‹ Commentaires et lettresChapitre 79 sur 96 · Var. de l'édit. orig. :«.... pendu à la ceinture · texte numérisé non relu

Var. de l'édit. orig. :«.... pendu à la ceinture

4. En 1568 Pierre Bertrand de Monluc, dit Peirot, second fils de l'auteur des Commentaires, tenta une expédition dans les Indes. Au départ, la tempête le jeta sur les côtes de Madère, où il fut reçu

Laissant ces propoz qui me tirent les larmes des yeux, je retourneray à nostre faict.

Or me manda monsieur de Briquemauz par le cappitaine Charry qu'ilz n'avoinct nul ingénieur là-dedens , ny homme qui sçeust dire où failloict mettre ung gabion, de quoy il me prioict en advertir monsieur le mareschal : et me prioict aussi de luy \ouloir fere retourner le cappitaine Charry avecques mes cinquante soldatz, car il les estimoict autant que la meilleure compaignie qu'il eust là-dedens, et qu'en récompence il se rendroict à jamais serviteur mien ; ce que je fiz. Monsieur de Gohas, qu'est aujourd'huy, estoict pour lors de ma compaignie et du nombre des cinquante, june de dix-sept ans, et sur son commensement qu'il avoict prins les armes. Monsieur le mareschal envoya en poste à Albe, pour fere venir les ingénieurs que y estoinct, dont le chevalier Reloge en estoict ung. Et, comme le cappitaine Charry feust arrivé, les picquiers prindrent de poudre en senture, ainsi que les aultres avoinct faict auparavant; et ne volsist escorte aulcune, mais alla prendre le chemin ung petit à main droicte, par le quartier de leur cavalerie, et donna à travers, et passa sans perdre ung homme ; il sçavoict très-bien

en ennemi par les Portugais. Monluc indigné marcha vers la capitale de cette île, la prit et la saccagea. Malheureusement il reçut une blessure dont il mourut. Sa petite troupe, privée de son chef, se débanda. On trouvera dans nos notes, à la fin du livre V des Commentaires, sur cette expédition, des détails nouveaux, dus à la communication de M. le comte de Lur Saiuces. — On peut rapprocher de ces souvenirs anticipés de l'auteur des Commentaires cet admirable passage des Essais, où Montaigne peint l'amour et les regrets de Monluc pour ce fils, « brave genlilhomme à la véiité et de grande espérance » {Essais, liv. II, chap. viii).

prendre son party. Incontinent qu'il feust arrivé , il pria messieurs de Briquemauz et de Chavigny de luy laisser garder le fossé, ce qu'ilz luy accordarent : et ce parequa là-dedens de bois, tables et gabions. Et tout incontinent que les guydes feurent de retour à moy, je despécbis vers monsieur le marescbal, luy donnant advis du tout, le suppliant qu'il m'envoyast le cappitaine Caupenne*, mon lieutenent, avecques autres cinquante soldatz des miens; ce qu'il fist. Et, deux jours après son arrivée, le tiz bazarder pour leur appourter encores de poudres. Il alla du cousté de la gendarmerie, et la part que les ennemis aviont mis ung corps de garde de gens à pied, qui prindrent la cargue assés de loing ; mais il fist tant, qu'il mist la poudre sur le bord du fossé de la porte ; et par luy rae mandarent les susdictz sieurs recommandations, avec advertissement d'asseurer monsieur le marescbal qu'il n'eust plus craincte que la place se perdist , pource qu'ilz avoinct à ceste beure tout ce que leur faisoyt besoing. Le baron de Cbipi, qui estoict à Albe avecques monsieur de Bonivet, se volsist essayer d'y mettre de poudres du cousté d'Albe, et cbargea de la sorte qu'avoinct faict les miens ; mais il perdist les poudres et les païsans, avec presque tous ses soldatz; autmoingz n'y en entra que luy quatorziesme ou ou quinziesme. En toutes cbozes il y a de l'beur. Or, le camp y demeura seze ou dix-sept jours de-

1. François, seigneur de Caupène, eut de Françoise de Cauua une fille unique, Marguerite de Caupène, qui épousa, le 6 juillet 1563, Pierre Bertrand de Monluc, dit le capitaine Peirot, et qui lui apporta en dot la seigneurie de Caupène (Bibl. imp., cab. des titres, doss. Cauna.)

vant, et la batterie dura sept jours, Cézar de ISaples avoict faict deux mines qui alloinct par dessoubz le fossé, à l'endroict de la bresche, lesquelles estoinct desjà près de la muraille. Ung pionier se sauvant feust prins de noz Ytaliens, qui me dict le tout : lequel, incontinent la nuict venue , je baillay au cappitaine Mauries, qu 'estoict pour lors mon sergent, et ceste guerre dernière a esté sergent majour à Bordeaulx près monsieur de Monferran ^; qui l'attacha, et ne volsist point qu'ung aultre soldat et ung guyde pour le conduire : lequel le mennasi bien, qu'il ne trouva que deux sentinelles en chemin, lesquelles soudainement se retirarent au corps de garde. Ainsi il passa et menna le pionier dens la ville, en laquelle il demeura tout le jour : et comme le jour feust grand, messieurs de Chavigny et de Briquemauz le menarent sur la nmraille de la batterie, duquel lieu il recogneust quelle part se faisoict la mine. Incontinent ilz descendirent au fossé, et commensarent à le copper et gratter^ tellement que bientost après ilz descouvrirent les trouz,

1 . Le sieur de Montferrand, maître des requêtes de l'hôtel du roi et auditeur à la suite du lieutenant du roi en Piémont (Bibl. imp., f. fr., vol. 5126, fol. 160). On lit dans une lettre de Brissac au roi, datée du 10 mars 1552, pleine des éloges de ce gentilhomme : « Sire, j'ay donné charge audict sieur de Biron de vous parler du grand contentement que j'ay à bon droict du sieur de Montferrand en l'exercice de son estât.... auquel, pour se bien entretenir, ne rien prenant de personne quelconque, comme je

suis fort bien informé qu'il ne faict vous supplie qu'il vous

plaise luy donner une des premières abbayes qui viendront à vacquer,... » (coll. Gaignières, vol. 2786, fol. 77). Pendant la guerre civile , Montferrand devint gouverneur et maire de Bordeaux. Nous le retrouverons dans le cinquième livre des Commentaires.

et despuis nous entendismes qu'il ne s'en failleust de guières qu'ilz n'y attrapassent Cézar de Naples, qui estoict là pour recognoistre la mine. Or, les deux jours derniers, ilz firent une grand baterie, et avoict faict fere le sieur don Ferrandou grand quantitté de faichines que les soldatz espaignolz, ytaliens et allemandz jectoinct dedens le fossé, ayant coppé la contr'escarpe en deux ou trois lieux; mais autant qu'ilz en jecloinct, le cappitaineCharry,qui estoict dedens, en retiroict dens la ville par ung trou qu'ilz avoinct au-dessoubz de la bresclie : de sorte que, pensans que ledict fossé feust remply, ilz l'envoyarent recognoistre en plein jour, estans en bataille pour donner l'assault ; mais ilz trouvarent qu'il n'y avoict rien, et alors firent la grand diligence de la batterie deux jours, et si tiroinct une bonne partie de la nuict, à la clarté de la lune. Et voyans la bonne contenence que tenoinct noz gens làdedens,et que leurs mines ny faicbines ne leur avoinct de rien servy, délibarent de ne donner poinct l'assault, ains de lever le siège. Et la dernière nuict qu'ilz eurent achevé la batterie, je y fiz encores entrer le cappitaine Mauries, qui entendist que le camp se levoict et comme ilz retiroinct l'artillerie ; car messieurs de Chavigny et de Briquemauz, avant qu'il partist delà, volsirent qu'il entendist comme il se levoict à la vérité, pour m'en pourter les nouvelles. Ainsi passa et repassa tout à son aise sans trouver personne, pource que tout le camp estoict desjà en bataille et hors des loges. Comme il feust arrivé devers moy, environ deux heures devant le jour, je le despéchay incontinent, sur de bons chevaulx, vers monsieur le mareschal, lequel il trouva encores au lict, pource qu'il n'avoict

dormy une seule goutte de toute la nuict, ayant demeuré tout le jour avec monsieur le président Birague et le seigneur Franciscou Bernardin audessus de Rive de Qiiier' : que, comme ilz n'ouirent, environ les deux heures après midy^ plus tirer l'artillerie, ayant demeuré là jusques à une heure de nuict sans rien entendre, tindrent la place pour perdue ou capitullée *, mais le matin, ung peu après le soleil levant, et ainsi que le valet de chambre eust ouvert, le cappitaine Mauries luy pourta les nouvelles; je vous laisse à penser la joye qu'il en eust, et me manda soudain que je m'en revince le trouver.

Or fis-je là ung tour de june cappitaine : car, comme le cappitaine Mauries me dict que le camp se levoict, je m'en allay en grand haste à Sainct Damian; et aussitost que le cappitaine Charry, qui estoict sur la muraille, me vist venir, il sortist dehors avec mes aultres soldatz; de quoy je feuz bien marry. Les ennemis s'estoinct mis dernier une petite montaigne, le ventre à terre, et avoinct laissé quinze ou vingt harcquebuziers à la descouverte. Je les allis attacquer, et les chargiz; mais, comme je feuz à quatre pas des aultres, ilz se levarent et me chargearent de cul et de teste, tellement qu'ilz me menarent bâtent tout contre de la ville, laquelle me secoreust et bien pour moy, de dessus la muraille à coups de harcquebuze. Là, le cappitaine Charry feust prins et blessé, et, sans mon lieutenent que j'avois laissé aux gabions, ilz m'avoinct taillé en pièces avecques tous les cinquante du cappitaine Charry. Je y perdiz sept ou huict soldatz des-

i. Riva di Chieri, au sud-est de Turin.

quelz il en y eust trois de mortz ; monsieur de Gohas feustune fois enveloppé, et puis esebappé. L'aise que j'avois de veoir le siège levé, et l'envie d'avoir quelque prinse sur les ennemis, me fîst mal à propoz fereceste escapade.

Cela fait, je m'en retornis à La Cisterne, après avoir veuz messieurs de Chavigny et de Briquemauz, et le soir mesmes me rendiz à Quier; auquel lieu je feuz aussi bien venu de monsieur le mareschal et de tous ceux qu'estoinct avecques luy, qu'homme eust sceu estre. Lequel sieur mareschal despécha monsieur de Biron^ devers le Roy, pour luy pourter le succès du siège, et luy demanda une place de gentilhomme de la chambre pour moy ; et aussi, pour la grand instance et supplicquation que je luy fiz, estant tousjours en doleur de ma cuisse, il me descliargea de Testât de maistre de camp, encores que ceste requeste ne feust guières agréable audict seigneur mareschal ; mais, pour me grattiffier de tout ce que je l'eusse sçeu demander, il volsist me contenter. Et estant ledict sieur de Biron à la court, le Roy ne volsist donner ledict estât de maistre de camp, que préablement il ne feust mieux informé à qu'il le debvoict donner, et ordonna que monsieur le mareschal nommeroict ung homme, monsieur de Bonivet ung aultre, et que j'en nommerois aussi ung aultre. Je nommis monsieur de Chippy.

1 . Armand de Gontaut, baron de Biron, dit le Boiteux, maréchal de France, j^ouverneur de l'Arsenal en 1572. C'est lui qui recueillit le jeune Caumont la Force pendant le massacre de la Saint-Barthélémy [Mémoires de Caumont la Force , t. I, p. 12). Il devint un des plus fidèles serviteurs de Henri IV (P. Ans., t. III, p. 294).

394 COMMEISTAIRES

Qui feiist cause que ledict seigneur de Biron feust longuement à la cour, pour les allées et venues qu'il fauzist fere. Et cependent je demeurois tousjours chargé dudict estât de maistre de camp, jusques au retour dudict sieur de Biron, lequel lors pourtoict le guidon de monsieur le mareschal, qui m'en appourta la descharge, ayant le Roy donné icelluy estât au baron de Chippy, que j'avois nommé; et de mesmes m'appourta la place de gentilhomme de la chambre, car il ne volsist partir qu'il ne me vist enrollé en une place des vieiles qui avoict vacqué. Et si m'appourta la patante du gouvernement d'Albe*, à quoy je n'avois jamais pensé, et moingz estimé que le Roy me prefférast à trois ou quatre aultres pour lesquelz monsieur le mareschal en avoict escript. Voilà des services que je fiz au Roy et à monsieur le mareschal, à quinze ou vingt jours l'ung de l'aultre.

Or, mes compaignons, celluy est bienhureux qui faict service à son Roy, soubz ung scien lieutenent qui ne celle pas l'honneur de ceux qui font ser-

1. Une lettre du 29 janvier 1552 (1553), écrite par Biissac au connétable, demande pour Monluc, à titre de récompense, la charge de gentilhomme de la chambre et le gouvernement d'Albe. Une autre lettre du maréchal, du 10 mars 1553, remercie le roi de les lui avoir accordés. C'est donc entre ces deux lettres qu'il faut placer la date de la double faveur obtenue par l'auteur des Commentaires. « La charge de gentilhomme de la chambre, dit Vincent Carloix, estoit pour lors un très grand honneur , car on ne tiroit en ce temps-là les capitaines de gens d'armes et les lieutenans de roy que de ceste trouppe. » [Mémoires de Fieillcville, liv. I, chap. 33.) Nous avons vu que Monluc avait été gentilhomme de la maison du roi, sous François \", charge qu'il ne faut pas confondre avec celle de gentilhomme de la chambre.

vice , comme ne faisoict monsieur le mareschal de Brissac ; car oncques homme ne fist rien auprès de luy qui feust digne que le Roy l'entendist, qu'il ne l'en advertist : il ne desroboict pas l'honneur d'autruy pour s'en enrichir ; il ne celloict la valeur du plus grand jusques au petit. Et comme Dieu vouldra que vous serés employé auprès de telz lieutenens de roy, ne craignes poinct à hazarder voz vies, et y mettre toute vostre diligence et vigillance à fere le service : j'entendz si vous avés envie de parvenir par les armes et par la vertu ; sinon, retirés- vous. C'est ung extrême regret à celuy qui a exposé sa vie pour fere quelque choze de bon, quand on celle son nom à son prince, duquel nous debvons tous dépendre. Il n'y a larrecin qui excède celui qu'on faict de l'honneur d'autruy ; et cependant la pluspart des généraux des armées ne faict pas conscience de cella.

Or, pendent que monsieur de Biron estoict à la court, moy demeurant chargé de Testât de maistre de camp, comme dict est, et au commensement de jung, que les bledz commensoinct à mûrir, le seigneur don Ferrandou ne volsist poinct laisser ce grand camp, qu'il avoict, inutille, ains, à la persuasion de monsieur de La Trinitat, frère du conte de Benne, vinct assiéger Benne^ Et luy fist entendre, ledict seigneur de la Trinitat, qu'il copperoict leaue qui alioict dens la ville fere muldre les molins, et qu'il n'y avoict poinct de bledz ny farines dens icelle pour ung moys, l'asseurant qu'il luy feroict gaigner une paye pour ses soldatz, faizant copper le bled qui commensoyt à estre meur,

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