‹ Commentaires et lettres (volume 2)Chapitre 139 sur 158 · Le capitaine Peyrelongue (t. III, p. 47, note · texte numérisé non relu

Le capitaine Peyrelongue (t. III, p. 47, note

pour n'incommoder le roy d'aiiltant, estimant que non seulement sa Majesté me la feroit gratieusement rembourser^ mais aussi qu'elle me donneroit quelque honneste récompense des services que je luy ay faicts et de ma personne et de mes biens. Mais à ce que je voy^, je suis déceu grandement de mon opinion ; car tant s'en fault que je doive espérer aucun bien que à grand peine puis-je avoir ce peu qui m'est deu. Vous mi'avez de vostue grâce, Madame, escrit maintes fois que je ne me souciasse de rien et que le roy et vous ne m'oblyriez poinct ; mais il fault que je vous dye, Madame, que ceulx qui me suyvent ne disnent point de parolles; et fault leur mettre autre viande en table si je les veulx contenter. Par quoy. Madame, si vous désirés que je fasse service au roy et à vous, comme j'en ay bien bonne volonté, je vous supplie très humblement m'en donner le moyen et commander que je sois à tout le moins payé de ce que j'ay si libérallement déboursé au besoin» pour le service du roy et Aostre. Vous asseurant. Madame, que, si les banquiers ne profitoient non plus aux prests qu'ilz font que j'ay faict à cestuy-cy, dont je demande remboursement, qu'ils ne seroient pas si riches qu'ils sont, car il m'a desjà cousté plus de trois cents escus pour tascher à le recouvrer; encores n'en suis-je pas veneu à bout. Mais, je me confye tant en la bonté de Aostre Majesté que je m'asseure qu'elle commandera, la présente receue, que je sois satisfaict, ce que je la supplie très humblement de faire, ensemble de ma pension de deux mille livres de l'année dernière. Il n'y a que dix jours que j'escrivis à vostre

Majesté comme j'avois entendu que monsieur de Condom estoit malade à la mort, mais despuis j'ay entendu tout le contraire et qu'il se porte bien. Je vous supplye très humblement. Madame, si le dict évesché vient à vacquer en ce pais, ou quelque autre en ce païs, voulloir bien avoir souvenance de moy. Quant aux affaires de deçà, chascun vit en paix grâce à Dieu, auquel je prie vous donner. Madame, en ])onne santé très prospère et longue vie.

A Estillac, près Agen , le XXX™® jour de janvier

Vostre très humble et très obéissant subject et serviteur.

De Monluc.

Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et communiquée par M, le comte de Laferrière.)

-104. AU ROY D ESPANHE.

[Toulouse, 8 février 156^.]

Sire, j'ei parlé au senheur don Joan de Bai'daclîin*; je suplie votre Magesté le croere de se qui

1 . Le niécontentenient affiché par Moulue donna sans doute au roi d'Espagne l'idée de lui envoyer un agent pour sonder ses dispositions. On choisit don Juan de Bardachin, cousin d'un capitaine , Philippe de Bardachin , qui avait déjà servi sous les ordres de Monluc. Don Juan arriva à Toulouse au commencement de février 1564; il eut d'abord beaucoup de peine à approcher l'auteur des Commentaires . Un rendez-vous avait été pris à Toulouse, mais Monluc quitta la ville sous un prétexte. Il revint cependant quelques jours après, et don Juan put conférer avec lui. Cette entrevue eut lieu dans les premiers jours de février. Moitluc en profita pour remettre à cet agent sa lettre au roi d'Es-

VOUS dira de ma part. Et au demorant, je vous suplie très unl^lement voloer doner la grasse au capitaine Felipe Bardacliiii^, pour sequej'ei afere de lui pour le servyse deu roi, mon mètre et votre.

Sire, je suplie Dieu qui conserve votre grandese et santé.

De Tolouse, VHP de février

Votre très unble et très obéissant serviteur.

De Monluc^

(Lettre entièrement autographe; Archives de l'empire, B. H8, K. H 501, pièce 42.)

pagne et le mémoire qu'on trouvera à la suite. Bardachin rendit compte de la conférence à son maître; son rapport, qui nous donne ces détails , contient en outre l'analyse du mémoire de Monluc (Archives de l'empire, K. 1501, n° 47).

4 . Nous avons déjà parlé de ce capitaine (t. II, p. 420, note 2) . Voici quels étaient les crimes qui lui étaient reprochés. En 1558 Bardachin, convaincu de propositions hérétiques et de blasphèmes, fut décrété d'accusation par l'inquisition de Saragosse. Il prit la fuite, et, entouré de quelques aventuriers, U résista à main armée aux estafiers du Saint-Office. Dès ce jour, au mépris des édits du roi, il se livra au commerce des chevaux, tandis que l'archevêque de Séville, grand inquisiteur, multiphait les actes de procédure contre lui. Le 28 octobre 1563 l'insaisissable Bardachin fut exécuté en effigie à Saragosse. Les services qu'il rendait au roi d'Espagne auprès de Monluc lui firent obtenir sa grâce au commencement de 1567 (Arcliivesde l'empire; K. 1505, n" 41 et 42) .

2. Cette lettre ne porte point de date d'année, mais au dos on lit ces mots : « Franzia, a su Magestad, de mos. de Moluc, a VIII « de hebrero 1564; respondida. »

3. Cette lettre, une des rares lettres autographes de Monluc, est actuellement au musée des archives.

iOo. — (MEMOIRE DE MONLUC AU ROI d'eSPAGNE. )

[Vers le 8 février 1564 '•!

Le affaires de France sont aujourd'hui en telz termes que la royne de Navarre^ l'admirail et autres huguenaulx du conseil du roy ont mys et mectent tous les jours la royne en souspeçon du roy d'Espaigne , et falsifient des lettres de moy et d'autres, disant que nous avons intelligence avec la Majesté du dict roy pour faire perdre le royaulme au nostre : tout cecv ne se faict sinon en tenant la royne en ce souspeçon. Hz font tout ce qu'ilz peuvent pour extirper et ruyner nostre religion, et, despuys quelques jours en çà, le roy m'a escript, et par tous les gouvernements de par deçà, qu'il avoit esté adverty que aucuns de son royaulme envoyoient et rappourtoient lettres et escriptures au pays estrangier, au préjudice de son service, et que l'on foullast tous ceulx qui yroient et viendroient aus dicts pays estrangiers , qu'est la vraye cognoissance de ce que je dys^ Font venii" des lettres d'Alemaigne de quelques princes, avec lesquelz l'admirail a intelligence, menaçant la royne que, si elle faict ny comporte qu'il soit faict desplaisir à ceulx de leur religion , ils ne la menas-

1 . Ce mémoire n'est pas daté, mais le rapport de Bardacliin et la réponse du roi d'Espagne, conservés aux archives de l'empire (K. IbOl, n° 47 et R. Io05, n" 10), nous apprennent qu'il fut remis à Bardachin, après son entrevue avec Monluc, aux environs du 8 février 1564.

2. La lettre du roi est datée du 2 décembre 1363. Voyez la lettre de Montluc du 27 décembre, p. 303.

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sent que de trente ou quarante mil Allemans ou reis- Ires. Et font escripre les dictes lettres à certains particuliers, qui scavoient bien qu'ilz les monstreroient à la royne*; aussy les mande de les en advertir secrètement pour donner plus de couleur à leur meschansetë;, tellement qu'ilz trouvent la dicte dame en si grand peur qu'elle s'en va constraincte à faire ce qu'ilz veuUent, se voyant menassée de leur part par les Allemans, et de l'aultre en souspecon de celluy en qui elle doibt avoir toute la fiance pour soustenir la couronne de nostre roy et sa religion.

Or le remède de cecy, n'y en peult avoir aultre sinon que le pape, l'empereur, roy d'Espaigne et roy des Romains, et tous les princes et potemptas de l'Italye et d'Allemaigne, qui tiennent la religion catholicque, ensemble les évesques, se mectent en ligue à rencontre de ceulx qui ne voldront tenir l'arrest et conclusion du consille'. Et, cella faict, que mandent au roy qu'ilz se délibèrent de le foire tenir dans son royaulme, et pour cest effect luy bailleront secours et ayde de tout ce qui luy sera besoing; et du Cartier d'Alemaigne, faire que l'empereur, le roy des Romains et les princes et évesques, qui tiennent la religion catholique, courent sus à ceulx qui voldront venii' au secom^s et mandement de l'admirail, car, quant à monsieur le prince de Condé, cy ce n'estoit le dict admirail, il ne se soucve s^uvères de leur religion non plus que rien, à tout le moingz il en faict

i . Cette phrase doit être iiiterpréte'e amsi : « — à certains « particuliers quils scavoient bien devoir les montrer à la roy ne. » 2. Le concile de Trente, alors en pleine session.

le samblant. Et, du cousté d'Angleterre ^ que le roy d'Espaigne se déclare contre la royne^ si elle preste faveur et ayde au dict admirail.

Si cella se manye de ceste sorte, nostre roy et la royne prandront couraige et commanderont hardiment, et feront édictz et commendemens, par tous les gouvernemens du royaulme de France, que tous ceulx, qui ne voldront tenir ce que le concile a arresté, ayent dans ung mois à vuider le royaulme, donnant permission aux gouverneurs de prandre les armes et se saisir de leurs biens pour les unir à la couronne du roy, et leurs personnes soient, hommes et femmes, bruslés; et les aultres qui voldront tenir la concluzion du dict concilie, j'entens de ceulx de ceste nouvelle relligion, viendront dans le dict mois faire protestation de foy entre les mains du dict gouverneur ou aultre par luy commis; et du tout il en fera registre, lequel sera baillé par toutes les courtz souveraines et courtz des séneschaulx, afin que sy aucun y contrevient, que, sans aultre figure de procès, souldain qu'il soit bruslé et le bien acquis au roy ; car, quant ilz cognoistront que c'est à bon esciant et qu'ilz ne seront favorisés d'Angleterre ny d'Allemaigne, je mectray ma teste qu'il ne s'en yra cent personnes de ce royaulme; car leur faict ne tend à aucune religion, auquel n'y a autre chose que pailhardise, meschanceté et avarice, ne tandans que de vivre en liberté, la plus part pour exécuter leurs vices, et les grands à mectre le royaulme en république, estans bien certains que, s'ilz en viennent au but, ilz seront les plus grandz dans le royaulme parce qu'ilz seront cause de la liberté.

Et pource qu'il n'y a prince au monae, a qui ceste plave de France touche tant et de sy près que à la Majesté du roy d'Espaigne, il touche à luy de n'espargner chose que soit pom' soustenir nostre roy et à garder son royaulme ^ ne changer de religion. Et la raison de cecy est qu'il est son beau frère. Et puisque Dieu nous a dict que l'homme et la femme ^ estans maiûës ensemble^ n'est plus qu'une mesme chose, doncques il est si proche par nostre loy de nostre roy que messiem's d'Orléans et d'Anjou \

Et d'aultre part, s'il comporte que ce royaulme s'en allie à perdiction, il se peult assurer que, ayant faict la rovne de NavaiTC ce qu'elle faict tous les jours, estropier et abattre nostre religion entièrement et exeaulcer la sienne, qu'elle se mectra ceste couronne d'honneur en teste qu'elle est cause que leur religion a eu victoire et qu'il fault que toute la France luy ayde à recou\Ter son royaulme ^, à laquelle chose on ne leur pourra faillir, car il ne sera pas en la puyssanee du rov à l'en garder. Et comme ceste rehgion nouvelle se verra augmentée d'une si grande force que du royaulme de France, il est \Taysemblable et le faict tout clau- que tous, tant d'Allemaigne, Angleterre et France, se railUeront ensemble pom' cou-

1 . Le duc d'Orléans prit plus tai*d le titre de duc d'Alençon. Le duc d'Aiijou devint plus tard Henri IIL Tous deux étaient frères du roi.

2. La Navarre espagnole, conquise par Ferdinand le Catholique, dont le recouvrement étiiit le rêve de tous les souveriuns Béarnais. Henri d'Albret et Antoine de Bourbon avaient passé leurvie à négocier sur ce point.

rir sus à ceulx qui ne se voldront mettre de leur loy. Et c'est à doubler que, sur ses intervalles des ungz contre les aultres, le Turc ne se mesle parmy ceste querelle, qui donnera tous] ours plus lost sur les Espaignes que en aultre endroict. Et, estant le royaulme d'Espaigne entre le royaulme de France et la Barbarie, si la France change de religion, ne peult estre que l'Espaigne ne soit persécuté : et, pour peu de faveur ou pour une bataille perdue dans l'Espaigne, ou aultres que, pour cest eft'ect, peuvent venir à la Majesté du roy d'Espaigne, je ne scay si les aultres pays, qui sont à luy, demeureront fermes et constans sans luy faire quelque révolte. Et fault bien considérer que, pour peu que la grandesse des grandz com.mence à diminuer, les petitz se veuUent exaulcer et mectre en liberté.

Et puysque du royaulme de France procède tout le bien ou tout le mal de la Crestienté, celluy à qui il touche plus, tant pour la parenté que pour le voysinage des royaulmes, doibt estre plus curieux à y donner remède. Et si le roy d'Espaigne se fie à ce que la royne luy mande tous les jom^s que avec le temps elle remédiera au tout, tout cella ne sont que inventions du chancellier, qui s'entent avec les aultres, qu'il mect en la teste de la royne ; et tout pour gaigner temps, cognoissant bien que le royaulme s'en va peu à peu en ceste hérésie. Et quant la royne verra qu'il n'y aura plus de remède, il fauldra que le roy et elle passent par là et qu'ilz changent de loy par force; et eulx changeant, on peult bien pancer que personne ne voldra perdre son bien , et suyvront tous les chemyns que le roy tiendra. Et

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lors ne sera pas temps que les princes estrangiers donnent secours à nostre roy; car si le roy se voulloit obtiner à ne faire leur volunté^ ilz ne pourroient faire de moingz que ce que j'ay couché par escript au mémoire des raisons qui m'esmeuvent à quicter ce gouvernement, lesquelz j'ay repris en ceulx

Et de parler au personnaige, je ne puys*; car, s'il estoit seu, les Huguenaulx diroient que je vouldrois travr le roy et son royaulme, qui seroit facille à la roy ne de croyre à l'oppinion que desjà la royne de Navarre luy en a mise en la teste. Et quant bien je parlerois à luy, je ne luy dirois aultre chose que ce que j'ay couché par escript.

Si la Majesté du roy d'Espaigne ne se délibère promptement à secourir et favoriser nostre roy, je luy pourteray ma teste pour me la faire trancher, si, avant d'ung an, il ne s'en repent. Et si son conseil est tel que tout le monde le doibt estimer, il considérera bien de quoy il va, et le malheur que apporte le changement de religion de la France à luy et à tous les princes catholicques ; et considérera, sa Majesté et son conseil, que le tarder du remède est la vraye poyson de cest affaire, et que, cependant que le roy et la royne ont encore quelque peu de courage, il les fault favoriser.

Puysque Dieu m'a faict ceste grâce que d'avoir acquis ceste réputation de tous les catholiques de la Crestienté d'avoir soustenu et combatu pour la couronne de mon roy et sa religion, je suys déli-

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