Voyez p. 211 et suiv
« et eux vaincus*, nous qui les désestimons cepena dant qu'ilz nous craignent, quelle différence il y a « d'eux à nous? Quant sera-ce doncques que vous « voulés que le Roy baille congied de coinbatre, si- (( non lorsque nous sommes en Testât auquel nous « nous trovons à présent en Piémont? Ce ne sera pas « quant nous aurons esté baptus qu'ilz le doibvent « fere, mais ast'eure que nous soumies costumiers de « les baptre. Il ne nous fault fere au'tre chose, sinon « de bien advizer de ne les aller assaillir dens ung fort, « comnie nous fismes à la Bicquoque : mais monsieur M d'Anguien a trop de bons et vieux cappitaines pour « fere une telle erreur. Et ne sera question, sinon ser- « cher les moyens de les trouver en campaigne raze, « où il n'y aye haye ny fossé qui nous puisse garder « de venir aux mains. Et alors, Sire, vous entendrés « des plus furieux combatz que jamais ayent esté. Et (( vous supplie très humblement ne vous attendre à (i aultre choze, sinon d'en avoir une victoire. Et si « Dieu nous faict la grâce de la gaigner , comme je « me tiens asseuré que nous ferons , vous arresterés « l'Empereur et roy d'Angleterre sur le cuq, qui ne « sçauront quel parti doibvent prendre. »
Monsieur le daulphin continueit plus fort à son rire et me fere le signe, qui me donnoict encores une grand hardiesse de parler. Tous les aultres parloinct et disoinct que le Roy ne se debvoict aulcunement arrester à mes parolles. Monsieur l'amirail ne disoict mot, mais souzriet, et croy qu'il s'estoict apperçeu des signes que mon-
i . Var. du ms. : « ilz nous craignent et nous ne les craignons « rien....
sieur le daulphin me faizoict, estans presque vizà viz Tung de l'aultre. Monsieur de Saint Pol torne parler au Roy et dict' : « Quoy, monsieur, il semble que vous (( veullîiés changer d'oppinion, et vous attendre aux pa- « relies de ce fou enrragé? » Auquel le Roy respondist, disant : « Foy de gentilhomme, mon cousin, il m'a «dict si grandz raisons, et si aparantes et m'a repré- « sente si bien le bon cœur de mes gens, que je ne sçay «que fere. » Lors ledict seigneur de Sainct Pol luy dict : « Je veoy bien que vous estes desjà tourné.» Lequel ne pouvoict pas veoir les signes que monsieur le daulphin me faizoict, car il avoict le doz tourné à luy, comme faizoict monsieur Tamirail.
Surquoy le Roy, adressant ses parolles audict seigneur amirail, luy dict qu'est-ce que luy en sembloict? Monsieur l'amirail se print encores à souzrire, et luy respondist: « Sire.^ voullés-vous dire la véritté? Vous « avés belle envye de leur donner conged de com- « batre. Je ne vous asseureray pas, s'ilz combatent, du « guaing ny de la perte, car il n'y a que Dieu qui le « puisse sçavoir ; mais je vous obligeray bien ma vie « et mon honneur que tous ceux là qu'il vous a nomce mes combatront, et en gens de bien, car je sçay ce « qu'ilz vallent pour les avoir commandés. Faictes « une choze ; nous cognoissons bien que vous estes tf demy tourné et que vous pendes plus du cousté du « combat que au contraire ; faictes vostre requeste à « Dieu, et le priés que à ce coup vous veulhe ayder « et conseiller ce que vous devés fere. »
1. Var. des édit. précéd. : « Monsieur de Saint-Pol recharge encore disant au Roy : »
Alors le Roy leva les yeux au ciel, et, joignant les mains, jectant le bonnet sur la table, dict : « Ho mon « Dieu, je te supplie qu'il te plaise me donner aujour- « d'huy le conseil de ce que je doibz fere pour la con- « servation de mon royaulme, et que le tout soict à « ton honneur et à ta gloire. » Sur quoy monsieur l'amirail luy demanda : « Sire, quelle oppinion vous «prend-il ast'eure . w Le Roy, après avoir demeuré quelque peu, se tourna vers moy, disant, comme en s'escriant : « Qu ilz combatent ! qu'ilz combatent ! — Or « doncques il n'en fault plus parler, dict monsieur Ta- (( mirail : si vous perdes, vous seul serés cause de la perte, (( et si vous gaignés, pareillement ; et tout seul en aurés «le ct ntentement, en ayant donné seul le conged. »
Alors le Roy et tous se levarent, et moy je tressaillois d'ayse. Sa Majesté se mist à parler avec monsieur l'amirail pour ma despêclie et pour donner ordre au payement, dunt nous avions faute. Et monsieur de Sainct Pol m'accosta me disant en riant : « Fou « enrragé, tu seras cause du plus grand bien qu'il pour- « roict venir au Roy, ou du plus grand mal. » Ledict sieur de Sainct Pol ne m'avoict rien dict pour haine qu'il me portast, car il m'aymoict autant qu'à cappitaine de France et de longue main, m'ayant cogneu du temps que j'estois à monsieur le mareschal de Foix. Et me dictencores qu'il failloict bien que je parlasse à tous les cappitaines et soldatz, et que la grand fiance et estimation que le Roy avoict en nous, l'avoict faict condescendre à nous donner conged de combatre, et non la raison, veu Testât auquel il se trouvoict. Alors je luy respondiz : « Monsieur, je vous supplie « très humblement , ne vous mettes en peyne ny
«crainte que nous ne gaignions la bataille; et asseu- « rés-vous que les premières nouvelles que vous en ence tendres, seront que nous les aurons tous fricquas- « ses, et en mangerons si nous voulons. »
Alors le Roy s'approche et me mist la main sur le bras, disant : » Mon lue, recomandés-moy à mon couce sin, monsieur d'Angliien, et à tous les cappitaines ce qui sont par dellà, de quelque nation qu'ils soient, ce et leur dittes que la grand fiance que j'ay en eux ce m'a faict condescendre à leur donner conged de ce combatre, les priant qu'à ce coup ilz me servent « bien, car je ne pense jamais en avoir tant de besoing ce qu'à présent ; et que c'est asl'eure qu'il fault qu'ilz ce monstrent l'amitié qu'ilz me portent ; et qu'en briet ce je lui envoyeray l'argent qu'il demande. » Je luy respondiz : ee Sire, je feray vostre commandement, et ce ce sera ung coup d'esperon pour les resjouir, et ce donner encores plus de volonté de combatre; et ce supplie très humblement vostre Majesté ne vous ee mettre en aulcung doubte de l'issue de nostre ce combat, car cela ne vous serviroit que de travail à ce votre esprit ; mais resjouissés-vous sur l'attante de ce bien tost avoir bonnes nouvelles de nous : mon ce esprit et mon présage ne me trompa jamais. »
Et sur ce luy baisay les mains et prins conged de sa Majesté. Monsieur l'amirail me dict que je l'allasse attendre à sa garderobe. Je ne sçay si c'estoict monsieur de Marchemont^ ou monsieur de Bayard qui descendict avecques moy. Et en soitant je trou-
1. Denis Simon, seigneur de Marquemont, secrétaire du roi, père de l'illustre cardinal de Marquemont [Gallia cliristiana^ t. IV, fol. 19).
vay sur la porte messieurs de Dampierre*, de Sainct André', d'Assier^, et trois ou quatre aultres, qui me demandarent si je pourtois le conged à monsieur d'Anguien pour combatre. Je leur répondiz en gascon : « Hares y harem aux pics et paiacs*. Entrés, a entrés promtement, si en voulés manger, avant que « monsieur l'amirail se départe du Roy^ » Ce qu'ilz firent, de sorte qu'il y eiist de la disputte sur leur conged. Toutesfois s la fin sa Majesté leur y pcrmist; les-' quelz n'empirarent la feste, car après eux vindrent plus de cent gentilhommes en poste pour soy trouver à la bataille : entr 'aultres, les sieurs de Jarnac^, de
\ . Claude de Clermont , baron de Dampierre , de l'illustre maison de Clermont en Dauphiné, gouverneur d'Ardres, colonel des Grisons. Il mourut en 1545 (P. Ans., t. VIII, p. 923).
2. Jacques d'Albon, seigneur de Saint- André , maréchal de France en 1347 et gouverneur de plusieurs provinces, où il ne se fit connaître que par ses exactions. Sous le règne du faible François II, il fit partie du triumvirat formé par Montmorency et le duc de Guise. Fait prisonnier à la bataille de Dreux en 1562, il fut tué par le seigneur de Baubigny, son ennemi personnel (De Thou, tome III, page 370, édit. de 1740).
3. François Ricard de Genouillac, seigneur d'Acier, fils du grand écuyer Galiot. Son père, frappé de pressentiments sinistres, voulait l'empêcher de partir pour l'Italie. Le jeune homme fut inébranlable. Il fut tué à la bataille de Cerisolles (Brantôme, édit. du Pant/i. lin., t. I, p. 241).
4. Locution populaire gasconne, qui doit s'écrire ainsi : Hanem ! ey haram as pics et patacs. Mot à mol : allons I nous y ferons à coups de hache et à coups de massue.
5. Var. du ras. : « Je leur diz qu'oy et qu'ilz entrassent promptenient avant que monsieur l'amirail se despartist du roy, ce cjitHlz firent.... s
6. Guy Chabot, sieur de Jarnac, d'une maison noble du Poitou, fit ses premières armes en 1536 en Italie. En 1547, il se battit en duel avec La Chateigneraye et le tua sous les yeux du roi. Maire
236 COIMMENTAIRES
Cbastillon, despuis admirai'; le filz de monsieur l'admirai d'Annebaut*, le vidame de Chartres^, et plusieurs aultres, desquels n'y moreust que monsieur d'Assier, que j'aymois plus qu'à moy-mesmes, et Chamans, qui avoict esté blessé quant je combatis les Espaignolz en la plaine de Perpignan : quelques aultres en y eust de blessés, mais non qu'ilz morussent. Il n'y a prince au monde qui ait la noblesse plus volontaire que le nostre. Ung petit souris de son maistre eschaufte les plus refroidis, sans crainte de changer prés, vignes et moulins en chevaulx et armes : on va mourir au lict que nous appelions le lict d'honneur.
Or, arrivé que je feuz au camp, je m'acquittay de ma charge avec monsieur d'Anguien, et luy présentis les lettres du Roy : que feust grandement resjouy, et me dict ces mesmes motz en m'embrassant : « -Je sça- « vois bien que tu ne nous apporterois pas la paix. « Or sus, mes amis, dit-il à ceux qui estoinct auprès
perpétuel de Bordeaux et gouverneur de Saintonge, il fut envoyé par Charles IX à La Rochelle pour pacifier la ville. Mais jamais les habitants ne lui permirent d'entrer dans leurs murs. Jarnac fut tué dans une rencontre. Le vol. 343 de la coll. Gaignières contient plusieurs lettres de ce capitaine écrites de 1548 à 1K50.
i. Gaspard de Coligny, né à Chatillon-sur-Loing, le 16 février 1517, amiral en 1532 après d'Annebaut.
2. Jean, baron d'Annebaut, se signala à Cerisolles. Il mourut des blessures qu'il reçut à la bataille de Dreux en 1562 (P. Ans., VII, 178).
3. François de Vendôme, vidame de Chartres, colonel de l'infanterie française en 1 556 après la mort de Bonnivet , mort à Paris le 7 décembre 1562. — Il fut le dernier représentant de la maison de Vendôme. On conserve à la Bibliothèque impériale plusieurs lettres du vidame de Chartres dont une entièrement autographe (Coll. Gaign., vol. 2794).
« de luy, à ce que vous voyés, il y fault fere. » Je luy racontay la difficulté qu'il y avoict eu d'avoir le conged, et que le Roy seul en estoict cause, ce qui nous devoict plus accourager à bien fere au combat. Il feust aussi très ayse quand je luy diz que les seigneurs susnomme's vennoinct après moy, estant bien certain qu'encores plusieurs viendroinct après eux, comme ilz firent, me commandant ledict seigneur, que je m' allasse acquitter envers tous les colonelz, cappitaines de gens d'armes, chevaulx-légiers et gens de pied, de la charge que le Roy m'avoict donnée : ce que je fiz, n'y ayant cogneu homme qui ne se réjouist grandement, leur faizant bien aussi entendre l'asseurance que j'avois donné au Roy de la victoire. Je ne me contentay pas d'en parler aux chefs, mais en parlay aux particuliers, les asseurant que nous serions tous récompensés du Roy , et faisois la chose plus grande qu'elle n'estoict : il fault souvent mentir pour son maistre. Pendant mon séjour, monsieur d'Anguien boucla Carignan, ne le pouvant emporter de vive force sans beaucoup de perte, campant cependant à Vimeus et CarmagnoUe.
Et bientost après l'arrivée d'esté noblesse, le marcquis de Gouast partit avecques son camp, le vandredy sainct, d'Ast *, et vint loger à la Monta ^ près Carmaignole, six mil, et le jour de Pasques partist pour s'en venir à SerizoUes ^ La compaignie du conte de Tande
1 . A sti, ville de Piémont, près du confluent du Belbo et du Tanaro.
2. Monta, petite ville située à l'est de Carmagnoles. Les éditions précédentes portent à la montagne.
3. CerisoUes, village de Piémont. Lu bataille de CerisoUes se livra le lundi de Pâques 14 avril.
estoict ce jour-là de garde; que le cappitaine Taurines en estoict Jieutennent, lequel manda à monsieur d'Anguien que le camp marchoict, et que Tons oyet les tabourins clairement. Monsieur d'Anguien me commanda de monter à cheval, et que je courusse descouvrir le tout, pour en porter nouvelles certaines; ce que je fiz. Le cappitaine Taurines me bailla vingt selades. Et âlliz si avant que je descouvris la cavalerie, qui passoyt au long des boys de l'abbaye d'Estaffarde^; et oyès les tabourins, les ungz marcher en avant, et les aultres en arrière , qui me mettoinct en peyne de décou- "vrir ce que ce pouvoict estre. Et m'en retournay et trouvis monsieur d'Anguien, messieurs de Chastillon, qu'aujourd'hijy est amiraiP, de Dampierre, de Sainct André, des Cars', père de ceux icy, d'Assier et de Jarnac, dens la chambre dudict sieur d'Anguien avecques luy qui avoinct faict pourter leurs armes sur les lictz qu'estoinct dens ladicte chambre, et luy rapportiz ce que j'en avois veu. Alors tous ces seigneurs luy dirent : « Allons, monsieur, allons les combatre aujourd'huy, qu'est « bon jour, car Dieu nous aydera davantage. « Lors me commanda ledict sieur que j'allasse dire à messieurs de Tes et de Sainct Jullien de mectre les régimens en campaigne, et manda ung aultre à la gendarmerie et cavalerie en fere de mesmes; ce que feust faict tout incontinent. Et nous mismes hors Carmaignolle,