‹ Commentaires et lettresChapitre 39 sur 96 · Alba Pompea, sur les bords du Tanaro · texte numérisé non relu

Alba Pompea, sur les bords du Tanaro

et tournarenten arrière. Ce que moy voyant, je pensis que ce feust de peur; que feust cause que je m'acheminay dens la plaine. Et n'euz faict cinq cens pas, que je les descouvre en icelle comme moy ; car ilz estoinct passés plus bas, estans quatorze selades tous pourtans lances et huict harcquebuziers à cheval, et ung aultre qui venoict après conduizant le cheval blessé. Je n'avois en tout que vingt-cinq soldatz, desquelz en y avoict sept picquiers, et le cappitaine Favas, et moy *, qui avois une halebarde au poing. Leurs harcquebuziers vindrent pour me charger le grand trot, nous tirant, comme firent aussi partie des nostres à eux : et les lanciers firent semblant de vouloir enfonsser, mais assés maigrement, car, dèz que ma harcquebuzerie tira, ilz s'arrestarent et firent largou. Alors nous primes tous courage et marchâmes droict à eux à grandz harcquebuzades. Il en tomba ung par terre, lequel ilz abandonnarent ; et ainsy décendirent autresfois en la pleyne, se retirans droict à Albe. Nous désarmâmes le mort, et le cheval se sauva avecques eux. Et ainsi me retiray à Savillan, que feust deux heures de nuict avant que je y arrivis. Cecy ay-je voullu mettre par escript pour ung exemple que les cappitaines doibvent prendre, pource qu'ores que les gens de cheval viegnent charger les gens de pied, ilz se doibvent résouldre à ne tirer que partie de leur harcquebuzerie, et garder tousjours l'autre partie jus-

4. Favas, lieutenant de Biaise de Monluc en 1S43, figure en qualité de capitaine de 278 hommes de vieilles bandes françaises dans une montre de novembre 4548, faite en Picardie. (Coll. Gaignières, vol. 431, fol. 54.) Il fut tué au siège de Metz en 4S52. (F. Clérambault, vol. 58, fol. 749, v».)

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ques à' l'extermitté ; ce qu'observant, il sera difficille qu'ilz soint deffaictz sans tliuer beaucoup des ennemis, lesquelz n'osent enfoncer, voyant les liarcquebuziers afustés, lesquelz, bien résolus, à la faveur d'ung buisson, arresteront les cavaliers bien longuement, tirant cependant que les aultres rechargeront. Nous estions résolus de ne nous rendre poinct, et combalre plustost avecques les espées, craignant qu'ilz prinssent la revencbe de ce que nous leur avions faict le matin ; car les quatre chevaulx qui se sauvarent à Fossan leur pourtarent nouvelles de leur deffaicte.

Or dez que monsieur de Termes entendis! la prinse du Mondevy, délibéra s'en aller le malin se jecter dens Benne; et y estant arrivé, y trouva deux compaignies de Suisses qu'estoinct là en garnison, ayant receu les aultres du Mondevy, quy abandoniont lors Benne et s'en veniont à Cairas. Et n'y demuroit plus que la compaignie du conte, une autre ytalienne et celle du cappitaine Renouard. Monsieur de Termes me despécba ung homme à cheval, m'escrivant que si jamais je voulois fere service au Roy, qu'incontinent je partisse : et c'estoict l'endemain que ledict seigneur arriva à Benne, qu'estoict ung dimenche, que nous ne faisions que sortir de la messe. Nous ne fîmes que manger ung morceau et incontinent je me mis aux champs et partis pour y aller. Toutesfoys ne sceuz tant fere qu'il ne feust plus de trois heures de nuict avant que je y arrivasse ; et me failleust passer par des valons assés mal aiséement , car l'on pensoyt que la ville feust desjà assiégée, estant tout leur camp à Carru, trois petismil de Benne, ayant esté tout le jour l'escaramoiche devant la ville. Et par fortune mon-

sieur de Sainct Julien, colonel des Suisses, se trouva audict Benne, pource que c'estoict sa garnison, et monsieur d'Aussun^ qui l'estoict venu veoir pour entendre à quoy viendroict le siège du Mondevy ; et ne feust possible audict Sainct Julien de retenir les Suisses, car je trouvis toutes les quatre compaignies desjà à demy mil de Cairas. J'euz ceste faveur que monsieur le comte et madame la contesse, sa mère, vindrent audevant de moy aux portes de la ville, accompaignés de beaucoup de seigneurs, ayans une grand joye de ma venue, pensant que le matin le siège seroict devant. Et deux jours après que je feuz arrivé, leur camp marcha droict à la Trinitat, ayant dressé ung pont sur la rivyère près Fossan ; et ce matin que le camp marchoict, cinq ou six cbevaulx légiers de monsieur de Termes, et quatre ou cinq gentilbommes du comte de Benne, que servionct de guydes, avec cinq ou six harcquebuziers à cheval des miens, allarent à la suytte de leur camp. Et faizoict une brouée si espesse qu'à peyne se pouvoint veoir l'ung l'aultre ; que feust cause qu'ilz allarent jusques à la teste de leur artillerie , et prindrent le commissaire , qu'entr'eulx se nommoict le cappitaine de l'artillerie.

Et le jour devant, messieurs de Termes, d'Aussun et de Sainct Julien estoinct partis, ayans eu advertissement que les ennemys dressoinct ce pont. Monsieur de Sainct Julien tira droict à Cairas, où les Suisses ne voulurent demeurer, ains s'en allarent à Carignan.

1. Pierre d'Aussun ou d'Osun, d'une ancienne famille de Bigorre, né vers 148S, gouverneur de Turin et maréchal de camp en 1336. Il fut tué à la bataille de Dreux le 19 décembre 1562. (Forquevaulx, Fies de plus, grands capit.^ p. 236).

Monsieur de Termes qui craignoict aussi qu'ilz alassent à Savillan, dont il estoict gouverneur, s'en y alla ; monsieur d'Aussun s'en alla aussi en baste droict à Thurin : bref, cbescun avoict peur de perdre ce qu'il avoict en cbarge. Ledict pont estoict plus avancé qu'on ne pensoyt, car ceux de Fossan le faisoint pendent trois ou quatre jours que leur camp séjourna à Carru, et à l'beure que le commissaire feust prins, la plus part du camp estoict desjà passé et se campoict vers Marennes ; mesmement la bataille des Allemandz^ qui campa au cbasteau et ez environs du palais de misser Pbilibert Canebous, gentilbomme de Savillan.

Monsieur de Termes avoict menné avecques luy à Benne monsieur de Cayllac*, qu'estoict commissaire de l'artillerie, lequel voulsist demeurer avecques moy, pour la bonne amytié qu'estoict entre nous et que nous nous pourtions, comme faisons bien encores. Et ne pensimes jamais rien tirer dudict commissaire prisonnier jusques à ce qu'il feust tard : et lors il nous dict et asseura que le marcquis alloict assiéger Savillan ; dont monsieur de Caillac et moy fusmes demy désespérés, car ledict seigneur de Caillac demeuroict plus audict Savillan qu'en aultre lieu ; et moy, pource que c'estoict ma garnison, et où j'avois demeuré sept ou huict moys. A la fin nous résolusmes tous deux de nous en aller jecter dedens, à tous périlz et

1 . Le sieur de Caillac, d'une famille noble de Normandie, lieutenant général de l'artillerie en Piémont. Brantôme dit que Caillac mourut de chagrin de ne pas succéder au seigneur d'Estrées dans sa charge de grand maître de l'artillerie (édit. du Panth. litt., t. I, p. 2(»2.)

lortunes qui pourroinct advenir. Et avois-je vingtcinq soldatz des miens à cheval, lesquelzje prins seulement avec quatre ou cinq de monsieur de Termes, qui l'avoinct laissé à Benne, au grand regret du comte, qui ne volsist jamais permettre que le cappitaine Favas ny le reste de la compaignie partissent. Et arrivâmes environ deux heures de nuict à Cairas, ou nous parlasmes avecques monsieur de Santal, lequel trouvâmes bien faiché de tant que les Suisses l'avoinct abandonné ce jour-là ; et nous dict qu'il seroict grand cas si ne trouvions le camp logé dens les bourgz de Savillan, forz les AUemandz qu'estoinct où j'ay dict, et tennoinct jusques à Marennes, par là où il nous failloict passer ; car par aultre lieu tout n'estoict que fossés et ruisseaux fort mal aisés à passer, n'ayant avec nous aulcune guyde, pour ce que nous sçavions assés le chemin. Et passâmes par le milieu du village de Marennes sans trouver aulcung rencontre, pource que la cavalerie estoict encoies demeurée vers Fossan ; et arrivâmes ainsi à Savillan qui pouvoict estre deux heures après mynuict. Trouvâmes à la porte de la ville le cappitaine La Charche*, frère de Bouque de Mar", lequel monsieur de Termes envoyoict devers raon-

i . Ce nom est écrit un peu différemment dans les diverses versions des Commentaires. Le premier manuscrit porte : La Chariche ; le second : La Charche ; les anciennes éditions : La Chareze.

2. Regnault de Montauban, seigneur de Valgaudemar, d'une famille noble du Languedoc. Pièces fug. t. III, p. 180), Jugements de M. de Bezons. Il figure en qualité de capitaine dans l'armée du duc de Guise en 1552. (Bibl. imp., mss. Clerambaut, vol. 58, fol. 775.) Valgaudemar fut blessé au siège de Renty en 1554. Le nom de ce capitaine est toujours présenté sous la forme étrange de

sieur de Boiitières, pour l'advertir qu'il atlendoict ce matin le siège. Nous mandâmes noz recommandations audict seigneur de Boutières, et qu'il s'asseurast que nous mourrions tous, ou la place ne se perdroict poinct. Monsieur de Caillac et moi alames trouver monsieur de Termes à son logiz, et descendismes sans que ledict seigneur entendisl rien de nous, l'ayant trouvé escripvant l'ordre qu'il failloict tenir. Et avoict le doz vers la porte, qui estoict ouverte, ne nous apercevant jusques à ce que je l'embrassis par derrière, en luy disant : « Et penseriés-vous jouer ceste « farce sans nous ? » Lecjuel se leva de sursault et me sauta au col, ne pouvant quasy dire mot de joye, et autant en fist à monsieur de Caillac, me disant qu'il luy vouldroict avoir cousté la moytié de son bien, et que ma compaignie y feust. Je luy diz que je la ferois voler; mais que promtement on trouvast ung homme pour pourter une lettre au cappitaine Favas, mon lieutenent. Et sur l'heure y despéchames ung scien grand lacquay qu'il avoict, qui estoict de Savillan, auquel il donna dix escus pour se fere ung acoustrement; lequel arriva avant midy à Benne. Et incontinent que ledict cappitaine Favas eust veu mes lettres, il ala dire au comte qu'il luy failloict partir, lequel lui fist encores grand instance de demeurer : néantmoingz il sortist environ les trois heures après midy, et laissa le drappeau de mon enseigne, en passant à Cairas, a monsieur de Sainclal, qui luy dict qu'il ne failloict poinct s'attendre de passer sans combatre, auquel il respon-

Bouque de Mar dans les manuscrits et dans les éditions imprimées des Commentaires. C'est peut-être un surnom, Bouco dé Mar en patois languedocien signifie : bouche de mer.

dit que c'estoict ce qu'il demandoict. Et avions-nous dict au lacquay que, quant il seroict au bout de la plaine , il les menast droict au molin dudict Michel Philibert, qu'estoict à ung ject d'arcquebuzedesonpalaiz, et que là se jectast au long du ruisseau, s'apprestant de combatre audict molin, me dobtant qu'il y trouveroict rencontre des Allemandz, et que s'il pouvoict esvitler le combat, qu'il le fist, s'attendent seullement à gaigner la ville. Ce qu'advint bien de cest advertissement, car les Allemandz se deslogearent ung matin que nous passâmes, et estoinct campés à Marennes. Et ainsi arriva environ deux heures après minuict ; qui redoubla la joye, non seullement à monsieur de Termes, mais à tous les cappitaines, soldatz, et au.\ gens de la ville : car, à la véritté dire, j'avois une des meilleures et des plus fortes compaignies de Piémont. Je n'en eus jamais d'aultres : si je cognoissois quelque besongne, je trouvois moyen de m'en deffaire„ Et ne tarda-il deux heures avant que feust jour, que monsieur de Termes eut nouvelles que monsieur de Savoye et le marcquis de Gouast estoinct arrivés à Cavelimour, deux mil près Savillan, le soir mesmes : qui nous fist croire plus fort que le camp venoict nous assiéger, pource qu'ilz c'estoinct mis sur le chemin par lequel l'on nous pouvoict donner secours. Et comme le jour se monstra, arrivarent des gens de Marennes nous advertir que toute l'enfanterie prennoict le chemin du Monthiron , et descendoict en la plaine de Sanfray', prennant piutost le chemin vers Carignan que de Savillan, et de plus en plus nous en venoict

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