‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 27 sur 98 · Ce mémoire paraît inachevé · texte numérisé non relu

Ce mémoire paraît inachevé

^59. — AU ROY d'espaigne.

[Agen, 6 février 1567.]

Sire^ encores que je n'aye esté jamais si heureux de vous avoir faict aucun service, si ne veulx-je arrester de faire très humble requeste à vostre Majesté pour la délivrence du seigneur Plielippe Bardachin* Dour avoir faict si bien son debvoir à soustenir l'église catholique et le roy, mon seigneur et maistre, en la sédition dernière en ce pays soubz ma charge, que je sentiroys ma conscience et mon honneur chargée si je ne vous en portoys vray tesmoigniaige, encores que les blesseures qu'il y a receues le tesmoignient assés. Qui sera cause encores de vous supplier très humblement monstrer en son faict que les services que voz subjectz ont faict au roy, vostre frère, et FégUse catholicque romaine, les tiens pour agréables et comme faictz pour vos afferes propres. Qui sera toujours pour confirmer à ung chascung en ce pays la bonne amytié qu'est entre vos deux Majestés. Et de ma part vous en demeureray toute ma vie très obligé et très affectionné serviteur.

Sire, je supplie nostre Seigneur que à vostre Ma jesté doint très longue et très heureuse vie.

1. Philippe de Bardachin (t. IV, p. 318, note 1) avait été arrêté quelque temps auparavant. Au commencement de février, avant le 13, avant d'avoir reçu la lettre de Monluc, Philippe II donna l'ordre de l'élargir et l'envoya auprès de Monluc avec la mission de tout voir et de tout rapporter (Archives de l'empire, K. 1S06, n" 88). Philippe de Bardachin se rendit à son poste au commencement d'avril {ihid., K. i507, n° 109). Il lui avait été alloué une gratification de 400 ducats {ibid., K. 1S07, n° 82).

D'Agen, ce VI'"" jour de febvrier 1567\

Votre très umble et très obéissant serviteur,

De Monluc'.

(Lettre originale; ces derniers mots : votre, etc., et la signature sont autographes ; Archives de l'empire, K. 4507, n" 47.)

[Agen , l^ février 1567.]

Sire^ j'ay arresté d'advertir vostre Majesté des insolences que fait le jeune Fontraille^ frère du sénesclial d'Armaignac , au hault Comenge, à vos subjects et aux gens d'esglise, pource que je pensoys tousjours qu'il se réduyt^ pour estre gentilhomme;, appartenant à beaucoup de gens de bien , et cuydoys que ses frères luy remonstrassent ; mais, à ce que j'ay entendu, il est si obstiné qu'il n'en feroit rien pour personne. Il n'a aucune religion, car autant de pilleries fait-il sur les ungs que sur les autres s'ils ont de quoy. Il n'y a bénéfice qui ne soit voulé ny marchant

i . Cette lettre de Monluc, par suite du secret qui devait présider aux rapports du roi d'Espagne et de l'auteur des Commentaires, ne fut envoyée à son adresse que le 25 février dans une dépêche de Bardachin à Philippe II (Archives de l'empire, K. 1507, n° 63j. Le roi y répondit le 19 mars. Sa lettre ne contient que des encouragements à persévérer dans la bonne voie et l'invitation de s'aboucher plus étroitement que jamais avec don Juan de Bardachin {ibid., K. 1507, n° 83).

2. Au dos de cette lettre on lit la phrase suivante écrite de la main même du roi d'Espagne : « Todo esto me ha enviado hoy Ruy Gomez; sacad una relacioncilla de ello; y por el de sus car tas y accordado para lo que se le habrâ de responder. »

qui ne soit rançonné, et se fye qu'il a son chasteau dans la montaigne, qu'on n'y pourroit mettre artillerie; et s'est accointé des bandoliers menant ceste vie, il y a plus de deux ans. Et depuis six: moys il s'est ralyé avec le sieur de Solan^, qui est son beaufrère et celluy qui s'est jeté dans Pamyer après le massacre, et y a tousjours demeuré chief jusques à ce que vostre Majesté y a envoyé le cappitaine Sarlabous.

Le dict Solan est bien de la religion nouvelle ; et il est intervenu une querelle entre eulx deux , les Rocquemaurelz, qui sont aussi de la nouvelle religion^, pour ung oyseau que le dict Fonteraille et Solan leur avoient prins d'audace. L'aisné Rocquemaurel estoit mareschal des logis du feu roy de Navarre dernier et sont bien apparentés de toutes partz. La court de parlement de Thoulouze y a faict tout ce qu'il a esté poussible par ajournement et toutes autres provisions nécessaires pour le debvoir de la justice. Les Roquemaurelz se sont toujours présentés et les autres non, mais toujours uzé de voye et de faict, et jusques icy en sont sortis force meurtres. J'avoys escrit au sénesclial de Thoulouze de y aller pour les accorder, mais il m'a tousjours respondu qu'il s'asseuroit bien qu'il feroit faire aux Rocquemaurelz toutes choses de raison, mais non aux dicts Fon-

1 . Ce personnage est designé comme le chef des re'voltés de Pamiers [Archives curieuses, t. VI, p. 309).

2. Monluc nous apprend que les Roquemaurel ai)partenaient à la réforme. La pièce sur les troubles de Pamiers, publiée par MM. Cimber et Danjon, les représente comme les chefs du parti catholique dans le comté de Foix. {Arch. cur. t. VI, p. 309.)

traille et Solan, encores qu'ilz fussent ses parens. Et les bandouliers y sont en telle sorte qu'il y a quatorze ou quinze cens hommes d'une partie ou d'autre. Et depuis douze jours en çà les dicts Fontraille et Solan ont surprins de nuict le jeune Rocquemaurel en sa maison, dont sa femme et quelque enfant qu'il avoit se sont jetés par quelque fenestre, laquelle ilz ont prinse et l3ruslé la maison, le dict Rocquemaurel et six autres personnes. Et l'on m'a mandé encores quelque chose de l'honneur de la pouvre femme, chose que de toute la sédition passée ne s'en est faict une pareille.

Je y avois envoyé monsieur de la Chappelle, viceséneschal, et escrit au séneschal de Thoulouze luy bailler main-forte, ne pensant point qu'ilz eussent tant de forces ; mais comme il a esté en ces cartierslà, voz officiers et la noblesse luy ont conseillé de s'en retourner et qu'il y faut un camp pour les deffaire. Ils se sont retirés à une ville, nommée Sainct Giron, que la moytié est au visconte de Fymarcon, oncle du dict Fontraille; et Rocquemaurel et ses gens ont esté contraincts se jetter dans une autre ville, qui est à vostre Majesté, et se font la guerre guerréable; et tout aux despens de vos subjects; qui fault que, dès qu'ilz ont leur mandement, leur apportent argent et vivres à leur volunté. Le séneschal de Thoulouze ne m'a point mandé que Rocquemaurel et les siens défissent, sinon Fontraille et Solan, de sorte que l'on craint, et principalement le parlement de Thoulouze et ledict sieur séneschal, qu'il en adviendra beaucoup pis s'il n'y est pourveu. M'a dict aussi le dict sieur de la Chappelle que vos officiers luy ont dict qu'ilz

n'auseroient avoir faict information, nytesmoings qui ausassent depposer, car il leur yroit de la vie. Les officiers de l'évesque de Comenge luy ont dict aussi qu'ilz avoient envoyé vers vostre Majesté, demandant justice contre les dicts sieurs Fontraille et Solan des béneffices qu'ilz occupent par force; messieurs de la court de parlement et séneschal de Thoulouze mi'ont mandé qu'ilz en vouloient advertir vostre Majesté, par lesquels vous entendrés encores mieulx la vérité que par ma dépesclie, pource qu'ilz sont plus voisins de ces cartiers que moy.

Sire, il y a longtemps que je vous eusse donné advertissement de tout ce qui estoit survenu avant le feu, et vous demandoys permission de lever forces à pied et à cheval pour y aller, car l'évesque de Coserans ' m'en avoit donné advertissement, domme aussi avoit le parlement de Thoulouze, mais pource que le bruyt estoit que l'empereur vous vouloit faire la guerre à Metz, le roy d'Espaigne passait en Flandres, je craignoys de faire aucun commencement de mettre gens ensemble, pource que cela ne admenast autre suspeçon aux gens, mais à présent que vostre Majesté est bien advertie que le roy d'Espaigne ne passera poinct et que l'empereur aura assés d'autres afferes, et que vous n'avez rien à craindre des estrangiers, il est temps de commencer à chastier ces gens

i. Hector d'Aussun, évêque de Conserans, était un prélat militaire. Il avait levé en 1562 une compagnie de gens d'armes; il entretint cette troupe jusqu'à la fin de la guerre civile. Les liistoriens du temps assurent qu'il ne disait jamais la messe sans avoir son casque sur une des crédences de l'autel et sa cuirasse sur l'autre (Lafaille, t. II, p. 290).

icy , affîn que vostre justice règne et voz édicts et commandements observés. Et si vous ne commencez en cestuy-cy, je ne voys point qu'il se puisse préparer chose aucune en tout vostre royaulme de si grande malfaiteure que cestuy-cy. Et y fault aller avec gens à cheval et à pied, menant artillerie, car si je y vays autrement je ne pourray recepvoir que une honte et perte de vostre repputation et la mienne, et razer les maisons des dicts Fontraille et Solan, et ouvrir les murailles des villes où ilz se retirent, et faire pugnir les seigneurs des villes où ilz se sont retirés et qu'il se trouvera les avoir favorisés, et les combattre dans les montaignes, et contraindre se jeter dans Espaigne, car je pense bien que le gouverneur en ce payslà pour le roy d'Espaigne leur courra sus de son cousté. Et par ainsi le pays sera libre de telles gens, et vous miettrez vos pouvres subjects en paix, car tout le monde craindra vostre exécution.

Je vous supplie très humblement, s'il y a aucung en vostre conseil qui veuille mettre en avant que avec peu de forces et sans artillerie je y puis remédier, n'en croire rien ; et qu'ilz y viennent eulx-mesmes pour faire l'exécution , car je n'y veulx point mettre la main que l'honneur ne vous en demeure. Et fault que celluy qui ira s'attacquer à toutes les deux parties, encores qu'il y ayt plus de tort et de mal faict d'ung cousté que de l'autre, affin que le chastiement en vienne par la voye de la justice, et commander à ung président de Tlioulouze, tel que bon vous semblera, y venir pour faire le debvoir de la justice et moy celluy des armes, et mandera vostre trésorier qu'il face la forniture et aux compaignies de

messieurs de Terride et de Gramont d'y venir, et commander au cappittaine Tilladet de lever troys ou quatre cens hommes*, car ne fault faire levées de gens de ce pays de delà, parce qu'ilz sont presque tous parens d'une part ou d'autre, et mander s'il vous plaist à quelqu'ung de par deçà pour regarder la despense qu'il s'y fera, car je ne vous feray despendre ung soûl que ce que luy-mesmes verra à l'œil qui sera besoing.

Il y a quatre moys que je vous avois envoyé des articles par le sieur de Panjas pour la conservation de la paix en ce pays icy et l'asseurance de vostre iustice, mais on m'a mandé qu'on n'en avoit tenu compte pource qu'il se parloit de faire tenir garnison aux gens d'armes, et qu'il falloit que le peuple aydast quelque peu aux vivres des chevaulx des gens d'armes à cause de la cherté des avoines et foins. Il se trouvera à la vérité que ceulx icy ont desjà porté plus de domaige au pays en ung moys que n'eust cousté la despense des chevaulx de toute une compaignie en ung an. Et n'y seroient point advenus les meurtres et les bruslemens que s'y sont faicls, et troys filles héréticques , qui estoient à Pamiers de Lusson, lesquelles ont esté ravies par force et faictes épouser à des bélittres qui n'ont rien, oultre la volunté de leurs parens, comme les consulz du dict lieu m'ont mandé ces jours passés. Je vous envoie encore une copie des dicts articles, afin qu'il plaise à vostre Majesté les faire voir à vostre conseil. Et à

i On trouve dans les Archives curieuses de Cimber et Danjou le récit de l'expédition de Tilladet, t. VI, p. 309.

tout le moings me semble que le debvriez esprouver pour ung.

Les menées en Périgort ne cessent point encores,

comme j'espère vous advertir bientost, après avoir

retiré les informations que le séneschal en faict faire.

SirC;, je supplie Dieu en très bonne santé vous

doinct très longue et très heureuse vye.

D'Agen, ce XIIIl"* jour de février 1567.

Vostre très humble et très obéissant subject et serviteur.

De Monluc.

( Lettre rapportée de Saint-Pétersbourg et commaniquée par M. le comte de Laferrière.)

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