‹ Commentaires et lettres (volume 3)Chapitre 28 sur 98 · J 6 1 . A MESSIEURS LES CAPITOLS DE THOULOUSE · texte numérisé non relu

J 6 1 . A MESSIEURS LES CAPITOLS DE THOULOUSE

[Agen, 31 mars 1567.]

Messieurs, j'ay veu la lettre que m'avez escripte du XXVIP de ce moys, me respondant sur ce que monsieur le premier président vous a dit de ma part, pour deux canons que je vous demandois pour aller exécuter une commission que le roy m'a envoyée *, et ay trouvé fort estrange les doubtes en quoy vous estes dans vostre ville, comme m'escripvez. Je ne le trouverois pas estrange dans petite ville, pource que en petit lieu ne peult habiter beaucoup de gens garniz de grand sçavoyr, mais de vostre ville, là où il y a tant de grandz personnaiges en sy grande quantité

i . Il s'agit ici d'un ordre donné à Monluc de^'pacifier la querelle des Solan, Fonterailles et Roquemaurel,

que, quant il n'en y auroit en tout le royaume de France, il basteroit de ce qui est dans la closture de voz murailles pour en fournir tout le royaume. D'une chose seulement m'esmerveille , que vous ne considérez qui sera l'entrepreneur d'invader et surprendre Tholose. Nous ne sommes plus au temps que le roy estoit en bas aage, n'estant encore déclairé majeur pour commander en son royaume. Nous sommes au temps qu'il commande et qu'il peult déclairer tous ses subjectz qui contreviendront à ses édictz, qui exécuteront telles entreprinses , de quoy vous vous doutez, trahistres et rebelles à sa couronne. Or il n'y a plus de monsieur de Guyse pour servir de couverture, et ce que sa Majesté déclairera sera faict et déclairé. Et qui pensez-vous qui veuille se marquer de trahison , perdre sa vie, ses biens et toute sa famille ? Ceulx de qui vous vous doubtez ne sont-ilz pas hommes comme nous , et, qu'en faisant cela, ils peuvent perdre plus que nous? Car à nous ne peult aller que de noz vies et non de noz honneurs , de noz biens et de noz postéritez, et à eulx il y va du tout. Ne vous peut-il souvenir qu'au temps que tout le royaume estoit en révolte vous combastites deux jours et deux nuictz avant que je vous peusse donner secourz. Les mesmes hommes qui ont deffendu la ville ne sont-ils pas encore dedans ? Ne sommes-nous pas tant de chevaliers de l'ordre , voz voisins , que pour mourir nous n'auserions faillir à incontinent vous aller secourir? N'avezvous pas toujours vostre ville plaine de gentilshommes qui mourroient pour vous secourir, comme firent alors ceulx qui s'y trouvoient? Et puys donc-

ques que vous avés tout ce que vous aviés alors et d'avantage la majorité du roy, qui est plus à craindre que toutes les forces que nous sommes en Guyenne^ pourquoy est-ce que vous imprimez ces doubtes en voz entendemens?

Je vous veulx parler comme vostre bon voisin et amy et comme homme expérimenté en telz affaires, que le péril qui court dans une cité et de là où peuvent sortir tous les malheurs, c'est quand les magistratz s'espouvantent du parler des hommes. Vous estes le mirouer où tout le monde se regarde; vous estes ceulx que le peuple escoutte. Et sy vous imprimez craincte en voz cueurs, tous prennent la craincte. Et sy vous croyez légèrement, chacun croit ce que vous croyez. Et au contraire sy le peuple vous voit asseurez, chascun s'asseure, et, vous estans asseurez, tous demeurent en repoz. La royne de Navarre, qui m'a vouUu tant de mal, a esté contraincte de dire que, depuis qu'elle estoit entrée en ce gouvernement de Guyenne, elle n'avoit trouvé personne qui se plaignist. Bourdeaux est ville aussi chatouilleuse que pourroit bien estre la vostre, mais néanmoingz elle ne preste l'aureille aulx faibles. Et me feront tousjourz ceste honnesteté de dire que les remonstrances, que je leur ay faictes sur telz faictz , leur ont apporté et apportent la paix. Et dernièrement que je fus à Libourne par le commandement du roy, le maire propre dudit Bourdeaux me vint remonstrer qu'ilz avoient eu advertissement certain qu'en la maison d'ung gentilhomme, à trois lieues dudit Bourdeaux, près de la rivière, on avoit faict un magazin de toutes armes. Et pource que telles nouvelles amènent tous-

jours malheur, je priay le procureur général du roy, qui estoit là avec moy, et audit maire mesmes que, sans assembler gens ny faire aulcun bruict , ils se transportassent sur le lieu à l'improviste ; et, s'il y avoit apparence de vérité, soubdain je tourneroys en arrière. Ilz y furent au partir de moy, et m'ont mandé n'y avoir trouvé qu'une harquebouze à rouet et deux ou trois vieilles picques. Et ne fault pas trouver estrange ce rapport qui avoit esté faicî audit maire; car, passant à Thonenx, il me fut dict qu'il n'y avoit que cinq jourz qu'il estoit passé un bapteau où il y avoit cinq cens picques qui alloient là, et tout s'est trouvé mensonge.

Je vous metz en advant ces exemples, et une infinité d'autres sy je vouUois. Mais je me résoulz tousjourz qu'il n'y a homme en tout ce royaume de France, qui ausast lever la teste pour faire telle eslévation qui a esté faicte par cy-devant. Et cependant je fais le mieulx que je puis à faire entretenir les éditz et ordonnances du roy, sans me partialiser aulcunement pour favorir ny les ungz ni les autres, et par ainsy nous vivons en paix par toute ceste Guyenne, sans ceste querelle particuUière, qui est au hault Commenge, où le roy m'envoye. Et sy vous voulez faire comme moy, vous vivrez en paix et toute vostre cité, qui vous sera une louange si grande qu'un chacun pourra dire que vous ne méritez pas seullement d'estre cappitoulz mais de gouverner une monarchie. Et vous prie croire que toutes ces remonstrances et exemples que je vous metz devant procèdent de l'amitié que je porte à vostre ville, et que je vouldrois que par toute la France vostre renommée fust

sv gi'ande que les magistrats des autres cités vous en portassent envye.

Et, pour retourner à l'artillerye, j'attendz la response du roy et croys qu'il vous mandera de me prester deux couleuvrines que, à ce que j'ay peu entendre, suffiront. Et croy fermement qu'ils n'auseront attendre en quelque part que ce soit, et que les chefz de ceste querelle ne vouldront attendre leur grand ruyne et perdition. Car, si sa Majesté avoit envoyé au général faire délivrer l'argent pour faire payer quatre cens arquebuziers, je fusse en chemin, et ne crains poinct que le roy me donnera maistre.

Que est tout ce que je vous puys escripre , sinon que je me recommande toujours à vostre bonne grâce, priant Dieu, Messieurs, vous donner bonne et longue vie.

D'Agen, ce dernier de Mars 1567.

Vostre meilleur voisin et amy.

De Monluc.

(Lettre originale; signature autographe ; Arcli . mun. de Toulouse; communication de M.B.oschacli, archiviste.)

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