‹ Commentaires et lettresChapitre 52 sur 96 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

A la venue de ce brave et généreux prince S lequel promettoict beaucoup de luy, pour estre doué d'infinies bonnes parties, estant doux, humain, vaillant, sage et libéral, tous les François et noz partisans s'esjouirent beaucoup, et moy particulièrement, parce qu'il m'aimoict et estimoict plus que je ne méritois. Après qu'il eust recogneu ses forces, ses munitions et les places que nous tenions, et qu'il eust pourveu au tout au moingz mal qu'il eust peu, vers le commensement de mars, ledict seigneur d'Anguien me despécha devers le Roy pour l'advertir du tout, et comme le marcquis de Gouast dressoict ung grand camp, et qu'il luy vennoinct nouveaulx Alemandz de renfort, et le prince de Salerne venoict aussi devers Naples, qui mennoict six ou sept mil Ytaliens. Ce qu'estoit au temps que l'Empereur et le roy d'Angleterre s'estoinct accordés, et avoinct faict ligue pour entrer^ dens le royaulme de France, lequel ilz avoinct partagé. Et de-

4 . Du Bellay nous apprend que le comte d'Enghien arriva en Piémont dans les derniers jours de l'année 1543 (édit. du Panth. lin., p. 7o7).

2. Ligue de l'empereur et du roi d'Angleterre conclue à Londres en 1542.

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meuris-je à la court prés de trois sepmaines, m'estant acquitté de ma charge, qui estoict en somme de demander quelque secours et congé de donner une bataille. El sur la fin dudict mois^, arriva lettres au Roy de la part de monsieur d'Anguien, par lesquelles il l'adverlissoyt comme ilz estoinct arrivés à Milan sept mil Alemandz, qu'estoinct les meilleurs colonelz que l'Empereur eust devant Landressy, devant lequel icel Empereur y avoict sept régimens. Et comme il ne peult combatre lors le Roy, il commanda à tous les sept colonelz de cboeisir mil hommes chescun de leurs trouppes, leur faisant laisser leurs lieutenens pour tenir leurs régimens prestz; et ainsi les envoya en Ytalie se joindre avecques le marcquis de Gouast. Et suppliel, monsieur d'Anguien, sa Majesté de me renvoyer incontinent devers kiy, avec prière de me fere queLjue bien pour récompense de mes services et pour m'encourager à (ère mieulx. Sadicle Majesté me donna ung estât de gentilbome servant, qu'en ce temps-là n'es-

1 , On va lire le récit que fait Monluc de son voyage à la cour. Ce récit contredit en apparence celui de Vincent Carloix, auteur des Mémoires de Vieilieville, qui désigne le seigneur de Blainville comme envoyé au roi par le comte d'Enghien avant la bataille de Cerisolles (liv, I, chap. 40). Monluc s'atlribiie l'honneur de cette mission ; Vincent Carloix l'accorde à un autie. Du Bellay, qui pourrait résoudre la difficulté, écrit seulement « un gentilhomme » et ne le nomme pas. Il est possible d'accorder les deux historiens. Monluc nous apprend que « vers le commensement de mars » il lut dépêché vers le Roy « pour l'advertir du tout », et que « sur la tin dudict mois arriva lettres au Roy de la part de monsieur d'Anguyen. » Il y eut donc deux gentdshommes envoyés au roi dans le cours de ce mois de mars. Blainville fut le second. La seconde de ces missions a été seule connue ou seule rapportée par Vincent Carloix.

toict pas peu de chose, [ny] à si bon marché que ast'eure, et me fist servira son disner, me commandant qu'après le disner m'allasse apprester pour m'en retourner en Piémont ; ce que je fiz.

Et sur le midy, monsieur l'amirail d'Ânebaut me manda aller trouver sa Majesté, que desjà estoict entré en son conseil, Là où acistoinct monsieur de Sainct Pol, monsieur l'amirail, monsieur le grand escuyer Galiot, monsieur de Boisi*, qui despuis a esté grand escuyer, et deux ou trois aultres, desquelz ne me soutient du nom, et monsieur le daulphin, qui estoict debout dernier la chaire du Roy. Et n'y avoict assiz que le Roy, monsieur de Sainct Pol près de luy, monsieur l'amirail de l'aultre cousté de la table, viz et viz dudict sieur de Sainct Pol. Et comme je feuz dens la chambre, le Roy me dict : a Monluc, je veux que vous en « retournés en Piémont, pourter ma délibération et « de mon conseil à monsieur d'Anguien, et veux que « vous entendes icy la difficulté que nous faisons pour M ne luy pouvoir bailler congied de donner bataille, « comme il demande » ; commandant à monsieur de Sainct Pol de parler. Alors ledict sieur de Sainct Poî propoza l'enlreprinse de l'Empereur et du roy d'Angleterre, lesquelz en cinq ou six sepmaines enlroinct dens le royaulme, l'ung par ung cousté, et l'aultre par l'autre; et que, si monsieur d'Anguien perdoict la

1. Claude GoufBer, duc de Roannez, marquis de Boisy, grand écuyer de France en -1556 après Galiot, mort en 1570 à Villers Cotterets (P. Ans., YIII, 50o). On trouve dans les vol. 337 et 3M8 de la collection Gaignières un recueil de lettres adressées au seij;neur de Boisy par les rois Henri II et Charles IX et par la reine Catherine.

bataille, le royaulme seroict en péril d'estre perdu, poLirce que toute l'espérance du Roy, quant aux gens de pied, estoict aux compaignies qu'il avoict en Piémont, et qu'en France n'y avoict que gens nouveaux légionnaires; estant beaucoup meilheur asseurer de conserver le royaulme que non le Piémont, auquel failloict seullement se tenir sur la défensive, sans mettre rien au hazard d'une bataille, la perte de laquelle perdroict non seullement le Piémont, mais meltroict le pied à l'ennemy en France de ce cousté-Ià. Monsieur l'amirail en dict du mesmes et tous les aultres aussi, discourant chacun comme il luy plaisoict. Je trépignois de parler, et, voulant interrompre lors que monsieur Galiot opinoict, monsieur de Sainct-Pol me fist signe de la main, et me dict : « Tout beau, tout « beau! w ce qui me fit taire, et viz que le Roy se print à rire. Monsieur le daulphin n'oppina poinct et croy que c'estoict la coutume , mais le Roy l'y fit assister, afin qu'il apprint; car devant ces princes il y a tousjours de belles oppinions, non pas tousjours bonnes : on ne parle pas à demy*, et tousjours à l'humeur du raaistre; je ne serois pas bon là, car je diz tousjours ce qu'il m'en semble. Alors le Roy me dictées motz : « Avés-vous bien entendeu, Mon- « lue, les raisons qui me meuvent à ne donner con- « ged à monsieur d'Anguien de ne combatre ny de « rien bazarder? » Je luy respondis l'avoir bien entendeu, mais que, s'il plaisoyt à sa Majesté me per-

1 . Ce passage manque dans les manuscrits ; il ne nous est donc pas possible de rectifier le texte de Florimond de Remond. Mais il nous semble que le sens exige : on ne parle qu'à demy et toujours..,.

mettre d'en dire mon advis, je le ferois fort volontiers, non que pour cella sa Majesté en fist autre choze, sinon ce qu'elle et son conseil en avoinct déterminé. Sa dicte Majesté me dict qu'il le vouloict, et que je luy en disse librement ce qu'il m'en sembîoict. Alors je commensay en ceste manière : il m'en souvient comme s'il n'y avoict que trois jours. Dieu m'a donné une grande mémoire en ces chozes, dont je le remercie; car encores ce m'est grand contentement, à présent qu'il ne me reste plus rien, à me ressouvenir de mes fortunes pour les descripre au vray, sans rien adjouster : car , soict le bien , soict le mal 5 je le veux dire.

« Sire , je me tiens bien hureux de ce qu'il vous « plaist que je vous dye mon advis sur ceste délibéra- « tion qui a esté tenue en vostre conseil , et d'aul- « tre part aussi que j'ay à parler devant ung roy sol- « dat , et non devant ung roy qui n'a jamais esté en « guerre. Car estant daulphin, avant qu'estre appelle « à ceste grande charge que Dieu vous a donnée, et « despuys roy, vous avés autant serché la fortune de « la guerre que roy qui jamais ayt esté en France, (f sans avoir espargné vostre personne non plus que « le moindre gentilhomme. Or doncques ne puis-je « parler qu'à ung roy soldat \ »

Monsieur le daulphin, qui estoict dernier la chaire du Roy , et viz à viz de moy, me faizoict seignal de la teste; qui me fist penser qu'il vouUoict que je parlasse hardiment : ce que m'en donnoict plus de har-

1. Var. des édit. précéd. : « .... doncques ne dois-je craindre |)uisque j'ay à parler à un roy soldat. »

diesse, de laquelle je ii'ay eu jamais faulte , car la crainte ne me ferma jamais la bouche.

« Sire, diz je , nous sommes de cinq à six mil Gas- « cons comptés, car vous sçavés que jamais les com- « paignies ne sont du tout complectes, ni aussi ne « se pourroinct-iiz pas tous trouver à la bataille : (c mais j'estime que nous serons de quatre mil et cinq (( ou six cens hommes comptés, et de cella je vous en « respons sur mon honneur. Tous, les cappitaines et « soldaîz , vous baillerons noz noms et les lieux de « là où nous sommes, et obligerons noz testes que « tous combatrons le jour de la bataille, s'il vous « plaist de l'accorder et nous donner conged de com- « batre. C'est choze que nous attendons et désirons il « y a long-temps, sans tant conseiller. Croyés, Sire, « qu'au monde il n'y a poinct de soldatz plus réso- « lus que çeulx-là : ilz ne désirent que de mener les (( mains. Il y a d'ailleurs treze enseignes de Suisses. Je « cognois les six de Sainct Julien mieux que celles « du Baron, lesquelles Fourly ' commande; mais j'y « veu fere la monstre à toutes treze, pouvans estre au- « tant d'hommes comptés parmy eux que parmy « nous, qui vous feront pareilhe obligation que nous « autres , qui sommes voz subjectz , et vous mande- « ront les noms de tous , pour l'envoyer à leurs can- « tons , affuî que , s'il y en a quelcung qui ne face (( son debvoïr, qu'il mure. »

i . Flory, Fourly, Frulich ou Forlich, colonel des Suisses à la bataille de Cerisolles, né à Soleure et sénateur de cette ville. Il servit la France pendant quarante ans et mourut à Paris en 15t>2, dans un âge fort avancé (Thevet, Hommes illustres^ t. VI, p. 33).

Et luy remonstrey encores que puisque c'estoict une mesmes nation, ceux du Baron combalroinct aussi bien que les aultres, cstans des mesmes compaignies que le Roy avoict devant Landrecy'. « Or donce ques, Sire, voilà neuT mil hommes ou plus, des- « quelz vous pouvés estre certain qu'ilz combatront a jusques au dernier souspir de leurs vies. Et quant « aux Ytaliens et Provenceaulx qui sont avec mon- « sieur des Gros, ny aussi des Gruriens^, qui nous « estoinct venuz trouver devant Yvrée, je ne vous en (t asseureray pas de ma vie, mais peult-estre qu'il/ fe- « ront tous aussi bien que nous , mesmement quand « ilz nous verront menner les mains. » Je levois lors le bras en hault , comme si c'estoict pour frapper, dont le Roy se sousrioict. « Vous devés aussi avoir « quatre cens hommes en Piémont, desquelz s'en y « trouvera bien trois cens , et autant d'archers , qui « vous feront la mesmes obligation que nous. Vous « y avés, Sire, quatre oappitaines de chevaulx-légiers, « qui sont messieurs de Termes, d'Aussun, Francisce cou Bernardin et Maure , chacun desquelz doibt « avoir deux cens chevaulx-légiers ; et entre tous quart tre, ilz vous présenteront de cinq à six cens che- « vaulx. Que tant la gendarmerie que les chevaulx lé-

i . Var. des édit. précéd. : « s'il n'j a qiielquun qui ne fasse son devoir qu'il soit dégradé des armes. C'est chose à laquelle ils se veulent soumettre, comme ils m'ont assuré à mon départ, et, puisque c'est une mesme nation, je crois que ceux du Baron n'en feront pas moings. Votre Majesté les a pu cognoistre à Landrecy . »

2. Les Gruyens ou Gniyèriens, habitants de la terre de Gruyère, sujets en partie du canton de Fribourg. On verra quelle fut leur conduite à la bataille de Cerisolles.

« giers vous feront une mesmes obligation* : je sçay « ce qu'ilz valent, et cognois leur couraige. »

Le Roy lors s'esmeut ung peu de ce que toutes les compaignies de la gendarmerie ny celles des chevaulxlégiers n'estoinct complettes : mais je luy diz qu'il estoict impossible , et qu'il en y avoict qu'avoinct obtenu conged de leurs cappitaines pour aller à leurs maisons se rafraischir, d'aullres estans malades. Mais que, s'il plaisoyt à sa Majesté fere une cliose^ c'est de donner conged à tant de gentilshommes qui luy en demanderoinct pour se trouver à la bataille, ilz suppléroinct bien au deffault qui pouvoict estre esdicles compaignies. « Et puis doncques, Sire, diz-je « lors continuant mon propoz, que je suis si hureux « que de parler devant ung roy soldat, qui voullés- « vous que tbue neuf ou dix mil hommes, que l'on est « asseuré que tous combatrons, et de mil à douze « cens chevaulx, tous résolus de mourir ou de vaincs cre? Telles gens que cela ne se deffont pas ainsi : ce H ne sont pas des apprentis. Nous avons souvent sans « advantaige attacqué l'ennemy , et l'avons le plus « souvent batu. Je veux dire que si nous avions tous « ung bras lie , il ne seroict encores en la puissance « du camp des ennemis de nous thuer de tout ung « jour, et qu'ilz ne perdissent la plus grand part de « leurs gens et les meilheurs hommes. Pensés donce ques , quant nous aurons les deux bras libres et M le fer en la main , si serons aisés à estre vaincus. «Certes, Sire, j'ay appris des sages cappitaines,

1. Var. des édlt. précéd. : a .... les chevaulx légiers désirent faire paroistre l'envie qu'ils ont de vous faire service. »

« pour les avoir ouy discourir, qu'une armée com- « posée de douze à quinze mil hommes, est bastante « d'en affronter une de trente mil. Car ce n'est pas « le grand nombre qui vainc , c'est le bon cœur : « ung jour de bataille, la moitié ne combat pas. « Nous n'en voulons pas davantage ; laissés fere à « nous. »

Monsieur le dauphin s'en riet dernier la chaire du Roy, continuant tousjours à me faire signe de la teste : car à ma mine il sembloict que je feusse desjà au combat. « Non, non, Sire, ces gens ne sont pas pour estre « redeffaictz. Si messieurs qui en parlent les avoinct « Yeus en besongne, ilz changeroinct d'advis et vous « aussi. Ce ne sont pas soldatz pour reposer dens une « garnison; ilz demandent l'ennemy, et veulent monscc trer leur valleur ; ilz vous demandent permission de « combatre. Si vous les refusés vous leur osterés le « courage, et serés cause que celuy de vostre ennemy (( s'enflera : peu à peu vostre armée se deffera. Et « pour vous achever de dire mon oppinion , Sire , à « ce que j'ai entendeu , tout ce qui esmeut messieurs « de vostre conseil qui ont opiné devant vostre Ma- « jesté, est la crainte d'une perte. Hz ne disent aultre (( chose , si ce n'est : si nous perdons, si nous per- « dons. Et n'ay ouy homme qu'aye jamais dict : « quel grand bien vous adviendra si nous vous gai- « gnons la bataille. Pour Dieu , Sire , ne craignes de a nous accorder nostre requeste , et que je ne m'en « retourne pas avec ceste honte qu'on die que vous « avés peur de mettre le hazard d'une bataille entre « noz mains, qui vous offrons volontiers et de bon « cœur nostre vie. »

Le Roy, qui m'avoict fort bien escoutté, et qui prenoict plaisir à voir mon impatience , tourna les yeux devers monsieur de Sainct Pol, lecjuel luy dict alors : « Sire , voudriés-vous bien changer d'oppinion pour « le dire de ce fou, qui ne se soscie que de comba- « tre, et n'a nulle considération du malheur que ce « vous seroict si perdions la bataille : c'est chose trop « importante pour la remettre à la cervelle d'ung « jeune Gascon. »

Alors je luy respondiz ce mesme mot : « Monsieur , « asseurés-vous que je ne suis poinct ung bravachon, « ny si escervelé que vous me pensés. Je ne diz poinct <( cecy pour braverie : car, s'il vous souvient de tous « les advertissemens que le Roy a eu despuis que « sommes retournés de Perpignan en Piémont, vous « trouvères que^ à pied ou à cheval où nous avons « trouvé les ennemis, les avons tousjours baptus, « sauf lors que monsieur d'Aussun feust rompu ; le- « quel ne se perdist sinon pour avoir combatu à la « teste d'ung camp, cequ'ung bon cappitaine ne doibt «jamais fere. Et n'a pas encores trois mois, il vous « doibt souvenir , car tOut monde le sçait , des deux « combatz que nous fismes à pied et à cheval en la « plaine, viz à viz de Sainfray^ contre les Ytaliens u premièrement et puis contre les Espaignolz, à dix « jours l'une défaicte de l'autre; n'ayant pas quinze « jours, lors que monsieur d'Aussun feust prins, qu'il « avoict combatu et deffaict toute une compaignie « d'Allemandz. Regardés donc, nous qui sommes en « cœur et eux en peur , nous qui sommes vainqueurs

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