Allusion aux protestations de la cour de France contre le
mené les affaires avec douleeur à l'endroict du pape et non par rigueur; et puys que ladicte royne de Navarre est chief de leur religion et favorisée en toutes choses du roy et de la royne, est la vraye démonstration de la ruyne de nostre religion.
Despuvs ung mois en ça que telles choses ont esté publiées parmy eulx, ilz ont prins si grande audace que jamais ne l'eurent si grande, et telle qu'ilz se fussent desjà révoltés, n'estoit qu'ilz sont les plus foibles, ayant perdu pour le moingz plus de quinze mil hommes en ce quartier de deçà. Oultre plus voyant, ladicte royne de Navarre, que le roy a prins sa protection contre le pape, elle a envoyé rompre toutes les esglizes de Béarn, n'ayant faict aulcun semblant de ce faire despuys l'allée du sieur de Losses vers elle, mais maintenant ses gens sont par les champs, rompant et ruynant tout.
Toutes lesquelles choses considérant, ledict sieur de Monluc, estant en ceste charge, toutes les despéches que se feront au conseil privé seront tousjours au détriment et desadvantaige de ceulx qui tiennent ladicte religion catholique, lesquelles sont délibérées par monsieur le connestable, chancellier et admirail, et, pour le commendement qu'ilz m'en feront faire au roy, fauldra que je les face tenir et observer, encores qu'elles soyent contraires à nous aultres et à l'advantaige des autres; et, si je ne le fays, ilz me vouldront charger de désobéyssance et d'audace, me ousteront ce dict gouvernement, qui
monitoire pontifical qui citait Jeanne d'Albret à la barre du Saint- Office (p. 246, note, et p. 283, note 2).
me seroit une grand escandalle et à ceulx de nostre religion; et, pour ne venir à cella et garder qu'ilz ne me touchent en leurs papiers désobéyssant et rebelle , je m'en veuilhe de moy-mesme ouster.
Et puysque je voys monsieur l'admirail et ses adhérans se formaliser entièrement pour soustenir leur religion^, qui tousjours a esté disputée en tous les concilies^, qui ont esté tenus^ ausquelz a esté déclairée faulce et héréticque et la nostre de tous confirmée juste et saincte; par quoy ne puys-je estre obstiné à soustenir celle que je tiens^ estant approuvée de toutes les sainctes personnes, qui ont esté ausdicts concilies, et que tant de grandz princes ont tousjours soustenu et maintenu, ce seroit doncques advouher que monsieur l'admirail est plus sage et plus aprochant de l'oreille de Dieu que tous ceulx qui sont morts et qui sont en vye, ce que je ne confesseray pas de luy; car je ne l'ay poinct veu encores aller faire pénitence aux désertz pour que Dieu luy inspire la cognoissance de ce qu'il nous fault faire tous pour la salvation de noz âmes. Et s'il Ta fait pour dire que, si le roy tenoit sa loy, le royaulme en seroit mieulx régy et gouverné, les antiens, qui ont tenu les concilies, ont bien regardé à cella quant ilz ont uny nostre foy avec la continuation de la monarchie des princes, car ilz ont bien poysé que le peuple, qui est gouverné sous ung monarque, est beaucoup plus assuré et tenu en la craincte de Dieu et à l'obéyssance qu'il doibt porter à son roy, que non celluy qui est soubz une républicque, en laquelle sa loy admene tout le monde et destruict les monar-
chies. Qui me voldra nyer que le roy prent ceste loy qu'il ne faille que sa personne mesmes et son royaulme soit régy et gouverné par les gens qui auront esté esleuz par les estatz, qui sera son conseil sans lequel le roy ne pourra faire chose aucune. Et s'il veult une chose et le conseil une aultre, le pays ne fera sinon ce que le conseil ordonnera, parce qu'il aura esté [esleu] par les estatz; et si le roy mesmes veult quelque chose pour luy ou pour aultrC;, fauldra que, le bonnet à la main, il le viegne demander à son conseil et les prier, là où en nostre loy il commende au conseil et à tous, tant que nous sommes. Que l'on regarde dès ceste genre ce que se faict en Angleterre et en Escosse, et si ce n'est plustost manière d'aristocracie ou de démocracie que non de monarchie. Et quand le roy sera grand, il voldra demander sa liberté, laquelle ne luy sera concédée et s'il faict semblant de la voloir avoir par force, son conseil mesmes luy couppera la guorge et feront un aultre roy à leur plaisir*.
Et affin que le roy, quant il sera grand, ne me puisse raprocher que, ayant charge de luy, j'aye adhéré et consenti à luy faire perdre sa liberté et monarchie, j'ayme mieulx quicter le royaulme de France et m'en aller vivre, attandant sa grandesse, en Italie ou aultre lieu, estant bien certain que, si Dieu luy faict la grâce qu'il puisse luy-mesme manier les armes, qu'il me sentira meilleur gré d'en
1 . Nulle part peut-être, pas même dans les écrits de François Hotman et de Bodin, les réformes politiques que promettait le calvinisme ne sont exposées avec autant de clarté que dans ce mémoire de Monluc.
avoir usé ainsi que du tort que les aultres luy auront faict.
Mais c'est à scavoir s'il vivra jusques là et y a à pancer en cecy, cai* si on cognoist qu'avant qu'il arrive en cest eaige il soit obtiné à ne changer de religion^ il est à craindre que l'on se déface de luy, estans bien certains que, quant il sera grand, s'ilz n'ont peu tant faire que de l'atirer à leur religion, qu'il faira à leur endroict comme ung prince doibt faire à ses subjectz, qui se sont révoltés et prins les armes contre luy. Et uneaultre tache assés mauvaise : qu'ilz ont baillé aux ennemys de sa couronne les portz de mer de son royaulme , dans l'ung desquelz c'est trouvé armes pour armer plus de trente mil hommes', oultre celles que leurs soldatz avoient; qui démonstre assés souffizamment à tout le monde ce qu'ilz voulloient faire à nostre roy. De tout cella et des aultres choses, il luy en pourroit souvenir. Par quoy je me crains qu'on gaignera le devant; car si pour saulver la vye, les biens, les femmes et les enfans, on ne bazarde ung tel faict, à grand peine le hazardera-on pour aultre chose , car ceste-là est la plus grande qui peult estre parmy les hommes. Or s'ilz se voulloient couvrir de Dieu, leur loy porte comme ilz ont presché et preschent le peuple à présent, mais, paravant, quant ilz estoient maîtres et préchoient en publicq, ils pouvoient faire mourir une personne par trahison, poyson et toute aultre chose, que l'on se pourra adviser que sera contraire
i. Le port du Havre avait été livré aux Anglais (p. 269, note) .
à leur religion, voyre à changer le roy, s'il ne tient la leur. Monsieur de Valence pourra tesmoigner s'il ne lui a esté prêché sur le netz le changement du roy. Hz voyent bien de ce que leur va, s'ilz ne tiennent moyen de convertir le roy avant qu'il puisse porter les armes; par quoy ilz n'oblieront de rien à venir à ce but. Et puisque je ne veultz changer de religion^ chascun peult juger comme si je serois traicté que j'en changerés tousjours, me mettroient devant les yeulx ce que je leur ay faict, et le moindre villain me courroit sus, cognoissant bien que par force et craincte j'en aurois changé. Par ainsi il ne fault poinct que mes seigneurs et amys treuvent estrange si je quicte ceste charge et veultz demeurer en ma liberté , cai', si je n'ay le scans là où cecy nous va mener, je ne suis digne de participper à tant de choses que j'ay vouées despuis quarante cinq ans que je porte les armes, et ayant d'autre part passé par tant de tribulations et expériences, qu'il est aysé à ung homme de vingt cinq ans de comprendre la ruyne de nous, qui avons porté les armes, soubstenu nostre roy, sa liberté et sa religion.
Or, tout cecy considéré, je prie monsieur de Charry, tout le premier, qu'il ne me plus escripve que je ne doibtz laisser ce gouvernement* et aussi m'en excuzer à l'endroict de tous mes seigneurs et amys pour leur dire mes raisons; car pour une charge qu'il m'a apporté et porte si peu de bien et faveur, comme ceste-cy, je ne veultz perdre la repputation que Dieu
d. Ce passage prouve que la de'termination de Monluc était connue de ses amis et combattue par eux.
m'a faicte acquérir de tous ceulx du royaulme de France, qui tiennent nostre religion , et de tous les potemptas de la Crestienté, qui la tiennent, laquelle je n'estime pas si peu que je la veille perdre pour le peu d'occasion que m'en a donné. Et n'ayant charge de gouvernement, je demeureray en ma liberté d'obéyr à ce que je cognoistray qui sera la conservation de la couronne de mon roy et de sa religion, et aultrement je n'en feray rien, quelques lettres ny patentes que l'on me saiche envoyer. Et si vous entendiés que l'on se résolust à m'envoyer quérir pour me tenir auprès du roy, je vous prie dire à la royne que puisque monsieur de Guyse n'a peu estre assuré auprès du roy et d'elle ', estant chief de leur camp et ung prince de si grande maison, comme il estoit, comme je y pourrois estre bien assuré. Par quoy je n'y entreray poinct, quelque commendemens qu'ilz m'en facent faire, car je puys bien demem-er, s'il me samble, retiré en ma maison, avecques ma religion aussi bien que d'aultres avec la leur*.
(Copie du temps; archives de l'empire, B. 18, K. -1501, pièce 9 et 10.)
1. Le duc François de Guise avait été assassiné, le 18 février, par Poltrot de Méré, pendant qu'il assiégeait la ville d'Orléans, à la tête de l'armée royale.
2. Cette importante pièce tomba entre les mains des agents de Philippe II, qui l'envoyèrent à la cour de Madrid. La copie conservée aux archives, celle même qui nous a servi, fut remise au roi d'Espagne, qui, ne pouvant la lire, écrivit au dos de sa propre main : « No he podido leer todo esto : Sacarle una copia de ello « en castellano, para que la vean el Prior y Ruy Gomez; y tam- « bien me la muestren a mi gusto. No he visto esto. » (Je n'ai pu lire tout cela : tirez-en une copie afin que le Prieur et Ruy Gomez la voient; qu'on la présente aussi à mon examen. Je n'ai
[Fletu-ance, 27 décembre 1563.]
Sire, m'en revenant de Tholoze, j'ay reeeu la lettre qu'il a pleiis à vostre Majesté m'eserire, datée à Paris du douziesme de ce moys, par laquelle me mandés qu'avés esté adverty que aucuns de voz subgetz vont et viennent, portent et rapportent lettres et papiers, au préjudice de vostre service, en pays estranger. Et après avoir veu, considéré le tout, je trouve qu'il est impossible qu'il se fasse du cousté de la Noblesse, que aucuns des seigneui's du pays ne y entendissent : qui sont de Candalle, de Trans, d'Estissac, de Lausun ', conte de Villars, de Montpezat, de Gondrin, de Terride, de Negrepelice, et autres gentilzliommes riches du pays. Que pour ceulx-là et pour tout le reste de la noblesse, je mettray ma teste, comme je fays pour moy-mesmes, que nous n'avons intelligence avec prince de la chrestienté que avecques vous, sinon, soict quelques gentilzliommes de la frontière pour faire tirer des chevaulx, et les
pas vu cela.) Elle fut traduite conforuiément aux ordres du roi; la traduction est renfermée dans le même dossier. Une copie de cette traduction est conservée dans le carton K. loOo, n° 26. 11 est à peine utile d'ajouter que Monluc ne donna aucune suite à ses projets de retraite. Cette pièce devint le point de départ des curieux rapports de Monluc avec la cour d'Espagne.
1. Gabriel ^N'ompar de Caumont, comte de Lauzun (t. III, p. 228, note 1). Il venait de recevoir le collier de l'ordi'e Saint- Michel des mains de Damville (lettre du roi du 26 juillet 1S63; f. f., vol. 3191, i° 60). Nous avons consacré ime notice à chaque personnage nommé dans ce passage ; voir la Table analytique.
marchans la pratique de leur marchandise. Voylà toute la pratique que je cuyde qui se monte du cousté d'Espaigne; car du coustë d'Angleterre, ceulx qui tenons vostre religion, y serions assés mal venus. Quant à l'autre je n'en veuk parler en mal ny en bien, car aussi bien ne m'en sentiroient poinct-ilz de gré*.
Sire, je supplie vostre Majesté vous informer de quelle loyaulté ont tousjours servy ceulx de ce pays à vostre coronne, et vostre Majesté trouvera que vous n'avez cartier en tout le royaume qui vous soict plus fidelle ny plus affectionné à vostre service que cestuy-cy. Et asseurez-vous que nous ne voulons rien diminuer en vostre endroit, mais plus tost croistre noz affections, mesmement en l'aage que vous estes encores; car nous n'espargnerons ny vies, ny biens, ny femmes, ny enfans, quant l'occasion se présentera. Et si aulcun de ceulx qui n'ayment guière nostre religion vous persuadoit le contrere, vostre Majesté peult envoyer commissaires pour prendre la fidellité de vostre noblesse; et vous verrez l'obligation en quoy nous nous mettrons tous. Qui est le vray chemyn, se me semble, pom^ congnoistre quelz nous sommes.
Toutesfoys je n'ay arresté pour cela de envoyer incontinent à monsieur le cardinal d'Armagnac , à Tholoze, ung double de vostre letre, et qu'il envoyé
1. Dans un mémoire important, en date du 1" août lo63, d'Escars exposait au roi que plusieurs huguenots, réfugiés en Angleterre depuis le commencement de la guerre, avaient reparu à Bordeaux, et que leur retour excitait mille soupçons (coll. Saint-Germain fr., vol. 689, 8, pièce 47).
le séneschal, ou son lieutenant , en Comenge , pour adviser les cappitaines qui ont charge des passaiges ; et de mesmes ay dépesché à monsieur de Montesquiou^^ qui est sénesehal d'Aure^ pour avoir le soin partout, et croy bien que monsieur d'Escars fera bonne garde aussi devers Bourdeaulx; et par ainsi rien ne passera que n'en soyés adverti*. J'ay aussi cassé ma garde, comme m'avez mandé; et sy tous les autres gouvernements sont aussy paysibles que cestuicy, les gouvernans n'ont que faire d'autre garde que de leui's companyes; et vous auseroys asseurer de ma vie que cestuicy demeurera tousjours en paix, si les ministres ne le remettent en sédition, ce que j'en voys tout entièrement l'aparence, car ils tiennent sinodes et consistoires aussi bien que jamais; et en y a prou qui ne sçavent rien, et de telz qui n'ont point de barbe, que mal ayséement puis-je croyre que ung homme sans barbe soit assés sage pour prèscher. Qui est tout ce que pour le présent vous puis advertii^ des afferes de par deçà.
Sire, je supplie nostre Seigneur, en très heureuse sancté vous doinct très longue vie et prospérité.
1. Jean, baron de Montesquieu, mort vers 1567. Sa fille unique, Anne de Montesquiou , épousa en premières noces un Lupé et en secondes Fabien de Monluc, fils de l'auteur des Commentaires.
2. Burie avait aussi reçu les ordres les plus sévères dans le même sens. Une lettre de ce capitaine au roi, eu date du 10 janvier 1564, nous apprend qu'il a transmis à d'Escars à Boi'deaux, au vicomte d'Orthe à Bayonne, à Saint-Esteven à Dax, à des Royes à Blaye, aux maire et échevins de la Rochelle l'ordre d'exercer la surveillance la plus active (coll. Saint-Germain fr., vol. 689, 9, f» 12).
DE BLAISE DE MONLUC 30o
De Fleurence, en la conté de Gaure, ce XXVIP® décembre 1 563 * .
(Copie du temps; Bil)l. irup.. f. fr., vol. 3242, f' 124.)
[Fleurance, 27 décembre 1563.]
Madame, j'ay receu la lettre qu'il a pieu à vostre Majesté me mander par le cappitaine Lasalle, et escripte de vostre main. Et pour ce que je ne vouldrois que, quelque malcontentement que j'aye de deçà, ce qui vous plaist me commander et garder ceste charge jusques à ce que voz Majestés viennent en Languedoc % je n'y feray aulcune faulte, vous suppliant très humblement. Madame, après avoir entendu mes raysons, y mettre quelque autre. Et cependant vous vous pouvés assurer que je feray aussy bien ou mieulx que j'ay faict jusques icy.
1. Une copie de cette lettre a été rapportée de Saint-Pétersbourg et nous a été communiquée par M. le comte de Laferrière, mais elle est beaucoup moins complète que celle de la Bibliothèque impériale. Cette dernière offre d'ailleurs toutes les garanties d'authenticité désirables; elle est conservée parmi les papiers du connétable Henri de Montmorency, alors connu sous le nom de Damville. Au dos est écrit : Copie de lettre écrite au roy par monsieur de Monluc.
2. Catherine avait formé un vaste dessein bien conçu pour achever la pacification du royaume : elle voulait conduire le jeune roi de province en province. Ce projet, qui ne fut exécuté que l'année suivante, remonte au moins au mois d'octobre de cette année. Elle le commmiique à Damville dans plusieurs lettres datées des mois d'octobre et de novembre (f. fr., vol. 3202, f" 26, 28 et 34).
Madame, je supplie très humblement vostre Majesté ne trouver mauvais les plainetes que je vous ay faictes; car je ne say homme dessoubz le ciel, pour bien saige qu'il feust, que ne se misse en désespoir d'avoir servy quarante cinq ans, sans jamais avoir faict faulte ny refFuzé commission, tant fut-elle difficile, pour le service des roys, que j'ay servis, et me veoir le pied en la fosse et ne pouvoir monstrer que ma maison en vaille mieulx d'ung escu. Vostre Majesté peult juger en quelle sorte je puisse demeurer contant; et, ayant perdu l'espérance d'estre récompansé, je ne doibs désirer que d'achever ma vye en repos en ma maison.
Madame, j'ay receu une lettre deppuis trois jours, que le roy m'escript, par laquelle me mande qu'il a esté adverty que plusieurs de ses subjects vont et viennent aux pays estrangers, voisins de deçà, y portant et rapportant lettres et papiers au préjudice de son service, et que je fais tenir le guet sm- les passaiges. Madame, je cognois la fidélité des seigneui's de ce pays et de la noblesse, que je mettrois ma teste pour eulx comme pour moy-mesme, que nous n'avons d'autre intelligence qu'avecques nostre roy, et quelques ungs pour faire tirer des clievaulx d'Espaigne. Yous cognoissés assez la loyaulté des seigneurs de ce pays, qui sont de Candalle, de Villars, Montpezat, d'Estissac, de Lauzun, de Tarride, de Gondrin, de Negrepelisse et plusieurs autres de grosse maison, que je cuyde que, si quelqu'un les vouloit chai'ger qu'ils eussent intelligence avec personne du monde qu'avecques nostre roy, ne seroient guières bien venus; et toute la suyte de la noblesse en fe-
roit de mesmes. Il y a bien des marchans qui vont et viennent en Espaigne, comme font d'Espaigne par deçà, traficquant leur marchandise. Quant au cousté d'Angleterre, monsieur d'Escars est à Bourdeaulx, que je croy qu'il y fait bien son debvoir. Mais, pour ne mépriser rien de ses commandemens, j'ay envoyé le double de la lettre à monsieur le cardinal d'Armaignac, afin qu'il fisse partir tout incontinent le séneschal de Tlioloze ou son lieutenant poiu^ s'en aller en Comminge advertir les cappitaines qui gardent les passages; et de mesme j'en ay mandé ung autre double au sieur de Montesquiou, séneschal d'Aure, pour en faire de mesme. Je ne crains, sinon quelques-uns, qui n'ayment guères nostre religion, seroient bien aises de nous mettre en suspection à l'endroit de nostre roy, mais, sy l'occasion se présente, vos Majestés cognoistront que nous n'oblierons rien du debvoir que nous debvons et de suivre la loyaulté que ceste nation a toujours porté à la couronne. Et de tout cela. Madame, je vous en obligeray tousjours ma teste.
Madame, je supplie nostre Seigneur qu'en très heureuse santé vous doinct très longue vie et prospérité.
De Florance, en la conté de Gaurre, ce XXVII™® de décembre 1563.
Vostre très humble et très obéissant serviteur et subject.
De Monluc.
(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M. le comte de Laferrière.)
I 0 0. A MONSIEUR DAMVILLE, GOUVERNEUR ET LIEU- TENANT GÉNÉRAL POUR LE ROY EN LANGUEDOC.
[Fleurance, 28 décembre (1563) ']
Monsieur, le gentilhomme, que j'avois envoyé à la court quicter mon gouvernement, est de retour; et pour ce que le discours est long et que je crains que mes lettres feussent veues, j'escriptz à monsieur le cardinal d'Armaignac qui, sa personne, alloit devers vous, qui feust seur qu'il vous en mande quelque chose que je vouldrois bien que vous entendissiés. Et le roy et la royne m'ont renvoyé ma patente pour commander encores pour trois ou quatre mois, qu'ilz seront en Languedoc; et là ilz veullent parler à moy et me rendre si content que chascun pourra cognoistre qu'ilz ont euz pour agréables les services que j'ay faictz. Je y iray, si plaist à Dieu, mais ce sera en vostre compagnie; et espère estre, incontinent avoir parlé à eux, en liberté, laquelle se mectra tousjours en servitude en tout ce qu'il vous plairra me commander. Cependant il s'est ouvert
1, Cette lettre ne porte point d'indication d'anne'e, mais il est facile de voir, en la comparant avec celle qui précède, qu'elle appartient à la fin de 1563. Monluc en effet, dès les premiers mots, parle de son désir de quitter le gouvernement de la Guyenne et de la réponse du roi. Ces mots pour trois ou quatre mois qiHils seront en Languedoc (ligne 9) pourraient laisser quelque doute, puisque le roi ne vint à Toulouse que pendant l'hiver de \ 565, plus d'un an après la date que nous assignons à cette lettre ; mais on voit dans les lettres citées plus haut (p. 305, note 2) que Catherine, dans un intérêt de paix, présentait le voyage du roi comme beaucoup plus prochain qu'il n'était.
une praticque de bailler le gouvernement à ung que je m'asseure qui vous est fort serviteur et à moy bon amy et compaignon\ Et de sa despouille monsieur de Lioux et le cappitaine Monluc demeurent pourveus^ de quoy je demeure grandement content; et leur ay dépesehé le mesme gentilhomme ; et y consentent, comme je fais. Celle pourroit bien abréger les quatre moys, qu'est tout ce que je désire.
Je vous envoyé une lettre que monsieur d'Aumalle m'a mandé pour le vous faire tenir seurement. Je vous ay supplié me voulloir mander de voz nouvelles. Et de ma part je vous supplieray tousjours vous souvenir de la réputation que vous avez aquise par toute la chrestienté et ne la perdre pour parent aulcun. Je ne vous ause rien escripre, mais vous me pouvés entendre et mieux, si monsieur le cardinal a moven de le vous faire sçavoir. Que sera fin, après me estre recommandé bien humblement à vostre bonne grâce, et pryé nostre Seigneur que en bonne sancté vous doinct. Monsieur, très longue vie et prospérité.
De Florence, ce XX VHP® décembre.
Vostre très humble serviteur,
De Monluc.
(Lettre originale; signature autographe; Bibl. îrap., f. fr., vol. 3242, f" ^^8.)
1. Nous ignorons à quel personnage Monluc fait allusion. Il est probable que sa charge ne manquait pas de prétendants. Le 4 février suivant, Graraont écrivit à la reine mère pour la lui demander en cas de vacance (coll. Saint-Germain fr., vol. 689, 9,
iOi. A LA ROYNE.
[Fleurance, 12 janvier 1563 (156^).]
Madame, sa Majesté m'a escrit la mort de monsieur de Charry par Chastellier Portai * ; chose d'où j'ay receu autant d'ennuy et déplaisir que de nouvelle qu'il advint, il a longtemps, plus pour ce que je suis asseuré que le roy et vous avez perdu ung très vaillant et fidelle serviteur, comme j'ay ung bon compaignon et amv. Je congnois la hardiesse de Chastellier Portai, il a loingtemps, et m'assem^e que, s'il n'eust esté aydé du conseil et secours d'aultruy, qu'il n'eust jamais ausé entreprendre de s'attacquer à ung si homme de bien qu'estoict monsieur de Charry, qui a deux cens gentilhommes , ses parens, en ce pays ; que le moindre se mettroict en debvoir de revencher sa mort, s'il s'i estoict retiré. Je vous supplie très humblement qu'il vous plaise avoii^ soing de vostre personne et vous souvenir de ce que je vous en ay cy-devant escrit.
Madame, je supplie nostre Seigneur que en très heureuse santé et félicité vous doint très longue et prospère vie.
1. Jacques Prévôt, seigneur de Charry. Voyez sur ce personnage et sur sa mort les notes 2 de la page 386 du tome I , et 1 de la page 54 du tome III des Conimentaii-es. Une lettre de Perrenot de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne à Paris , accuse l'amiral de Coligny d'avoir soudoyé l'assassin. Quant à la reine mère , dit cet ambassadem*, elle montra si peu d'empressement à le poursuivre, qu'il semble que ce crime s'était commis par son ordre (Archives de l'empire, K. ISOl, n° 5).
De Florence, ce XII""® jour de janvier 1563.
Votre très unble et très obéisant suget et serviteur.
De Monluc.
(Lettre originale; ces derniers mots : votre très unble, etc. et la signature sont autographes; Bihl. imp., coll. Saint-Germain fr., vol. 689, 9, f" ii.)
[Fleurance, 20 janvier 1563 (1564).]
Madame, tout présentement sont icy venus vers mioy quelques gentilzhommes de Condomoys et chanoines de l'église principalle de Condon, qui m'ont dict avoir entendu que leur évesque* est mallade d'une malladye dangereuse de mort; et d'autant qu'ilz estiment que, pour estre l'évesclié de grande valleur, il sera brigué et que vous en serez importunée de plusieurs, ils m'ont prié vous escripre la présente pour vous supplier très humblement, advenant la mort du dict évesque, de ne leur oster le privilège que le roy leur a donné par son édict d'esliie quelque personnaige digne de ceste charge, ce que je leur ay voluntiers accordé, non tant pour leur complaire comme pour le service du roy. Au moyen de quoy je vous supplie très humblement. Madame, de faire de deux choses l'une : ou de bailler le dict évesché à ung homme de grosse maison et de grande
1. Charles de Pisseleu, frère de la duchesse d'Estampes, abbé de Saint- Albin en Anjou, d'abord évêque de Mende , puis de Condom. II monta sur ce siège épiscopal vers 1S44 et mourut en 1564. Ronsard l'a célébré dans ses vers.
auctorilé, ou bien de laisser faire l'élection à ceulx à qui elle appartient*; aultrement, je voy ung scandalle préparé parmy eulx^ car outre que c'est le peuple de toute la Guyenne le plus mal aisé à dompter^ il y a au dict diocèse aultant au plus de diversité de religion qu'en aulcun aultre de ce royaume. Davantaige la noblesse y est grande et fort liaulte à la main, et me souvient que mal voluntiers voulurent-ils endurer qu'on leur baillast pour leur évesque le frère de madame d'Estampes, quelque crédit qu'elle eust pour lors.
A ceste cause. Madame, je vous supplie très humblement encores une foys, si tant est que le dict évesque meure, qu'il vous plaise avoir plus d'esgard au service du roy et repos de ses subjects et vostres, que à l'importunité de ceux qui vous en pourront importuner. Et quand vous ne voudriez accorder l'ung de ces deux partis , je vous advise dès à présent, Madame, que, pour estre diocésain d'icelluy diocèse, je n'ay pas délibéré de m'y tenir. Je vous eusse voluntiers supplyé très humblement de le donner à monsieur de Valance, mon frère, qui de longtemps est chanoyne de la dicte église; mais luy et moy sommes si malheureux que, quand vous nous ferez quelque bien, se sera contre l'opinion de beaucoup de gens, qui faict que j'oublye ce qui me touche particullièrement pour vous advertir de ce que je
1. Ce passage prouve que le droit d'élection accordé au bas clergé par la Pragmatique sanction de 1438 n'avait pas été entièrement aboli par le concordat de François I et de Léon X, ou du moins que ce droit avait été rendu par lettres patentes à certains diocèses.
DE BLAISE DE MONl.UC. 313
cognoîs qui concerne grandement le service du roy et vostre. Et sur l'asseurance que j'ay que vostre Majesté ne me desniera pas la requeste que je luy fais, je feray fin à la présente, priant Dieu vous donner. Madame, en toute grandeur et félicité, très prospère et longue vye.
A Florence, près Laythoure, le XX™^ de janvier 1 563. Vostre très humble et très obéissant serviteur,
De Monluc.
Madame , après avoir escript la présente , estant prest ce porteur à partir, j'ay receu une lettre de monsieur de Valance, qui m'a adverty comme il vous a pieu luy commander de m'escripre et asseurer de vostre part que, advenant la vaccation de l'évesché de Condon, vous vouliez que le dict sieur de Valance en fust pourveu; ou bien à nostre choix, si ung de nos nepveux est elleu et se trouve capable, vostre Majesté le préférera à tout aultre en considération des services que le dict sieur de Valance et moy avons faicts de si longtemps à ceste couronne : de quoy je vous remercye très humblement , Madame, et loue Dieu que vous ayez voulu changer par ce moyen l'opinion que plusieurs ont, lesquels estiment que ne tenez compte de nous aultres, qui vous sommes très humbles et très fidelles serviteurs. Et encores que ce me soit un des plus grands biens qui scauroyt advenir à ma maison, si est-ce. Madame, que je seroys bien d'advis ])our contenter ce peuple de ne leur oster la puissance de procéder à ceste ellection, affîn qu'ils ne puissent dire à l'advenir qu'ilz ne veulent pas obéyr à leur évesque pour leur avoi)*
esté baillé par force; ce que j'estime. Madame, que vous ferés. Et sur ceste confiance je les ay jà renvoyés ce matin à leurs maisons avecques ceste espérance; de quoy je vous supplie très humblement. Madame, ne me faire poinct mentir, car vous me mectriez dans la plus grande peine où je fus oncques : vous asseurant, IMadame, que, s'il advient que quelqu'ung de ma maison soit pourveu du dict évesché, comme j'espère qu'il sera, moyennant vostre bon plaisir, il sera appuyé d'ung si bon nombre de gentilshommes, ses pai^ents, qu'il am^a tousjours moyen d'empescher que scandale ne désordre ne advienne en son diocèse. Par ainsy, Madame, je vous supplie très humblement vouloir continuer en ceste bonne volunté envers moy. Ce me faisant, vous m'obligerés à vous faire toute ma vye très humble service \
De Monluc.
(Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M. le comte de Laferrière.)
1 . Il est assez singuliei' de voir Monluc réclamer l'évêché de Condom pour son frère, l'évêque de Valence. A la même e'poque, au commencement de février lo64, l'auteur des Commentaires eut une entre\Tie secrète à Toulouse avec don Juan de Bardachin, agent du roi d'Espagne en Guyenne. Dans cette entrevue, après avoir déploré l'indulgence coupable de la reine mère pour les réformés, Monluc lui avoua « que, pour ses péchés, son frère, l'évêque de Valence , étoit un des plus grands helvétiques qu'il y eût. » Cette conversation fut immédiatement rapportée au roi d'Espagne (Arclùves de l'empire, K. loOl, n° 47).
[Estillac, 30 janvier 1563 (1564).]
Madame, il y aura tantost cinq moys que Martineau est à la court pour poursuyvre mon remboursement de cinq mille six cens livres, que je feis bailler de mes deniers au trésorier de l'extraordinaire des guerres, incontniant après la routte de monsieur de Duras, comme appert de ses receptes, que j'ay baillés au dict Martineau ; et ce fut pour lever six compaignies de gens de pied, dont j'en donnay une au capitaine Mauvesin et l'autre au cappitaine Pierrelongue*, qui estoient deux des premiers capitaines et les principaulx que le dict sieur de Duras eust avec luy, lesquels je relevay, suyvant vostre commandement et du feu roy de Navarre, pour dyminuer d'autant les forces de ceulx qui vous estoient contraires. Et furent les dictes six compaignies levées poiu- faire teste à ceulx de Montauban, Millau et Saint Anthonin, lesquels couroient sus le plat pays et ruynoient tout le peuple, à cause que monsieur de Montpensier et monsieur de Bui^ye avoient mené les Espagnols et tous les gens de guerre à la Rochelle, pour icelle remectre et les isles de Marennes aussy en l'obéissance du roy. Et ont servi les dictes compaignies près de cinq moys, sans avoir faict monstre ne eu autre payement que la somme dessusdicte, laquelle je voulius plus tost fournir de ma bourse que de la faire prendre à la recepte généralle,