Le colloque de Poissy, tenu en septembre loGl
tellement que les gens de son conseil feussent esté mvs par les pays et provinces et non par élection du roy. Et sa Majesté n'eust peu faire chose aucune sinon par la volonté des gens de son conseil^ nommez, comme dict est, par les pays; de sorte que si le roy eust volu faire une chose, et n'eust pieu au conseil, il ne s'en feust faict rien. Et si le roy eust volu casser ung du conseil, il ne l'eust peu faire, à cause que les estats du pays l'avoyt mis; et toutes les provinces se feussent soustenues l'une à l'autre, considérant bien que, si le roy eust eu puissance d'en ouster ung, que, quant il luy plairoit, ousteroit bien les aultres. Par ainsi le conseil demeureroit. Et le roy ne seroit de rien que de forme de roy. Sa Majesté me respondit qu'ils avoyent descouvert toutes leurs mauvaises intentions, et qu'elle aymeroit mieulx estre morte et veoir le roy mort que de se mettre en ceste relligion-là. Or, j'ay descouvert ceste intention d'un diacre de leur relligion, qui plusyeurs foys est allé voyaiger pour leur relligion de ce pays aux autres, tant en France que autres lieux, et a eu charge de proposer en concistoire tout cecy, et faire entendre que, si cella advenoit, on deschargeroit les tailles de plus de la moytié, et que l'on réduiroit à la coronne une partie de nostre éghse, et l'autre partie seroit pour les ministres : et par ainsi le peuple demeureroit libre et sans aucune taille que bien peu. M'a dict encores ce personnage, n'a guères de temps, qu'ils ne sont point encores hors d'espérance et qu'ils s'arment et assemblent de nuict, autant que jamais, se doubtant bien que le roy ny la royne ne veullent poinct changer de relligion, et que, s'en al-
lant le roy grand, comme il faict, il voudra extirper la leur; et sont incitez par leurs ministres de prendre corage plus que jamais^ et qu'il ne fault espraigner la vie ny les biens pour se conserver. Et dès que ung gentilhomme se met de leur relligion^ ils s'en donnent advertissement par tout le royaume et en font une grande feste; et ericores que ne vaille rien , ils escripvent que c'est ung grand cappitaine pour toujours tenir en cueur leurs gens. Et cuyde que celluy qui me donne ses advertissements ne me trompe point, car j'ay faict beaucoup pour luy. Et d'autre part, il eust quitté ceste relligion, il y a plus de deux ans, si ce n'estoit la prière que je luy fais qu'il ne le face, affin que j'entende tousjours quelque chose de leurs mennés.
L'intention de la royne est bonne et saincte. Touteffois je crains une chose de trop grand importance, qu'est que la longueur du temps nous admène ung grand malleur, à cause de la faveur, ayde, et secoiu-s que ceulx de la nouvelle relligion ont de monsieur le chancellier et de toute sa maison. Ils augmentent tous les jours, et en s'augmentant eulx, nous diminuons; de sorte que, comme leurs forces s'augmentent, aussi font bien leurs audaces, et le pouvre peuple demeure en peur et crainte ; de telle sorte qu'il n'auze bouger, estant inthimidé et vexé par les patentes que ceulx de la dicte relligion obtiennent journellement à lem^ profit. De sorte que si le roy voloit qu'il s'eslevast contre ses gens icy, il ne l'auzeroit fere, craignant tousjours que la fin seroit de la seconde eslévation, comme à ceste de la première; et j'ay gaigné plus la victoire pour la fa-
veur que j'avois du peuple que pour les gens d'armes que j'avois avecque moy; car je ne pouvois pas tousjours estre par toute la Guyenne.
Et pour remédier à toutes choses, me semble que la Majesté du roy d'Espaigne doibt offrir à nostre roy, par toute l'asseurance que luy sera possible de faire, l'amytié fraternelle, sans laisser en arrière aucun doubte de luy demeurer à jamais bon frère et amy. Et faut débatre ceste asseurance d'araytié, de telle sorte que le roy et son conseil puissent cognoistre clairement que c'est sans aucune faintise. Car les Huguenots, qui sont au conseil du roy, font tout ce qu'ils peuvent à tenir le roy et la royne en défiance du roy d'Espaigne, et ceulx qui tiennent nostre relligion. n'ausent pas du tout soustenir le contraire. Mais quant ils verront l'aparence évidente, ils prendront corage de soustenir l'amitié de leurs dictes Majestés. 11 faut aussi qu'il luy présente toute l'ayde, faveur et secours qu'il luy sera possible pour luy ayder à maintenir sa relligion contre ses subjects, et autres qui voudront soustenir les rebelles de sa relligion Et faut que, entre le roy, les deux roynes* et monsieur le duc d'Albe, cest office et promesse soit de telle sorte asseurée, que les Majestés de nostre roy et royne se départent avecques entière asseurance et fermette, que nul doubte ne puisse demeurer en leurs cueurs. Celle donra hardiesse à nostre royne de bientost exécuter sa volonté, qui est de faire le dit édict, que en son royaume il ne veut que soit tenue
1 . Catherine de Médicis et Elisabeth de Valois, i-eiiic d'Espagne, réunies à Bayonne.
autre relligion que la sienne; et encores qu'il est tout certain que nostre royne désiroit plus de veoir sa fille que chose de ce monde, si est-ce qu'elle désiroit bien autant la veue pour scavoir et estre asseurée de la volonté du roy d'Espaigne et du secours et avde quelle se poura fier d'obtenir de luy, si le besoing se présente. Et ne faut poinct se laisser en arrière que, si la royne d'Angleterre ny les Allemans, qui tiennent ceste maudite relligion, veullent favoriser lesrebel les de la France, que, pour ceste occasion et tant qu'ils les favoriseront, il se déclarera leur ennemv à guerre ouverte. Et vovlà le moven de ouster la peur à la royne des estrangiers ; et ne luy demeurera que celle qu'elle peut avoir des rebelles du royaume, à quoy elle pourvoiera bien, sans pour ce mettre le roy d'Espaigne en aucune despence, pour ce que la Champaigne, la Bourgoigne, le Lionois, Auvergne, la Provence, Languedoc, asture que monsieur Dampville y est, et de quatre parts les trois de la Guyenne, ceulx de nostre relligion sommes les plus forts. Or il n'y a que le Dauphiné au milieu, à quoy monsieur le prince de la Roche sur Yon donra bien ordre, si sa Majesté le veut. Le Xantonge et la pluspart de Poytou sont gastés de ceste relligion, mais monsieur de Monpensier, qui est gouverneur d'Anjou et Touraine, jusques auprès d'Orléans, est aussi le plus fort ; et monsieur de Cypierre tient aussi depuis Orléans jusques à Paris, qu'est aussi le plus fort. N'y a que une partie de la Picardie et de la Normandie gastée. Par ainsi, j'estime que de six parts les cinq sont les plus forts. Et ne faut doubter que, comme la royne sera asseurée du roy d'Espaigne,
et sent d'autre part que nostre relligion est la plus forte, elle se résoudra plustost à faire l'édit.
Or faut encores que soit débatu que monsieur le chancellier ny ses officiers ne prestent plus l'ayde et faveur qu'ils font aux Huguenots, tant par les lettres patentes que le dict seigneur baille et autres provisions ; et que nostre royne promette à la royne d'Espaigne tenir la main à cella. Car de luy deppend tout le malleur que nous avons, pour ce qu'estans les Huguenots favorisés de luy et de ceulx de la justice, qui sont de ceste relligion, ils croissent et multiplient tous les jours. Et depuis ung an il s'en sont mysplus de dix mil au royaume de France, plus pour la liberté de la chair et autres qu'ils ont, que non par dévotion. Et s'en va la pluspart de ce royaume en libertins et attaystes. Et que en Espaigne ils en soient bien advertis. Et si le roy serre bien les mains à mon dict seigneur le chancellier et à sa justice, il ne s'i en metra plus dadvantage, atendant que Fédit se face.
Il faut que la matière soit disputée au conseil, et trouver moyen de gaigner sur la royne qui face ung édit que ceulx qui se sont mys en la relligion depuis l'édit de la paix, ny ceulx qui s'i metront doresnavant, ne jouiront aucunement des articles contenus en l'édit de la paix, pour ce qu'elle ne c'est faicte que pour ceulx-là, qui lors estoyent de la dicte relligion. Et si on peut gaigner ce poinct, tout est gaigné ; car quant ils verront qu'ils ne peuvent multiplier, ils cognoistront ouvertement que le roy ne veut en France autre relligion que la sienne. Et ayant eulx la cognoissance de cecy, plusieurs s'en ousteront; et quant
le roy voudra faire l'édit que j'ay desduiet cy dessus : c'est assavoir, qu'il ne veult que en son royaume se tienne autre relligion que la sienne, dësjà tout le monde se sera recogneu, et de dix parts, les neuf obévront a ce que le roy commandera; car nul ne voudra laisser son bien ny sa maison, et le peu qui demeurera sera bien aisé à estre extirpé.
Sera faict requeste au roy et à la royne de la part du roy d'Espaigne qu'ils tiennent la main à ce que ce pays de Guyenne ne se gaste point, cependant que l'édit se face, pour ce qu'estant si proche de ses pavs, et estans les hommes à pied et à cheval belliqueuz, et saichant bien que la royne de Navarre sustient este maudite relligion en ce pays de Guyenne, le roy d'Espaigne ne peut faire de moins que d'entrer en suspeçon que si ceste relligion surmonte la nostre, la royne de Navarre ne face tous ses effortz à luy faire la guerre en Navarre. Or encores que cella ne serve que de couverture, néantmoins y faisant le roy tenir redde la main, et que nostre relligion demeure tousjom^s la plus forte, la France n'auzera rien entreprendre, pom^ ce qu'ils ont plus d'espérance au secours des hommes de ce pays qu'ils n'ont de tout le demeurant de la France; et faudroit que pour v remédier, le roy et la royne nous fissent appeller secrettement, trois ou quatre seullement, que nous sommes icy, devant leurs Majestés, et je leur monstreray évidement le moyen sans aucunement rompre ny toucher en l'édit de la pacification. Messieurs le connestable, duc de Monpensier, cardinaulx de Borbon et de Guyse, de Cypierre, conte de Villars, mareschal de Bordillon pourroyent assister seullement
au conseil, et monsieur de l'Aubespine, secrétaire de commandement. Et faut tousjours mettre en avant la suspeçon et jalosie que le roy d'Espaigne a de ce pays, pour luy estre si proche voisin; et faut que la royne d'Espaigne face cecy par prière, en l'endroit du roy et de la royne. Et si ceste veue s'achemine de ceste sorte, j'espère que Dieu conservera la relligion catholique en ce royaume de France, et asseurera et confirmera l'amytié du roy et du roy d'Espaigne; et n'y vois n'y cognois autre moyen.
La royne d'Espaigne priera et admonestera * à part mes dicts seigneurs les cardinaulx, duc de Monpensier, prince de la Roche sur Yon, conestable et mareschal de Bordillon, conte de Villars, Dampville et Cypierre de tenir tousjours la main à soustenir lès catholiques au conseil du roy, sans respecter personne et entretenir l'amytié du roy d'Espaigne et de nostre roy, ce que je m'asseure bien d'autre part quelle fera en l'endroit de la royne, sa mère, et du roy, son frère. Et leur doibt remonstrer que Dieu les a mys au monde monarques, et sont soustenus monarques par la relligion que nous tenons; car l'autre relligion ne leur advienne, sinon mettre leur monarchie en républic; et les grands, qui soustiennent ceste relligion nouvelle, ne le font sinon pour se faire grands, sur la républicque, plus qu'ils ne sont
1. La reine d'Espagne, alors âgée de vingt ans à peine, prenait, une part plus active aux négociations de Bayonne qu'on n'aurait pu l'espérer d'une princesse de son âge. Le duc d'Albe, dans ses lettres à Philippe II , atteste le dévouement de la reine et l'habileté avec laquelle elle soutenait la politique de son époux [Papiers d'État de Granvelle, t. IX, p. 281).
soubs la monarchie. Or voilà tout ce que je pourrois considérer qu'il faudra faire, tant pour conserver nostre relligion que pour entretenir l'amytié des roys de France et d'Espaigne.
(Original^ sans date ni signature; Arcb. de l'empire, K. 1503, n' 14.)