avoyent chacun autres deux ; et que M. de Cha- ^^gny (0 i^ous commanderoit ; me mandant en outre que nous allissions mettre le siège devant Barselonnette, et nous saisir de toutes les villes des environs.

Gomme Je fus à Marseille , on m'adverlist que mes deux compagnies s'estoyent desbandées; car , comme l'ambition du monde est grande , mon frère , M. de Lieux , manda à mon lieutenant qu'il l'attendist temporisant par le pays , parce qu'il r'assembloit une compagnie, et, sous ombre des deux fniennes , il marcheroit : mon lieutenant, mal-advisé, s'y accorda , nonolistant la promesse qu'il m'avoit faite défaire cinq lieues par Jour ; mais , comme mondit lieutenant eust

(I) François Le Roi , seigneur de Chavigni, comte de Cllnctuinip , «Uié du connétable de Montmorency.

laissé le grand chemin , et tourné devers Albi* geois pour temporiser , il se rendit devant une ville nommée L'IsIe, où les habitans d'icelle refusèrent les portes : qui fut cause qu'il y donna l'assaut , et l'emporta. Mondit frère , qui estoit à une Journée de Iuy avec sa trouppe , ne sceut arriver que cela ne fust fait ; et , après qu'ils eurent saccagé iadicte ville , ils eurent si grand crainte de marcher, que tous se desbanderent Un chef ne doit gueres abandonner sa trouppe , si ce n'est par grande occasion : le désir que J'avois d'estre des premiers me fît quitter la mienne ; ce qui fût cause de ce desordre. Je fus contraint de redresser deux autres compagnies en Provence, lÀ ou monsieur le comte me favorisa fort , faisant ma monstre à Villeneufve d'Avignon ; et fis si grande diligence , que j'arrivay encores deux Jours plustost qu'Ambres ny Dampons aux vallées , et prins le chasteau et la ville de Mieulan, où Je fis alte , attendant M. de Ghavigny et les compagnies desdits d'Ambres et Dampons , qui comliatoyent le passage du Lauzet ; lesquels n'y eussent sceu entrer, car toutes les vallées estoyent-là qui le deffendoyent. Et , comme les Espagnols , qui estoyent à Barselonnette, et qui estoyent aussi allez défendre le passage , entendirent que j'avois prins Mieulan, ils se retirèrent par les montaignes , car Je tenois le grand chemin vers Barselonnette ; et les communes, voyant que lesdits Espagnols s'en alloyent, abandonnèrent de nuict le passage; au moyen de quoy ils entrèrent dedans. Nous alasmes assiéger Barselonnette, devant laquelle nous demeurasmes trois sepmaines , où J'eus une arquebusade par le bras gauche : toutesfois ne me toucha à Tos , ce qui fut cause que Je fus bien tost guery. Puis après , le Boy ayant secouru Thurin , Sa Majesté s'en retourna. Et, pour ne m'estre trouvé en Piedmont , tous trois fusmes mandezd'en ramener nos compagnies. M. d'Ambres s'en alla trouver sadite Majesté en poste, et fit tant qu'il Iuy en laissa une ; et, comme j'entendis la grand difficulté qu'il y avoit eu , j'en ramenay les miennes en Provence , et me retiray en ma maison. Aussi fit-on une trefve pour dix ans , voyant qu'on n'avoit peu faire la paix. J'ay voulu mettre cecy par escript , encore que ce ne soit rien qui vaille, pour monstrer à toat le monde que Je n'ay jamais esté en s^our, ains tousjours prest au premier son de tabourin. Les Jours de paix m'estoyent années.

[1 538] Sur la fin de ceste guerre, le Boy honnora monsieur le grand maistre de Testai de connestable ; lequel avoit tousjours vacqué , comme a fait jusques icy , depuis la mort du seigneur de Montmorancy : ce que nos roys ont

COMMENTAIBES DE BLAISE DE HONTLUC. [1542]

ait, à mon advis » pour oster la jalousie entre les piinces , et pour le danger qu'il y a de mettre une si grande charge en la main d'un seul , tesmoing Sainct Poi et Bourbon. Ce dernier a esté bien fidelle (l) , et est mort au service de Sa Majesté, s^estanttousjoursrooostré grand et sage capitaine. La vérité me force de le dire , et non pas obligation que je lui aye , car il ne m'a jamais aymé , ny les siens aussi.

[]d39-l54o] Pendant ceste trefve, j'essays , mais en Yaln, d^estre courtisan ; je fus toute ma vie mai propre pour ce mestier : je suis trop franc et trop libre ; aussi y trouvay-je fort peu â^aoquest.

[tS4i ] Or , après le vilain et sale assassinat qui fut fait es personnes des seigneurs Fregouse et Bincon , ambassadeurs du Roy nostre maistre, plogoé d'an tel outrage, et voyant qu'il n'en poQvoit avoir raison, délibéra rompre la trefve; et , pour cest effect , dressa ses armées , Tune desquelles il bailla à M. d'Orléans , qui fut à Luxembourg, et Tautre à monsieur le dauphin, qui vint en la comté de Rousiiion , pour la remettre en l'obéissance de son père, ayant M. le marescfaal d'Annebaut [ qui depuis a esté admirai] avec luy.

( 1542) Et, pource que j'entendis que ledit seigneur mareschal menoit les compagnies de Piedmont, que M. de Brlssac commandoit, et en* cores avec lui un ingénieux nommé Hieronimo Marin (2) , qu'on estimoit le plus grand homme d'Italie pour assiéger places, il meprint envie d'aller au camp pour apprendre quelque chose dudit ingénieux : et comme je fus là, je me rendis presse M. d'Assier , qui commandoit rartllierie en absence de son père, lequel ne bougeoit d'auprès dudit Hieronimo Marin , et fus aux approches qui se firent de la cité de Perpignan, laquelle on assiégea : mais dans deux uulcts je cognus quMl ne faisoit rien qui vallust ; car il commença les tranchées si lolng , que de huit jours il ne pouvoit estre en batterie , ainsy que luy mcsme disoit; et je luy respondls que dans ce terme-là les ennemis auroient fait leur ville quatrefois plus fortequ'elle n'cstoit par ce costé. Pour ceste entreprinse le Roy avoit dressé une des plus belles armées que j'aye jamais veu : elle estoit de quarante mil hommes de pied , deux mil hommes d'armes , et deux mil chevaux légers, avec tout Tatirail nécessaire : M. deMonpezat en avoit esté i'autheur. Mais l'Espagne estoit toute abreuvée de son entreprinse ; et , encor que la ville fust bien munie , si peux-je bien

(') Le connétable de Montmorency.

(3) HîéroDiine ou Jérôme Marin , ingénieur italien.

dire que si M. le maréchal d'Annebaut m'eust voulu croire, il en fust venu à bout. Je l'avois très-bien recognuë, par-ce que monsieur le connestable, estant allé à Leucate, traictant la paix quelques années auparavant avec Granvele (s), député de l'Empereur, m'avoit envoyé avec le gênerai Bayard (4) et le président Poyet, qui depuis a esté chancellier ; ausquels le député de l'Empereur donna permission de s'aller esbattre audit Perpignan pour trois ou quatre jours , par le moyen de M. de Yeli, ambassadeur pour le Roy. Ledit seigneur connestable me fit prendre les habillemens du cuisinier de M. de Poyet, afin que, sous cest habit, je recogneusse la place ; et encores y cuiday-je moy-mesme estre recognu. Si trouvay-je commodité , par le moyen d'un serviteur dudit de Yeli, qu'estoit un Flament qui l' avoit laissé, auquel je dis que je voulois aussi laisser le mien , de voir la place ; car il me mena tout à l'entour de la ville, dehors et dedans : de sorte que je rapportay à monsieur le connestable tout le fort et le foible de ladite ville, lequel me dit que je l'avois fort bien recognuë , comme par d'autres , qui avoyent long temps demeuré dans icelle , il avoit esté fideliement adverty. Or Tallée de Poyet et Bayard estoit faite en feinte : lesquels ne voulurent mener en leur compagnie l'ingénieur duRoy, comme monsieur le connestable vouloit, craignant quMi fust recogneu et eux retenus prisonniers ; et comptèrent audit seigneur la peur qu'ils avoyent eue quand un capitaine espagnol me recognut ; mais je desavouay la debte , contrefaisant et mon pays et mon langage , faignant sçavoir mieux manier une lardoûaire qu'une espée , disant estre cuisinier de M. le président Poyet ; lequel ne respondit mot, de la grand peur qu'il avoit si j'estois recognu : mais le gênerai Bayard se prlnt à rire à part avec luy , et luy dit qu'il n'estoit pas le premier qui avoit esté trompé ; car celuy qu'il pensoit estoit un des bons capitaines que le Roy eust. De tout ce compte monsieur le connestable n'en faisoit que rire ; si est-ce que je luy dis que , tant qu'il vivroit , il ne me feroit plus servir d'espion : c'est un mestier trop dangereux et que j'ay tousjours hay . Tant y a que ce coup là je devins cuisinier pour recognoistre la place : ce que je fis tresbien. Yoyla pourquoy je dis que si M. d'Annebaut m'eust creu , fadllement il cust prins la ville ; mais il voulut adjouster plus de foy à un maçon gascon aposté , que les ennemis avolent jette dehors , faignant se venir rendre, pour amuser monsieur le mares-

(3) Père d*Antoine Pcrenot, cardinal de Gran?elle.

(4) Gilbert Bayard , cheyaUer baron de La Font et de Salnt-Majnran.

COMUENTAIK» M (LAtâfi bfi IfONtLUG. [1542]

chai à le fiiire venir assaillir la ville par le costé qa'il rassaillist , et à son ingénieur que à moy ; tellement qae nous ne flsmes rien qui vaille la peine de le dire ny de Tescrire. Par malheur c'estoit le premier coup d^essay de monsieur le Dauphin , qui vouloit aussi bien faire que monsieur d'Orléans son frère, qui print Luxembourg; mais ce n'estoit pas sa faute. Deux Jours avant que le camp desiogeast , ledict seigneur mareschal alla autour de la ville ; Je monstray à M. d'Ëstrée (1) , qui est encores en vie , le lieu paroù je voulois qu'on Fattaquast, et defortpres, encor que les canonnades et arquebusades qu'ils nous tirèrent nous fissent bien tenir au large ; et, après l'avoir veu, il dit ces mots : c 0 mon Dieu, quelle erreur nous avons faict ! » Mais lors il n'estoit plus temps de s*en repentir ; car le secours y estoit entré , et le temps des pluyes approchoit , qui nous eust fermé le pas de nostre retraicte : encores eusmes nous assez affaire, tant ce pays estoit mauvais pour se tenir là.

Pendant ce siège, la compagnie de M. de Boleves vacqua , laquelle M. le Dauphin envoya demander pour Boqual (2), qui depuis s'est fait huguenot ; J'en escrivis à M. de Valence , mon frère, qui estoit à la cour à Salers (3). Le Roy estoit si marry, pour le mauvais succez de ceste entreprise , contre M. le Dauphin et contre M. d'Annebaut, qui l'avoit aussi envoyé demander pour un autre , que Sa Majesté ne la voulut accorder à l'un ny à l'autre , ains la me donna à moy. Le camp estant levé , M. de Brissac eut pour garnison Capestaing , et M. de L'Orge, colonel des legionaires , Tuchan , là où on avoit retiré toutes les munitions des farines qui estoient demeurées du camp; et , trois Jours après, tous les legionaires le laissèrent, et ne luy demeura que les capitaines. Il manda à M. de Brissac que, s'il ne Talloit secourir bien tost, il seroit contraint d'abandonner lesdictes munitions , et se retirer ; parquoy nous marchasmes diligemment, sans demeurer que la moitié d'une nuict dehors , et le trouvasmes qu'il ne luy estoit rien demeuré , si ce n'est MM. de Deneze et Fonteraille , avec leur train. Or il y avoit un chasteau sur la montaigne tirant à Perpignan , à une lieuë de Tuchan , et à main gauche de Millau ; et estans sortis lesdicts seigneurs de Brissac et de L'Orge dudict Tuchan , pour aller ouyr messe à une petite chapelle, à un ject d'arbaleste de là , au sortir de la messe , nous entendismes tirer force arquebuzades audit chasteau, et descouvrismes

(1) Jean d'Estrées, grand-maltre de l'artillerie.

(2) ^ouê ferons remarquer que les noms propres sont souvent dénaturés par Montluc.

des gens autour d'iceluy, ensemble la fumée des arquebuzades. Je dis à M. de Brissac (4) s'il lui plairoit que J'alasse Jusques là avec trente ou quarante de mes soldats ; ce qu'il m'accorda. J'envoyai soudain La Moyenne , qui estoit mon lieutenant , les charger, et me fis amener un cheval , avec lequel Je marchay droict au chasteau. Le Peloux , qui estoit lieutenant de la com* pagaie de M. de Brissac, eut envie d'y venir, comme eut aussi Monbasin , Sainct Laurens , qui estoit Breton , et Fabrice, estans tous lances passades dudict seigneur, et cinquante ou soixante soldats de la compagnie dudit seigneur de Brissac. Je fis grande diligence ; et, comme les ennemis me descouvrirent lorsque Je commcnçois à monter la montaigne , ils se retirèrent à une plaine qui est au-dessous de Tantavel , et se couchèrent sous des oliviers , attendans de leurs gens qu'ils avoient encores laissez à Millau. Le capitaine du chasteau estoit Baronnes , archier de la garde du Boy, lequel M. de Monpezat y avoit mis ; et , me monstrant ledict Barennes les ennemis, arriva ledict Peloux et ses soldats, et encores un gentil-homme nommé Chaman , fort brave gentil-homme ; et , bien que nous eussions cognoissance qu'ils estoient plus de quatre cens hommes , comme aussi Baronnes l'asseuroit, nous conclasmes de les aller combattre. Ce quartier là estoit tout rocher couvert d'un peu de taillis, et, pour y aller, il falloit passer à travers ; parquoy nous résolûmes qae Le Peloux prendrait un petit sentier qu'il y avoit à main droite , et moy un autre qui estoit à main gauche : et le premier qui arriveroit à la plaine les iroit assaillir, les uns par devant, et les autres par derrière : et , concluant cela , les ennemis se levèrent , et les vismes tout à nostre aise. Monbasin , Chaman , Sainct Laurens et Fabrice , qui estoient à cheval , voulurent venir avec moy : dequoy Le Peloux fut marry, parce qu'ils es< toient à M. de Brissac comme luy, sauf Chaman , qui estoit à M. le Dauphin : Artiguedieu et Barennes vindrent pareillement avec moi. Dès le commencement de nostre descente , les ennemis nous perdoient de veuë , et nous à eux , à cause des taillis, et de la valée , qui estoit assez grande. Le Peloux print son chemin avec sa guide, et moy le mien. Et , aussi tost que J'arrivay à la plaine. Je tins ce que J'avois promis; car Je cbargeay les ennemis de queue et de teste , nous meslant de telle sorte , qu'il y demeura sur la place plus de vingt des leurs , et les menay tous-

(3) Salelles et non pas Safers. ( Voyez Vlt'méraire des Rois, de France , annéîe 1542. )

(i) Charles de Gossé , comte de Brissac, maréchal de France en 1550.

GOVHENTAIRES DE BLAISB DE MONTLUC. [1642]

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ioonbittatil juaqaea an bout de la rivière , qui povToit estre à qoatre oeDs pas ou plus de là ; mais , comme ils nous rirent si peu , ils se rallièrent, et moy me roulant retirer, ils marchèrent àiolk à mqy : surquoy je ûs alte, et eux aussi , àla kmgueor de quatre ou cinq picques les uns des autres ; ce que Je ne vis jamais faire. Quant au PdoDX , quand il fut à demy montaigne^ il eut opinion que j^avois pris le meilleur chemin , et toonia tout court, venant suyvre le mien : et la fortune porta si bien pour moy, que , comme nous estions picque à picque , arquebuse à arqoebase, de si près que j'ay dit , comme deux mastins qui s*entreregardent pour se battre , la tronppe du Peloux se monstra à la plaine; ce qaayans descouv^t les ennemis ^ ils tournèrent le fer de leurs picques devers nous et la teste deyen la rivière : et ainsi s'en allèrent , et nous SUT leur queue à arquebusades et coups de picque. Os marehoient si serrez , que nous ne nous pouvions plus mesler. Et , estans sur le bord de la rivière y ils firent alte toumans leurs picques devers nous; et , encore que la trouppe du PeloQx fist diligence de nous venir secourir, neantmoins nous fusmes contraints de nous retirer à quinze ou vingt pas des ennemis , lesquels incontînetit passèrent la rivière tous de flotte en eanê jusques à la ceinture. Montlmzin ilit blessé d'ooe arquebusade à la main, dont il est depuis demeuré estropiât; les chevaux de Sainct Laurens et Fahriee furent tuez , et le mien blessé de deux coQpsde picque; La Moyenne , mon lieutenant , bIcKé de deux coups d'arquebuzade en un bras ; Chaman, qui estoit descendu de cheval, eut trois coups de picque aux deux cuisses ; Artiguedieu , une arquebuzade et un coup de picque à une cuisse : bref, de trente à trente cinq hommes que nous estions , il n*en demeura que cinq ou six qui ne fussent blessez , et seulement trois de morts sur la place. Ils perdirent un sergent des plos renommez qu'ils avoient, ensemble viDg;t ou vingt dnq autres de morts , et plus de trente blessez , comme nous dirent le lendemain deux soldats gascons qui estoient avec eux devant Perpignan au siège , qui n'avoîent peu escha|^)erpour se venir rendre. Cependant MM. de Brissac et de L'Orge (1); se doutans bien qu'il en arriveroit comme il fit , montèrent à cheval , et ^indrent au chasteau de Tantabel si bien à propos , qu'ils virent tout le combat , désespérez de la eargue que j'avois faicte ; et par deux ou trois fois nous tîndrent pour perdus , et en firent mauvaise chère au Peloux,, pour n'avoir pas

(I) Jacques de Lorges.

(2> Hariadoi, ou Cheredln, larnommé Barberoasse.

tenu la resolution que nous avions faicte ; la^ quelle s'il eust suivy , à la vérité nous les eussions tous taillez en pièces, et eussions emportez les deux drappeaux qu'ils avoient. Si est-ce que je cuide qu'il ne tint pas à luy,car il estoit vaillant , mais À la guide qui les conduisoit, les menant par mauvais chemin , comme ledict Peloux nous dit depuis. Tant y a que le camp me demeura , avec la perte de trois hommes seulement. Des gentils-hommes il n'en mourut un seul. Bien tost après arriva le baron de La Garde à Nice ^ avec l'armée turquesque , conduite par Barberousse (2) , laquelle estoit composée de cent ou six vingts galleres. Tous les princes chrétiens qui soustenoient le party de TEmpereur faisoient grand cas de ce que le Boy nostre maistre avoit employé le Turc à son secours : mais contre son ennemy on peut de tous bois fhire flesches. Quant à moy, si je pouvoîs appeler tous les esprits des enfers pour rompre la teste à mon en-^ nemy qui me veut rompre la mienne , je le ferois de bon cœur : Dieu me le pardoint. M. de Valence , mon frère , fut envoyé à Venise pour excuser et couvrir nostre fait; car ces messers crioient plus que tous , et le Roy ne vouloit perdre leur alliance; lequel fit une harangue en ita« lien que j'ay voulu mettre icy en françois , atten^^ dant qu'il nous face voir son histoire : car je ne crois pas qu'un homme sçavant , comme on dit qu'il est, vueille mourir sans escrire quelque chose , puisque moy, qui ne scay rien , m'en suis voulu mesler. Voycy ce qu'il dit.

a L'Empereur estant la cause de toutes les ruines , misères et calamitez advenues à la chrestienté , illustrissimes seigneurs , c'est chose que chacun doit trouver bien estrange , que ses ministres soyent si impudens et effrontez d'en donner la coulpe au roy Très-Chrestien mon seigneur, le blasmant de ce qu'il tient un ambassadeur à Gonstantinople. Mais je demanderois volontiers à ces gens-là s'ils pensent que les choses tramées par le commandement de TEmpereur et roy des Romains , puis dix ans en çà , avec le Grand Seigneur, soient si secrettes , que la plus grande partie de la chrestienté n'en soit abbrevée. Ne sçait-on pas les trefves , les traictez d'accord et de paix , non générale, mais particulière , et les offres tant de fois par luy faits de donner un grand tribut (3) ; et le payer annuellement au Grand Turc pour le royaume d'Hongrie , combien qu'il pensoit estre un cas de conscience d'endurer qu'un petit roy commandast à ce royaume sous la faveur et appuy du Turc , lui semblant

(5) Cinquante mille dacats de tribut annuel. ( Voyez Ribier, Mtres et Mémoires â^ État . Um. U pag. 5S4.)

CO^IMENTAIBCS DE BLAfSE DE MONTLUC. [1542]

chose bien peu convenable aux Chresliens ? A quoy, avec la yerîté , Je pourrais adjouster qu'au temps que la paix fut conclue entre vostre serenissime Seigneurie et le Turc , le roy des Romains , par Tentremise secrette de ses agens , s'efforça de tout ce qu'il peut pour Tempescher, comme il ilit clairement vérifié par Tinterpretation de leurs courriers et depesches. Les mesmes ministres de l'Empereur estimoient aussi s'eximer de tout blasme , en faisant grand cas , et accommodant à leur poste , selon leur coustume , le séjour que l'armée navalle du Grand Seigneur a fait quelques mois dans nos ports ; et , sous ce prétexte , veulent , par leurs calomnies passionnées, forger un nouveau article de foy, disant qu'un prince y pour sa deffence , ne peut ny ne doit s'ayder du secours de ceux qui sont de contraire religion à la sienne; ne s'advisans pas qu*en blasmant le Roy, mon seigneur, ils taxent David , roy valeureux et sainct prophète , lequel , se trouvant poursuivy par Saûl , s'enfuit vers le roy Achis , idolâtre et ennemy de la loy de Dieu ; et quelque temps après , luy-mesme se rengea parmy les escadrous des Infidelles qui marchoient pour combattre le peuple de sa propre loy. Et par mesme moyen ils blasment Aza, roy des Juifs , qui appela à son secours le roy de Syrie , idolâtre , pour se délivrer de l'oppression du roy d'Israël. Ils blasment aussi Constantin , prince tres-chrestlen , eteeluy de tous les empereurs qui a mieux mérité de la republique chrestienne , lequel , en la plus grande partie de ses expéditions et armées , couduisoit avec soy un grand nombre de Gots idolâtres. Ils taxent Roniface , tant recommandé par sainct Augustin en ses Epistres, lequel , pour sa défense , et peut estre pour la vengeance de quelque injure receuë , appella en Afrique les Vandales , hommes ennemis de nostre religion.

t Ils mesdlseut de Narses , esclave de JustiniaUy capitaine tres-valeureux, mais sur tous religieux , comme on peut Juger par le tesmoignage de sainct Grégoire, et par les églises qu'il a édifiées dans ceste illustrissisme clté^ et dans la ville de Ravcnne ; lequel appeila a son ayde les Lombars, qui en ce temps abhorraient le nom des Chrestiens. Arcadlus, l'empereur de Constantinople, Jugé par tous les historiens non moins religieux que prudent, voulant sur ses derniers jours laisser quelque tuteur et protecteur qui fut capable pour conserver la dignité et authorité de l'Empire, tourna sa pejQsée devers leRoy de Perse, idolâtre, et le pria par sou testament de vouloir accepter la tutelle et defeuse de son fils et de l'Empire : ce que fut singulièrement loué par tous le9 princes chrestiens de ce temps, e\ d'au-

tant plus, que le roy de Perse n'accepta pas sen* lement la charge, mais s'en acquitta fidellement Jusques à sa mort. Devant qu'Heraclius se laissa empoisonner du venin de l'heresie, il s'ayda en une infinité de guerres des soldats sarrasins. Rasile et Constantin , fils de Jean , empereur de Constantinople , prindrent la Poûille et la Calabre par le moyen et avec l'aide des forces sarrazines, qu'eux mesmes avoient chassé de l'isle de Candie. J'en pourrois dire autant de Federic, qui, avec Taide des Sarrasins, seigneuria la plus grand part de ritalie. Je vous pourrois amener Henry et Federic, frères du roy de Castille, lesquels, au temps du pape Clément quatriesme, accompagnez de Conradin, appellerent les Sarrazins, tant par terre que par mer, non pour la tuition et deffence de leur pays, mais pour chasser les François de l'Italie ; et en peu de temps, avec l'armée des Barbares, s'impatronnerent de la plus grande partie de la Sicile. Je pourrois parler de Ludovic Sforce, lequel , avec plusieurs autres potentats d'Italie, employa les forces de Bajazet. » Que diray-je de Maximilian , de la maison d'Austriche, lequel, non pour se deffendre. ains pour ruiner vostre Estât , tres-illustrissimes seigneurs , tascba de provoquer et aigrir le Turc contre vous , à vostre grand ruine et dommage [ ce que se trouve fidellement escrit par le seigneur Andréa Mocennigo , qui est des vostres ] : ensemble des remèdes desquels vous usâtes en telle nécessité? Que si les raisons naturelles, si les exemples tirez de la saincte Ëscriture et des histoires chrestiennes , ne suffisoient pour vous confirmer et persuader entièrement la vérité de cette cause Je pourrois l'accompagner deplosieurs autres, que je laisse, pour n^ennuyer vos seigneuries, et qu'aussi je pense qu'il ne vous en reste aucun scrupule, veu que Je vous ay, par les exemples cy dessus alléguez, faict voir le foible fondement de l'article de foy nouvellement forgé par les Impérialistes. Et , qui plus est, Je dis et maintiens que le Roy Tres-Chrestien, mon seigneur, à l'imitation de tant de signalez et tres-religieux princes, peut, sans faire tort au rang qu'il tient ny au nom Tres-Chrestien qu'fi porte, s'ayder en tous ses affaires et nécessitez du secours et ayde du Grand Seigneur. Et si cela se peut, avec la vérité et raison, entendre de tous ses affaires nécessaires, combien, à plus forte raison , doit estra, non seulement excusé, mais grandement estimé le Roy Tres-Cbretlen , lequel , non pour besoin qu'il ait de se deffendre , non pour une Juste vengeance que Sa Majesté eust peu désirer de tant de torts reeeus , de tant d'injures à luy faites , de tant d'assassinats et meurtres exécutez contre ses sujets par l'Empereur, el à sa sus-

COHl^CNTATBSS DE BLAtSB DE MONTLtIC. [1542]

dtation, n^a vonlu accepter autre secours, sinon cejay que i*on void par expérience estre à tous les Chrestiens plus utile que dommageable? Et si quelqu'un de ceux qui favorisent le party de TEmpo^ur demandoit comment Tannée turquesque peat estre dans nos ports ; non moins pour le bien de Tltalie que pour nostre profit partienlier, je luy pourrois demander pour respoDse, par qnel moyen on pourroit prouver que ia cfarôtienté ait reçeu aucun dommage en ce que nous avons reoeu et refrescby ceste armée dans nos ports : à quoy Je suis asseuré que ne me poorroit respondre le plus avisé et le plus affectionné des partisans impériaux , sinon que ce fut quelqu'un qui print plus de plaisir d'en ouyr conter et deviser, que d'entreprendre le discours véritable et la negotiation , et en apprendre la raison. Mais, pour ne laisser la moindre cbose da monde qui peut engendrer quelque doute en lesprit de ceux qui ne sont informez de ce fait eotierement, j*en toucberay ce point le plus briefvement que Je pourray. A toutes les fois que vostre sérénité a esté recberchée par les ambassadeurs de l'Empereur pour donner passage par les terres de vostre Seigneurie à leurs soldats tudesques, italims ou espagnols, tout aussi tost on a entendu mille plaintes des assassinats et debordemens de leurs soldats. Et y a seulement quelques mois que les Tudesques , qui disoient aller à Carignan faire leurs pasques, pour surmonter ceux-là qui avoyent si vilainement taché Fbonneur de vos subjects , et si meschamment pillé leur bien, desployerent une partie de leur rage contre les églises , coupant avec un grand vitupère et mespris de la religion chrestienne , les oreilles, le nez et les bras des crucifix et des autres images qui representoyent les saincts qui sont au ciel.

« L'armée grande et puissante , du serenissime prince, partit de Gonstantinople estant composée de soldats étrangers de nostre religion, et, estant destinée et envoyée pour le secours du Boy mou seigneur, passa au milieu de vos isles, s*arresta au pays de T Eglise, traversa les terres des Siennois et Genevois [ peuples qui plus volontiers favorisent la grandeur de l'Empereur que leur propre liberté ] ; mais il ne se peut sça- Totr ny ne se trouve personne qui se plaigne qo'aueun tort luy ait esté faict, ains ont usé de toute courtoisie, et donné libre passage à tous ceoK qui ont esté rencontrez en mer, et payé tootœ qu'il a fallu prendre, passant pays, pour leur provision et avitaiilement de Tarmée : lequel bien Je ne crois pas qu'on puisse rapporter ailleurs qu'à la seule présence du capitaine Polia j ambassadeur du Roy, De façon que jamais

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