‹ Commentaires et lettresChapitre 46 sur 96 · Pleige ouplege, caution. VoyezDucange v°, plegius · texte numérisé non relu

Pleige ouplege, caution. VoyezDucange v°, plegius

sieur de Boulières seroict bien aise qu'il tombast en quelque escorne; aussi ne s'aimoinct-ilz guières; de sorte qu'il volsist rompre l'enlreprinse. Et voyant moy ledict Gramignin désespéré si elle ne se faizoict, et moy encores plus de laisser eschapper une telle prinse sur noz ennemis, je priay à monsieur de Termes la me laisser fere, lequel difficillement le me volsist accorder, craignant tousjours que, s'il en advenoict mal, monsieur deBoutières luypresteroictunecbaritté envers le Roy, comme c'est la coustume : car, quand on porte quelque dent de laict à quelqu'ung, on est bien ayse qu'il fasse tousjours quelques pas de clerc, afin que le maistre aye occasion de se courroucer et reculer celuy-là, le blasmant de n'avoir vouUu croire les plus sages. Enfin par iraportunité m'accorda ladicte entreprinse.

Ledict Gramignin partist pour s'en aller à Barges, et descouvrist le tout au cappitaine LaMolbe et à l'Escossois,, auxquelz monsieur de Termes en escrivit aussi. Et la nuict venue, partirent tous deux seulz, car ledict Gramignin sçavoict bien le chemin, et se rendirent au bois, où ilz trouvarent le prebstre ; et arrestarent que ledict conte quitteroict la ranson audict Gramignin, et qu'il luy donrroict autant comme les soldatz qui Tavoinct prins luy avoinct ousté ; et en oultre luy bailleroict sa demeure au chasteau, près du cappitaine qu'il y metlroict avec certaine pencion d'argent pour s'entretenir; et feroict espozer à l'Escossois une fille héretière qu'il y avoict à Barges ; luy donrroict aussi certain enlretennement, de tant qu'il ne le falloict jamais plus retourner en Escosse ny en France. Cela feust tout arresté et conclud : et que le prebstre

luy appourteroict toutes ces promesses, signées et scellées des seing et armes du comte, à une cassine qu'estoict au frère dudicl prebstre, là où il y vennoict quelque foys la nuict; et, le dimenche après, l'exécution se feroict. Gramignin vinct à Savillan, ayant receu les obligations, et nous monstra tout. Or il n'y avoict plus jusques au dimenche que trois jours. Il s'en retourna incontinent, et arrestames qu'il m'envoyeroict deux guides, les meilleures qu'il pourroict trouver, non toutesfois qu'il leurdescouvrist rien, mais avecques de lettres fainctes, oùil ne se parleroict que de quelque vin qu'il avoict acbepté là. Les guydes feurent le sabmedy à midy à Savillan. Je prins le cappitaine Favas, mon lieutennent, et dens ma chambre luy communicquay toute l'entreprinse, et comme je voulois que ce feust luy quil'exécutast; àquoy necontredist en rien, estant homme de bonne volonté : et feust accordé qu'il attacheroict les guydes parle corps, et qu'il n'entreroict en chemin aulcung ny carrefourc, mais seullement à travers les campaignes. Il eust grand affere à convertir les guydes que cellase peult fere, pource qu'il failloict passer trois ou quatre ruisseaux, et qu'il y avoict delà neige et de la glasce partout. Nous demeurâmes plus de trois heures à disputter ce chemin ; à la fin tous deux les guydes s'en accordarent; à chacun desquelz je donnay dix escuz, et les fiz très bien sopper. Nous advisames qu'il ne failloict menner guières de gens, pour ne fere grand bruict. Et faisions lorsung rampart près la porte de Foussan, ayant rompu ung peu de la muraille, et faict ung pont pour aller sercher la terre dehors ; et par là je jectiz le cappitaine Favas dehors, luy trente-cinquiesme seullement. Et, comme nous

fumes dehors, altachames les guydes, comme avions arresté, pour craincte qu'ilz ne se perdissent; etainsin se mit en chemin.

Or l'assignation des ennemis estoict en mesme heure, de sorte que Gramignin leur avoict baillé le chemin pour venir à ce taillis à main droicte, et les nostres pour venir passer tout auprès des murailles de la ville à main gauche. Et comme ilz furent à la fausse porte, Gramignin et l'Escossois s'\ trouvarent, estant rheure à laquelle ledict Escossois avoict accoustumé fere sa sentinelle sur ladicte fausse porte, et ne furent jamais descouverts. El estant arrivés , ilz le mirent dens une cave du chasteau, où l'on leur avoict appresté du feu de charbon, du pain et du vin. Cependent le jour arriva, et, comme la cloche sonna pour dire la messe bas à la ville, l'Escossois et Gramignin commandarent à tous les soldatz qu'estoinct dens le chasteau, d'aller à la messe prendre ces deux que Gramignin chargeoict l'avoir trahy ; et n'y demeura que La Mothe, sou valet de chambre, qui servoict de soldat, celluy quy faisoyt la despence, le cuisinier, l'Escossois et Gramignin. Et ledict Escossois leva le pont, et lors fist sortir le cappitaine Eavas, le faisant mettre dernier de faichines qu'il y avoict au fons de la basse cour, les genolz en terre, et après alarent incontinent mettre le drappeau sur la faulce porte. Et bien tost après le prebstre arriva, ayant environ quarante soldatz avec luv. Et comme ilz feurent dedens, l'Escossois ferma ladicte faulce porte, et à l'instant le cappitaine Favas et sa trouppe leur coururent sus, lesquelz firent quelque peu de deffence, de sorte qu'il y en moreust sept ou huict. Gramignin sauva le prebstre,

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sans voulloir endurer qu'il receust aulcung desplaisir. Or il y avoictung paysant qui vennoict d une maisonnette au dessus du chasteau, lequel aperceust entrer par la faulce porte ces soldalz espaignolz portans la croix roge, et coureust bas à la ville donner l'alarme et dire que le chasleau estoict tralii. Lors les soldatz qu'avoinct esté tirés dehors pour aller prendre les deux hommes à la messe, volsirent retourner au chasteau ; mais les nostres leur tirarent harcquebuzades, toulesfois bien hault pour ne les toucher, feignant estre ennemys, crians tousjours : Imper jl Imper jl et Savoye ! Que feust cause quelesdicts soldalz s'enfuyrent àPigneirol,et pourlarent nouvelles à monsieur de Boulières que Gramignin avoict trahi le chasteau, et que l'ennemy y estoict dedens. Monsieur de Boutières despécha, bien en colère, ung corrier à monsieur de Termes pour l'advertir de ces nouvelles. Et en oullre, trois ou quatre merchans de Barges, qui tennoinct le parly du roy , s'en vindrent fuyans à Savillan ; de sorte que nous tinsmes entièrement que la trahison doble estoict tornée contre de nous , comme il advient bien souvent. Je n'auzois aller veoir monsieur de Termes, qui estoit au lict malade, quasy désespéré, et disoit ces motz souvent: « Ha! monsieur de Monluc, « vous m'avésruyné; pleust à Dieu ne vous avoir ja- « maiscreu! » D'aultre part je sohetois n'avoir jamais esté nay. Et ainsi demeurasmes jusques au mecredy.

Cependent ilz mirent les prisonniers dens la cave et prindrent, mes soldatz, la croix roge, mettant ung drapeau blanc aussi avecques la croix roige, sur une tour, ne crians aultre choze dedens le chasteau que :

Imperiel Imperieï Or incontinent Gramignin fist signer une lettre au prebstre, laquelle il mandoict au comte pour s'en venir prendre possession de la ville et du chasteau; que Gramignin luy avoict tenu ce qu'il luy avoict promis. Et manda venir ung bovyer de son frère, auquel il fist bailler la lettre par le prebstre mesmes, luy disant que, s'il luy faizoict aulcung signe en luv baillant ladicte lettre ou aultrement, qu'il le tbueroict : et aussy fist dire par ledict prebstre audict laboreur quelques aultres paroles de bouche. Ledict païsant s'en va sur ung jument courant à Fossan, là oh il n'y a que douze mil. Et tout incontinent le conte se résolvistd'y envoyer cestenuict ung scien caporal nommé Jehanuin, avec vingt-cinq des plus braves de toute sa compaignie, lequel se rendist au poinct du jour à Barges. Et comme il arriva au chasteau, Gramignin, le prebstre etl'Escossoisles firent entrer par la mesme faulxe porte; et cependent le cappitaine Favas s'alla mettre dernier les faichines comme auparavant, combien que Gramignin fist ung peu le long à ouvrir la porte, pource qu'il voulloict veoir clair, et regarder si le prebstre feroict aulcung signe : aussi voulloict-il que ceux de la ville les vissent entrer. Et comme la clarté du jour feust venue, ilz ouvrirent la faulxe porte, leur faisant entendre que les soldatz du prebstre dormoinct pour le long travail qu'ilz aviont eu la nuict auparavant. Et comme ils feurent dedens, l'Escossois ferma soudain la porte, et promtement le cappitaine Favas sort, courant à eux sans leur donner loeisir, que à bien peu, de mettre le feu aux harcquebuzes ; ce que les nostres firent tous, car ilz les avoinct toutes prestes. Quoy que ce feust, ilz se mirent en delfence avec leurs es-

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pées : de sorte qu'il y eut six soldatz des miens blessés, et en moureust d'esté trouppe quinze ou seze, desquelz le caporal Janin en feust ung et ung scien frère, qui feust ung grand malheur pour noz entrepreneurs. Le reste ilz amennarent à la cave, les attaichant de deux en deux, car ilz estoinct desjà dens le chasteau plus de prisonniers que des nostres mesmes.

Et, pource que ce combat dura plus que l'aultre, les ennemis crioynt en combatant : Imperyel et les nostres : France ! de sorte que la voix alloict jusques à la ville, et mesmement les harcquebuzades qui furent tirées. Et pour n'estre encores descouvertz, ayant tousjours oppinion d'y fere venir le comte (car pour ceste occasion se jouet la farce), montarent tous sur les murailles du chasteau, et là crioient : Imperie et Savioye^ pourtans tous la croix roge, comme j'ay desjà dict. Or le païsant qu'avoict pourté lettre au comte ne vinct pas avecques eux au chasteau, s'estant-il demeuré à la cassinedesonmaistre, et feust incontinent renvoyé quérir, et baillé ung aultre lettre pour la appourter audict comte à Fossan par les mains du prebstre, par laquelle il l'advertissoict que le caporal Janin estoict tant las, qu'il n'avoict peu escripre; mais qu'il lui avoict donné charge de luy mander le tout, s'estant mis à dormir. Le comte, après avoir veu ladicle lettre, se résolut de partir, non pas du lendemain qu'estoict le mardy, mais le mecredy après. Et comme Dieu veult punir les hommes, il leur oste l'entendement, comme il advint au faict de ce gentilhomme; et là se monstra l'exemple, car en premier lieu le comte estoict réputté pour un des escortz hommes, saige et vaillant autant qu'il y en eust en

tout leur camp : et néantmoingz se laissa avugler à deux lettres de ce prebstre, et mesmement par la dernière, de laquelle il ne debvoict rien croire qu'il ne vist lettre de son caporal; et debvoict regarder si l'excuze estoict sourfizanle de dire que sondict caporal s'estoict prins à dormir. Mais nous sommes aveuglés quand nous souhaictons quelque chose. Croyés, messieurs^ qui faictes des entreprinses, que vous debvés songer tout, peser tout, jusques à la moindre petite particularité : car, si vous estes fin, vostre ennemy le peult estre aultant que vous. Afin, dit-on, fin et demy. Et ce que le trompa encores le plus, feust que, le mardy, ceux de la ville, qui pensoinct estre devenuz Impérialz, faizant encores quelque doubte pour les cris qu'ilz avoinct ouys au combat, envoyarent sur le mydy cinq ou six femmes au chasteau vendre de gateaulx, pommes et chastaignes, pour veoir si elles pourroinct descouvrir qu'il y eust de la trahison; car tous ceulx qu'estoinct demeurés dens la ville avoinct desjà prins la croix roge. Et les voyans noz gens venir contre-amont, se dobtarent bien que c'estoict pour quelque occazion, ce qui leur fit résoudre de faire bonne mine; et allarent abatre le petit pont-levis, et les firent entrer dedens. Lors mes soldatz se mirent à promenner en la basse-court avec leurs croix roges, sauf trois ou quatre qui parloincl bon espaignol, lesquelz parlarent ausdictes femmes, et leurs acheptarent ce qu'elles portoinct, feignans estre Espaignolz. Et après, elles s'en retournarent à la ville asseurer les habitans qu'il n'y avoict poinct de finesse, et apportarent une lettre aussi, que la Motbe escripvoict à un scien amy à la ville, par laquelle luy

prioict d'aller vers monsieur de Boiitières, pour luy dire qu'il n'avoict jamais esté consent à la trahizon de Gramignin, et la baillarent à une de ces femmes, sçaichant bien qu'estuilà à qui il escripvoict ne s'y trouveroict pas, et qu'il seroict des premiers qui s'en seroinct fouys, à cause qu'il esloict bon Françoys; mais ilz vouloinct que la dicte lettre tombast entre les mains de ceux qui tennoinct leparty impérial, comme il advinct.

Et ainsi que le comte arriva le mecredy matin à Barges, noz gens du chasteau le descouvrirent au long de la plaine et se préparoinct toujours. Les gens de la ville luy allarent au devant à la porte, où estant, il leur demanda si la choze estoict certaine que le chasteau feust entre ses mains; auquel ilz respondirent qu'ilz le tennoinct pour vray, mais que à la première fois que ses gens y entrèrent, on y tira force harcquebuzades dedens, et s'y fist ung grand bruict; et, le lundy matin, quant les aullres y entrarent, ilz ouirent de mesmes ung grand bruict, qui dura plus longuement que le premier, et qu'il leur sembloict entendre qu'une fois on crioict France et ung aultre fois Imperie et Ducqiie. Toulesfois , que hier ilz avoinct envoyé de leurs femmes audict chasteau avecques de gâteaux, fruicts, fouasses et chastaignes, lesquelles ilz avoinct laissées entrer, et virent que tous les soldatz pourtoinct la croix roge. Surquoy le conte dict à son lieutennent qu'il descendist du cheval, et qu'il fist repaistre sa compaignie, et dict à ceux de la ville qu'ilz luy aprestassent promtement quelque choze à manger; car, dèsqu'il auroict mis ordre au chasteau, il viendroict disner et prendre leur serement de fidé-

litté, et, ce faict, s'en retorneroict à Fossan. Or il y a une montée fort malaisée de la ville au cliasteau, que feust cause que le conte descendist à pied, accompaigné d'un scien nepveu, d'ung aultre gentilhomme et son trompette. Et, comme il feust à l'entrée du pont, qui estoict baissé, et la porte fermée, toutesfois que le guichet estoict ouvert, qu'ung homme y pouvoict passer, et ung cheval, le tirant par la bride; Gramignin et le presbtre, estans à la fenestre, l'ayant salué, luy disoint qu'il entrast : auxquelz il respondit tousjours qu'il n'en feroict rien, qu'il neust parlé au caporal Janin. Et comme ilz virent qu'il ne voulloict point entrer, Gramignin dict au presbtre, pour le fere ester de là, qu'il allast dire au caporal Janin que monsieur le conte estoict à la porte, et luy-mesmes sortist de la fenestre, feignant d'aller en bas. x41ors le cappitaine Favas et les soldatz coururent ouvrir ladicte porte, qui n'estoict poinct fermée à clef, et tout à ung coup sautarent sur le pont. Le conte, qu'estoict ung des plus dispostz hommes de l'Italie, qui tennoict son cheval par la bride, estant ung des meilleurs chevaulx dudict pays, lequel je baillay despuis à monsieur de Tais, sautta par dessus une petite muraille qu'estoicl joignant le pont, en tirant le cheval après luy, sur lequel il cuyda sauter, car il n'y avoict cheval si grand, que pourveu qu'il peult prendre l'arsson, il ne sautasl dens la selle armé de toutes pièces. Il feust porsuyvy du bastard de Bazordan, nommé Jehannot, qu'est encores en vie, estant pour lors de ma compaignie. Et, par malheur, ne volsist ou ne put passer la petite muraille, pour luy sauter au collet, mais luy tira une harcquebuzade, qui le toucha à la seinture de la cui-

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rasse, et luy entra dens le ventre, persant à travers les boyeauxjusques presque de l'aultre cousté : dequoy il tomba par terre. Le cappitaine Favas print son nepveu, un aultre print le trompette, l'aultre se sauva contre bas, criant que le conte estoict prins ou mort. Le lieutennent et toute sa compaignie tornent remonter à cheval, d'ungsi grand effroy, qu'ilz ne cessarent le galop jusques à Fossan. Que si Janin à la seconde entrée n'y eust esté tué, oneustnon seulement attrapé le conte, mais peu à peu toute sa trouppe, car on l'eust forcé de parler à eux, luy tenant la dague aux reins, s'il eust faict nul signe ; et peull-estre eussionsnous eu moyen d'enfiler quelque enlreprinse sur Fossan , car une en amené une aultre.

Ce faict, sur la nuict on me despécha le cappitaine Millas de ma compaignie, pour me pourter les nouvelles, et me fere le discours comme tout estoict passé, avecques une lettre du conte, par laquelle il me prioict que, puisqu'il estoict mon prisonnier et de mes gens, povant plus gaigner à sa vie qu'à sa mort, je luy fisse ceste cortoizie de luy envoyer à toute diligence ung médecin, ung chirurgien et ung appolicquaire. Le cappitaine Millas me vinct trouver, estant entré lors qu'on ouvroict la porte de la ville, et me trouva que je m'abilhois, et me comta le tout, ayant moy demeuré puis le dimenche jusques à ce mecredy en toute désespération ; car, ores que je regrelasse la place, je regretois plus infiniement mon lieutennent et mes soîdatz, qui presque tous estoinct gentilhommes. Et incontinent je m'en coreuz au logiz de monsieur de Termes, que je trovis dans le lict malade de la grande tristesse qu'il avoict. Etauserois dire que

luy ni moy n'eusmes jamais une plus grand joye : car nous sçavions bien qu'on nous eust accommodés de toutes façons. Et soudain je fîz partir ung médecin, ung chirurgien et ung appoticquaire, ausquelz je baillis trois chevaulx des miens, qui ne cessarent d'aller jusques à ce qu'ilz furent là. Mais il n'y eust ordre de le sauver, car il moreust à la minuict, et feust porté à Savillan; lequel tout le monde désira veoir comme fist aussi monsieur de Termes tout malade, et feust regretté beaucoup. L'endemain j'envoyay le corps à Fossan, et retins le nepveu, le trompette et les aultres, qui estoinct prisonniers à Barges, jusques à ce qu'ilz m'eussent ranvoyés la femme et le filz dudict Gramignin, ce qu'ilz firent le lendemain, et moy de mesmes leur deslivray tous les prisoniers.

Or je vous prie, cappitaines qui lires ce livre et verres ceste entreprinse, considérer si c'est entreprinse d'ung merchant, Ung vieux cappitaine seroict bien empêché d'entieprendre d'aussi grandz ruzes et finesses que celle icy. Et, encores que le cappitaine Favas feusse l'exécuteur, néantmoingz ce merchand feust, non seulement l'origine de tout, mais aussi l'exécuteur, ayant eu le cœur, pour se venger, de mettre en hasard et sa femme et son fils. Et en lizant cecy, mescompaignons, pouvés apprendre la diligence avec si grandz froidures, les ruzes et finesses qui furent jouées dens le chasteau par l'espasse de quatre jours, telles qu'homme ne les sceust descouvrir, ny des nostres ny des leurs, nous tenant tous en doubte. Le comte s'y porta, pour ung sage chevalier, bien légèrement, lors de la seconde lettre; mais il répara sa faute , lorsqu'il ne voulut entrer sans veoir son

homme. Tout cela ne luy servit de rien, comme vous avés veu. Lors que vous dresserés ces entreprinses, pesés tout, n'allés jamais à l'estourdy, et, sans vous précipiter ny croire de léger, jugés s'il y a de l'apparence. J'en ay veu plus de trompés qu'aultrement. Et, quelque asseurance et quelque promesse qu'on vous donne, faictes une contrebatterie; et ne vous fiés pas tant à celuy qui conduict la marchandise, que vous n'ayés quelque corde en main pour sauver vostre faict de l'aultre costé. C'est mal faict de blasmer celuy qui conduict une entreprinse, si elle ne réussit; car il fault tousjours tenter si elle ne porte : pourveu qu'il n'y ait de la fanlte ou sottise, c'est tout ung. Il fault essayer et faillir; car, se fiant aux hommes, on ne peult lire dans leur cœur : mais allés-y sagement. J'ay tousjours eu ceste opinion, et croy qu'ung bon cappitaine la doict avoir, qu'il vault mieulx aller attaquer une place pour la surprendre, lorsque personne ne vous tient la main que si quelque traistre la conduict; car pour le moings estes-vous asseuré qu'il n'y a point de contre trahison; et vous retirerés, si vous failles, avec moings de danger, car vostre ennemi ne vous peult dresser des embusches.

Or incontinent Cézar de Naples, estant ce jour à CarmaignoUe, feust adverty de la mort du conte, de quoy il feust bien fasché ; et, pour asseurer Fossan, y volsit envoyer trois conipaignies ytaliennes, qui d'autres fois y avoinct esté en garnizon, c'est à sçavoir : Blasy de Somne , Napolitain, Baptiste Thous , Milanois, et Rossane, Piémontoys; lesquelz ne volzirent partir promtement, craignant que nous les combatissions, qu'ilz n'eussent une bonne et forte escorte. Les

Âllemandz qu'il avoict avecques luy n'y volsirent aller : que feust cause qu'il manda à Reconis, aux quatre compaignies espaignoUes qu'y estoinct en garnison, c'est àsçavoir don Johan de Guibaro, maistre de camp, Louys Quichadou, Âguillere et Mandosse; surquoy ilz furent deux jours que ne s'ausiont mettre en chemin Cependent monsieur de Termes feust adverty par son espion que les dictes compaignies ytallienes partoinct le malin pour s'aller jecter dens Fossan, et que deux compaignies de cavallerie leur tennoict escorte; et n'avoinct-ilz rien entendeu que les Espaignolz y deussent aller. Ledict seigneur ne faisoyt que commenser à se lever de sa maladie, lequel me communicqua l'affaire et le matin mesmes. Et, à mesmes heure que l'espion estoict arrivé, conclûmes que nous prendrions quatre cens hommes de pied de toutes noz compaignies, choeisis et esleuz, scavoir, deux cens harcquebuziers, et deux cens picquiers portans corselletz. Le cappitaine Tilladet, qui n'avoict perdu de ses sellades que deux ou trois, n'estoict encores revenu à Savillan ; qu'estoict cause que la compaignie de monsieur de Termes n'estoict pas si forte. Et d'autre part, monsieur de Belegarde*, qu'estoict son lieutenent, estoict à sa maison, et en avoict quelques ungz

i . Roger de Saint-Lary de Bellegarde, père du maréchal Roger de Bellegarde, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique et envoyé à l'université d'Avignon. Mais, en 1535, à la suite d'un duel, il quitta l'école et entra dans la compagnie de de Thermes, son parent. Il prit part aux campagnes d'Italie du règne de François I*"^ et de Henri II, et aux guerres civiles du règne de Charles IX dans le midi. Il fut tué à la bataille d'Arnai-le-Duc en 1570. (Secousse. Mémoire sur le maréchal de Bellegarde, in-12, 1764, p. 8 et suiv.)

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avecques luy ; et à ceste occasion le cappitaine Mons ne peult amenner que quatre-vingz selades. Et nous rappoi ta l'espion que les compaignies ytaliennes debvoinct prendre le chemin mesmes que leur campavoict tenu venant à Carignan, qu'estoict par la plaine où nous avions combatu les \taliens. Et conclûmes que nous prendrions le chemin de Marennes, et que leur serions au devant. Et, ainsi que nous volions sortir de la ville, arriva monsieur de Santal, qui vennoit de Santal, ayant avecques luy quinze selades du seigneur Maure , et vingt harcquebuziers à cheval : qui nous destourna ung peu , pource qu'il pria monsieur de Termes luy donner ung peu de temps pom' repaistre ses chevaulx ; car aussi failloict-il qu'il passast par ce mesmes chemin que nous volions fere, pour s'en aller à Cairas, qu'estoict son gouvernement. Auquel nous dismes que nous n'yrions que le petit pas et que l'attendrions à Marenes, mais qu'il se hastast; car, si nous entendions que les ennemis fussent prestz à passer, ne le pourrions attendre. Monsieur de Termes une foys avoict envye d'y venir; mais nous cappitaines luy dismes néantmoingz et le priâmes de ne venir poinct, tant pource qu'il ne faizoict que sourtir de maladie, et aussi que la ville demeuroict seuUe, que, s'il advenoict quelque inconvénient sur nous, seroict pour se perdre.

Et estans arrivés audict Marennes, fismes haltou, attendant monsieur de Santal, où nous /ordonnâmes nostre combat en telle sorte, sçavoir que les cappilaines Gavarret et Baron menneroinct les deux centz corsellelz, et moy les deux centz harcquebuziers. Et tout incontinent me mis devant avec lesdict harcque-

buziers, venant les corselletz après moy, et sortîmes hors du village. Le cappitaine Mons fist deux trouppes de ses gens de cheval: je ne sçay à qui il bailla la première, pource que tous estoinct compaignons; mais je pense bien que ce feust au Massés', ou Monserié", ou à Idron, ou au juneTilhadet. Et comme nous eusmes ung peu marché en avant, plus tost que de nous monstrer à lavallée"par oùlesennemysdebvoinct passer, fîmes haltou : je prins ung gentilhomme nommé La Garde avecques moy, estant à cheval, et me mis ung peu devant pour descouvrir la valée. Tout incontinent je descouvris de l'aultre cousté, sur la plaine du Babe, qu'est ung chasteau appartenant au chancelier de Savoye , les trois compaignies ytaliennes et la cavalerie, qui marchoint droict à Fossan ; où je me cuyday désespérer, maudisant monsieur de Santal et l'heure que jamais il estoict venu, cuydant qu'il n'y eust d'aultres gens que ceux que je voyès de l'aultre cousté, lesquelz desjà estoinct fort avant. Et, comme je m'en voulois retourner pour dire à la troupe qu'ilz estoinct passés, je me regarday en bas (car para vaut je ne regardois qu'à la plainure de l'aultre cousté), et descouvris les Espaignolz et les monstray à La Garde, qui ne les avoict aperçuz, non plus que moy, portans presque tous chausses jaulnes ; et voyons-nous contre le soleil luyre leurs armes, descouvrant qu'il y avoict des corselletz gravés. Nous ne pensions rencontrer

1 . Le seigneur de Massez, de la maison de Béon, mort vers 1 S70. Suivant l'auteur de la Généalogie de Faudoas^ la famille de Béon était une branche de l'illustre maison de Béarn (page 188).

2 . Probablement Quiraud de Montsérié , époux de Jeanne d'Yvem, dame de Casaril (Arch. de Tarbes, Reg. gén. de Larcher).

rien que ces trois compaigiiies ytaliennes, et, sans l'atante de monsieur de Santal, eussions rencontré les Espaignolz et Ytaliens ensemble ; et pense-je que fussions esté deffaictz à la deffence que firent les Espaignolz seulz. J'adverlis incontinent les cappitaines du tout, et qu'il ne failloict poinct qu'ilz se monstrassent encores , car les Espaignolz ne bougeoinct et faizoinct haltou. Je commensois aussi à perdre la veue des Ytalit^ns qui marchoinct droict à Fossan. C'estoict une grande faute à eux de s'esloigner tant les ungz des aultres. La Garde retourna à moy et me dict que monsieur de Santal C(jmmensoit à arriver, venant avec ledict La Garde ung soldat à cheval, lequel je fiz demeurer sur. le liault, tenant toujours sa veue vers les Ytaliens. Et descendiz bas avec ledict La Garde pour nombrer ces gens, qui me tirarent quelques harcquebuzades : mais, nonobstant ce, je m'approcbay de si près que je les peux nombrer, et les comptay de quatre à cinq cens honmies ou plus. Et incontinent retournay sur le hault et viz que leur cavalerie retournoict à ceuxcy, ayant licentié les Ytaliens qui desjà estoint fort avant et hors de nostre veue; et despéchiz ce soldat vers mes compaignons pour qu'ilz commensassent promtement à marcher, car les Espaignolz commensoinct à sonner le tabourin pour s'en retourner. Leurs compaignies de gens à cheval estoinct celles du conte de Saint-Martin d'Est*, parent du duc de Ferrare, lequel n'y estoict poinct, mais bien son lieute-

1. Philippe d'Est, comte de Saint-Martin, général de la cavalerie et lieutenant des États du duc de Savoie. Il épousa une fille légitimée de ce prince, qui lui apjiorta en dot le marquisat de Lanzo. (Chazot de Nantigny, Généal. hist.^ t. II, p. 367.)

nent, et de Rozailles , Espaignol : celles des Espaignolz à pied estoinct don Johan de Guibaro, Aguillere, Mandosse, et la moytié de celle de Louys Quichadou, lequel c'esloict mis avec Taultre moytié tiens le chasteau de Reconis. Or monsieur de Santal et le cappitaine Mons vindrent à moy seulz, et virent comme moy que lesdictz Espaignols se mectoinct en fille, que jugions d'unze ou bien de treze par fille.

Cependent la cavalerie leur arriva et nous avoinctilz desjà descouverlz, encores qu'ilz n'en eussent veu que cinq que nous estions, et j'avois esté recogneu, quand je descendiz bas, par le sergent de Mandosse, qui avoict esté prins à la deffaicte des Ytaliens et rendu trois jours après. Hz mirent toute leur cavalerie devant et vingt ou vingt-cinq harcquebuziers seullement à la teste d'icelle, une grand trouppe à la teste de leurs picquiers et le demeurant à la eue : et ainsin commensarent à marcher taborin sonnant. Je prins mes deux cens harcquebuziers, et les mis en trois trouppes : l'une me mennoict le cappitaine Lvonard, clTaultre; La Palu , lieutenent de monsieur de Carces*, duquel ses compaignies estoinct à Savillan ; et moy je prins la première, et me mis à leur eue. Les corsellelz venoinct après moy. Et de prime arrivée me feust thué La Garde. Hz cheminoinct tousjours au grand pas, sans jamais fere semblant de se rompre, tirant à grand furie sur nous et nous sur eux : tellement que feuz constrainct de fere joindre ledict cappitaine Lyo-

1 . Jean de Pontevez , comte de Carcez , d'une illustre et ancienne maison de Provence. Il devint sénéchal et gouverneur de Provence en 1566 et mourut le 20 avril 158:2 à l'âge de 5S ans (Bouche, Hist. de Provence).

nard à moy^ pource que de leur teste estoict party une trouppe de harcquebuziers pour renforcer le dernier, et fiz venir pareilliement La Palu. Et ainsi marcharent tousjours, jusques à ce qu'ilz furent à la veue du chasteau de Sanfray, qui feust trois mil ou plus, tousjours combalant à harcquehuzades. Lesquelzj'avois une fois presque mis en routte, passant ung fossé près d'une maison où il y avoict une basse-court; et les tins de si près que nous mismes la main aux espées, et s'en jecta vingt ou vingt-cinq dens ladicte bassecourt; et, estans porsuyvis d'une partie de noz soldatz, feurent taillés en pièces, et cependent ilz achevarent de passer le fossé. Nostre cavalerie cuyda là cbarger, ce que ne fist; car ce que les en garda, c'esloict les barcquebuzades, lesquelles leur avoinct tliué beaucoup de clievaulx. El quant aux cappitaines Gavarret et Baron, ilz firent ung erreur, pource que, comme ilz nous virent à ce fossé pelamelle, ilz mirent pied à terre, et prennans leurs picques n'y sçeurent arriver. Et à la véritté si les corselletz eussent peu cheminer comme noz harcquebuziers, je les eusse deftàictz là; mais il n'estoict possible, pour la pesanteur de leurs armes. Et ainsin s'acheminarent autresfois gaignant pays; et, comme ilz furent près d'ung petit pont de bricque, je laissiz noz harcquebuziers combatans tousjours, et coreuz à nostre cavalerie, qu'estoict en trois trouppes, monsieur de Santal, menant la scienne, que se tennoinct tousjours à la largue des barcquebuzades, marchant ung peu devant ou ung peu à cousté; auquel diz ces paroUes: « Ha, monsieur « de Santal, ne voullés-vous poinct cbarger ? Ne voyés- « vous pas que les ennemis se sauvent; s'ilz sont de là

« le pont et incontinent gaignent le bois de monsieur « de Sanfray, et s'ilz se sauvent, nous ne sommes dignes « de pourter jamais armes, et, quant à moy, je les a quitte dès maintenant. « Lequel me dict, en rage de colère, qu'il ne tennoict poinct à luy, que j'allasse parler au cappitaine Mons, ce que je fiz; et luy commence à dire ces motz : « Ha, mon compaignon, fault- « il que nous recepvons aujourd'huy une si grand honte, « perdant si belle occasion, pource que vos autres, gens « à cheval, ne vouUés charger? » Lequel respondit : « Que vouUés-vous que nous faizions? Voz corselletz ne « peuvent arriver au combat; voulés-vous que nous les K combationstousseulz?» Sur quoy jeluy respondizen jurant de colère, que je n'avois que fere des corseletz, sohaitant de bon cœur qu'ilz fussent à Savillan, puisqu'ilz ne pouvoinct se joindre au combat. 11 me dict : « Allés parler à la première trouppe, et cepen- « dent je m'adviseray. « Je y coreuz, et comensis à remonstrer aux gentilhommes de monsieur de Termes qu'il n'y avoict que neuf ou dix jours que nous avons combatu les Ytaliens : « ast'eure que nous debvons « combatre les Espaignolz pour acquérir plus grand « honneur, fault-il qu'ilz nous eschappent? » Lesquelz me respondirent tous d'une voix : « Il ne tient poinct à « nous, il ne tient poinct à nous. » Or je leur diz s'ilz me voloinct promettre de charger, dès qu'ilz verroinct que j'aurays faict mettre les espées aux mains aux harcquebuziers pour leur courir suz : ce qu'ilz m'accordarent à peyne de leurs vies. Alors j'avois ungmien nepveu, nommé Sérilhac^, qui despuis feust

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