MONLUC AUX MAIRE, JURATZ, MANANS ET HABITANS DE BORDEAUX
[Bordeaux, 4 mai 1563.]
I^e premier jour de may 1 563, messire Biaise de Monluc, seigneur du dict lieu, chevalier de l'ordre du roy, conseiller en son conseil privé, et son lieutenant générai en Guyenne, en absance de monsieur le prince de Navarre, feist appeller les maire, juratz et les plus notables et anciens bourgeoys de la ville de Bourdeaulx et leur remonstra qu'il les voulloit au lendemain convocquer et assembler en la maison commune de la dicte ville, pour leur remonstrer plusieurs choses nécessaires pour le service du roy
1. Cette remontrance fut envoye'e au roi, qui répondit en approuvant l'esprit et les termes de cet appel à la conciliation. La lettre du roi, du mois de mai l.j63, est conservée à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. L'analyse nous en a été communiquée par M. le comte de Laferrière.
DE BLAISE DE MONLUG. 22i
et repos publicq. Et, à ses fins, les pria d'ep advertir leurs concitoyens, sçavoir est, la majeur partye des plus notables, anciens et solvables, de quelque sorte et religion qu'ilz feussent, spécialement et indifTëramment; aussy tous ceulx qu'on pouvoit soubçonner mutins et séditieux, pour entendre par ensemble la délibération dudict sieur de Monluc; ce que lesdictz maire, juratz et habitans promirent faille. Et furent assignez à six heures du lendemain matin, en ladicte maison de ville, où ilz compareurent en très grand et très aparent nombre des concitoyens et de diverse religion. Et y arriva le dict sieur de Monluc, suivy de plusieurs seigneurs et gentilzhommes, oultre les ordinayres de sa suitte, qui entendirent comme le dict sieur de Monluc dist à toute Fassistance :
« Le Roy, de qui nous sommes très humbles et très obéyssans serviteurs et subjectz, et à qui nous devons nos vies et biens, pour les employer fidellement à son service, a esté tant aymé de Dieu, que, par le bon conseil de la Royne, sa très honorée mère, et l'advis des princes de son sang et aultres de son conseil, il a pacifié tous les troubles naguères advenuz en son royaume, pour le faict de la religion, et en a tiré hors la pluspart des estrangiers, qui nourrissoient tout esciamment les séditions et dissentions entre ses subjectz, pour s'emparer plustost du royaume et de nos biens que pour affection qu'ilz eussent particulièrement à chascun ou à aucun de nous, ainsi que de tout temps j'ay bien remarqué les desseingz en toutes les factions milly-
taires, esquelles j'ay versé en France, en Italie et aultres lieux et endroictz, que j'ay suivy puys quarante cinq ans en çà pour le service du Roy. Et de tant que le plus ignorant de touts peult ayséement congnoistre combien est grande la dilection de Dieu envers son peuple, à qui il envoyé la paix, il peult pareillement juger combien est louable le soing et le désir du Roy envers ses subjectz, qui veult recevoir et entretenir la paix et concorde en son royaume. Et si quelqu'un est si sourd ou aveugle qu'il ne puysse veoir et gouster le fruict de telle réconciliation, qu'il remémore à part soy le désordre et la ruyne de nos guerres civilles, lesquelles le plus fort et le plus puyssant de nous sentoit avecq la demnation de son âme et l'entière perdition de ses biens, si la seule jDaix n'i si tost miz fin.
« Le Roy, qui l'a receue des mains de Dieu, nous faict bien entendre, par son propre exemple et particulier intérest, combien nous la devons estimer, veu qu'il a oublié les offenses que l'on avoit commises contre Sa Majesté et l'outrageuse licence de laquelle a esté usé contre Sa dicte Majesté, en mesprix de ses loix et auctorité d'icelles; et les a tellement oubliées que, nous ayant en peu de temps uniz, il se fie en nous et de nous, de telle foy et intégrité qu'il a renvoyé les estrangiers, qu'il avoit cy-devant appelle pour nous contraindre. Et tout ainsi qu'il ne les avoit employez que jDour un extrême et dernier remède, il les a renvoyez et congédiez pour le principal et premier soullagement de tous ses subjectz et pour l'entière seurreté et asseurance de son royaume; ce qu'il a faict amplement
congnoistre par ses lettres patentes du clix-neufiesme jour de mars dernier passée contenant telle déclaration, et despuys par l'ordre et reiglement du septiesme * jour d'apvril dernier passé, contenant aucuns moyens de pacification, qui ont esté publiez en toutes ses cours de parlement, spécialement en ceste ville, suyvant l'intention du Roy, et avecq telle obéyssance que, sans nul doubte, vous rapportez la gloyre, entre tous les subjectz du Roy, d'estre les plus voluntayres et les plus promptz à son service, estes pour telz recongneuz du Roy et de la Roy ne. La louange vous en demeure si grande que tous les aultres subjectz du Roy, en quelque pays qu'ilz soyent, qui désormais obéyront à Sa IMajesté, ne sçauront rien faire que à l'imitation des liabitans de Bourdeaulx, qui ont si parfaitement embrassé le désir du Roy que rien n'y peult estre adjousté.
« Toutesfoys, vous sçavez que l'honneur n'est pas moindre à conserver les biens que de les avoir acquiz avecq peyne et dilligence; il fault que maintenant, puysque vous n'avez rien plus cher que le service du Roy et que vous l'avez acquiz la réputation, il fault que vous la conserviez de tout vostre cœur; que vous despoulliez voz particulières inimitiez, malveillances et contentions; et que, à l'exemple et imitation de nostre bon Roy, que nous quittions et pardonions les uns aux aultres les dommages et injures que nous avons souffert, avecq une
1 . L'édit du roi sur la pacification des troubles du loyaume , en date du 19 mars 1563, et l'ordonnance explicative du 7 avril ont été publiés dans les Mémoires de Condé, t. IV, p. 311 et 333.
repeiitance si grande que nous n'en perdions pas, non seullement la mémoyre;, mais que maintenant nous nous estudions de nous tirer en amitié l'un de l'autre; et fassions à qui mieulx mieulx gagnera la grâce et faveur de son concitoyen et voysin.
« De ma part, je proteste devant Dieu et devant vous que je n'ay esté convié ne appelle à guerroyer nos concytoyens, subjects du Roy, par liayne, envye ou malveillance particulière, ains par le seul zèle du service du Roy et des exprès commandemens que j'en ay receu : de manière que j'accepte si voluntiers la volunté du Roy, quelque part qu'elle incline, que, sans la mettre en doubte, j'en veulx estre dévotieux et affectionné serviteur. C'est pourquoy je proteste devant Dieu et devant vous que je ne veulx mal ne injure à personne qui vive soubz le ciel; et ne sçaurois voulloir mal que à ceulx que je congnoistré perturbateurs du repoz publicq et ennemyz de la volunté du Roy. S'il en y a doncq quelqu'un de vous qui ayt encores quelque ancien rancune, je vous prye, pour Dieu, de vous en despouiller. C'est le seul moyen de faire congnoistré au Roy qu'il ne vous suffit pas d'avoir acquiz réputation de très obéyssans serviteurs, ains que vous la vouliez conserver et augmenter. De ce faire je vous exorte et vous en prye de tout le crédit que j'ay en vous; et ferez chose agréable à Dieu, serviable au Roy et profitable à vous-mesmes : joint que de vostre repos et façon de vivre peust dépendre la tranquillité et pacification du surplus de la Guyenne.
« Et pour ce qu'il fault que, à mesmes fins, je m'achemine en aultres villes et endroictz de mon
gouvernement^ je vous ay, au préalable^ voulleu veoir, pour vous remonstrer ce que dessuz, vous pryer de continuer et augmenter, si faire se peult, l'amitié qui a donné commencement à vostre union; et de ma part, je vous y ayderay de tous les moyens dont vous vouldrez fortifier pour le service du Roy.
« Advisez doncq, avant que je m'en aille, s'il vous demeure quelque doubte ou scrupuUe, auquel je puysse remédier; si vous avez quelques griefz ou plainctes, ausquelles je puysse pourveoir; et pour l'estime que j'ay de vous, pour l'amitié que je vous porte et pour le devoir que j'ay à mon prince, vous me trouverez autant enclin et voluntaire, que je vous ay congneuz obéyssans et paisibles; et affin que nous mettons et establissons un certain ordre pour rompre toutes séditions et obvier aux émeutes et dissentions, qu'on pourroit dresser en mon absance, advisez de eslire certains personnages d'entre vous, indifféremment choysis des deux religions, pour éviter tout soubçon et jalousie d'entre vous, qui facent par chascun jour et nuict la reveue el ronde de la présent ville, à ce que toutes factions particulières, si aucunes en y a, soient incontinent descouvertes et rompues.
« Faictes aussy que vos dizeniers soient indifféremment choisiz des deux religions, pour éviter toute cause et occasion de vous mouvoir et irriter les uns contre les aultres. Vous asseurant que tout mon désir est de ensuyvre l'intention du Roy, de vous faire vivre en une égualité et unanimité, comme vous souillez faire, avant que les troubles
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feussent advenuz en ce royaume. Et de tant que vous avez acoustumé, en telz et semblables cas^ procéder par élection à pluralité de voix, je suys icy pour y tenir la main et observer ce que vous en ferez; et n'av délibéré d'en partir que vous n'ayez présentement miz fin à ce que vous cuyderez estre séant et nécessaire pour la communaulté et tranquillité de vostre républicque, et que je ne scache si vous estes en volunté de vivre perpétuellement en paix et en l'obéyssance du Roy, et, pour le service d'icelluv, de respandre vos vies et vos biens, comme je vous ay pryé. Si vous le faictes, Dieu vous en aymera, le Roy vous en gratifiera, et je vous en seray plus redevable que si vous m'aviez donné la meilleure partve de vos biens et facultez. »
A même instant .... seigneur de la Rivière*,
maire de la dicte ville, environné de^
juratz de la dicte ville, respondant, pom^ toute l'assistance, au dict sieur de Montluc, a dict :
« Monseigneur, nous debvons grandement louer Dieu de l'infinie grandeur des biens qu'il nous faict journellement, si est-ce que, despuys nostre naissance, nous n'en avons receu en France dont nous debvions plus ressentir que de la pitié qu'il a maintenant eu de nous, par l'octroy de sa bonne et sainte
1. La Rivière, maire de Bordeaux, parent de l'archevêque de cette %Tlle, est signalé dans une lettre du premier président Lagebaston comme un catholique fanatique, signataire de l'acte d'association interdit par le roi (Lettre du 27 mai; Mémoires de Condé, t. V, p, 186).