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Cavore, petite ville, près de Villafranra

pouvoict estre adverty ; et qu'il n'y avoict jusques à Vigon que six ou sept mil, où estoict la plus grand partie de la cavalerie ; que je ne pouvois passer ceste plaine sans courir ung grand péril, et mesmement la nuict, qui n'a poinct de honte. Icelluy cappitaine Lyonard me discoroict que tout cela pouvoict estre; toutesfois que je n'avois aultre chemin que cestuilà, sinon que je volusse alonger de trois ou quatre mil et passer le Po auprès de sa sorce, et qu'il pensoyt y avoir de l'eaue : mes guydes entendoinct à nostre discours, qui me dirent qu'il y auroicteaue jusqu'à demy cuisse. Je ne trouvay homme qui ne feust contraire à mon oppinion'; et moy, contre l'oppinion de tous, tournay à main gauche et prins le chemin droict à la montaigne; et, par bonne fortune, je n'y trouvis eaue que jusques au genoil, tellement que gaignames le long de la montaigne, tirant droict à Barges, là où nous ne peumes arriver que ne feust la poincte du jour. Et nottés ce que nous fismes sans dormir : le jour que nous partismes, le soir nous ne dormismes poinct, la nuict nous nous mismes à cheminer, puis tout le long du jour à combatre le palais, et l'aultre nuict après à cheminner jusques à Barges; qui sont quarante huict heures. J'ay faict de mesmes traictes sans dormir cinq ou six foys en ma vie, et plusieurs foys en ay demeuré trente six. Il fault, mes compaignons, de bonne heure s'accoustumer à la peyne et à patir sans dormir et sans manger, afin que, vous trouvant au besoing, vous portiés cela patiemment.

1. C'est-à-dire à la ci'ainte manifestée plus haut par Monluc que César de Naples ne fût averti de son expédition.

Or mon oppinion n'estoict pas vaine, car Cézar de Naples, ayant esté adverty de nostre entreprinse, partis! de Carmaignolle avecques cinq cens harcquebuziers à cheval et print cinq cens chevaulx à Vinu et à Yigon, et vint fere deux embuscades au milieu de la plaine, ung ject d'arbaleste à cousté de mon chemin, où il demeura toute la nuict. Et, comme je feuz arrivé à Barges ung peu après le soleil levant, je in'estois mis à dormir; sur quoy j'ouys l'artillerie de Cavours qui leur tiroict en se retirant : car failloict qu'ilz passassent par le bourg dudict Cavours. Et je ne feuz pas bien adverty d'esté embuscade jusques à ce que, trois jours après mon arrivée à Pigneirol, monsieur de Boutières se mist en campaigne; et allâmes droict à Vigon pour forcer la cavalerie qu'estoict dedens, car de gens à pied ilz n'en avoinct poinct avecques eux, et gaignames les maisons qui sont auprès de la porte ; ce que n'ayant peu fere, nostre camp se retira à ung mil de là. Et la nuict la cavalerie abandonna la ville secrètement. Et au poinct du jour, que nous y pensions aller donner l'assault, ayant faict venir, monsieur de Boutières, deux canons de Pigneirol, n'y trouvâmes personne, ains la place vuyde. Et de mesmes en firent ceux de Vinu, de Pingnes , et tous les aultres, se retirans à Carmaignolle.

J'ay voulu discourir cecy et l'ay mis par escript, pour réveiller les espritz aux cappitaines à bien considérer que, lors qu'ilz se trouveront en ung tel affere, ilz compassent le temps que l'ennemy peult estre adverty, le temps aussi qu'il fault qu'il aye pour sa retraicte. Et si vous trouvés que l'ennemy aye temps pour vous trouver sur les champs, et ne soyés assés fortz

pour le combatre, que, pour la peyne de fere trois ou quatre lieues d'avantaige, ne vous laissiés à destorner vostre cliemin : car il vault mieulx estre las que non prins ny mort. Il fault, mes cappilaines, que vous ayés non seulement l'œil, mais aussi l'esprit au guet; c'est sur vostre vigilance que vostre trouppe repose : songes ce qui vous peult advenir, mesurant tousjours le temps et prenant les choses au pis, sans mespriser vostre eiinemy. Si vous savés, avec paroles allègres et joyeuses, flatter le soldat et Tesveiller, luy représentant par fois le danger où le peu de séjour vous mettra, vous en ferés ce que vous voudrés; et, sans luy donner loysir de dormir, vous le mettrés et vous aussi en lieu de seureté sans engager vostre honneur, comme plusieurs, que j'ay veu attraper couche's, comme on dict à la Françoise, ont faict. Nostre nation ne peult patir longuement, comme faict l'Espagnolle et Allemande : la faulte n'en est pas à la nation ny à nostre naturel, mais cela est la faulte du chef. Je suis François impatient, dict-on, et encores Gascon, qui le surpasse d'impatience et de colère, comme je pense qu'il faict les aultres en hardiesse : mais si ay-je tousjours esté patient et ay porté la peine aultant qu'aultre sçauroit fere, et j'en ay veu plusieurs de mon temps, et aultres que j'ay nourris, lesquelz s'endurcissoinct à la peyne et au labeur. Croyés, vous qui commandés aux armes, que, si vous estes telz, vous en rendrés aussi voz soldatz à la longue. Tant y a que, si je n'en eusse ainsi usé, j'estois mort ou prins. Mais revenons à nostre propoz.

Et le l'endemain nous allâmes passer la rivière du Po, sur laquelle fismes ung pont de charrettes pour

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passer l'enfanterie, car la cavalerye n'y avoict eaue que jusques au ventre; et là passâmes toute la nuict. Et au poinct du jour je feuz avecques une trouppe d'harcquebuziers tout auprès de la ville, et, comme l'on me dictque toutestoict presque passé, je m'amuzay à altacquer l'escaramoche, ayant (fuelques gens à cheval qui vindrent avecques moy. Où Cézar delSaples incontinent mist ses gens en ordre pour abandonner Carmaignolle et commensa à prendre son chemin , tirant à....* pour là passer une rivière qu'il y a et gaigner Quier; et, sans que nostre cavalerie faulzitque fisse ung grand sercle pour passer les fossés, nous les eussions combatus et peult-estre deffaictz. Et pour ne mentir poinct, sans cella aussi, si Tons eust guières voullu, je sçay bien qu'il ne tint poinct à noz compaignies ny à monsieur de Tes : monsieur le président de Birague% s'il veult dire la vérilté, sçaict bien à qui il tint, car il estoict alors au camp près monsieur de Boutières, et vit bien ce qu'on faizoict et ce qu'on disoict. Je sçay bien que je les suyvis avec deux cens harcquebuziers, tousjours tirant sur leur retraicte plus d'ung mil et demy, crevant de despitde veoir combien laschement on marchoit, qui monstroict bien qu'on n'en vouloict pas manger.

i. Le mot est en blanc dans les deux manuscrits. Les anciennes éditions portent : « se retirant pour passer une rivière.... o

2. René de Birague, d'une maison noble de Milan, passa au service de la France, devint conseiller au parlement de Paris et premier président du sénat de Turin. Après la perte du Piémont^ il suivit les Français, entra au conseil du roi et reçut les sceaux en 1^73. Il mourut le 24 nov. io83.Yoyez£logca Papyrii Massonis, pub. par Jean Balesdens, 1656, petit in-8, l, II, p. 275.

C'est une mauvaise chose quand le chef crainct de perdre : qui va avec craincte ne fera rien qui vaille. Et s'il n'y eust eu de plus grandz que moy en ceste trouppe, sans tant marchander, j'en eusse faict comme du combat des Espaignolz, qui n'avoict pas quinze jours que nous les avions deffaictz. Or il y eust là beaucoup d'escuses de tous coustés, pourquoy nous ne les avions combatuz, et non seullement là mais partout le Piémont où on parloict de nous, Dieu le sçait, fort honnorablement, après qu'on eust entendu la coyonade, qu'autrement ne se peult appeller. Monsieur de Boutières n'estoict guières content en soy-mesmes. Mais je larray ce propoz pour en prendre ung aultre. Aussi n'avoict-il pas grand créance et estoict mal obéy et peu respecté. S'il y avoict de la faute de son cousté, je m'en remetz à ce qui en est; il y en a assés en vie qui en peuvent parler mieulx que moy. Si estoict-il saige et bon chevallier; mais Dieu n'a faict personne parfaict de tous poincts.

Trois ou quatre jours après arriva le sieur Ludoviq de Birague\ qui propoza à monsieur de Boutières une entreprinse, contennent que s'il vouloict laisser aller monsieur de Tes devers les quartiers de Bourlengne^, où il estoict gouverneur, avecques sepft ou huict compaignies, qu'il lui bastoict de prendre Cras-

i . Ludovic de Birague, cousin germain du président, capitaine de 50 hommes d'armes, chevalier de Saint-Michel, gouverneur du marquisat de Saluées. Il mourut en 1S72 (A. Thevet, Fie des hommes illustres, t. VI, p. 32S). Il avait deux frères qui tous les deux servaient dans l'armée française {Mémoires de du Fillars y liv. III, édit. du Panth. litt., p. 574).

2. Bollenga, dans la province de Turin. Les anciennes éditions portent Boulongne.

centin, Sainct Germain et Saincthia*; et, pource que monsieur de Routières estoict sur l'entreprinse de rompre le pont de Carignan, ceste entreprinse estoict fort mal aizée à résoldre avant la ropture dudict pont. Or estoict arrivé monsieur de Termes avec sa compaignie et les deux compaignies du Baron et Nicolas. Et arrestarent entre eulx que monsieur de Tes s'en povoict aller, comme le seigneur Ludovic, avec sept enseignes, et qu'il en demeuroict encores cinq ou six, les trois compaignies de monsieur de Dros, qu'il avoictrefaictes et sept ou huict aultres ytaliennes. Je n'ay pas bonne souvennance si monsieur des Gros estoict encores arrivé; mais s'il l'estoict, c'estoict les sciennes : baste que nous faisions, François ou Ytaliens, dix-buict enseignes, sans les Suisses. Et feust arresté au conseil qu'avant que mettre la main à la ropture du pont, l'on verroict comme succéderoict l'entreprinse dudict sieur Ludovic : car si elle succédoict mal et qu'ilz fussent deffaictz, le Piémont demeuroict en péril. 31ais quelques jours après, nouvelles vindrent à monsieur de Routières qu'ilz avoinct prins Sainct Germain, Sainctbia et trois ou quatre aultres villattes fermées. Je ne veux oblier comme monsieur de Tes m'en vouloict menner, de sorte qu'il y eust de la contestation. Mais monsieur de Boutières protesta de ne rompre le pont, que je n'y feusse : messieurs de Termes, d'Aussun, président Birague et seigneur Franciscou Bernardin, tennoinct le mesmes party de monsieur de Boutières. Et feuz constrainct

1 . Crescentino, San Germano et Saothia, petites villes situées au nord de Turin.

de demeurer, à mon grand regret, ayant grand envye d'aller avec ledict sieur de Tes, pour ce qu'il m'aymoict et avoict grand fiance en moy, autant que de cappitaine qui feust en la trouppe, et que cliercliois tousjours les lieulx où les coups se donnoinct.

Les dictes nouvelles venues, se fist la délibération de la ropture du pont en ceste manière : feust ordonné que j'yroys, avec cinq ou six compaignies gasconnes, combatre les cent Allemandz et les cent Espaignolz, que toutes les nuiclz estoinct en garde au bout du pont^ despuis que nostre camp estoict à Pingnes * : à quoy je respondiz que je ne voulois tant de gens; car il failloict que je passasse par de lieux estroictz^ et, menant si grand trouppe, feroict une si longue file que la sixiesme partie n'arriveioict pas au combat ; mais que je ne voulois que cent harcquebuziers et cent corselletz, pour estre esgaulx aux ennemis, espérant qu'avant que le jeu se passast, je ferois cognoistre que nostre nation valoict autant que celles des Allemandz et Espaignolz : et que Bouque de Mar^, La Palu, et quelque aultre cappitaine qu'il y avoict, dont ne me souvient du nom, meneroinct le demeurant de toute la trouppe à trois cens pas de moy, pour me secourir si les ennemis sortoynt de Carignan pour secourir les leurs; l'on me mist cella à ma discrétion, qui feust ainsi exécutté. Il y avoict une maison à main gauche du pont et viz à viz, où il feust ordonné que les Ytaliens, qui pouvoinct estre douze ou quatorze enseignes, iroinct à ceste maison, pour me favorizer si les enne-

i. Probablement Pignone, dans la province de Gènes. 2. Valgaudemar.

rais sortoinct, ou bien monsieur des Gros, avec lesdictes compaignies, s'il estoict arrivé, dont je n'en ay bonne mémoire; toutesfois pense que non et que c'estoinct les îlaliens : et monsieur de Boulières demeureroict à demy mil de nous avec toute la cavalerie et les Suisses qu'estoinct à Carmaignolle; et le cappitaine Lavardac, avec sa compaignie, viendroinct par delà la rivière avecques deux canons, pour tirer une voilée ou deux à une maisonnette qu'estoict au bout du pont de nostre cousté, où les ennemis faisoinct leur garde; et que monsieur de Sarsede^ qui n'avoict guières que s'esloict venu rendre à nous, entreprendroict de rompre le pont avecques soixante ou quatre vingz paysans portans chacun une hache, auxquelz on bailleroict sept ou huict bateaux pour se mettre dessoubz ledict pont et copper les piliers, non du tout, mais seullement en laisser de la grosseur de la jambe d'ung homme. Et comme cela seroict faict, on copperoict les longues pièces de boys qui font le pont par dessus; et, cella se déséparant, les piliers du mesmes s'acheveroinct de rompre. Luy feust baillé aussi certains artiffices à feu, qu'on faizoyt entendre qu'ilz brusleroinct les dictz piliers si l'on les y attachoict. Et, comme chacun suyvist son ordre, je m'en

1. Pierre de Salcède , capitaine d'origine espagnole. Sous Charles IX, il devint bailli de l'évêché de Metz et lieutenant du roi à Marsal. En 1365, il soutint, contre les prétentions du cardinal de Lorraine, dans son gouvernement, une dispute qui faillit mettre les armes aux mains des deux adversaires. On trouve, dans les Mémoires de Condé, le récit, attribué à Salcède lui-même, de cette petite lutte connue sous le nom de guerre cardinale. Salcède, quoique catholique, fut assassiné à la Saint-Barthélémy [Mémoires de Condé, t. V, p. 527, et suiv.,édit. in-4).

allay droict au pont avecques mes deux cens hommes choeisiz de toutes noz compaignies, la teste baissée, ou je ne sceuz estre si tost, que le canon n'eust tiré une volée à la maisonnette et donna dedens, y thuant ung Alemand que je y trouvay à mon arrivée, lequel n'esloict encores du tout mort. Et, ores que ce feust la nuict, il faisoyt une lune si claire, que l'on voyet aiséement despuis l'ung bout du pont jusques à l'aultre, sauf que d'heure en aultre il tomboict une nuée de broillard de verglas, durant aucunes fois demy heure, aultrefois moingz; que quant cella tomboict, on ne se voyet pas à ung pas l'ung de l'aultre.

Or, ou du coup du canon, ou du bruictde l'arrivée que je faizois à la maison, n'estant poinct à cent pas du pont, les ennemis prindrent la cargue, et se retirarent vers Carignan. Je leur fiz tirer quelques harcquebuzades, mais je ne passay plus oultre le bout du pont. Et en mesmes instant arriva monsieur de Sarcede au dessoubz avecques ses paisans et ses bateaux, lequel, de pleine arrivée, attacha ces feuz artificielz aux piliers; mais cela y fist autant de temps perdu et fauzist qu'il fist mettre ses gens à la hache, ayant attaché leurs bateaux ausdictz piliers. Et commensarent au bout où estoinct les Suisses, venant tousjours droict à moy, qui tennoys le bout du pont du couslé des ennemis.

Geste furie de paisans dura trois ou quatre heures à copper, de sorte ({u'encores que les piliers fussent de quatre à quatre et bien gros, avant que nous eussions aulcung empêchement, ilz eurent coppé jusques à l'endroict là où j'estois. Monsieur de Sarcede en faizoict tousjours repozer une trouppe au bord de

la rivière, contre le tertre, où ilz s'avoinct faict fere ung peu de feu, et d'heure en aultre les cbangeoict. Pendent ces entrefaictes, les ennemis envoyarent recognoistre par trente ou quarante liarcquebuziers, sur l'heure que le verglas tomboict, lesquelz ne peuz apercevoir ou ouyr qu'ilz ne fussent à moingz de quatre picques de moy, et tirarent à travers de nous; ce que faict, s'en retornarent tout incontinent. Et si ne nous virent-ilz pas, occazion du verglas et broillart. Or messieurs de Termes et Monenx* vindrent à nous avec trois ou quatre chevaulx, pour sçavoir que c'estoict de ces barcquebuzades , et pays envoyarent devers monsieur de Boutières luy dire que ce n'estoict rien, et que nous n'avions poinct laissé pour cella l'exécution ; et demeurarent-ilz tous deux seulz avecques moy. Et ne tarda pas ung heure après que le verglas commensa revenir. Et vindrent les ennemis à nous, c'est à sçavoir, six centz Espaignolz choeisiz, et six cens Allemandz picquiers : faizant son ordre, le seigneur Pierre Colonne, d'esté manière (car jesceuz tout despuis), que deux centz harcquebuziers viendroinct la teste baissée droict à nous, clioeisis encores parmy les six cens; les aultres quatre cens à leur eue, à cent pas d'eux; et à deux cens pas dernier, les six cens Allemandz, Or avois-je mis les cappitaines qui mennoinct après moy les enseignes au dernier de moy, deux cens pas, contre une levée de fossé; et aucunesfois le cappitaine Favas, mon lieutenent, venoict de-

4. Probablement Tristan de Moneins, capitaine de 50 hoirimes d'armes, gouverneur de Bayonne. Appelé à Bordeaux en 1S48, pour apaiser des trouilles, i! fut massacré par les séditieux. (Voye^ De Thou, tora. I, pag. 458, édit. de 1740.)

vers moy, aultres Bouque de Mar, veoir ce que nous faisions, puis s'en retornoinct à leur lieu. Au bout du pont, devers les Suisses, en avoinct rompu par aventure vingt pas, ayant commensé de copper par le dessus, et trouvâmes que, comme le pont se désépara, il en tomba ces quinze ou vingt pas; qui nous donna grand espérance.

Cependent monsieur de Sarcede faisoyt tousjours encores copper les piliers plus fort, non du tout, mais un peu d'avantaige qu'au commensement; qu'estoict cause qu'il avoict ses païsans despartis en trois troppes, les ungz dens les bateaux, d'aultres dessus le pont à copper les traverses, et dix ou douze qu'il en y avoict auprès du feu. Et comme Dieu veult ayder les hommes, il nous monstra ceste nuict ung vray miracle : en premier lieu, les deux cens harcquebuziers vindrent à moy , me trouvant en telle sorte qu'à peyne y eust soldat qui peut mettre le feu sur la serpentine ; car ilz alloinct par fois de dix à douze au feu des païsans pour prendre ung peu de cballeur aux mains, ayant deux sentinelles à cent pas de moy sur le chemin de la ville, me fiant que les Ytaliens y en missent de leur cousté, car ilz en estoinct encores ung peu plus près que moy ; mais c'estoict à cousté. Je ne sçay comme ilz firent, car je n'ouis rien, sinon mes deux sentinelles, qui corurent à moy; et comme nous étions à l'entrée del'allarme, arrivarent les Espaignolz,crians : Espaiqnel Espaignel et tirent sur nous tous les deux cens harcquebuziers en ung coup. Messieurs de Termes et de Monenx, qu'estoinct tous deux seulz et à cheval, s'en corurent auprès de monsieur de Boutières, ayant desjà veu le commencement du désordre. Et noltés

que presque tous les deux cens hommes que j'avois au bout du pont, se mirent en fuytte droict aux enseignes, et tout à ung coup les enseignes se mirent aussi en routte, et les Ytaliens qu'estoinct à main gauche en firent de mesmes; lesquelz ne s'arrestarent qu'ilz ne feussent à la teste de la cavalerie, où estoict monsieur de Routières. Nostre mot estoict S ai net Pierre, mais neme servist de rien. Alors je commensay à crier : w Monluc! Monlucl meschans mallieu- « reux, m'abandonnerais-vous ainsi? » Et de fortune j'avois avecques moy trente ou quarante junes gentilhomes n'ayans encores poil en barbe, de la brave junesse que, croy, feust jamais veue en une petite compaignie, qui pensoinct que je m'enfouysse comme les aultres ; lesquelz, oyans mon cry, tournarent incontinent à moy. Et, sans attendre aultre choze^ je chargay droict où ilz me tiroinct, les harcquebii/ades nous passant au long des oreilles, mais de nous veoir les ungz les aultres n' estoict possible, à cause du grand verglas qui tomboict avec une espaisse fumée parmy. Et, en courant droict à eux, mes gens tirarent tout à ung coup, crians aussi bien France comme ilz faisoinct Espaigne. Et auserois affirmer à la véritté que nous leur tirâmes les harcquebuzades à moingz de trois picques ; de quoy leurs deux cens harcquebuziers furent ranversés sur les quatre cens, et le tout ranversé sur les six cens Allemandz: tellement que tout se mist en routte et en fuytte droict à la ville; car ilz ne nous pouvoinct recognoislre. Je les suivis environ deux cens pas; et nous, pour le grand bruict que nostre camp mennoict, dont je n'en ouys jamais ung pareil, car vous eussiés dict que tous s'estoinct appostés à

s'entr'appeller les ungz aux aultres, (ces grands criardz ne sont pas pourtant les plus vaillans ; il y en a qui font les empressés, mais cependant pour ung pas qu'ilz advancent, en reculent deux,) ne feust possible que j'eusse cognoissance du désordre des ennemys, ny eux aussi du nostre, à cause des grandz cris qu'ilz faizoint à l'entrée, qui n'esloict qu'une faulxe porte auprès du cliasteau, où deux ou trois hommes seuUement pouvoinct passer de front.

Et ainsi m'en retornis au bout du pont, où je trouvay monsieur de Salcede tout seul avecques dix ou douze paisans de ceux qu'il rafrecliissoy t ; car les aultres, qui estoinct dens les bateaux, copparent leurs cordes, et s'enfouyrent le long de la rivière, droict à Moncalier*; ceux qui coppoinct les traverses devers les Suisses laissarent leurs coignées et haches sur le pont, se jectans dens l'eaue, où ilz n'en avoinct seullement que jusques à la senture, pource qu'on n'estoict pas encores à la proffondeur de la rivière. Les Suisses, qui ouirent ce grand bruict, se mirent à courir vers Carmaignolle, ayans oppinion que nous et tout nostre camp estions en routle, et, prennant les deux canons, s'en allarent tant qu'ils peurent gaigner ledict Carmaignolle. Je manday ung de mes soidatz devers la fuitte pour sçavoir nouvelles du cappitaine Favas mon lieulenent; lequel il trouva ayant rassemblé trente ou quarante soidatz, qui revenoinct vers le pont veoir ce que j'estois devenu, pensans que feusse mort; et incontinent despécha devers Bouque de Mar, La Palu et aultres cappitaines qui avoinct fait haltou ,

i. Moncalieri. au sud de Turin, sur la rive droite du Pô.

ralliant une partie de leurs gens, les faisant marcher droict au pont à grand liaste, disant que j'avois repoussé les ennemis; lesquelz incontinent se mirent au grand pas pour me venir trouver. Et premier arriva le cappitaine Favas, tout desciré et rompu, que les soldatz à foule l'estoinct passés par dessus le ventre, comme il les pensoit relier; lequel nous trouva, à monsieur de Salcede et moy, au bout du pont, estans sur le propos de ce que debvions fere; et comme il arriva, nous comia ses fortunes et de ses compaignons : et le voyant ainsi accoutré, tout nostre cas ne feust que rizée. Or la huée de nostre camp demeura plus d'une grand heure.

Et les aultres cappitaines estant arrivés, nous conclusmes d'achever de rompre le pont ou d'y mourir. Et promtement je prins cinquante ou soixante soldatz, monsieur de Salcede, ses dix ou douze paisans que luy estoinct demeurés; ordonnay aux cappitaines Favas, Bouque de Mar et La Palu, qu'ilz demeurassent au bout du pont et missent les sentinelles jusques au près de la ville. Je pensois que les Italiens feussent encores à la maison et ordonnay au cappiîaine Favas qu'il iroict luy-mesmes la recognoistre, veoir s'ilz y estoinct; et à son retour trouva que j'avois faict prendre les haches, que les paisans' avoinct laissées sur le pont, à quinze ou vingt soldatz, et, avecques les dix ou douze paisans, nous coppions les traverses dudict pont. Et estant arrivé, ledict cappitaine Favas nous dict n'y avoir trouvé personne ; ce que nous cuyda ung peu mettre à devyner que nous debvions fere ; mais pour cela n'arrestames d'exéculter nostre première résolution. Et après que les cris furent passés,

nous arrivarent messieurs de Termes et de Monenx, lesquelz me commandarenl, de la part de monsieui* de Boiitières, que je m'eusse à retirer. Ledict sieur de Monenx mit pied à terre, car monsieur de Ternies ne pouvoict, causant sa goûte, et nous vint trouver. Et ledict seigneur de Monenx vit que despuis le désordre avions faict tomber plus de trente pas de pont en deux coppures que desjà nous avions faict, et commensions à la troisiesme, qu'estoinct de quinze ou vingt pas chescune; lequel s'en retorna vers monsieur de Boutières pour luy dire comme le tout estoict passé, ayant, monsieur de Salcede, perdu presque tous ses paisans, mais que noz soldatz avoinctprins les haches avec lesquelles ilz faizoinct merveilles de copper; et que tous les cappitaines et soldatz, monsieur de Salcede et moy, nous estions résolus de morir plutost que de bouger de là qu'il ne feust coppé. Alors monsieur de Boutières envoya protester contre moy de la perte qu'il se feroict de ma personne, qui pourroit advenir oultre son commandement*; ce que ledict sieur de Monenx fist, et nous dict d'avantaige que ledict sieur de Boutières avoict commensé prendre son chemin pour s'en retourner, combien qu'il fist haltou à ung mil de nous; ce que je croy qu'il faizoict, affin que je me retirasse, car il n'avoict pas faulte de cœur, mais il craignoict tousjours de perdre. Celluy qui est de cest humeur se pourra conserver, mais non pas fere grand conqueste. Monsieur de Termes s'estoict arresté au bout du pont, comme il entendist que

1. Var. des édit. précéd. « ....de la perte qui pourroit advenir contre son commandement.

monsieur de Routières s'acheminoict; lequel sieur ne retorna pas en arrière, pour appourter ma responce, avecques monsieur de xMonenx, mais manda incontinent à sa compaignie qu'ilz ne bogeassent d'où il les avoict laissés. El ainsi copparaes tout le demeurant de la nuict, jusques à ce qu'il fut près d'ung heure de jour, que nous achevâmes jusques à la petite maisonnette qu'estoict sur la terre. Monsieur de Monenx retourna encores à nous à poinct nommé, que le dernier coup de hache se donnoict, et monsieur de Termes coureust à sa compaignie, pour l'avancer ung peu devers nous, afiin de favoriser noslre retraicte : ledict seigneur de Monenx coreust aussi vers monsieur de Boutières, lequel il trouva attendant son retour ; de sorte que nous nous retirâmes sans empeschement aulcung, ayant osté aux ennemis une grande commodité.

Or ay-je voulu mettre cecy par escrit, non pour me louer d'une grand hardiesse, mais seullement pour monstrer à tout le monde comme Dieu a conduict ma fortune. Et n'eslois pas si fou ny si vaillant, que, si j'eusse peu veoir les ennemis, que je ne (eusse retiré, et peult-estre eusse fouy comme les aultres : ce seroit témérité et non hardiesse. Il n'est pas mal séant d'avoir peur quand il y a grande occasion; car avec trente ou quarante hommes je n'eusse pas esté si mal advisé d'attendre le combat. Et en cecy les cappitaines pourroint estre instruictz de ne prendre jamais la cargue, ou, pour parler plus honnestement, une hastive re- Iraicte, qu'ilz ne voyent qui les doibt chasser; et encore , le voyant , sercher les remèdes pour résister, jusques à ce qu'il n'y auroict plus ordre, et que tout

ce que Dieu a mis aux hommes y auroict este employé. Alors la fuytte ne peult deshonorer l'homme*. Mes cappitaines, mes compaignons, croyés que, si vous n'v employés le tout, chacun dira, et eux mesmes qui auront fouy avec vous : s'il eust faict cecy, s'il eust faict cella, le malheur ne feust poinct advenu , la choze eust mieulx succédé. Et tel en brave et parle plus hault, qui fuit peult-estre le premier. Et voilà l'honneur d'ung homme de bien, pour bien vaillant qu'il soyt, en la disputte de tout le monde. Quand il ne s'y peult rien plus, il ne fault estre opiniastre, ains céder à la fortune, laquelle ne rit pas toujours. On n'est pas moingz digne de blasme lors qu'on se perd se pouvant retirer de lameslée et qu'on se voit perdu, que si du premier coup on prenoit la fuitte. L'ung est toutesfois plus vilain que l'aultre; l'ung vous faict estimer mal advisé et de peu d'entendement^ et l'aultre, poltron et couard. Il fault esviter et l'une et l'aultre extrémité. Il fault venir à ces folles et désespérées résolutions, lors que vous vous voyés tombés es mains d'ung impitoyable ennemy et sans mercy : c'est là oii il fault crever et vendre bien cher vostre peau. Ung désespéré en vault dix. Mais fuir, comme on fit, sans veoir qui vous chasse, cela est honteux et indigne d'ung bon cœur. Il est vrai qu'on accuse le François d'une chose, c'est qu'il fuit et combat par compaignie : aussi font bien les aultres. De toutes tailles bons ouvriers.

Or, après que la place feust rendue, je vous diray

4. Var. des édit. préc. « .... la fuite n'est pas honteuse ni vilaine. »

comme nous sceumes le désordre des ennemis qui feust par les gens mesmes de Carignan et par la bouche propre du seigneur Pierre Colonne , qui le me comla à Susanne^, en la présence du cappitaine Renouard, qui l'anienoict au Roy par le commandement de monsieur d'Ânguien, comme sa capitulation portoict, après la bataille de Serizolles, que je vous comleray en son lieu. Laquelle ropture du pont ne feust faicte sans grande considération ; car bien tost après les ennemis commensarent à patir, ne pouvans avoir aulcung refrecliissement de Quier, comme ilz aviont paravant de nuict à aultre.

Et ayant entendeu messieurs de Tes et le seigneur Ludovic de Birague le succès de l'entreprinse du pont, mandarent à monsieur de Routières que, s'il vouloict venii' es cartiers où ilz estoinct, qu'ilz pensoinct qu'on enporteroit Yvrée^ A quoy monsieur de Boutières et son conseil feurent d'oppinion qu'il y debvoict aller, et laisser garnisons à Pingnes, Vinu", Yiguon, et aultres lieux plus proches de Carignan. Et me semble que monsieur d'Aussun y demeura chef avecques douze ou quatorze enseignes d'Ytaliens et trois ou quatre des nostres, sa compaignie, et quelque aultre de gens à cheval, desquelles ne m'en souvient. Les ennemis n'avoinct nul homme à cheval dens ledict Carignan; qu'estoict cause qu'ilz estoinct tenuz à l'estroict d'ung cousté et d'aultre. Et partist monsieur de Boutières avecques messieurs de Termes, de SainctJullien, président Birague et sieur Maure. Et allâmes nous réunir

i . Probablement Suze (Suza).

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