‹ Commentaires de messire Blaise de Montluc ... ou sont décrits les combats, reccontres, escarmouches, batailles, siéges, assauts ... défenses des assaillies et assiégéesChapitre 10 sur 58 · I. c p. M. T. vif · texte numérisé non relu

I. c p. M. T. vif

au passé ny Turcs ny Cbrestiens ne se sont si modestement comportez.

« Qui sera celuy-la, serenlsslme prince, qui puisse ou vueille nier que , si l'armée n'eust esté retenue parla majesté du Roy mon maistre pour la deffence de ses frontières, que la cbrestienté n'en eust esté assaillie avec infinies pertes ? Qui sera celuy qui ne jugera que ceste armée , avec une si grande puissance , eust triomphé d'une infinité d'ames chrestiennes , et de quelque ville d'importance, si nous ne l'eussions convertie à nostre profit I ce qui auroit réussi au bien des affaires du Grand Seigneur, et advantage grand de ses capitaines, ennemis de nostre foy. Boncques, cette armée estant disposée et capable pour faire quelque haut exploit, toute personne de bon jugement pensera qu'il aesté plus utUe à la chrestienté qu'elle aye esté employée pour servir à la majesté du Roy mon seigneur, que non pas Û de soy-mesme elle, sans aucun frein, eust marché contre les Chrestiens. Si bien qu'outre qu'il estoit besoin et nécessaire au Roy mon maistre s'ayder de ceste armée pour reprimer l'insolence des gens de TEmpereur , lesquels avoyent ja prins quatre de ses galleres dans le port de Tolon, il se peut aussi dire sans replicque, qu'en oecy nostre utilité privée estoit conjoincte avee le bien public de toute la cbrestienté. Je crois, serenisslme prince, vous avoir représenté clairement, et confirmé par raisons toutes évidentes et argumens certains, deux points principaux : le premier, que le Roy, sans préjudice du nom et de l'honneur de Tres-Chrestien, a accepté les forces qui luy ont esté envoyées par le Grand Turc ; le second , que ce secours a esté plus utile que dommageable à la cbrestienté : et j'adjousteray le troisième avec la brefveté que l'importance de la matière me permettra : c'est que la majesté du Roy, non pour ambition de dominer, non pour se venger des injures receués,non pour s'investir du bien d'autruy, non pour recouvrer ce qu'injustement luy a esté usurpé ; mais seulement a retenu ce secours pour se deffendre : J'entens, illustrissimes seigneurs , pour deffendre son royaume lequel l'Empereur de tousjours , avec des violences ouvertes , avec des cautelles secrettes , avec des intelligences , avec des trahisons, avec toute raison et justice, a cherché de ruiner. Et maintenant ses ministres, comme s'ils parloyent par mocquerie n'ont point honte de dire que sa majesté Gesarée n'a esté esmeué par autre raison d'entreprendre contre le royaume de France, que pour dissoudre l'amitié qu'on dict estre entre la majesté du Roy et le Grand Seigneur. 0 les délicates consciences ! 6 les salnctes propositions! 6 respopses bien justifiées, pour s'en

servir toutesfoifl envers quelcpies sots et ignorons, et non pas envers vous, illustrissiines seigneurs, qui, avec vostre admirable et accoustumée prudence, avant mesmes que j'aye parlé, avez , en vostre conscience et en votre esprit, jugé tout le contraire ; et recognoissez que le fondement de la guerre n'a esté autre que le dessein de ruyner ce royaume-là, qui depuis mil ans en çà s'est monstre le vray et prompt recours de toutes personnes oppressées, et le seul refuge de tous Estats affligez. Je voudrois entendre de eeux qui inventent de si subtils argumens, quel sainct esguillon de la foy poussa l'Empereur, ligué avec le roy d'Angleterre, de venir assaillir la France par les costez de la Champaigne et de la Picardie, faisant réussir finalement tout le fruit de son entreprinse au bruslement de Je ne sçay quels villages, et siège de Mesiere pour luy fort honteux? Quelle religion i'espoinçonna(l), au temps que l'Italie vivoit en repos et asseurance, pour estre Naples, Milan, Florence et Gènes possédez par divers princes, de venir mettre le tout en trouble et discorde? quelle religion, dls-je, Tesmeut de se Joindrç et liguer avec le pape Léon, pour enlever TEstat de Milan, lequel par droicte ligne appartient aux enfans de mon Roy? Quel si grand zèle de la foy les consellioit de vouloir faire tuer (2) le Roy par le moyen d'un prince de France , lequel il avoit , pour cest ef^ fect, avec promesses et larmes suborné? Et, voyant que ceste malheureuse praticque, plustost qu'approcher de l'exécution, estoit toute descouverte, il envoya le seigneur de Rourbon en France avec un nombre inûny de gens, sous esp«*ance de pouvoir gaigner à force ouverte ce que, la bonté et prudence de Dieu ne le luy permettant pas, il n'avoit peu exécuter avec ses trahisons. Quelle inspiration du Sainct-Esprit peust estre celle-là qui conduisoit il y a sept ans l'Empereur avec sept mil fantassins et dix mil chevaux, pour assaillir la France, et y entrer par la Provence et par laPlcardie? Quel commandement de l'Evangile se pourra Jamais trouver tel que l'ont trouvé ceux-cy , qui se monstrent en apparence si grands zélateurs du nom chrestien, qui puisse Jamais justifier aux yeux de tout le monde la confédération de l'Empereur et du roy d'Angleterre, veu que ledict roy anglois, à la susdtation et poursuitte de sa Gesarée majesté, a esté par les papes déclaré schismatique, hérétique et rebelle? Laquelle conspiration ne se peut baptiser du nom d'un secours nécessaire , ains une injuste, mescbante et détestable conjuration

(f) L'enciU.

(2) GoDspiratlon du connétable de Bourbon.

COHKBNTAItlS DB BUISS DE MONTLUC. [1549]

faicte entre eux deux , pour s^entrepartir un royaume chrestien et catholique, lequel de tout temps, lorsqu'il s'est présenté quelque ocoasion pour l'agrandissement de nostre foy, s'est tous- Jours montré prompt à employer et son sang et ses moyens. Quelle immense charité pourra estre celle-là, qui en si peu de teqips a induit l'Empereur d'embrasser, &voriser et se conjoindre aux princes allemans, lesquels puis vingt ans en ça il avoit Jugez hérétiques, schismatiques et aliénez de nostre foy?

« Tout le monde, serenissime prinee, ne luy bastoit pas, tant il estoit enclin àl'ambiUon et à la vengeance. N'eust il pas senty le honteux scome qui luy fut fait par le roy d'Angleterre, en la personne de sa tante, si son dessein de subjuguer toute la chrestienté ne l'eust traniq^rté à oublier cest outrage? Gombien de fois en vain , pour obvier à l'entreprise turquesque , et à l'évidente ruyne de l'Hongrie et de l'Allemagne , a on tenté et cherché les moyens pour mettre quelque paix et union entre ces princes? Mais, laisaans à part toutes les haines particulières , les interests privez, le respect de la religion , le desîr de la commune liberté , l'obligation de tant de bénéfices anciennement receus des nostres , et depuis quelque temps de nous, finalement, à nostre grand dommage ils se sont conjoincts et r'alliez ; et firent tout ainsi qu'Herodes et Pilate , lesquels , d'ennemis capitaux qu'Us estoyent, devindrent amis , et s'associèrent pour persécuter Jesus-Christ. Ira doneques l'Empereur, serenissime prince, avec intention de s'emparer de la France, et d'offencer ce Roy, lequel, après avoir reçeu tant d'injures , accorda si volontiers et si amiablement la trefve de dix ans ? s'en ira l'Empereur avec intention de ruyner ce prince, lequel, après avoir esté tant de fois indignement assailly dans son royaume , et comme revenant des obsèques de cest illustrissime et serenissime Dauphin, qui luy fut si poltronnement, parles corruptions de l'Empereur, empoisonné, allaneantmoins, avec tous ses autres enfims et princes de son sang, Jusques en la gailere dudit Empereur, avec péril de sa propre vie, luy monstrant combien la paix nécessaire à tous les Chraitiens, estoit continuellement désirée de Sa Majesté ? S'en ira l'Empereur avec intention de ruyner, brasier et mettre en proye ce royaume, passant par lequel il a esté bien-viegné, caressé et honoré , et non autrement que si c'eust esté Dieuqui fbst descendu en terre? S'efforcera il, avec des moyens indeus et violons de se rendre seigneur de ce royaume, dans lequel durant cinquante Jomrs, par la courtoysie et bénignité du Roy mon seigneur, il s'est trouvé plus respecté que son na«

COMMBNTÀniS DB filÀlSB DB MONTLUC. [|542]

tard ^gusor, et avec tout pouvoir d'y commander phu qpHen sa propre maison? Iront les Tudesqaes avec intention de fiedre serfs et esclaves ceux qni, pour conserver la Mhetlé de la Germaniei se sont libéralement employez aux despens et perte de lear chevance , et effusion de leur sang? Iront les Allemans et les Anglois avec volonté de destmire ceste religion , que nous , a?eenos valeureuses armées , et avec la doctrine d'un nombre infiny d'hommes exellens en sça- TDir, avons publiée par tout le monde? Iront les Espagne^, qui si souvent et à force d'armes ont esté par nous reduicts à la foy chrestienne, avec intention d'en prendre vengeance, et pour nous contraindre à laisser la religion, laquelle avec si grand honneur du nom de Christ nous avons si long-temps conservée? Que si nous sommes, eontre tout devoir, abandonnez du reste des Chrestiens [ce que Dieu ne permette] , nous pourrons, nous sujects du Roy mon seigneur, tres« jostement demander vengeance à Dieu contre tons d'une si grande ingratitude.

f Ce ne seront pas les mérites deuz à nos pères anciens, pour avoir par la grâce de Dieu gaigné et acquis à la chrestienté tant de victoires sons la conduitte de Charles Martel , au temps qulls combattirent et taillèrent en pièces cinquante mille Sarrazins venus d'Espagne.

« Ce ne seront pas les mérites que nos majeurs par la grâce de Dieu ont acquis à la chrestienté an temps que par leurs forces , sous la conduicte de Charlemaigne, les Infidelles et Sarrazins furent chassez des Espaignes et d'une partie de F Asie? Ce ne seront pas les mérites que par la grâce de Dieu les nostres ont acquis au temps dX'rbain second, lequel, sans beaucoup de peine ny contradiction, disposa nostre Roy, ses princes, aostre noblesse, et generaliement tout leroyaume contre les adversaires de nostre foy, si bien que tous ensemble, et par nostre secours, conquirent le royaume de Hierusalem et la Terre Saincte. Pourront lire Jamais les Chrestiens, sans recoguolssanee de l'obligation que nous avons sur eux, l'oraison proncmcée par l'evesque Oliviense, au temps de Galixte, en présence de vostre serenteime seigneurie? Le commencement de laquelle contient ces mots : Aucuns de nous n'ignore, illustrissime seigneur, qu'il y a vingt ans que ce victorieux exercite des Gaulois passa d^Europe en Asie, où, par la bénignité de Dieu et par leur v^tu , tout le pays de Bastero Jusqnes en Syrie a esté destoumé de la foy de Mahomet. Ce ne seront pas donc les recompenses des mérites de tant d'expéditions contre les adversaires de la foy, heureusement faites par nos ttwestres au temps de Philippes et Charles de

Valois. Et quand sa Saincteté verra tant de nations ensemble conjoinctes , et avec un mal-heureux désir de ruiner le reste de la chrestienté, et résolues d'opprimer ce royaume , qui sur tous les autres à bien mérité de la république chrestienne, je ne croy pas qu'elle ne vueilie, pour nostre tuition et deffence, nous prester l'aide et le secours qu'elle jugera nous^estre nécessaire. Et quand sadiote Saincteté en useroit autrement, elle feroit son très-grand dommage , et contre le devoir d'Italien, de Chrestien , et de Pontife : d'Italien, pour ce que nostre sâinct Père sçait bien, que la servitude et calamité de l'Italie,' ne peut naistre d'autre accident, que de la ruyne et destruction du royaume de France ; de Chrestien, d'autant qu'ayant esté de tout temps le nom de Christ défendu et amplifié par ce royaume, et estant à cest heure combatu par le moyen et ambition de l'Empereur et de tant de nations aliénez de nostre religion, il ne pourra estre abandonné en ce besoing, sinon des mauvais Chrestiens ; de Pontife, parce que ce sera contre le devoir de Sa Saincteté, puis qu'elle est entièrement et en toutes sortes esclarcie et tres-asseurée comme l'Empereur, obstiné en sa volonté, résolu de mettre sous son joug François et Italiens, et tous autres Chrestiens, n'a jamais voulu prester l'oreille à aucune condition de paix que Sa Saincteté luy ayt proposée. Au contraire, le Roy mon seigneur, désireux d'icelle et du repos des Chrestiens , a voulu bien souvent remettre tous les droits et différents au jugement du sainct Père. Doncques, pour faire l'office de vray pontife et de vray juge, ne pourra-il pas prendre les armes contre celuy qui sans honte n'oseroit nier qu'il ne soit le seul perturbateur du bien et du repos public? Ëtquand il ne fera cela, pour luy reprocher son ingratitude en cet endroit , les os de Grégoire troisiesme, d'Estienne second, d'Adrian premier, d'Estienne quatriesme, de Grégoire neufiesme, de Gelazio second, d'Innocent second, d'Eugène sixiesme, d'Innocent quatriesme, d'Urbain, et de plusieurs autres pontifes, s'esleveront tout à coup : lesquels , estans persécutez, partie par les ennemis de la foy, partie parles empereurs, ont esté secourus par les forces du royaume Tres- Chrestien et par le moyen de ceste Couronne , comme l'ancre sacrée de toute la chrestienté ; ont esté garentis et restituez au sainct Siège. Les os, les cendres du pape Clément s'esieveroient, lequel, contre toute raison et justice, réduit en extrême calamité par l'Empereur [lequel maintenant, allé et fortifié d'heretîques, prépare et excite tant de tragédies aux bons et vrais Chrétiens], fut délivré de toutes ses oppressions par les forces du Roy mon seigneur, avec une no«

COMMKNTAIBfiS BB BLAISE DE MONTLUC. [1543]

table perte des nostres. Je ne croy pas, illustrissimes seigneurs, que vous ayez du tout oublié l'union et confédération qui depuis sept cens ans a esté inviolablement gardée entre ceste illustrissime Seigneurie et la Couronne de France.

« Oublierez vous Testroicte alliance qui estoit entre vous et nous aux dernières guerres? Vous n'aurez perdu la mémoire de ceste entreprinse en laquelle vous et nous en si peu de temps conquismes Constantinopie (1). Pourrez-vous supporter qu'une nation que vos majeurs ont tant aymée et bonnorée , demeure affoiblie par le moyen de nos ennemis , avec laquelle , n'estans ny vous ny nous dégénérez de la vertu de nos prédécesseurs, vous pouvez encore espérer de faire d'autres entreprises, qui seront pour vostre accroissement avec le bien de toutela cbrestienté? J'espère, illustrissimes seigneurs, que vous considérerez avec vostre accoustumée prudence, que, s'il advenoit [ce qu'à Dieu ne plaise ] quelque sinistre accident au Roy mon seigneur, la liberté de votre serenissime republique seroit , sans aucun remède, exposée en proye à celuy qui ne tend à autre fin que sousmettre les deux à un mesme joug, comme ceux qui se sont trouvez unis tousjours pour la deffence de la commune liberté. Et quand vous feriez autrement , en nostrc faveur s'esleveroient les os de nos anciens pères, lesquels, voyant Philippe Maria Vicomte avoir subjugué Gènes, et Ja réduit toute la Toscane en un misérable estât , pour ne vouloir souffrir une chose si injuste , et laisser environner le pays des princes si puissans, reprindrent, avec l'aide des Florentins, Gènes, et par ce moyen , non seulement repoussèrent Tambition de ce tyran, mais, avec une singulière louange et obligation de l'Italie , reconquirent Bresse , Bergame et Crémone.

t Pour la mémoire de tant de braves actes. Je croy vous avoir osté toutes les difficultez et empeschemens qui parles calomnies des Impériaux vous estoient opposez. Et , comme serviteur de tous, vous, illustrissimes seigneurs, je vous conjure et supplie vouloir considérer en quel estât se trouve la misérable Italie , et généralement toute la cbrestienté, et, avant vous résoudre et prendre party, vouloir , non seulement escouter le reverendissime et tres-illustre cardinal de Ferrare (2), maisexaminer par le menu ce qu'il proposera à vostre Sublimité de la part du Roy mon seigneur. Je suppUe encore un coup vostre Sérénité vouloir, avec son accoustumée prudence,

(t) En 1204. Voyez Mémoires de Vilte-IIardoin font partie de cette collection.

(2) Hippolyte d'Est , cordinal de Ferrare.

ils

considérer comme l'Empereur est non seulement lacausede la ruine et misère de Tltalle, maisaussi le recognoistre comme insidiateur delà liberté de ceste illustrissime Seigneurie. Recognoissez, recognoissez, Je vous supplie, la maison d'Austriche pour vostre ennemie capitale , et comme celle qui de tout temps a fait tout effort d'enjamber et usurper les biens et pays d'autruy , et speciallement ceux de votre illustrissime Seigneurie. Au contraire, recognoissez la majesté du Roy treschrestlen , mon seigneur , pour vostre ancien , fidèle et affectionné amy, et avec quelle promptitude il vous a departy ses moyens pour le recouvrement de vos places occupées injustement par ceux de la maison d'Austriche. La reprise de Bresse et de Yeronne en peuvent donner asseuré tesmoignage. Et si ne vous faut craindre qu'une telle amitié se puisse dissoudre ou violer en aucune sorte , parce que, n'y ayant entre la couronne de France et ceste illustrissime Seigneurie aucuns differens, hy anciens ny récents, et ne tenant l'un aucune chose de l'autre, les occasions défaillent aussi pour lesquelles les amitiez se peuvent dissoudre entre les princes : ains au contraire leur unité, alliance et conformité sonttelles, que la^ruine de l'une menasse et promet asseurement la dissolution et calamité de Tautre. »

[1543] Je ne sçay pas quelle opinion resta à la Seigneurie d'un si grand affaire, ny si l'éloquence de mon frère leur fit trouver bon ce qu'ils trouvoyent si mauvais : une chose sçay-Je bien , que lors et depuis j'ay tousjours ouy blasmer ce fait, et croy que nos affaires ne s'en sont pas mieux portez ; mais ce n'est pas à moy à demesler de si grandes fùzées. Ce grand secours du Turc arrivé, tout le monde pensoit que la terre ne fust assez capable pour eux. Voyia que c'est des choses qu'on n'a pas essayées. M. d*Anguien , qui estoit pour lors lieutenant du Roy en Provence , assembla quelques enseignes de Provenceaux, et vint se planter devant Nice, où, après avoir fiaict une grande batterie, l'assaut fut donné par les Turcs et Provenceaux ensemble; mais Hs fiirent repoussez. En fin la ville se rendit, non pas le chasteau. M. de Savoye soUicitoit cependant le marquis de Guast pour le secourir, lequel se mit en campagne avec une bonne armée. Les Turcs mesprisoient fort nos gens ; si croy-je qu'ils ne nous battroient à forces pareilles : ils sont plus robustes, obeyssans et patiens que nous; mais Je ne croy pas qu'ils soient plus vaiilans ; ils ont un advantage , c'est qu'ils ne songent rien qu'à la guerre. Barberousse se faschoit fort, et tenoit des propos aigres et piquans, mesmement lors qu^on fut contrainct luy emprunter des poudres

GOMHENTAIHBS DE BLAISE DE MONTLUC. [lô43j

et des balles. Tant y a qu'ils se rembarquèrent sans avoir faict de grands faits d'armes : aussi rhyyer approcboit. lis se portèrent bien modestement à Tendroit de nos confederez. Les Pro- Tenceaux aussi se desbanderent.

ravois oublié à vous dire qu'après le mauvais succès de la guerre de Perpignan , le Roy nous manda marcber droiten Piedmont, et M. d' Annebaol, qui estoit admirai, allamettrelesiegedevant Coay, là où nous fismes aussi mal qu'à Perpignan ; et ftusmes bien frottez en donnant l'assaut, pour avoir mal recogneu la bresche , où je vis bien faire au brave et vaillant capitaine Sainct Pttro (1), Corsse, qui fut presque assommé. Ledict sieur admirai, se voyant sur l'hyver, s'en leUrama en France, ayant pris quelques petites places , et laissa M. de BoUeres, lieutenant du Boy, lequel l'envoya en garnison à Gabarret, et moy à Savillan où M. de Termes estoit gouverneur, qui en fût bien aise ; car aussi il nous demandoit Pendant nostre séjour, il se dressa plusienra entreprises, tant sur Thurin que sur nous, et nous aussi sur nos ennemis , esprouvans tant08t la bonne, tantost la mauvaise fortune ; mais, parce qu'il n'y a rien de mon particulier, je m'en tairay ; aussi ne seroit-ce jamais faict , si je voulofeescrire tous les combats où je me suis trouvé.

Apres que les Turcs se furent retirez, comme nous avons dit , M. de Savoye et le marquis de Giust mirent le siège au Montdevi , où le seigneur de Dros, piedmontois, estoit gouverneur, ayant avec hiy quatre compagnies italiennes, et deux compagnies de Suysses des six de M. de Sainct Julian, qui firent tousjours fort bien, enoores que ce ne soit leur mestier de garder places : et y fut donné deux ou trois assauts. M. de Botieres n'avoit nul moyen de les secourir ; car le Roy avoit lors peu de soldats en Piedmont. Les Suysses , qui avoient perdu leurs capitaines et ileutenans, de coups de canons, se commencèrent à mutiner contre le seigneur de Dros, gouverneur; tellement qu'il fut contraint de capituler. Pour luy oster toute espérance de secours, le marquis de Guast , qui a esté un des plus ilns et rusez capitaines de nostre aage, fit contrefaire des lettres de lld. de Botieres, par lesquelles il luy cscriYolt qu'il print party, n'y ayant moyen de le secourir : il ne peut descouvrir la ruze , et se rendit vies et bagues sauves, voyant la mutinerie des Suysses. Toutesfois la composition [ à la grand bonté du Guast ] fut mal gardée, et le

f:^ Paul de La BarCbe^ seigneur de Termes, maréchal de France en I55S.

(S) Espèce de chemin creux.

(l)Le Gorae San-Pietro , dit Bastelica.

seigneur de Dros poursuivy, lequel se sauva sur nu cbeval d'Espagne ; et bien pour luy, car tout l'or du monde ne l'eustsçeu sauver, pour la haine que le duc de Savoye luy portoit, parce qu'estant son subject , il s'estoit révolté contre luy. On disoit qu'il s'estoit sauvé habillé en prestre, par le moyen d'un soldat italien qui avoit esté à luy : je croy toutesfois que ce fut comme j'ay dit. Je puis dire sans mentir que c'estoit un des vaillans hommes et des meilleurs esprits qui sortit jamais de Piedmont. Il mourut à la bataille de Serisolles fort vaillamment, et le jour mesme que le Montdevi se perdit. J'estois parti de Savillan avec vingt-cinq soldats , au grand regret de M. de Termes (2), pour essayer si je pourrois entrer dedans; car avec grand trouppe il estoit difQdle : et avois une guide qui me vouloit conduire par des varicaves (3), et par une rivière qu'il y a au Montdevi, par dedans laquelle il falioit que nous alissions longuement . n'y ayant eauë que jusques au genou : et crois que par là j'y eusse entré, ores qu'il n'eustde rien servy de tant qu'il m'eust fallu passer par le chemin des autres, veu que les estrangers nous donnoient la loy : mais ils en portèrent la peine , car on en massacra plusieurs à l'issue de la ville. J'avois pris dix soldats d'avantage plus que des vingtcinq , pour me tenir escorte à passer le Maupas , qui est un Heu ainsi appelle , et à demy mil de Marennes , où on ne failloit gueres jamais de trouver rencontre de la garnison de Fossan : et au dessus, et à main droicte de Maupas, y avoit une hostellerie abandonnée, d'où on pouvoit veoir tout ce qui venoit devers Savillan droit à Gairas, etdudict Cairas audit Savillan. Gomme je descendis en la plaine , tirant droit à Maupas , il y avoit soixante soldats italiens de Fossan regardans tousjours vers ceste hostellerie , qui est sur un lieu haut ; je vis partir la trouppe , qui alloit gaigner le Maupas du costé de Cairas, pour m'aller combattre en cet endroit : qui fut cause que je tournay chemin à main droicte, et les allay prendre par derrière venant à l'hostellerie : mais ils m'aperçeurent , et voulurent gaigner le chemin de Fossan pour se retirer, ayant quatre chevaux qui les menoient. Toutesfois je les poursuivis de si près, que je les contraignis de se jetterdans une maison où il y avoit une estable tout contre, à laquelle je mis le feu : et ainsi qu'ils se virent perdus, ils commencèrent à crier miséricorde, se jettans à coup perdu , les uns par les fenestres, et les autres par la porte. Mes soldats en tuèrent quelques uns , pource qu'un de leurs compagnons qu'ils aymoient fort estoit mort, et deux blessez : le reste je renvoiay à Savillan , tous attachez avec cordes d'arquebuses, de tant,

COMMBMTAIBES DE BLAISB DE UONTLIJG* [1543]

que les miens qui les menoient n^estoieDt si grand nombre qu'eux. Puis m'acheminay droit à Cairas, et au moulin dessous Gairas trouvay M. de Gantai (l) , gouverneur dudit Gairas , qui me dit que Mondevi estoit rendu, ayant encore en main les lettres qu'on luy avoit escrit. Je retoumay tout court pour regaigner Savillan , et dire la perte à M. de Termes , pour en advertir M. de Botieres : mais comme Je fus au deçà de Gairas, et au commencement de la plaine^ près des maisons qu'il y a, qui s'appellent les Rodies, regardant en arrière , Je vis une trouppe de gens de cheval qui venoient devers Fossan au long de la prairie tirant à Albe qu'ils tcnoient pour lors ; et m'arrestay à ces maisons, pour voir ce qu'ils feroient: et, estant assez près de moy, me deseouvrirent , et me voulurent approcher , s'acheminans par une petite montée qu'il y avoit, bordée de bayes aux deux costez ; et comme je les vis à demy montez, j'envoyay au devant quatre ou cinq arquebusiers, qui leur blessèrent un cheval; surquoy ils tournèrent arrière. Ge que voyant , Je pensois que ce fust de peur : qui fut cause que Je m'acheminay dans la plaine; et n'euz fait cinq cens pas, que Je les desoouvris en icelle ; car ils estoient passez plus bas , estans quatorze saliades tous porte-lances , et huict arquebusiers à cheval, et une autre qui venoit après conduisant le cheval blessé. Je n'avois en tout que vingt-cinq soldats, desquels y enavoit sept picquiers, et le capitsiine Favas, et moy, qui avois une halebarde au poing. Leurs arquebusiers vindrent pour me charger le grand trot, nous tirant, comme firent aussi partie des nostres à eux : et les lanciers firent semblant de vouloir enfoncer , mais assez maigrement; car, dés que nostre arquebuserie tira, ils s'arresterent et firent large: alors nous prismes tous courage, et marchasmes droit à eux à grands arquebusades. Il en tomba un par terre , lequel ils abandonnèrent : et ainsi descendirent autrefois en la plaine, se retirant droit à Albe. Nous desarmasmes le mort, et le cheval se sauva avec eux . Ainsi Je me retiray à Savillan, estant deux heures de nuict avant que J'y arrivay. Gecy ay-Je voulu mettre par escrit, pour un exemple que les capitaines doivent prendre , pour ce qu'ores que les gens à cheval viennent charger les gens de pied, ils se doyvent résoudre à ne tirer que partie de leur arquebuzerie , et garder tousjours l'autre partie Jiisques à l'extrémité ; ce qu'observant, il sera difficile qu'ils soyent défaits sans tuer beaucoup des ennemis , lesquels n'osent enfoncer^

(t) Antoine de BouUiers , seigneur de Gental. (2) Bme.

voyant les arquebuziers afiistez , lesquels , bien résolus, à la faveur d'un buisson arresteront les cavalliers bien longuement, tirant cependant que les autres rechargeront. Nous estions résolus de ne nous rendre point , et combattre plustost avec les espées, craignant qu'ils prinssent la revanche de ce que nous avions fait le matin: car les quatre chevaux qui se sauvèrent à Fossan leur portèrent nouvelles de leur défaite.

Dés que M. de Termes entendit la prfnse de Montdevi, il délibéra s'aller le matin Jetter dans Beme (2) ; et, y estant arrivé, trouva deux compagnies de Suysses qui estoyeut là en garnison , ayant reçeu les autres du Montdevi, qui abandonnoyent lors Beme et s'en venoyent à Gaitas , n'y demeurant plus que la compagnie du comte (3) , une autre italienne, et celle du capitaine Renouart. M. de Termes me despescha un homme à cheval , m'escrivant que si Jamais Je voulois &ire service au Roy , qu'incontinent Je partisse : et c'estoit le lendemain que ledit seigneur arriva à Beme, qui estoit un dimanche ; nous ne &isions lors que sortir de la messe. Apres avoir un peu mangé , Je me mis aux champs pour y aller : toutesfois Je ne sceus tant faire , qu'il ne fust plus de trois heures de nuict avant que J'y arrivasse ; car il me fallut passer par des vallons as* sez malaisément, d'autant que l'on pensoit que la ville fut desja assiégée , estant tout leur camp à Garru^ à trois petits mil de Beme, ayant esté tout le Jour l'escarmouche devant la ville. Et par fortune, M. de Sainct Julien , colonel des Suysses, se trouva audit Beme, par-ce que c'estoit sa garnison , et M. d'Aussun (4) , qui l'estoit venu veoir pour entendre à quoy viendroit le siège de Montdevi : et ne fut possible audit Sainct Julien de retenir les Suysses, car Je trouvay toutes les quatre compagnies desJa à demy mil de Gairas. J'eus ceste faveur que monsieur le comte et madame la comtesse sa mère vindrent au devant de moy aux portes de la ville , accompagnez de beaucoup de seigneurs ayant une grande Joie de ma venue j pensant que le matin le siège serolt devant : mais deux Jours après que je fus arrivé, leur camp marcha droit à La Trinitat, ayant dressé un pont sur la rivière près Fossan ; et ce matin que le camp marchoit, cinq ou six chevaux légers de M. de Termes, et quatre ou cinq gentils-hommes du comte de Beme, qui servoyent de guides , avec cinq ou six arquebuziers à cheval des miens , allèrent à la suittede leur camp. Il faisoit une broûée si espoisse qu'à peine l'on se pouvoit veoir l'un l'autre; cela fut cause qu'ils

(5) Du comte de Bene.

(4) Pierre d'Aowiui.i ou plutôt d'Ossun.

GOMXBlfTAIHBS BB BUiSB DB UONTLUC. [1543]

allèrent jvBqaeB à la teste de leur artUierie , et priodrent le commissaire , qu'ils nommoyent le capitaine de Fartillerie : et le Jour deyant , MM. de Tennes , d'Auason et Sainct Julien estoyent partis , ayant eu advertissement que les ennemis dressoyent ce pont M. de Sainct Julien tira droit à GairaSy où les Suysses ne voulureot demeurer , ains s'en allèrent à Carignan ; M. de Termes , qui craignoit aussi qu'ils allas- Mnt à SaTillan , dont il estoit gouverneur^ s'en y alla ; M. d'Âussun s'en alla aussi en haste droict à Thurin : bref, diacun avoit peur de perdre ce qa*il avoit en charge. Ledit pont estoit plus advancé qu'on ne pensait, car ceux de Fossan le fuioieQt y pendant trois ou quatre jours que leur camp siyoïima à Carru ; et à l'heure que le commifiiaire Ait prins , la plus part du camp estoit desjA pâmée, et se campoit vers Marennes ; mesmement la bataille des AUemans, qui campa au chasteau et es environs du palais de misser Philibert Ganebous , gentil-homme de Savillan. M. de Termes avoit mené avecques luy à Beme M. de Gailac , qui estoit conmiïissaire de l'artillerie, lequel vooloit demeurer avec moy , pour la faomie amitié que nous nous portions [ comme bkùom Uenencores]; et ne pensasmes jamais rien tirer dudit commissaire prisonnier jusques à ceqa'il fiit tard : lors il nous dit et asseura que le maïquis alloit assiéger Savillan; dont M. de Cailac et moy flismes demy désespérez y car ledict adgneur de Cailac demeurait plus audit SaviOan qu'en autre lieu; et moy , pour-ce que c'estoit ma garnison, et ou j'avois demeuré sept ou huit mois. A la fin nous resolusmes tous deux de nous aller jetter dedans , jà tous périls et fortunes qni pourroyentadvenir : j'avois ving^cinq soldats des miens à cheval, lesquels je prins avec quatre on cinq de M. de Termes , qu'il avoit laifsé à Beme , au grand regret du comte , qui ne voulut jamais permettre que le capitaine Fa- VBS ne le reste de la compagnie partissent : et arrivasmesenvinm deux heures de nuict à Gairas, parlaimes avec M. de Gental , lequel nous trouvasmcs bien fiisché de tant que les Suysses Tavoyent abandonné ce jour-là ; et nous dit qu'il seroit grand cas si ne trouvions le camp logé dans la granges de Savillan , fors les Ailemans, qui estoyent où j'ay dit , et tenoyent jusque» à Marennes , par où ib nous falloit passer ; car par autre lieu n'estoyent que fossez et ruisseaux fort mal-aysez à passer , n'ayant avec nous aucune guide, pource que nous sçavions assez le chemin. Et passasmes par le milieu du village de Marennes sans trouver aucun rencontre, pour-ce

(i) Da YiUars et lUtmya le nommeot Yangaedemar.

que la cavallerie estoit demeurée encores vers Fossan ; et arrivasmes ainsi à Savillan environ deux heures après mînuict ; et trouvasmes à la porte de la ville le capitaine La Ghareze , frère de Boguedemar (i) , lequel M. de Termes envoyoit devers M. de Botieres , pour l'advertir qu'il attendoit à ce matin le siège. Nous envoyasmes nos recommandations à M. de Botieres , et qu'il s'asseurast que nous mourrions tous, ou la place ne se perdroit point. M. de Gaillac et moy allasmes trouver M. de Termes à son logis , et descendismes sans que ledit seigneur entendit rien de nous, escrivant l'ordre qu'il falloit tenir; et avait le dos devers la porte , qui estoit ouverte , ne nous nppercevant jusques à ce que je Tembrassay par derrière, et luy dis : « Pensez vous jouer ceste farce sans nous ? » lequel se leva en sursaut , et me sauta au col , ne pouvant quasi dire mot de joye : autant en fit à M. de Gaillac , me disant qu'il luy voudroit avoir cousté la moitié de son bien, et que ma compagnie y fust. Je luy dis que je la ferois voler ; mais que promptement on trouvast un homme pour porter une lettre au capitaine Favas, mon lieutenant. Et sur-ce, y depeschames un sien lacquay , qui arriva avant midy à Beme ; et incontinent que ledit capitaine Favas eut veu mes lettres , il alla dire au comte qu'il luy falloit partir ; lequel luy fit encores grand instance de demeurer : neantmoins il sortit environ trois heures après midy , et laissa le drapeau de mon enseigne, en passant à Gairas, à M. de Gental , qui luy dit qu'il ne fklioit point s'attendre de passer sans combattre, et qu'il luy respondit que c'estoit ce qu'il demandoit. Nous avions dit au lacquay que , quand il seroit au bout de la plaine , il le menast droict au moulin dudict messer Philibert , qui estoit à un ject d'arquebuse de son palais, et que là il se jettast au long du ruisseau , s'apprestant de combatti*e audict moulin , me doublant qu'il y trou veroit rencontre des Allemans; toutesfois , que s'il pouvoit éviter le combat , qu'il le fist , s'attendant seulement à gaigner la ville. G'est advertissement fut bien à propos, car les Allemans estoyent deslogez le matin que nous passasmes, et s'estoient campez à Marennes : et ainsi arriva environ deux heures après minuict ; qui redoubla la joye, non seulement à M. de Termes, mais à tout les capitaines, soldats, et aux gens de la ville ; car, à la vérité dire, j'avois une des meilleures et des plus fortes compagnies de Piedmont. Je n'en eus jamais d'autres : si je cognoissois quelque besongne (2), je trouvois tousjours moyen de m'en deffaire.

(2) De l'espagnol hiiogno , iddat de recrue.

COMMENTAIAES Dfi BLAISB DE MONTLUC. [l543j

Deux heures avant jour, M. de Termes eut nouvelle comme M. de Savoye et le marquis de Guast estoieut arrivez à Cavilimor, deux mil près SaviUan , le soir mesmes : qui nous fit encore croire que le camp venoit nous assiéger, pource qu'ils s'estoient mis sur le chemin par lequel on nous pouvoit donner secours. Et comme le Jour se monstra, arrivèrent des gens de Marennes nous advertir que toute Tinfanterie prenoit le chemin du Mont-Tiron , et descendolt en la plaine de Sainct Fré , prenant le chemin pluslost vers Garignan que de Savillan ; et de plus en plus nous en venoient nouvelles. Je priay M. de Termes me laisser aller vers Cavilimor , sur la queue de leur cavallerie ; ce qu'il m*accorda , fUsant monter à cheval le capitaine Mons son enseigne , avec cinquante salades. Or , pendant que j'estois allé à Beme, M. de Tais , qui estoit nostre colonel , avoit envoyé en diligence à Savillan les compagnies de Boguedemar et du baron de Nicolas ; et, pource que la mienne estoit lasse, je ne prins que le capitaine Favas et ceux qui estoient entrez avec moy, s'estans desja rafraischis, et quelque quarante des autres qu'estoient venus la nuict; le capitaine Lienard, lieutenant pour lors de Gabarret , avec trente ou quarante de sa compagnie, et le capitaine Breuil , de Bretaigne, enseigne du baron, qui est encores vivant, ainsi qu'on m'a asseuré n'aguieres, lequel depuis fut blessé à la jambe d'une arquebusade, dont il est boiteux, comme Ton m'a dit, avec autant de gens de la compagnie dudict baron : et nous en alasmesdroictà Cavilimor, le long d'un grand ruisseau qui va audit Cavilimor, et à main gauche du grand chemin. Et, estant à demy mil de là, arriva un des gens du capitaine Gabarret, qui venoit à moy de sa part , me priant le vouloir attendre , qu'il montoit à cheval pour venir ; et, comme il estoit long et tardif, il nousarresta de plus d'un grand quart d'heure : tellement que , si j'eusse suivy mon chemin sans l'attendre, je rencontrois M. de Savoye à une petite chappelle hors Cavilimor, tirant à Savillan, qui oyoit la messe, n'ayant que vingt cinq chevaux avec luy pour son escorte; et le marquis estoit party avec toute la cavallerie , prenant le chemin de Rony , distant desja à plus d'un grand mil de là. Voyez comme un peu de séjour quelque fois porte dommage : peut estre eussions nous eu là une bonne fortune. Et, comme ledict Gabarret fust arrivé , je m'acheminay , et fus incontinent à Cavilimor, où les gens de la ville me dirent que ledict seigneur n'estoit encores à demy mil de là. Nous nous cuidasmes le capitaine Mons et moy désespérer, ensemble tous les soldats, ayant perdu une si grande fortune pour la paresse

dudict Gabarret , lequel nous chargeasmes de malédictions. Or , après avoir demeuré là une grande pièce sans sçavoir ce que nous devions faire , nous nous mismes sur nostre retour : mais lors il me souvint de Tadvertissement de Mareanes , qui fut cause que nous prismes le chemina travers des prez , tirant à ceste plaine. Cependant nous oyons tousjours les tabourins du camp, et ceux de derrière en mesme temps ; car il n'y a pas demy mil de Cavilimor à la veuë de la plaine ; et , comme nous fusmes à la veuë , descouvri.smes trois ou quatre ragacbs (l) quisnyvoient le camp. Deux ou trois chevaux légers les coururent prendre , qui nous dirent qu^apres eux venoient deux enseignes de gens de pied et une de gens de cheval que M. de La Trinitat menoit. Lesdlctes deux compagnies de gens de pied estoient celles du comte Petro d'Apport , gouverneur de Fossan, qu'un sienlieutenant, nommé le capitaine Âscanio, conduisoit; et les gens de cheval conduisoient ledict seigneur deLa Trinitat et les munitions des farines avec une grand pa^ tie du bagage du camp , là où il y en avoit une grand quantité de celuy des Allemans , et des Espagnols que cinquante soldats allemans conduisoient, et autantd'Espagnols : tellement qu'ils pouvoient estre plus de quatre cens chevaax de bagage, et quatre vingts dix charrettes chargées de vivres et de l'équipage de l'artillerie. Alors le capitaine Mons s'en alla descouvrir M. de La Trinitat, tellement que son cheval luy fut blessé, et tourna incontinent à moy , me disant ces paroles : « Capitaine Montluc, il y en a là à donner et à prendre, i Soudain je montay sur une petite cavalle d'un de mes soldats, et prins un mien sergent ayant vingt arquebusiers , et les allay descouvrir , lesquels ne faisoient conte de s*arrester pour les gens de cheval qu'ils avoient veu , ains marchoient tousjours tabourin sonnant. Et comme je fus auprès d'eux , je voyois une multitude de gens et chevaux qui marchoient par la plaine , qui estoit le bagage et les charrettes; puis j'aperceus , sur le haut du costé où j'estois , marcher deux enseignes et les gens à cheval , et nombray les gens de pied de trois à quatre cens hommes , et pareillement les gens à cheval de trente à trente cinq salades. Et tout incontinent m'en retournay au capitaine Mons , et luy dis qu'ayant failly une grand fortune, il failoit qu'en tentissions une autre ; lequel noe fit response qu'il estoit prest à faire ce que je voudrois : et je le priay qu'il m'attendist là : car j'allois parler à mes soldats ; et courus lestrouvcr. Le capitaine Gabarret estdt avec ledict capitaine

(I) Valet de soldat, de lltaUen TitgMW, jeune garçon.

COMMENTAIRES DE BLAISE DE MONTLUC. [l543|

MoDs à cheval , et le capitaine Favas , Lyenard et Breoil eonduisoient les gens à pied ; et moy , arrivé . parlay à eux et à mes soldats , leur disant que, comme Dieu nous a voit ostéune bonne fortune , il nous en avoit baiilé une autre en m&in^ et, ores que les ennemis fussent trois fois plus forts que nous, si nous ne combattions, puisqu'il s*en presentoit occasion , nous n'estions dignes d^^tre soldats , tant pour l'honneur, que pour la richesse que nous avions devant nos yeax ; car le butin n'estoit pas petit. Tous les trois capitaines me respondirent que, de leur opinion, on devoit combattre. Alors je haussis la voix , parlant aux soldats : « Et bien , mes compagnons, ne serez voas pas deTopinion des capitaines? Quant à moy , Je vous ay desja donné la mienne, qu'il falloit combattre : et asseurez voos qœ nous vaincrons ; car le présage que fày toujours eu le m'asseure, lequel ne m'a' jamais menty en quelque chose que j'aye entrepris ; croyez , mes amis, qu'ils sont desja à nous. I

Or ay-je tousjours foict entendre aux soldats quej'avois certain présage que, quand cela m'advenoit, j'étais seur de vaincre : ce que je n'ay jamais faict, sinon pour y faire amuser les soldats, >fin qu'ils tinssent desja la victoire pour gaignée ; et m'en suis tousjours très bien trouvé, car mon asseorance rendoit asseurez souvent les plus timides. Les simples soldats sont aysez à piper, et quelquefois les plus habilles. Et lors d'une Yoix commencèrent tous à crier : « Combattons , capitaine, combattons. » Je leur remonstrois comme je Toolois laisser à nostre queue quatre plcquiers, pour garder qu'aucun ne se reculast, et, si aucun ie faisoit, qu'ils le tuassent : à quoy ils s'accordèrent volontiers ; et me fut fort difficile de pouvoir faire demeurer derrière lesdicts picquiers , SQvvant Dostre arrest, de tant que tous estoient afEectionnez de venir les premiers au combat. Et Qottez que le desordre vient toujours plustost par la queue que par la teste. Je commencay à B^iurcber; et, comme les ennemis descouvrirent les gens de pied, ils firent alte à l'endroit d'une grande baisse (A) que Teauë avoit faict par succession de temps, laquelle alloit finir au dessous du mont ou nous estions. Je les vis dans la plaine portans leurs lances droites sans s'avancer; et vis aussi le capitaine Ascaigne sur un petit cheval gris , qui faisoit mettre ses picquiers dans la baisse tous de rang, puis alloit courant aux char- ^ttes, pour les ranger près du bout de la baisse

<l|D-anrtTin.

(t) Cest-isiîre 25 hommes portant stUades { Espèce de

«qw).

là où ils estoient; et de là couroit au bagage, le faisant demeurer derrière, puis aux gens à cheval. Et cognus bien, à la diligence de ce capitaine, que c'estoit un brave homme ; et me mis à deviner ce qui adviendroit de nostre combat , me mettant lors en doute, pour le bon ordre de ce chef. Si est-ce que la volonté ne me changea jamais; et pendant que le capitaine Ascaigne dressoit son combat je dressois le mien, et prins l'arquebuserie , la baillant au capitaine Gabarret , qui estoit à cheval; et notez que la leur estoit sur le haut de la baisse tirant à nous. Je prins les trois capitaines avec les picquiers, etdeffendis aux arquebusiers ne tirer jamais , qu'ils ne dissent de la longueur de quatre picques, et au capitaine Gabarret qu'il fist tenir cet ordre; ce qu'il fit. Je dis aussi au capitaine Mons qu'il meprestast vingt cinq salades (2) pour m'ayder à tuer ; car d'un jour, encores qu'il eut eu un bras attaché , à peine les eussions nous sçeu tuer; et le demeurant pourroit combattre leur cavallerie , encore qu'ils fussent plus forts que les nostres : à quoy il s'accorda , et donna vingt dnq salades au jeune Tilladet [qui est à présent appelle M. de Sainctorens] et au capitaine Ydrou, chevaux légers de ladicte compagnie, lesquels sont encores en vie, et beaucoup d'autres qui estoient en ceste trouppe. Toutes nos trouppes marchèrent en un coup droict à eux ; et, comme je pensois que leur arquebuserie se jetteroit dans la baisse quand ils verroient approcher la nostre teste baissée , ce fut au contraire ; car elle marcha droict à la nostre, et tout à un coup se tirèrent de plus presque de quatre picques. J'avois dit aux nostres que , dés qu'ils auroient tiré, missent la main aux espées sans s'amuser plus à recharger, et leur courussent sus ; ce qu'ils firent. Je courus avec nos picquiers par le bout de la baisse, et nous jet-* tasmes à coup perdu parmy eux. Ydrou et Tilladet chargèrent M. de La Trinitat, et le rompirent : nos arquebusiers et les leurs se jetterent dans la baisse : toutesfois les nostres demeurèrent maistres, et nos picquiers avoient abandonné les picques, etestoientaux espées. Et ainsi, combaltans courageusement, arrivasmes tous aux charrettes, comme aussi fit le capitaine Mons ; lesquelles furent renversées, et tous leurs gens en fuitte vers deux maisons qu'il y avoit bas en la plaine ; et poursuy vans tousjours nostre victoire, et les gens à cheval tuant parmy eux, bieu peu en arrivèrent aux maisons. On en sauva quelques uns , mais des autres fort peu ; car ce qui restoit en vie estoit si blessé que je croy fermement qu*ils ne firent pas grand fruict. Nos gendarmes portoient en ce temps*là de grands coutelas tranchans pour coupper les bras mail-

lez et destrancher les morions (i) : oncques de ma vie je ne vis donner si grands coups. Quant à la cavailerie, tout fut pris , s'enfuyant droict à Fossan, sauf M. de La Trlnitat, luy dnquiesme^ pour estre mieux monté que les autres. Le jeune Tiliadet les suyvit, luy troisiesme, jusques à deux arquebusades de Fossan, et print un qui suy voit l'un des drapeaux ; car l'enseigne, qui la portoit, Tavoit jette sur le col de celuy qui amenoit son cheval. Incontinent après nous nous acheminasmes, conduisans les charrettes et les bagages, et fallut retourner par le mesme chemin qu'ils estoient venus, devers Marennes, de tant que lesdictes charrettes ne pouvoient passer par autre lieu : et pour lors je vis un si grand desordre en nostre faict, que si vingt salades des ennemis fussent tournez à nous, ils nous eussent deffaits , parce que les soldats à pied et a cheval estoient si chargez de bagage et de chevaux qu'ils avoient gaigné, qu'il ne fut possible au capitaine Mons de r'ailier une seule salade auprès de luy, ny moy deux arquebusiers; de sorte que laissâmes les morts sans estre recherchez et fouillez. Les vilains (2) de Marennes, incontinent après, y vindrent, et les despouillerent ; lesquels depuis nous ont dit plusieurs fois y avoir gaigné plus de quatre mil escus ; car il n'y avoit que trois ou quatre jours que ces deux compagnies avoient pris monstre (3) pour trois mois. Souvent le butin est cause de la perte : voyla pourquoy les capitaines y doivent prendre garde, mesmement lors qu'ils sçavent des gai*nisons voisines qui peuvent venir à eux : il est malaisé d'y pourvoir, car l'avarice du soldat est telle, qu'il crevé souvent sous le faix, ne voulant prendre aucune raison en payement.

Apres ceste deffaicte, nous retournasmes à Savillan , ou trouvasmes que deux vilains avoient donné l'alarme à M. de Termes, ayant porté nouvelles comme nous estions tous deffalcts. Nous le trouvasmes à demy désespéré ; mais après il eut une des plus grandes joy es qu'il eut jamais. Il y eut lors bon marché de besongne, car il se gaigna plus de quarante putains des Aliemans, et plus de vingt des Espagnols. Ceste vilenniefut en partie cause de leur desordre. Nous voulusmes faire mettre tout au butin , et trouvasmes que n'estions que cent quarante cinq hommes et cinquante chevaux , me priant tous que chacun se tint avec ce qu'il avoit gaigné, et qu'ils me feroient un présent, parce que je ne m'estois amusé à piller; ce que je leur accorday, voyant tout le monde contant ; et me donnèrent six cens escus,

(I) Gooper les casques. (IQ Lm habitaoto,

COMMBNTAIBBS DE BLÀISE DE MONTLUG» (1&48)

comme firent aussi les gens à cheval au capitaine Mons , mais je ne sçaurois dire combien. Yoyla ce que nous fismes ceste journée à la queue de leur camp. Il ne mourut sur le lieu, de nos gens, qu'un soldat du capitaine Baron, et cinq ou sii blecez, et un mien corporal, lesquels guérirent Il y a prou de gens de cheval et de gens de pied | en vie qui se trouvèrent au combat, lesquels, lorsqu'ils liront ce livre, ne me démentiront. Je ne sçaurois dire , dont je m'estonne , si M. de Caillac s'y trouva, ou si M. de Termes le retint avec luy ; mais, s'il ne s'y trouva, il estoit dans Saviilan, et luy en souviendra bien.

Or l'entreprise qu'avoit le marquis de Goast se monstra bien tost, car c'estoit pour s'aller jetter dans Carignan, et là faire un fort, et y laisser une bonne trouppe de gens de pied, comme il fit. £t le jour que je fis ceste deffaicte, il campa à un village près Garmagnolle, à main droite du chemin de Beconi (4) audit Garmagnolle : il ne me souvient du nom; et à la minuit il envoya la plus part de sa cavallerie passer le pont à Lombrias, où une heure ou deux paravant y estoient passez deux chevaux légers de M. de Termes qui s'estoient trouvez au combat, et s' estoient desrobez avec leur butin, craignant que l'on leur fit mettre au blot (ô) ; et advertireut M. d' Aussun et le seigneur Francisco Bernardin, qui estoient à Garignan, lesquels M. deBotieresyavoit^envoyez expressément pour la démanteler, luy souvenant que M. de Termes et ledit seigneur Francisco luy avoient dict quatre mois paravant que le marquis ferait cela, et s'en empareroit pour la fortifier, qui serolt chose fort préjudiciable au service du Boy. Je n'avois affaire d'escrire cecy, si n'estoit pour monstrer aux jeunes capitaines qui liront ce livre , qu'ils n'attendent jamais à faire leur retraite à la teste d'un camp , s'ils ne sont assez forts pour donner la bataille. Mais, comme ces chevaux légers eurent parlé à M. d'Aussuu , et dit la deffaicte que nous avions fait, il luy print envie, comme il avoit le cœur en bon lieu, de faire quelque chose avant de se retirer. Ledict seigneur Francisco, ayant entendu par lesdits deux chevaux légers où estoit l'eunemy, il jugea qu'au point du jour ils les auraient sur les bras, priant instamment M. d' Aussun de se retirer ; ce que ledit seigneur ne voulut jamais fiaire ; et , ainsi qu'il fut jour, virent le marquis de Guast, toute l'infanterie, et partie des gens à cheval, qui marchoient au long de la rivière. Ledict marquis s'advança, et fit parier à M. d' Aussun, l'amusant tousjours ; le seigneur Francisco lui crioit que

(3) Avoient reçu leur solde.

(4) Reconi : Racoui.

(3) Au partage.

COMMtMTAIIIBB DE BLAIftB DB MO!ITLU€k [iè4Z]

4ft

le marquis ne faiaoit cela que pour les amuser : mais 11 n'eu voulut jamais rien croire (on ne peut fnyr ton malheur], jusqoes à ce quedeux chevaux légers, qu'il avolt envoyez sur le chemin de Lombrias luy firent le rapport de la vérité; mais c'estoit trop tard, car la plus grand part de leur eavallerie estoit passée. Il n'y avoit que deux batteaox; mais ils estoient grands et avoyent conuDeDcé passer une heure après minuit. Alors M. d'Aussun dict au seigneur Frandsoo Bernardin qa'il se retirast Jusques auprès du pont des Loges, et que là il fist alte : ce qu'il fit. De gens de pied, il n*avoit que le chevalier Absal avec sa eompagnie seule ; et luy dit qu'il s'en allast le petit pas après le seigneur Francisco, et qu'il ilst souvent alte , pour le secourir s'il avoit besoin : ce qu'il flt ,* et tout à un coup arrivèrent cloquante ou soixante chevaux des ennemis attaquer TeseannoQche. Bien est vray qu'outre sa compagnie et celle du seigneur Francisco, il avoit trente salades de la compagnie de M. de Termes, que le Tienx Tilladet commandoit ; et estoient partis d avec M. de Termes il y avoit sept ou huict JOQrs, par le commandement de M. de Botieres «l prière qu'il luy fit de les y envoyer : ce que ledict seigneur regrettoit bien , ne les ayant à l'heure qu'il attendoit le siège. Ledict seigneur d'Aussun commença à faire sa retraicte, et mit ^ gens en trois trouppes : Tennemy le suy voit tousjours de près ; son lieutenant, qui s'appelloit Hieroniffl Magrin , menoit la première trouppe : etaucunefois les ennemis le menoient jusques à la trouppe que conduisoit M. d'Aussun ; autresfois ledict Hieronim rechargeoit les ennemis, ausquels arrivoit tousjours force gens ; et, comme ib se virent plus forts, chargèrent le capitaine Hieroniaoi à toute bride, et le ramenèrent dans la t«)uppe de M. d*Aussun , lequel fit une cargue, et ramena lesdits ennemis Jusques dans leur grand trouppe, laquelle chargea ledict seigneur d'Aussun, et le ramena sur les bras du capitaine Tiftadct. Une autre trouppe d'ennemis qui venuienl scores au galop, outre ceux-là, chargea J«dit Tilladet , qui estoit advancé pour secourir M. d'Aussun ; de sorte que l'ennemy estoit plus fort de gens à cheval quatre fois que les nostres ; cl tousjours leur arrivoit rafraischissement en mesme heure qu'ils passoient la rivière : tellement que tout alla en desordre et en routte, et fut porté par terre M. d'Aussun, son lieutenant, et plus de cinquante prisonniers ; le capitaine lilladet prins deux fois, et recouvert de ses com- Pfignons, lesquels, serrez en trouppe, tournoient ^iMgP jusques au pont des Loges. Le seigneur Francisco Bernardin, qui estoit en bataille auprès dvpont, vit venir sur ses bras tout ce desordre;

et, voyant qu'il n'estoit suffisant avec sa trouppe d*y remédier, print party, et passa le pont, et là fit teste : qui fût cause que beaucoup de nos gens se sauvèrent encores, et qui tournoient visage, sur sa faveur, au bout dudict pont.

Or le chevalier Absal, qui avoit prins un peu à main gauche, se retiroit le pas, et souvent lit faire halte ; qui Aist occasion qu'il ne peut gaigner le pont ; car une partie des ennemis, voyant la victoire, coururent à luy, qui avoit veu toute nostre cavallerie desfaicte et en routte. Chacun peut Juger quel courage luy et ses gçns pouvoient avoir ; lesquels furent tous taillez en pièces , le drappeau prins, et il se sauva sur un petit cheval.

Yoyla la routte (1) qu'eust M. d'Aussun, plus pour une superbe de vouloir faire quelque chose grande, que non pour faute de cœur ny de conduicte ; car en premier lieu il rangea bien ses trois trouppes, de sorte que toutes trois combattoient, et luy mesme, ayant esté prins, tenant l'espée sanglante au poing, et terre, car son cheval estoit mort £t s'il se fut voulu contenter de raison, il ne fut jamais entré en dispute avec le seigneur Francisco Bernardin ; car il y avoit faict ce que bon capitaine devoit faire, tant de sa personne que de sa conduicte. I^ Roy, après la délivrance dudict seigneur d'Aussun, les appointa, par ce que le seigneur Francisco le fit appeller pour lui reparer le tort qu'il lui avoit faict, ayant dict au marquis de Guast et ailleurs qu'il l'avoit abandonné au besoin. Ledict seigneur d'Aussun le rendit satisfaict et contant ; et l'un et l'autre avoient bien fait leur devoir; mais, si ledict seigneur d'Aussun eut prins le conseil dudit seigneur Francisco, il n'eust pas esté deffaict : il n'estoit pas raisonnable qu'il se perdist aussi, ne pouvant reparer sa faute d'avoir tant temporisé à faire sa retraicte à la teste d'une armée. Si Je voulois mettre encores d'autres exemples de ceux qui veulent combattre à la teste d'un camp se retirant, je le pourrois faire : tesmoin Mauchaut , où M. le mareschal de Stresse perdit la bataille, non pas à faute de cœur, car il y fut fort blessé, ny à faute de conduicte, car il avoit aussi bien rangé ses gens pour sa retraicte droict à Lusignan (2) qu'homme eust sçeu faire ; le seigneur Mariou de Sainct Flour , qui me perdit presque toute ma cavallerie auprès de Fiance (8), en voulant faire de mesmes à la teste d'un camp. Plusieurs sans considération tombent en ces fautes, comme j'ay cy-devant escrit , et en pourrois escrire d'autres, qui seroient longues à racompter. Je vous prie , capitaines mes compagnons , ne

(1) La routte : la dëroote.

(2) Lttsignan : Lncigoano eo Toscane.

(S) Piance : Piensaen Toscaoe.

COMMENTAIAËS DE BLAISE DE MOINTLUC. [l543]

mesprisezmou conseil ; car, pals que tant de vaillans et sages capitaines se sont trouvez mal de ces relraîctes, on n'en peut espérer rien de bon. 11 faut vouloir ce qu'on peut et ce qu'on doit, et non pas à la teste d*une armée attaquer vostre ennemy et entreprendre vostre retraicte.

Le marquis de Guast passa le pont à Theure mesmes avec tout son camp, et se mit dans Carignan , où il désigna un fort enfermant le bourg (i) ; ce qu'il eut bien tost faict, pour ce que les fossez qui enfermolent ledict bourg et la ville luy ayderent beaucoup ; et y laissa deux mil Espagnols et deux mil Allemans , et le seigneur Pierre Colonne (2) pour chef, [A la vérité il lit une bonne eslection , et ne trompa personne de la bonne opinion que Ton avoit de luy; car c'estoit un homme qui avoit beaucoup d'entendement et de valleur], laissant à Cai:magnolle César de Naples avecques quelques enseignes d'Italiens [du nombre desquels ne me souvient] et deux mille Allemans ; à Reconi , quatre enseignes d'Espagnols, c'est à sçavoir, Louys Quichadou , dom Jean de Guibare , Mandosse et Agillere (3) ; la cavallerie à Phigues et à Yinus et Vigon; et puis s'en alla à Milan, après avoir renvoyé le demeurant de son camp à Quiers , et M. de Savoye à Verseil.

Quelque temps après , M. de Termes mena une entreprise , qui ne fut Jamais descouverte qu'à M. de Bolieres et à moy, non pas mesme à M. de Tais , qui estoit colonel. Il y avoit un marchand de Barges , grand amy et serviteur de M. de Termes, et bon françois, nommé Granuchin , qui , venant de Barges à Savillan , fut prins des chevaux légers de la compagnie du comte Pedro d'Apport (4) , gouverneur de Fossan ; lequel tantost on menassoit de pendre , et tantost de le mettre à rançon : de sorte que le pauvre homme demeura huit jours en desespoir de sa vie ; à la fin il s'advise de faire dire au comte que , s'il luy plaisoit qu'il parlast à luy, il luy diroit des choses qui seroyent à son profit et honneur. Lequel comte parla à luy, et ledit Granuchin luy proposa qu'il ne tiendroit qu'à luy qu'il ne fust seigneur de Barges , et qu'il estoit en sa puissance de luy mestre le chasteau entre les mains , car la ville n'estoit forte. Le comte , curieux d'entendre à ceste entreprinse, conelud et arresta que Granuchin bailleroit son fils et sa femme en ostage ; et ledit Granuchin proposa la façon , disant qu'il estoit grand amy du capitaine du chasteau , et que les vivres qu'on mettoit dedans passoyent par ses mains; et qu'il avoit part

(1) Le bourg : le faubourg.

(2) Pirrhos Golooae (en italieu Pirrc Co/ouiia).

(3) Dom Juan de GuQvara , Men^oxa et Aguilar.

à quelque traffie qu'ils Cedsoyent ensemble , scavoir est, ledit capitaine du chasteau, nommé La Mothe , et luy ; aussi l'Escossois qui gardoit les clefs du chasteau estoit fort son amy, auquel faisoit tousjours gaigner quelque chose ; lequel s'asseuroit de le convertir, non toutesfois ledit capitaine La Mothe ; mais qu'il estoit malade ' d'une ûebvre quarte qui le tenoit quinze ou vingt heures , et ne bougeoit du lit , ains y demeuroit presque toujours : et comme il seroit hors de prison , il s'en yroit pleindre à M. de Termes de deux hommes qui avoyent le bruit d'estre impériaux , qui l'avoient vendu et adverty les enoe* mis de son allée ; et qu'après avoir laissé sa femme et son fils pour ostage, il iroit demander raison à M. de Botieres par le moyen de M. de Termes , et puis il s'en iroit à Barges , au chasteau, et qu'un dimanche matin il feroit sortir de quinze à vingt soldats que La Mothe y avoit, ne reservant sinon l'Escossois , le sommeiller et le cuisinier, pour aller prendre ceux qui Tavoyent vendu , ainsi qu'ils seroyent à la première messe le matin : et cependant , ceste nuict-là , le comte feroit marcher quarante soldats , lesqueb seroient embusquez devant 'jour à un petit taillis qu'il y a loing une arquebuzade de la faulsc porte ; et comme il seroit temps de venir, il dresseroit un drappeau blanc au dessus de la faulse porte. Or il y avoit un prestre de Barges qui estoit banny, et se tenoit à Fossan , qui estoit amy de Granuchin , lequel foisoit tout ce qull pouvoit pour sa délivrance , qui fut appelle à leur délibération , pour-ce que ledit prestre avoit parle souvent au comte en faveur dudit Granuchin. Et fut couclud que le prestre se rendroit une nuict qu'ils arresterent , à moytié chemin de Fossan à Barges , en un petit bois ; et , pour le recognoistre , feroit un sifflet ; et que , s'il avoit converty l'Escossois, il le meneroitavec luy pour arrester ce qu'il falloit faire. Ainsi Granuchin escrivit une lettre à M. de Termes , par laquelle il le prioit demander le sauf-conduit à M. de Botieres , pour faire venir sa femme et son Ws a Fossan entrer pièges (5) pour luy; car il avoit tant fait , avecque l'ayde de certains amp qu'il avoit moyenne , que le comte le laissoit aller moyennant six cens escus ; et que , si luy-mcsmc n'estoit dehors et en liberté, ne trouvcroit homme qui voulust achepter de son bien pour faire l'argent ; et que , s'il avoit le sauf-conduit, luy pleust le bailler à un sien amy, qu'il nomma à Savillan , auquel il escrivoit , et prioit faire les diligences de faire venir sa femme et son fils aw-

(() Le comte Pielro de Porto.

(5) Pkgu i CauUoo*

(ÎOHUEKTAIBES DE BLAISB DE MONTLtC.

dit Foasan. Et cela ftat arresté. Ledit Grannchia sortit , et vint audit Savillan trouver M. de Termes , auquel il compta toute Tentrepriose , et sa marehandise. Incontinent M. de Termes, qui eommençoit desja à tomber malade d'une maladie qui luy duroit chasques fois quatorze ou quinze Jours , m'envoya quérir, et me communiqua le tout : et tous trois arrestasmes que ledit GramidiiD yroit parler avec M. de Botieres pour faiy compter Tentreprinse. M. de Termes luy luÎHa des lettres addressantes audit seigneur de Botieres, lequel.', après Tavoir entendu , n'en fit pas grand cas , mais seulement rescrivit à M. de Termes que , s'il cognoîssoit qu'on se deust fier audit Granuchin , qu'il en fist comme bon luy semUeroit A laquelle responce M. de Termes eust opinion que M. de Botieres seroit bien aise qu'il reçeust quelque escome ; aussi ne s'aimo^eat ils gaerres ; de sorte qu'il vouloit rompre l'entreprinse ; mais , voyant ledit Granuchin dcsesperé si elle ne se faisoit , et moy encores ptos de laisser eschapper une telle prise sur nos eooemis , je priay M. de Termes la me laisser conduire ; lequel difficilement le me voulut accorder, craignant tousjours que , s'il en advenoit mal , M. de Botieres iuy presteroit une charité tùyers le Roy, comme c'est la coustume; car, quand on porte quelque dent de laid à quelqu'un , OQ est bien aise qu'il face tousjours quelque pas de derc, afin que le maistre aye occasion de se courroucer et reculer celuy-là , le blasmant de n'avoir voulu croire les plus sages. En fin, par Importunité , il m'accorda ladicte entreprise.

Ledit Granuchin partit pour s'en aller à Barges , et descouvrit le tout au capitaine La Mothe et à TEscossois , ausquels M. de Termes en escrivit aussi : et la nuict venue, partirent tous deux seuls [car ledit Granuchin sçavoit bien le chemin], et se rendirent au bois , là où ils trouvèrent le prestre , et arresterent que ledict comte qoitteroit la rançon audit Granuchin , et qu'il hiy bailleroit autant comme les soldats qui Ta- 'voieat prins luy avoient osté : et , en outre , luy bailleroit sa demeure au chasteau , près du capi- Wne qu'il y mettroit , avec certaine pension d'ar- Seotpour s^entretenir ; et feroit espouser à l'Escofiiois une fille héritière qu'il y avoit à Barges ; loy donneroit aussi certain entretenement, de l^t qu'il ne pourroit jamais plus retourner ny en I^Mtte ny en France. Cela fut tout arresté et coBdn , et que le prestre luy apporteroit toutes cet promesses , signées et scellées des seing et vmes du comte , à une cassine qui estoit au frère dodict prestre , là où 11 venoit quelques fois la Baict; et que le dimanche après Texecution se ^crolt. Granuchin vhit à Savillan , après avoir

reçeu les obligations, et nous monstroit tout Or il n'y avoit plus jusques au dimanche que trois Jours. Il s'en retourna incontinent, et arrestames qu'il meneroit deux guides , les meilleures qu'il pourroit trouver, non toutesfois qu'il leur descouvrit rien , mais avec des lettres feintes , où il ne se parleroit que de quelque vin qu'il m'avoit acheté. Les guides furent le samedy à midy à Savillan : Je prins le capitaine Favas , mon lieutenant , et dans ma chambre luy communiquay toute l'entreprise, et comme Je voulois que ce fust luy qui l'executast; à quoy ne contredit, estant homme de bonne volonté : et fût accordé qu'il attacheroit les guides par le corps, et qu'il n'entreroit en chemin aucun ny carrefour, mais à travers la campagne. Il eut grand affaire à convertir les guides, pource qu'il falloit passer trois ou quatre ruisseaux , et qu'il y avoit de la neige et de la glace par tout. Nous demeurasmes plus de trois heures à disputer ce chemin ; à la fin tous deux les guides s'en accordèrent, à chacun desquels je donnay dix escus , et les fis trèsbien soupper. Nous advisames qu'il ne falloit mener gueres de geus , pour ne faire grand bruit. Nous faisions lors un rampart près la porte de Fossan , ayant rompu un peu de la muraille , et fait un pont pour aller chercher la terre dehors. Par là je jettay le capitaine Favas dehors , luy trente-cinquiesme seulement; et comme nous fusmes dehors, attachasmes les guides, pour crainte qu'ils ne se perdissent , et ainsi se mit en chemin. Or Tassignation des ennemis estoit en mesme heure , de sorte que Granuchin leur avoit baillé le chemin pour venir à ce taillis à main droicte , et aux nostres pour venir passer auprès des murailles de la ville à main gauche : et comme ils furent à la faulse porte , Granuchin et l'Escossois s'y trouvèrent , qui estoit l'heure à laquelle l'Escossois avoit accoustumé faire sa sentinelle sur la faulse porte , et ne furent jamais descouverts. Estans arrivez , ils les mirent dans une cave du chasteau, où l'on leur avoit appresté du feu de charbon , du pain et du vin. Cependant le jour arriva , et , comme la cloche sonuoit pour dire la messe bas à la ville, TEscossois et Granuchin commandèrent à tous les soldats qui estolent dans le chasteau, d'aller prendre à la messe ces deux que Granuchin chargeoit l'avoir trahy ; et n'y demeura que La Mothe , son valet de chambre , qui servoit de soldat , celuy qui faisoit la depence , le cuisinier, l'Escossois et Granuchin : rEscossois leva le pont, et lors ils firent sortir le capitaine Favas , le faisant mettre derrière dés fassines qu'il y avoit au fons de la bassecourt , les genoux à terre, et après allèrent incontinent mettre le drappeau sur la faulse porte. Et bien

COMUENTÀIBBfl DE BLAI8V DK VOVTLVC. [164S]

tost après le prestre arriva , et environ quarante soldats avec luy : et comme ils forent dedans , FEsoossois ferma la faulse porte, et à l^instant le capitaine Favas et sa trouppe leur connurent sus , lesquels firent quelque peu de deffence , de sorte qu'il en mourut sept ou huit : Granuchin sauva le prestre, et ne voulut endurer qu'il receust aucun desplaisir. Or il y avoit un paysan qui ve* noit d'une maisonnette au dessus du chasteau , lequel apperceut entrer par la faulse porte ces soldats espagnols portant la croix rouge , et courut bas à la ville donner l'alarme , et dire que le chasteau estoit trahy . Lors les soldats qui avoient esté tirez dehors pour aller prendre les deux hommes à la messe , voulurent s'en retourner au chasteau ; mais les nostres leur tirèrent arquebusades, toutesfois bien haut pour ne les toucher, faignant estre ennemis , criant tousjours : Imperi, Imperi et Savoyef qui fut cause que lesdits soldats s'enfuirent à Pignerol , et portèrent nouvelles à M. de Botieres que Granuchin avoit trahy le chasteau, et que l'ennemy estoit dedans. M. de Botieres despescha , bien en colère , un courrier à M. de Termes pour l'advertir de ces nouvelles : et outre , trois ou quatre marcbans de Barges , qui tenoient le party du Boy, s'en vindrent fuyants à Savillan ; de sorte que nous tinsmes entièrement que la trahison double estoit tournée contre nous, comme il advient bien souvent. Je n'osois aller voir H. de Termes , qui estoit au lit , malade , quasi désespéré , et disoit ces mots souvent : « Ah I M. de Montluc , vous m'avez ruyné : pleust à Dieu ne vous avoir jamais creu ! » Et ainsi demeurasmes jusques au mercredy. Cependant ils mirent les soldats qui estoient entrez dans la cave , prenant mes soldats les croix rouges, et mirent un drappeau blanc , aussi avec la croix rouge , sur une tour, ne criant autre chose dedans le chasteau , que Imperi! Imperi/

Or inoHitinent Granuchin fit signer une lettre au prestre , par laquelle il mandolt au comte qu'à s'en vint prendre possession de la ville et du chasteau ; que Granuchin luy avoit tenu ce qu'il luy avoit promis : et manda venir un païsant de son frère , auquel il fit bailler la lettre par le prestre mesmes , luy disant que , s'il faisoit aucun signe en luy baillant la lettre ou autrement , qu'il le tueroit : et aussi fit dire par ledit prestre audit laboureur quelques autres paroles de bouche. Le paysan s'en va sur une jummt , courant à Fossan , là où il n'y a que douze mil ; et tout incontinent le comte se résolut d'y envoyer ceste nuit un sien corporal nommé Janin , avec vingt-cinq des plus braves de toute sa compagnie , lequel se rendit au point du jour à

Bai^. Et comme il arriva ati chasteau , Granuchin , le prestre et TEscossois le firent entrer par la même faulse porte ; et cependant le capitaine Favas s'alla mettre derrière les tesines , comme auparavant , combien que Granuchin fist un peu le long à ouvrir la porte , pource qu'il vouloit voir clair, et regarder si le prestre fercrft signe aucun : aussi vouloit-il que ceux de la ville les vissent entrer. Et comme le jour fut clair, ils ouvrirent la feulse porte , leur faisant entendre que les soldats du prestre dormoient , pour le long travail qu'ils avoient souffert la nuiet auparavant : et comme ils furent dedans , l'Escossoia ferma soudain la porte , et promptement le capitaine Favas sort , courant à eux sans leur donner loisir, qu'à bien peu , de mettre le feu aux arquebuzes; ce que les nostres firent, car ils les avoient toutes prestes. Quoy que ce fiist , ils se mirent en deffence avec leurs espées : de sorte qu'il y eut six soldats des miens blessez , et en mourut de ceste trouppe quinze ou seize , desquels le corporal Janln en fut un , qui fut un grand malheur pour nos entrepreneurs , et nn sien frère : le reste ils amenèrent à la cave , les attachant de deux en deux ; car ils estoient desja dans le chasteau plus de prisonniers que des nostres mesmes.

Et , pource que ce combat dura plus que l'autre, les ennemis crioyent combattant, /mjpert/ et les nostres , France f de sorte que la voix alloit jasques à la ville , et mesmement les arquebuzades qui furent tirées. Et pour n'estre encore descouverts , parce que leur dessein estoit d'y attirer le comte [car pour ceste occasicm se jouoit la farce] , ils montèrent tous sur les murailles du chasteau , et la crioyent Imperi et Savoyef portans tous la croix rouge , comme j'ay desja dit. Or le palsant qui avoit porté la lettre au comte ne vint pas avecques eux au chasteau , s'estant arresté à la cassine de son maistre , et fut incontinent envoyé quérir, et baillé une autre lettre pour la porter audit comte à Fossan , par les mains du prestre , par laquelle il l'advertissoit que le corporal Janin estoit tant las, qu'il n'avoit peu escrire; mais qu'il luy avoit donné charge de luy mander le tout, et qu'il s'estoit mis à dormir. Le comte , après avoir veu oeste lettre , se résolut de partir, non pas le lendemain qui estoit le mardy, mais le mercredy après. Quand Dieu nous veut punir, il nous este Tentendement , comme il advint au fait de ce gentilhomme. Et en premier lieu le comte estoit réputé pour Tun des accors hommes, et autant sage et vaillant qu'il y en eust en tout le camp : et neantmoins il se laissa aveugler de deux let*tres de ce prestre , et mesmement par la der«

<!ûll]lfiNTAtR«9 Vi BLAtSC DB MûlfTttTG. [1543]

nicn j de laqadle il ne devoit rien croire qu'il se ykt lettre de son corporal ; et devoit regarder li l'exense estoit sofQsante de dire que sondit eorporal s'estoit mis à dormir. Mais nous sommes aveagfez quand nous soubaittons quelque choie. Croyez , messieurs qui faites des entreprises , que vous devez songer tout , peser tout , jusques à la moindre petite particularité : car, si vous estes fin , vostre ennemy le peut estre SBtaot que vous. A fin [dit-on] fin et demy. Ce qui le trompa encore le plus , fut que le mardy , ceux de la ville , qui pensoient estre deveouz impériaux , fidsans encores quelque doute , pour les cris qu'ils avoyent ouys au combat , envoyèrent cinq on six femmes au chasteau vendre des gssteaux y pommes et chastaignes , pour voir si elks poorroient deseouvrir qu'il y eust de la trahison ; car tous ceux qui estolent demeurez dans la vîtfe avolent desja pris la croix rouge. Et eamme noz gens les virent venir contre-mont , Us se doutèrent bien que c'estoit pour quelque occasion ; ce qni leur fit résoudre de faire bonne mine , et allèrent abbattre le petit pont-levis , et les firent entrer dedans. Lors mes soldats se mirent à promener en la basse-court avec leurs eroix rouges y sauf trois ou quatre qui parloient bon espagnol , lesquels parlèrent ausdites femmes, et leurs achetèrent ce qu'elles portoient, fetgnans estre espagnols. Et après , elles s'en retournèrent à la ville , asseurant les habitans qu'il D'y avoit point de finesse ; et apportèrent une lettre aussi , que La Motbe escrivoit à un sien amy à la ville, par laquelle luy prioit d'aller ?ers monsieur de Botieres , pour luy dire qu'il n^avoit Jamais esté consentant à la trahison de Granuchin , et la baillèrent à une de ces femmes, seadumt Men que eeluy à qui il escrivoit ne s'y tnmverolt pas, et qu'il seroit des premiers qui s'en vanAl fuis, à cause qu'il estoit bon François; nais Ils vooloient que la lettre tombast entre les mains de ceux qui tenoient le parti impérial ; oomme il advint.

Ainsi que le comte arriva le mercredy matin, nos gens du chasteau le descouvrirent au long de la plaine : les gens de la ville luy allèrent au devant à la porte , où estant , iLleur demanda si la chose estoit certaine que ledit chasteau estoit entre ses mains. Auquel ils respondirent qu'ils le tenoyent pour vray ; mais qu'à la première fois que ses gens y entrèrent, on y tira force arqaebozades dedans , et s'y fit un grand bruit ; et le lundy matin , quand les autres y entrèrent , ils ouyrent de mesme un grand bruit, lequel dura plus longuement que le premier, et qu'il leur sraibloit entendre une fois crier France, et une autre fiiis Impery et Dttco! tontesfois, quehyer |

ils avoient envoyé de leurs femmes audit ehasteau avec des fruicts , fouasses et chastaignes , lesquelles ils avoient laissées entrer, et virent que tous les soldats portoient la croix rouge. Surquoy le comte dit à son lieutenant qu'il desoendist, et qu'il fist repaistre sa compagnie; et dit à ceux de la ville qu'ils luy apprestassent promptement quelque chose à manger; car, dés qu'il auroit mis ordre au chasteau , il viendroit disner, et prendre leur serment de fidélité , et , ce fait , s'en retoumeroit à Fossan. Or, il y a une montée fort malaisée de la ville au chasteau, qui ftit cause que le comte descendit à pied, accompagné d'un sien nepveu , d'un autre gentil-homme et son trompette. Et , comme fi fut à l'entrée du pont, qui estoit baissé et la porte fermée [ toutesfois le guischet étoit ouvert , de sorte qu'un homme y pouvoit passer et un cheval , le tirant par la bride ] , Granuchin et le prestre, estans à la fenestre , l'ayant salué , luy dirent qu'il entrast : ausquels il respondit tousjours qu'il n'en feroit rien, qu'il n'eust parlé au corporal Janin. Comme ils virent qu'il ne vouloit entrer, Granuchin dit au prestre , pour le faire ester de là, qu'il ailast dire au corporal Janin que Monsieur estoit à la porte, et luy-mesme s'osta de la fenestre, feignant d'aller en bas. Alors le capitaine Favas et les soldats coururent ouvrir la porte, qui n'estoit point fermée à clef, et tout à un coup sautèrent sur le pont. Le comte, qui estoit un des plus dis* posts hommes de l'Italie , qui tenoit son cheval par la bride, estant un des bons chevaux dudit pays, lequel je baillay depuis à M. de Tais, bon« dit par dessus une petite muraille qu'estoit près du pont , en tirant le cheval après luy, sur lequel il vouloit sauter ; car il n'y avoit cheval si grand, pourveu qu'il peut prendre l'arson , qu'il ne se mist en selle armé de toutes pièces. Il fut poursuivy du bastard de Bazordan , nommé Janot , qu'est encore en vie, estant pour lors de ma compagnie : lequel , par mal'heur, ne voulut ou ne put passer la petite muraille, pour luy sauter au collet , mais luy tira une arquebusade, laquelle luy donna au défaut de la cuirasse, et luy entra dans le ventre, perçant à travers les boyaux Jusques presque de l'autre costé : dequoy il tomba par terre. Le capitaine Favas print son nepveu, un autre print le trompette , l'autre se sauva contre bas, criant que le comte estoit prlns ou mort. Le lieutenant et toute sa compagnie tournent remonter à cheval d'un si grand effroy , qu'ils ne cessèrent le galop jusques à Fossan. Que st Janin à la seconde entrée n'y eust esté tué, on eust non-seulement attrappé le comte, mais peu à peu toute sa trouppe ; car on l'eust forcé de parler à eux , luy tenant la dague aux reins , sMI

COMMENTAIBES DR BLAISB DE MONTLUC. [tô4d]

enst flodt nul signe : et peut estre eussions nous eu moyen d'enfiller quelque entreprinse sur Fossan ; car une en amené un'autre. Ce fait , sur la nuit on me despecha le capitaine Mîlhais de ma compagnie,- pour me porter les nouvelles, et me faire le discours comme tout estoit passé , avec une lettre du comte , par laquelle il me prioit que , puisque! estoit mon prisonnier et de mes gens, pouvant plus gaigner à sa vie qu'à sa mort, Je luy fisse ceste courtoisie de luy envoyer à toute dHîgenceun médecin, un chirui^ien et un apoticaire. Le capitaine Mllhais me vint trouver, estant entré lors qu'on ouvroit la porte de la ville, et me trouva que je m'habillois, lequel me conta le tout . ayant demeuré depuis le dimanche jusques au mercredy en grand peine et ennuy ; car, ores que Je regrettasse ta place , je regrettois encores plus mon lieutenant et mes soldats, la pluspart desquels estoyent gentils-hommes. Or incontinent Je m'encourus au logis de M. de Termes , que je trouvay dedans le lict malade. J'oserois dire que luy ny moy n'eusmes jamais une plus grand joye ; car nous sçavions bien qu'on nous eust accommodez de toutes façons. Et soudain je fis partir un médecin , un chirurgien et un apoticaire , ausquels baillay trois chevaux des miens, qui ne cessèrent d'aller jusques à ce qu'ils furent là : mais il n'y eut ordre de le sauver, car il mourut à la minuict, et fut porté à Savillan ; lequel tout le monde desiroit voir, comme faisoit aussi M. de Termes tout malade. Il fut regretté beaucoup. Le lendemain j'envoiay le corps à Fossan, et retins le nepveu et le trompette et les autres qui estoyent prisonniers à Barges , jusques à ce qu'ils m'eussent renvoyé la femme et le fils dudit Granuchin : ce qu'ils firent le lendemain ; et moy de mesmes leur delivray tous les prisonniers.

Je vous prie , capitaines qui lirez et verrez ceey, considérez si c*est entreprinse d'un marchand : un vieux capitaine seroit bien empesché de la conduire avec tant de ruses et finesses que cestuy-cy fit ; et , encores que le capitaine Fa vas en fîist l'exécuteur, neantmoins ce marchand fut, non seulement l'origine de tout, mais aussi l'exécuteur, ayant eu le cœur, pour se vanger, de mettre en hazard et sa femme et son fils. En lisant cecy , mes compagnons , vous pouvez apprendre la diligence avecquessijgrandes froidures , les ruses et finesses qui furent jouées dans le chasteau par l'espace de quatre jours, telles qu'homme ne les sceut descouvrir, ny des nostres ny des leurs, nous tenant tous en doute. Le comte s*y porta , pour un sage chevalier, bien légèrement, lors de la seconde lettre; mais il repara sa faute lors quMI ne voulut entrer sans

voir son homme. Tout cela ne loi servit de rien , comme vous avez veu. Lors que vous dresserez ces entreprinses , pesez tout , n'aliez jamais à i'estourdy, et, sans vous précipiter ny croire de léger, Jugez s'il y a de l'apparence. J'^ ay veu plus de trompez qu'autrement : et , quelque asseuranceet quelque promesse qu*on vous donne, faites une contreliatterie; et ne vous fiez pas tant à celuy qui conduit la marchandise, que vous n'ayez quelque corde en main pour sauver vostre fàict de l'autre costé. C'est mal fait de blasmer celui qui conduit une entreprinse, si elle ne réussit; car il faut tousjours tenter si elle ne porte : pourveu qu'il n'y ait de la faute ou sottise, c'est tout un. Il faut essayer et faillir ; car, se fiant aux hommes , on ne peut lire dans leur cœur : mais allez y sagement. J'ay tousjours eu ceste opinion, et croy qu'un bon capitaine la doit avoir, qu'il vaut mieux aller attaquer une place pour la surprendre , lors que personne ne vous tient la main, que si quelque traistre laconduict; car pour le moins estes vous asseuré qu'il n'y a point de contre trahison ; et vous retirerez , si vous faillez , avec moins de danger, car vostre ennemy ne vous peut dresser des embusches.

Gesar de Naples, estant ce Jour à Carmagnolle, fut adverty de la mort du comte , dequoy il fut bien fasché : et, pour asseurer Fossan , y voulut envoyer trois compagnies italiennes , lesquelles d'autres fois y avoyent esté en garnison , c'est à sçavoir Biaise de Somme , Neapolitain , et Baptiste , Millanois, et Roussane , Piedmontois ; lesquels ne voulurent partir promptement | craignant que nous les combattissions ] et qu'ils n'eussent une bonne et forte escorte. Les Allemans qu'il avoit avecques luy n'y voulurent aller : qui fut cause qu'il -manda à Reconis , aux quatre compagnies espaignoles qui estoyent en garnison, c'est à sçavoir, dom Jean deGuavare, maistre de camp , Louys Quichadou , Aguiibert et Mandosse : surquoy ils furent deux jours sans oser se mettre en chemin. Gependant M. de Termes fut adverty par son espion que lesdites compagnies italiennes partoient le matin pour s'aller jetter dans Fossan , et que deux compaignies de cavallerie leur tenoient escorte. Or, n'avoit- il rien entendu que les Espaignols y deussent aller. Ledit seigneur ne faisoit que commencer à relever de sa maladie , lequel me communiqua l'affoire le matin mesme : et , à la mesme heure que l'espion estoit arrivé, conclusmes que nous prendrions quatre cens hommes de pied de toutes noz compaignies, choisis et esleuz , sçavoir, deux cens arquebusiers, et deux cens piequlers portant corselets. Le capitfdne Tilladet [ qui n'avoit perdu d^ ses salades que deux ou

COMMENTAIRES DE BLÀTSË DE MONTLUC. |l543j

trois] n^estoit encores revenu à Savillan ; qui estoit caDse que la compagnie de M. de Termes n'estoit pas si forte : et, d'autre part, M. de Bellegarde, qui estoit son lieutenant , estoit à sa maisoo^ et en avoit quelques uns avecques luy. Et à ceste occasion le capitaine Mons ne peut amener que quatre vingts salades. Et nous raporta l'espion que les compagnies italiennes dévoient prendre le chemin mesmes que leur camp ayoit tenu vraant à Garignan , qu'estoit par la plaine où nous avions combattu les Italiens. Noosconclusmes que nous prendrions le cliemin de MarenneSy et que nous leur serions audevant. Et, ainsi que nous voulions sortir de la ville, arriva M. deCental , qui venoit de Gental , ayant avee lay quinze salades du seigneur Maure, et vingt arquebusiers à cheval : ce que nous destonrna un peu, pource qu'il pria M. de Termes hiy donner un peu de temps pour faire repaistre ses chevaux : car ainsi falloit-il qu'il passast par ee mesme chemin que nous voulions , pour s'en aller à Gairas, qu'estoit son gouvernement. Auquel nous dismes que nous n'irions que le petit pas , et que l'attendrions à Marennes, mais qu'il se hatast ; car, si nous attendions que les ennemis fassent prests de passer, ne le pourrions attendre. M. d€ Termes une fois avoit envie d'y venir; mais nous capitaines le priasmes de ne venir poinct , pour ce qu'il ne faisoit que sortir de maladie, et qu'aussi la ville demeuroit seule , ^ s'il adveooit quelque inconvénient sur nous, ^eroit pour se perdre.

Estans arrivez audit Marennes , nous flsmes alte, attendans M. de Gental, où nous ordonoasmes nostre combat en telle sorte, sçavoir est, qae les capitaines Gabarret et Baron meneroient les deux cens corselets, et moy les deux cens arquebusiers. £t tout incontinent me mis devant avecques mesdicts arquebusiers, venans les corseleta après moy, et sortismes hors du village. Le capitaine Mons ftt deux trouppes de ses gens de cheval : je ne sçay à qui il bailla la première, pour-ce que tous estoient compagnons ; mais je pense bien que ce fut au Massez (i), ou Mousserie, ou à Idron, ou au jeune Tilladet. Et comme nous eusmes un peu marché en avant, plustost que de nous monstrer à la vallée par où les ennemis dcvoyent pa&ser, fismes alte : je prins un gentilhomme nommé La Garde avecques moy, estant à cheval , et me mis un peu devant pour descouvnr la vallée. Tout incontinent je descouvre de l'autre costé , sur la plaine du Babe [ qu'est on chasteau appartenant au chastelicr

(I) Airoery de B^n , seigneur du Massez. 0) Philippe d'Est, seigneur de Saiot-Martiu.

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