‹ Commentaires et lettresChapitre 48 sur 96 · Baissant la visière pour charger · texte numérisé non relu

Baissant la visière pour charger

virent courir aux harcquebuziers et en mesmes instant les espées aux mains des soldatz, ilz cogneurent bien que j'avois trouvé gens pleins de bonne volonté et se commensarent ap[)roclier. De ma part je mis pied à terre, prennarit une halebarde à la main (c'esloict mon arme ordinaire au combat), et courismes tous à coup perdu nous jecter sur les ennemis. Sérilliac tint sa promesse, car il donna devant, comme les tous me confessarenl; son cheval feust thué, à la teste des harcquebuziers et des gens à cheval, de sept harcquebuzades. Tilhadet, Lavit, Idron, Monserié, les Manenx et les Massés, tous gentilhommes gascons qu'estoinct en cestetrouppe et compaignonsdudict Sérilhac, chargent de cul et de teste dens les gens à cheval, lesqiielz ilz renversarent tous sur la teste de leurs gens de pied. Monsieur de Santal donna aussi par le flanc à travers des gens à cheval et des gens à pied; le cappitaine Mons donna pareillement par l'aultre cousté : de sorte qu'ilz furent ranversés tous, tant ceux de pied que de cheval. Et commensames à menner les mains, y demeurant mortz sur la place plus de quatrevingtz ou cent hommes. Rozailles, cappitaine d'une des deux compaignies de chevaulx-légiers, se sauva, luy cinquiesme, comme fist aussi don Johan de (luibaro, maistre de camp, sur ung turcq, avec son paige seullement, qui se trouva à cheval pource qu'il avoict eu une harcquebuzade à travers d'une de ses mains, dont il est demeuré estropié : et cuyde qu'il est encores vivant.

Voilà, à la véritté, ce combat, comme il feust faict; y ayant pour le jourd'huy beaucoup de gentilhommes en vie qui s'y trouvarent; et n'en demande aultre tesmo-

niage que le leur, pour sçavoir si j'ay failly d'ung seul mot d'en escripre la véritté. Monsieur de Santal s'en mena prisonnier le lieutenent du conte Sainct Martin d'Est, pource qu'ung de ses gens l'avoict prins, et quelques aultres à pied et à cheval, qu'estoinct prisonniers de ses gens, et avecques nous les cappitaines Aguillere et Mandosse, le lieutennent de Rozailles, celluy qui portoict sa cornette et celluy qui pourtoict celle du conte Sainct Martin, non qu'ilz eussent les drapeaulx, et tout le demeurant des gens de pied et de cheval, à Savillan. En dix jours toutes les trois factions se firent, qui furent la deffaicte des Ytaliens, la mort du conte Pedre d'Aport à Barges, et cestuy-cy des Espaignolz. Je veux donc dire, pource qu'il me touche, que, si jamais Dieu a accompaigné la fortune d'ung homme, il a accompaignée la mienne: car il ne s'en faillist d'ung quart d'heure que rencontrissions les Espaignolz et les Ytaliens tous ensemble; et croy fermement que, si Dieu n'y eust rais la main, nous fussions esté deffaictz : mais il nous envoya Santal, qui nous amuza bien à propoz pour nous. Combien que s'il feust advenu', on n'ouyst jamais parler d'ung plus furieux combat que cestuilà eust esté : car, s'ilz estoinct brayes et vaillans, nous ne leur debvions rien; c'estoict une belle petite trouppe que la nostre. Et pour ne laisseï- rien en arrière, je ne vouldrois pas qu'on pensast que les corselletz n'arrivassent au combat pour faulte de cœur, ny ayant aultre choze qui les empeschast de s'avancer que la pesanteur de leurs armes: car nous n'avions à peyne achevé, qu'ilz arri-

i . Si cela fût advenu.

varent au lieu du comljat , maudissans leurs armes qui les avoinct erapescbés d'avoir part au gasteau.

Or, ces trois compaignies et demye d'Espaignolz deffaictes, et les trois qui allarent à Fossaii, et ce qui s'estoict retiré avecques monsieur de Savoye et le marcquis de Gouast, les deux mil Alemandz et les deux mil Espaignolz qu'estoinct dens Carignan, feurent cause que le camp de l'ennemy s'affoiblist fort : de sorte qu'au boul de quelque temps monsieur de Boutières se résolvit , ayant messieurs de Tes et de Sainct Jullien auprès de luy, d'assembler toutes les forces qu'estoinct dens les garnisons , pour en dresser ung camp volant. Et me manda que je l'allasse trouver à Pigneirol avecques ma compaignie, les deux de monsieur de Carces et celles du conte Landrian \ Italien ; mandoict aussi à monsieur de Termes qu'il ne retint que deux compaignies avecques luy, sçavoir, celle du Gavarret et du Baron ou de Nicolas*. La garnison estoict fort bonne, et feurent bien ayses lesdictz Baron et Nicolas que monsieur de Termes leur priast de demeurer avec luy. Je veux descripre icy ung mot, pour tenir en servelle les cappitaines, et pour leur monstrer qu'ilz doibvent penser en tous les inconvéniens qui leur peuvent advenir, et de mesmes aux remèdes. Monsieur de Termes vouloict exécutter une entreprinse à Casligliole, au marcquizat de Sa-

1 . Taverna, comte de Landriano, d'une maison noble de Milan. On trouve à la même époque un capitaine de cette famille dans les armées de l'empereur. Voyez Nohilta di Milano, 1595, p. 104 et 327.

2. Les éditions précédentes font un même personnage de ces deux derniers capitaines et portent : «.. . et du baron de Nicolas.»

lusses, sur trois enseignes d'en nemy s qui s'estoinct mis en trois palais, l'ung auprès de l'aultre, ayans bastionné les rues, tellement qu'ilz pouvoinct aller de l'ung à l'aultre. Et pensoyt ledict sieur fere d'une pierre deux coups* : c'est oict qu'il m'accompagneroict jusques à Castigliole, eten porteroict, avecdeux[)iéces qu'il mennoict, les palais; et que de là je m'en irois à Pigneirol, et il s'en retourneroict à Savillan, mennant les deux compaignies du Baron et INicolas avecques luy, pour luy servir d'escorte à ramenner l'artillerie. Toutes les compaignies des ennemis estoinct logées à Pingnes, Vinu et Vigon, et en deux ou trois aullres places circonvoisinnes. Je n'estois point d'oppinion d'exécutter cesle entreprinse, pource que les ennemis estoinct si près dudict Castigliole, qu'en sept ou huict heures ilz pouvoinct venir à nous, et en autant de temps estre advertis. Monsieur de Termes, qu'estoict désireux d'exécutter ceste entreprinse, ne voleust prendre en payement aulcune raison que je luy en donnasse; et mesmement qu'il n'y avoit pas quatre mois que messieurs d'Aussun et de Sainct Julien y avoinct deffaict deux compaignies et prins les cappitaines, où j'estois avecques eux, de tant qu'ilz m'avoinct demandé à monsieur de Boutières, et ma compaignie quant à moi. Et lui disoys que c'estoinct les mesmes cappitaines qui estoinct sortis de prison après avoyr payé leur ranson, lesquelz avoinct cogneu leur faulte par laquelle ilz s'estoinct perduz, et y auroinct bien remédié : car, despuis qu'ung homme a faict une perte en ung lieu, il a bien la teste grosse, s'il se

t. Var, du nis. « .... fere de deux pierres ung coup. »

trouve en mesmes hasard, s'il n'y pourvoict et ne se faict saige à ses despens. Aussi ay-je ouy dire à de grandz cappitaines qu'il est besoing d'estre quelquefois battu et d'avoir souffert quelque routte, car on se faict saige par sa perte ; mais je me suis bien trouvé de ne l'avoir pas esté, et ayme mieux m'estre faict advisé aux despens d'aultruy qu'aux miens.

Toutes mes remonstrances ne servirent de rien ; et commensames à marcher sur l'entrée de la nuict, de sorte qu'ung heure devant jour nous y arrivâmes. Monsieur de Termes mist son artillerie à cent pas d'ung des palais : le Baron et Nicolas s'offrirent incontinent à la garder, et failheust que le cappitaine La Palu , le conte de Landrian et moy fissions le combat. Je gaignis l'ung des palais, non celluy que l'artillerie baltoict, rompant les maisons d'une à aultre, jusques à ce que je fiz ung trou audict palais, par lequel on me gardoict bien d'entrer (il me souvenoict de ce trou oii j'avois esté si bien estrillé, au voyage de Naples), qui feust cause que je mis le feu à une petite maison joignant icelluy palais. Mors ilz se retirarent dans l'ung des aultres, ayant duré le combat jusques à trois heures après midy, sans que personne s'en meslast que noz quatre compaignies. Je y perdiz quinze ou sezesoldatz; monsieur de Garces, aultant ou plus, et le conte de Landrian, qui n'en demeura pas exempt. Et néantmoingz les avions réduictz à quitter l'aultre que l'artilerie batoit, et se remectre au troisiesme. Et, pour ce qu'il failloict desbastionner deux portes, on ne feust poinct d'oppinion de tenter plus avant la fortune, mais que monsieur de Termes s'en debvoict retourner en diligence à Savillan, et moy

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prendre mon chemin avecques les quatre compaignies droict à Pigneyrol, à mon grand regret, carje voulois parachever ou me perdre , et tout le demeurant de ma compaignie. On a tousjours remarqué ce vice en moy, que j'ay esté trop opiniaslre à ung combat ; mais, quoy qu'on die, je m'en suis plustost bien que mal trouvé. Qui feust cause que monsieur de Termes condecendist à ne fere rien d'avantaige, craignant d'y perdre quelque cappitaine, dont il en eust peu avoir reproche, pource que le lieutenent de roy n'avoict rien entendeu deceste entreprinse.

Et m'acheminay droict h Salusses\ Et ainsi que je feuz arrivé aux bourgz, la nuict me surprint.Failloict encores que je passasse trois grand mil de plaine avant que je peusse arrivera Cavours^, au bourg duquel je prétendois repaistre et y séjourner trois ou quatre heures. Et estant à l'entiée de la plaine, je demandiz au cappitaine Lyonard, qui estoict avecques moy, allant parler avecques monsieur de Boutières pour son cappitaine, quel chemin y avoict jusques à Cavours, n'ayant moy jamais esté en ce pais là; lequel me dict que c'estoict tout plaine. Alors je fiz haltou, et commensay à discourir avec ledict cappitaine Lyonard comme nous estions partis de Savillan le soir auparavant, el qu'en sept ou huict heures Cézar de Naples pouvoict estre adverty de nostre partement, et que deux jours devant l'on sçavoict par tout Savillan que j'allois à Pigneirol , de quoy ayséement ledict Cézar

1 . Les précédentes éditions portent a à Barges. » Le prenaier manuscrit laisse le nom en blanc. Le second donne la leçon que nous avons adoptée.

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