INSTRUCTION POUR MONSIEUR DE LATOUR
[Verteuil, 22 juillet 1559.]
Remonstrera monsieur de Latour, de la part du seigneur de Monluc, à monseigneur le duc de Guise comment le roi de Navarre s'en va par delà ^ avec dé-
1 . Pour comprendre ce document, il faut passer en revue les intrigues qui agitaient alors la cour de France. Après la mort de Henri II (10 juillet 1359), Catherine de Médicis, le roi de Navarre, le prince de Condé et le connétable ftœent écartés, et le pouvoir échut aux Guises, oncles de la reine Marie Stuart. Mais cette révolution de palais ne s'opéra pas sans résistance de la part des ambitieux évincés. Le roi de Navarre, premier pinnce du sang, portait surtout ombrage aux Lorrains ; ils l'avaient entouré d'espions à leurs gages. On regrette de trouver l'auteur des Commentaires au milieu de ces intrigues. Ce qui console un peu les amis de ce capitaine, c'est que le rapport sur les tendances du roi de Navarre, qu'on va lire, est un tissu d'erreurs. Antoine montrait les intentions les plus belliqueuses et nourrissait des plus belles espérances les ennemis des Guises.
2. Le roi de Navarre se disposait à aller à la cour sous le pré-
libération d'estre entièrement ung en amitié avec luy et monseigneur le cardinal de Lorraine, non-seulement comme cousin * mais comme frère , et que depuis le camp 'il n'a jamais cogneu que ledict seigneur roy de Navarre ayt eu aultre volonté. Encores que monsieur le connestable luy ait escript plusieurs lettres ', néantmoins il m'a toujours dit qu'il ne se fieroit jamais de luy, ayant bien cogneu que ce semblant d'amitié qu'il luy portoit n'estoit que pour l'attii'er de son costé * afin de ruiner ses cousins; aussi que le peu de compte qu'il avoit faict de ses
texte de saluer le roi, mais en réalité pour disputer aux Guises le pouvoir qu'ils avaient usurpé. Voyez \ Estât de France sous François II, attribué à Régnier de la Planche.
i. Claude de Lorraine, premier duc de Guise, avait épousé Antoinette de Bourbon, sœur du comte de Vendôme, père du roi de Navarre. Le duc de Guise, le cardinal de Lorraine et leurs frèi'es étaient donc cousins germains de ce prince.
2. [1 s'agit ici de l'armée réunie en Béarn et dirigée par le roi de Navarre contre Fontarabie. Nous avons vu que Monluc en faisait partie. Voyez la lettre à Brissac en date du 6 novemljre 4oS8, p. 102.
3. Le connétable cherchait à entraîner le roi de Navarre dans une ligue contre les Guises. Avant même la mort de Henri II, lorsque l'état de ce prince ne laissait plus d'espoir, le \ieux Montmorency, prévoyant le triomphe des Lorrains, avait écrit au roi ,4aitoine pom' le presser d'accoitrir à Paris et de se joindre à lui contre leurs rivaux communs. Voyez Y Estât de France sous François II.
4. Le connétable de Montmorency, outre son ambition déçue et la défaveur dont il avait été frappé à l'avènement de François II, avait d'autres causes de mécontentement. Il avait été dépouillé de sa charge de grand maître de la maison du roi, au profit du duc de Guise. Ses amis et créatures avaient été expulsés du conseil du roi, et lui personnellement engagé à quitter la cour. Aussi les Guises ne pouvaient-ils gai'der aucun doute sur
DE BLAISE DE iMO-NLUC. lO'J
affaires à Cercamp ' luy avoit assez monstre le peu d'amitié qu'il luy portoit.
Et à ce que a peu entendre ledict sieur de Monluc, ce que ledit seigneur roy de Navarre désire le plus est qu'à son arrivée les Espagnols et autres étrangers, subjects du roy d'Espagne, eongnoissent que le roy et tout son conseil luy facent si bon raccueil, qu'ils puissent faire rapport partout qu'il n'est point petit compagnon en France, et principalement par la faveur du roy, et le raccueil qu'il luy fera et puis de toute la cour; car cela pourroit être cause que le roy d'Espagne condescend roit à luy faire quelque jour raison du tort qu'il luy tient*.
les dispositions du connétable à leur égard; il s'était mis ouvertement à la tête des mécontents.
1. A Cercamp, dès l'ouverture des conférences de paix, le connétable avait permis aux plénipotentiaires espagnols d'écarter les ambassadeurs du roi de Navarre, tandis qu'on y admettait les représentants du duc de Savoie. An tome se regarda comme sacrifié.
2. Par une conti\idiction qu'explique la médiocrité de l'esprit du roi de Navarre, ce prince, qui venait d'échouer misérablement sous les murs de Fontarabie, se flattait de recouvrer par un traité la Navarre espagnole. Aussi son plus vif désir était-il d'être reçu à la cour comme un puissant prince, arbitre de la politique de la France. Un tel accueil eut servi de préface à des négociations nouvelles. Jamais désir de prince ne fut plus durement repoussé. Le roi, lu reine mère, les Guises accueillirent le premier prince du sang comme un petit gentilhomme. On peut lire dans \ Estât de France sous François II le récit de ses amers déboires. Antoine, qui avait paru fort rodomont en partant pour Saint-Germain, montra beaucoup moins de hardiesse en face de ses ennemis. Après quelques semaines passées à la cour, où le moindre courtisan se plut à l'avilir en face des ambassadeurs espagnols, il accepta la mission de conduire à Philippe II la prin-
Fait à Verteuil, le 22™' joiu' de juillet 1559.
Biaise de Moulue*.
[Agen, 13 mars 1560 (1561).]
Madame, hier, qu'estoit le XIP de ce mois, nous entrasmes aux Estatz * de ceste ville d'Agen, où se
cesse Elisabeth de Valois, que ce monarque venait d'épouser par procuration.
4 . Cette pièce a été imprimée dans les Mémoires de Condé (t. I, p. 307, in-4'') et dans les Mémoires de Guise (collection IMichaud, p. 4S0). Elle était assez répandue au seizième siècle, car on en trouve plusieurs copies dans les recueils manuscrits du temps, notamment dans le vol. 28 des Y^ de Colbert (f° 17, v°) et le vol. 86 de la collection Dupuy (P 78). IXous avons enfin retrouvé l'original, signé de Monluc, qui est conservé à la Bibliothèque impériale, f. fr., vol. 6626, pièce 9.
2. Les états généraux d'Orléans s'étaient ajoui'nés à Melun pour le 1" mai 1561. Le 18 février lo61, le roi publia une ordonnance convoquant les sénéchaussées de Guyenne , Landes , Périgord, Quercy, Ai^magnac, Limousin, Agen et bailliage de Labour, Condomois, Basadois, Albret, Comminges et jugeries de Rivière-Verdun pour délibérer sur les propositions présentées aux états d'Orléans, nommer lem's députés et rédiger leurs doléances (V'= de Colbert, vol. 27, P 289). Il paraît que les trois ordres, au lieu de discuter les propositions dont ils étaient saisis sur le fait des finances, ne s'occupèrent que de politique. Le 25 mars 1561 le roi cassa les élections déjà faites et convoqua de nouveau les gens des trois états poiu' le 25 mai (ord. visée dans un rapport de Burie, coll. Dupuj, vol. 588, f" 19). Le 10 juin Burie écrivit au roi que les élections étaient faites et qu'il attendait les députés de son gouvernement à Bordeaux (f. fr., vol. 3186, f° 127). Le 16 juin les députés se trouvaient en mesure de délibérer; mais une lettre du roi , arrivée dans l'intervalle , rendait la réunion
trouva monsieur l'évesque d'Agen ^ pour le clergé, monsieur de Lezignan et toute la noblesse de ceste séneschaucëe, pareillement messieurs de Biron ^ et de Caumont^ Et pour ce que leur avés escript, la noblesse a vouUu sçavoyr d'eulx s'ilz estoient icy comme ayant charge de vous, ou comme gentilhommes du pais. J'ay esté d'opinion qu'ilz respondissent comme gentilhommes du païs et comme bons subjectz et serviteurs du roy , pour remonstrer à ceulx, qui se vouldroyent mectre hors de la raison, amiablement ce qu'il leur sembleroit qui fût pour le service du roy et aussi pour la républicque. Et à tous en. général leur ont remonstré l'amitié qu'il doibvent porter à leur prince naturel, et qu'ilz se debvroyent resentir de ses nécessités, et que, estant ung prince endebté, comme est le nostre, ne s'en pouvoit ensuyvre que beaucoup de malheurs générallement à tous les trois Estatz ; et plusieurs autres choses. Madame, qui m'a semblé estre raisonnable leur remonstrer.
inutile (coll. Dupuy, vol. 588, f" 19). La noblesse et le tiers état n'en saisirent pas moins cette occasion de réclamer de plus fréquentes convocations, et le clergé de faire entendre de nouvelles plaintes sur les progrès de la réforme. Les états généraux se réunirent non pas à Melun, mais à Pontoise le 1" août de la même année.
1. L'évêché d'Agen appartenait alors à Mathieu Bancel, protégé du cardinal de Lorraine, et était administré par Jean Valéry, évêque de Grasse, aumônier de la reine, sufTragant et vicaire général du diocèse. Théodore de Bèze, dans son Histoire ecclésiastique^ a spirituellement raillé les mœurs de ce prélat.