‹ Commentaires des propositions de pathologie, consigneés dans l'examen des doctrines médicalesChapitre 8 sur 34 · CXCV · texte numérisé non relu

CXCV

Toutes les inflammations et subinflamma:

tions peuvent produire le cancer.

C'est une vérité qu’il importait beaucoup de mettre dans toute son évidence ; car les médecins ne cessaient de rouler dans un cercle de raisonnement extrêmement vicieux au sujet de ces maladies. Lorsqu'un ulcère rongeant se présentait à la surface du corps, ils allaient à la recherche de la cause : s'ils pouvaient soupçonner un principe vénérien , SCrO= fuleux, dartreux ou autre, car il y en avait de bien des espèces, l’ulcère en recevait le nom, et on Île traitait en conséquence; s’il guérissait, il conservait sa dénomination; si rien ne pouvait en arrêter les pro-

( 454 ) grès, on le déclarait cancéreux; 1l arrivait même quelquefois qu’on était forcé de lui ôter ce titre pour le lui avoir donné trop tôt; c’est ce qu'on était obligé de faire toutes les fois qu’il guérissait, attendu qu'on était convenu de l’incurabilité du cancer.

Lorsque l’on ne pouvait assigner aucune cause de celles qui supposaient un principe kumoral, curable par les spécifiques et les dépuratifs, et dans les cas où l’ulcère rongeant s'était formé sur un engorgement chronique, on lui déférait dès l’abord le titre de cancer : si cependant, malgré la sentence du médecin, le malade était assez heureux pour en guérir, On se voyait encore forcé d’abjurer le premier diagnostic, et si l’on ne pouvait mettre l’ulcère sur le compte d'aucun virus ni d'aucun principe, on finissait par dire que c'était un ulcère imitant le cancer, mais qui n'en avait pas la nature ; et tout cela parceque le cancer devait nécessairement être une maladie incurable.

Qu'il existât une maladie appelée cancer , qui dût nécessairement être au-dessus de toutes lesressources de l’art, c’est ce que le jeune médecin concevait à merveille au premier abord; mais lorsqu'il demandait les caractères distincuifs de cette maladie, personne ne pouvait les lui donner: aucun praticien ne savait si un ulcère extérieur était vraiment de nature cancéreuse, jusqu'à ce que la mort ou la guérison du malade lui eussent révélé ce grand mystère.

L'aspect de la surface ulcérée ne fournissant pas assez de données pour la solution de la question,

les médecins eurent recours à la tuméfaction sousjacente. Îls entreprirent de lui assigner des caracières; mais ils ne furent point d'accord. Les uns voulaient que ce füt nécessairement une encéphaloïde, sorte de tuméfaction lymphatique cpaque, ayant quelque rapport de couleur et de consistance avec le cerveau; les autres un tissu lardacé ; quelques uns préférèrent le tissu d'apparence fibreuse, formé de gélatine, qui se rapporte à fa chair d'orange (tous les tissus peuventeneffet recevoir l’ulcération de la peau , ou d’une autre membrane de rapport ); mais ‘on leur.montra aussi des ulcères rongeans et in-. ‘curables développés sur la surface de la peau et des muqueuses extérieures, sans qu'aucun de ces tissus s’y fut préalablement formé. Maintenant on leur fait voir des masses encéphaloïdes, lardacées ; squirrheuses , dont on enlève une partie par le fer, et dont on guérit l’autre par des roue de sangsues.

On peut encore leur Made pourquoi, s’il faut toujours un de leurs tissus privilégiés pour la formation du cancer, ils ne donnent ce nom aux ulcères scrofuleux, scorbutiques, dartreux ou herpétiques, etc., que lorsque tous leurs efforts pour les guérir ont été impuissans. On peut leur faire la même question pour toutes les ulcérations qu'ils n'attribuent à aucun virus , et l’on verra que toujours leurs réponses seront incertaines. Ils n’ont aucun moyen de reconnaître soit par le tact, en palpant la tumeur , soit par l'aspect de l’ulcère, s’il guérira ou s'il ne guérira pas, et comme l'essence du cancer

( 476 ) est dans l’incurabilité, ils ne peuvent donner ce nom ou le refuser qu'après l'évènement.

Tel était encore l’état de la science lorsque les propositions de l’Examen virent le jour; car ce que l’auteur avait déjà écrit quelques années auparavant sur le même sujet n'avait pas fait assez d'impression. Le cercle vicieux que l’on parcourait, en raisonnant sur la phthisie pulmonaire, servait également à la théorie du canter; et ce fut pour purger la médecine de ces équivoques honteuses, de ces contradictions choquantes, que l’auteur, après avoir donné avec beaucoup de détails, dans F£xamen, toutes les démonstrations dont la nature de ces deux maladies lui parut susceptible, en fit le résumé et le consigna dans ses propositions générales. Nous avons vu, en leur lieu, celles qui concernent la phthisie pulmopaire; quant à celles-ci, nous avons peu de choses à dire pour en faciliter l'intelligence , il suffira de rappeler les faits de la manière la plus concise que faire se pourra.

Toutes les inflammations chroniques de la surface

du corps peuvent, si on les irrite immédiatement pendant que l’on stimule les voies gastriques, se convertir en ulcères rongeans ; et ces ulcères, devenant incurables par la destruction qu’ils ont opérée, par la profondeur à laquelle ils ont pénétré, aussi bien que par les progrès de l’irritation viscérale concomitante , rentrent dans ce que les auteurs avaient appelé cancers.

Toutes les subinflammations exicrnes ne sont pas précisément dans le même cas , parcequ’il en est

(4370) parmi elles dont l’indolence est telle que rien n’y peut développer le degré d'irritation nécessaire à la phlegmasie A heubaniées

Quant aux phlegmasies des viscères, 1l est rare qu'elles n'aient pas assez d'irritabilité pour que la stimulation ne puisse pas les conduire à l’état rongeant et désorganisaleur, lorsqu'on la répète sans cesse avec force et persévérance. Îl n’y a que les engorgemens blancs ou lymphatiques, placés hors de la portée des irritans que l’on introduit dans les voies gasiriques, qui fassent exception à cetie règle; telles sont les tuméfactions des ovaires, celles des issus graisseux inlterviscéraux : qui souvent sont ANT à la stimulation des surfaces internes de rapport : on les voit quelquefois persisier toute la vie sans subir la dégénération cancéreuse. Il est pourtant certains cas où leur volume les äyant fait adhérer à la peau, celle-ci, plus irritable et plus sanguine qu'eux, se trouvant distendue à l'excès, contracte une phlegmasie chronique qui l’ulcère d’abord, et qui, après l’avoir détruite , pénètre dans la masse ; jusqu'alors indolente, et y porte des caractères cancéreux.

La même altération peut ar river à ces tumeurs par les surfaces ulcérées des imembranés muqueuses Internes, lorsqu'elles en sont assez rapprochées. C’est ainsi que des masses de ganglions bronchiques, qui pendant fort long-temps s'étaient conservées exemptes de toute soiution de.continuité, peuvent être entumées par une ulcération de là muqueuse des bronches, qui, après avoir détruit cette membrane,

A attaque la glande qui lui adhère et pénètre plus ou moins dans sa substance. | Le même désordre peut s’introduire dans le foie et dans la rate, lorsque l’ulcération a perforé l’estomac ou un Intestin collé sur ces parenchymes endurcis.

Îln’y à que les engorgemens très secs ou très humides que la phlegmasie désorganisatrice des surfaces de rapport ne peut atteindre, qui soient à l'abri du cancer. Enfin, pour terminer par le fait le plus général, toutes les inflammationis et les subinflammations chroniques susceptibles d’être exaspérées par l’action des stimulans, peuvent, si elles sont longtemps soumises à cette épreuve, se convertir en Cancers.

GXCVI.

Les inflammations des membranes séreuses n’ont que deux formes : l’une aiguë, très douloureuse et très fébrile; l’autre chronique, presque indolente et apyrétique. Gette dernière se confond avec les subinflammations, ë

On s’est long-temps étonné de ce que les membranes séreuses , qui ne reçoivent point de cordons nerveux pareils à ceux que l’on voit s’introduire dans plusieurs autres tissus, et qui n'ont aucune sensibilité dans l’état normal, devinssent aussi sensibles quand elles sont échauffées par l’inflammation. On

L'ÉEF70 8) a témoigné la même surprise, et pour la même raison, sur la sensibilité des tendons et de plusieurs autres tissus blancs. ,

On ne s’est point souvenu que les artères ne marchent qu'entourées de nerfs qu’elles conduisent dans les tissus capillaires. On n’a pas voulu se représenter les choses comme elles sont, c’est-à-dire, la matière nerveuse intimement fondue avec les tissus et faisant partie de leur trame d’une manière que jusqu'ici la fmesse dé nos instrumens ne nous a pas permis de discerner. On semble n'avoir pas compris que cette substance agit toujours, au moins localement, dans les fonctions organiques, sans communiquer à la matière nerveuse centrale une stimuiation dont le moi puisse avoir la conscience; mais que lorsque le tissu dont elle fait partie est devenu plus vivant par l’inflammation, dont cette matière est le principal instrument , il suffit des cordons nerveux artériels qui communiquent avec elle pour que la stimulation arrive au centre nerveux et que la douleur se développe : or, aussitôt que la douleur est développée, toutes les sympathies qui en résultent doivent être attribuées à l'appareil médullaire central.

On affecte toujours , par une espèce de morgue dont nous ne comprenons pas le fondement, de négliger cette manière de considérer les choses, et de placer chaque fonction sensoriale ou motrice dans une paire de cordons nerveux ; comme si les cordons étaient des puissances , et que l’ensemble des fonctions de relation ne fût qu’une sorte d'ohigarchie ou une aristocratie de puissances nerveuses

résidant chacune dans un nerf particulier. Nous ne trouverons que trop d'occasions de revenir sur celle théorie, dont nous avons déjà montré le vide dans notre trailé de physiologie. On voit déjà combien elle est insuffisante pour expliquer les douleurs ct les désordres sympathiques desphleomasies séreuses, et combien il est facile de s’en faire une idée en se les représentant comme nous venons de le faire.

El n’en est pas moins digne de remarque que les iembranes séreuses ne soient, en quelque sorte, douloureuses que pour un moment, que, pendant qu'elles le sont, les souffrances y soient extrêmes et qu'elles retombent à peu près dans l'indolence, en passant à l’état chronique. Nous disons à peu près, car il y a bien encore de l’endelorissement dans ces phlegmasies chroniques, surtout lorsqu'elles sont assez intenses pour entretenir un mouvement fébrile, telles sont plusieurs pleurésies et péritonites chroniques; mais la douleur n’est pas accusée comme une sensaton importune habituelle, elle ne ressort que par la pression, la percussion et danis certains mouvemens du torse. Toutefois on ne peut s'empêcher de convenir que les phlegmasies séreuses ne présentent pas ces nuances multipliées de sensibilité, soit locale, soit sympathique, que l’on remarque dans les phlegmasies muqueuses.

C'est avec raison, selon toute apparence, que la proposition attribue cette différence à ce que les membranes muqueuses sont naturellement des sens internes , moteurs d’un nombre plus ou moins grand de sympaihies , tandis que Îles séreuses ne le

deviennent que dans l’état inflammatoire, C’est comme si l’on disait qu'une partie qui est liée sympathiquement avec un plus grand nombre d'organes qu'une autre, doit en troubler aussi un plus grand nombre quand sa sensibilité est exaltée par l’inflammation. Nous ne croyons pas que l’on puisse faire des objections valides contre cette manière de voir.

Il nous semble que ce qui fait l’atrocité des douleurs de l’état aigu des phlegmasies séreuses, c’est la création subite d’un nouveau sens, auquel le centre nerveux n'élait point habitué, et dont l'organe est enflammé aussitôt qu'il est perçu : mais que lorsque l’inflammation devient chronique , ce sens ayant perdu de son activité doit nécessairement retomber au-dessous des sens normaux, à raison d'une organisalion moins parfaite ; et comme d’ailleurs 1l a moins de conducteurs qui le mettent en rapport avec le centre, 1l est tout simple et lout naturel qu'il en trouble moins les fonctions. Le mêrné raisonnement est sans doute applicable à tous lespoints de sensibilité insolites que l’inflammar ton peut développer dans l'économié, et particulière: ment au phlegmon;aussi ne nous refusons-nous pas à cette application. Les: hommes vraiment faits pour comprendre les phénomènes physiologiques en senüvcont la valeur et. pourront. même en prévoir toutes les applications. Quant aux médecins qui ne se guident que d’après des vues. mécaniques et qui he peuvent voir que Ja physique dans la vie, ce n'est point à eux que nous nous adressons. ©

La proposition CXCVT dit que les phlegmasies chroniques des membranes séreuses se confondent avec les subinflammations : c’est qu’en effet ces membranes éprouvent un écartement de leurs lamelles, et s’engorgent d’une lymphe qui, pour le dire en passant, doit contribuer à émousser leur sensibilité; ce qui fait qu'à la fin elles ressemblent aux engorgemens des scrofuleux, ou à ceux que l’on remarque auiour des articulations qui ont été plusieurs fois empâtées par les fluxions goutteuses. On ÿ reirouve aussi du sang épanché et infiltré, produisant ce que l'on a qualifié de mélanose, sans parler des fausses membranes ou pus concret, et des épanchemens ou pus liquide, qui couvrent la surface libre. C’est dans cet état, dont la guérison radicale est impossible, au moins quand il est général dans les séreuses fort étendues, que ces sortes de phlegmasies ont réellement perdu Je caractère inflammatoire pour revêtir celui de la subinflammation : et voilà ce qu'il importe beaucoup au médecin de ne jamais oublier, pour avoir des motifs d’action et pour ne pas être retenu, dans l’état aigu, par la crainte ridicule de causer trop

de faiblesse.

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