Var. des édit. précéd. : « Voicy nos gens retournés
rendist environ l'une heure après minuict à La Cisterne, auquel lieu je luy avois faict aprester dens une cave trois ou quatre feuz de charbon et une table longue pleine de vivres ; et avois-je faict ensarrer les vilains d'ung cousté, et pendent que les soldatz beuvoinct, je les faizois charger avecques les Suisses.
Et ne voulus plus parler aux cappitaines des Ytaliens pour aller avec le cappitaine Charry, mais en priay ung de me bailler son enseigne, qui se nommoict Pedre Antoine , ung june fou esventé que j'avois cogneu à Monquallier, et l'avois faict mettre en prison deux fois pour des folies qu'il faizoict dens la ville. Je le tiray à part et luy diz; « Pedre Anthoine, « je te veux fere plus d'honneur qu'à ton cappitaine. « Tu as veu, la nuict passée, quelle faulte vous autres « avés faict, à ne vous efforcer d'entrer dens la ville, « et vous en estes retournés avecques excuzes ; de ma « part, je ne prendzaulcune excuze en payement, des- « puis qu'il y va de la perte d'une ville et des gens de « bien qui sont dedens. Je sçay bien que tu es vail- « lant, mais tu n'es pas saige ; et si tu veux esprouver « ta sajesse a ce coup, comme tu as faict d'autresfois « ta hardiesse, je te prometz ma foy de te fere donner « une compaignie à monsieur le mareschal, auquel « l'occasion se te présente luy fere cognoistre que, « comme tu es hardy, tu es aussi saige pour comman- « der. Je veux que tu ailles prendre cinquante hommes « de la compaignie de ton cappitaine, auquel je veois « dire tout ast'eure qu'il te les baille, et, au sortir de « la ville, je te meltray tous les païsans et les Suisses « qui portent la munition au milieu de tous les cin- « qnante soldatz ; et veux que tu enmènes deux ou
« trois sergens que je te feray bailler aussi pour en « mettre ung en chesque flanc et sur le derrière, affin « de donner courage à tes soldatz de te suyvre, et garce der que les paisans ne s'escartent. Et comme le capce pitaine Charry ira attacquer ung corps de garde , « passe oultre sans t'amuzer à combatre, sinon que « quelqu'ungse présentast devant toy, et pousse tous- « jours en avant, soict que tu rencontres ou non, jusce qu'à ce que tu sois à la porte de la ville ^ » Il me respondist : Credete, signoi\ cK lo lo faro a pena di mourir^ e voi connoscereti clie Pietro Anlonio sera dwenuto sagg/'o. Lors l'embrassant, je luy dis : lo ti prometto anchora clie io mi ricordero di te ^ e che ti sera riconnesciato ilservisio. No mi mancar digratia; io ti giuro per la Nostra Madonna^ se tu non fai chello che un huomo da hene debhe fare, io ti faro un tratto di Monluco. Tusai como io ho nianegiato^ nonsuono quindeci di^ unodelli nuostri facendo dit poltrone. Io non dimando seno un puoco di prudenzo con preste zza*. Il me tint ce qu'il m'avoict promis, car il s'y porta bien sagement : les cappitaines luy baillèrent tout ce qu'il demandoict, estans bien aises d'en estre deschargés.
\ . Ce qui suit manque dans les manuscrits. On y lit seulement : « Ce qu'il ûst et bien sagement, les cappitaines luy baillant tout ce qu'il demandoict »
2. Croyez, seigneur, que je le ferai à peine d'y mourir et vous connaîlrez que Pedro Antonio sera devenu sage.... Je te promets encore que je me souviendrai de toi et que je saurai reconnaître ce service. Mais ne manque pas à ta promesse; car je te jure par Notre-Dame que, si tu ne fais pas le devoir d'un homme d'honneur, je te ferai un trait à la Monluc. Tu sais comme j'ai arrangé, il n'y a pas quinze jours, un des nôtres qui faisait le poltron. Je ne te demande qu'un peu de prudence et de promptitude.
Je priay aussi Pied de Fou et aultres nommés que, puisqu'ilz voloinct entrer dens la ville, il failloict qu'ilz y entrassent pour i'ayder à conserver et non pour se perdre, comme ce qu'estoict dedens, d'autant que la conservation d'icelle ville ne concistoict qu'à mettre les munitions dedens, et qu'il estoict nécessaire qu'ilz se despartissent les ungz aux flânez, les aultres sur le derrière, aux fins que quant le cappitaine Gharry combatroict, ilz donnassent courage aux gens dePedre Antoine, et aux païsans, de passer oultre ; ce qu'ilz firent. Or tous, tant mes soldatz, italiens, que les païsans. feurent advertis par moy de tout ce que les ungz et les aultres debvoinct fere, ainsi sortirent de la ville en ce mesmes ordre. Je diz au cappitaine Charry, présens mes soldatz, que je ne les voulois jamais plus veoir s'ilz n'entroinct ou mouroinct tous tant qu'ilz estoinct de ma compaignie. Alors il me respondist que je m'allasse seullement repozer, et que bien tost j'entendrois de ses nouvelles : à la véritté c'estoict ung soldat sans peur. En sa trouppe estoict ung de mes capporalz, nommé Le Turc, Picquard de nation, qui me dict : « Et quoy, faictes-vous doubte « que nous n'entrions dedens? Par la mort bien, nous « aurions bien employé nostre temps, ayans combatu « plus de cent fois avecques vous, et toujours demeu- « rés victorieux, et ast'eure-cy vous faicles doubte « de nous ? » Alors je le sauttay embrasser au col, et iuy diz ces motz : « Non, Turc, je te prometz ma foy (( que je vous estime tant à tous que je m'asseure « que, si gens au monde y entrent, vos autres y entrea rés. M Nous avions des chandelles basses pour nous esclairer, affin que les sentinelles du camp n'appers-
ceussent aulcung feu dans La Cisterne. Et ainsi ilz partirent, et je m'en allay mettre sur la plate-forme sur laquelle j'avois la nuict auparavant demeuré ; le cappitaine de là-dedens me tennoict tousjours compaignie.
Or, au bout de deux heures, j'ouis une grand alarme à l'endroict par lequel il failloict qu'ilz entrassent, et grandz harcquebuzades , mais cella ne dura poinct ; qui me fist mettre en craincte que noz gens feussent repocés, ou bien que les paisans se feussent mis en fuitte : lesquelz, comme ilz furent sur cehault où les cappitaines ytaliens avoinct dict qu'il n'y entreroict ung chat, firent ung peu haltou; les guydes leur monstrarent le corps de garde, desquelz, à cause de la grand froidure et de la neige, les sentinelles n'estoinct pas à vingt pas. Le cappitaine Charry appella messieurs de Pied de Fou, Bourry, Sainct Romain et Piedre Antoine, et leur bailla deux guydes, s'en réservant une, et leur dict : « Voilà le dernier corps de « garde des gens de pied, car le demeurant est cavacc lerie, qui ne fera pas grandz effortz à cause de la « grand neige. Dès que vous me verres attacquer au « corps de garde, passés oultre le grand pas; et ne vous « arreslés, quoy que vous trouvés sur vostre chemin, « mais vous rendes à la porte de la ville, w Tous d'une volonté baissarent la teste. Le cappitaine Charry aborde ce corps de garde, lequel il mist en routte sur ung aultre corps de garde, et tous deux prindrent la cargue ; puis passa oultre droict à la porte de la ville, où il trouva desjà Pedre Antoine arrivé. Incontinent deslivrarent la munition, sans y fere aultre arrest, sinon que messieurs de Chavigny et Briqueraauz em-
brassarent le capitaine Charry, et le priarent de me dire que, puisque j'estois à La Cisterne, ilz estoiiict donc asseurés d'estre secoreuz de ce que leur feroict besoing et qu'il seroict très nécessaire que de leur fere tenir de la munition encores davantage. Mais comme l'on s'amuzoict à prendre les soldatz des corps de garde qui s'en estoinct fouys, dontl'endemain ung capitaine en feust pendu, le cappitaine Charry et Pedre Anthoine, avecquesles paisans, Irouvarent les ennemis sur ces entrefaictes , les cbargearent et passarent oultre. Je n'y perdiz ung seul soldat , ytalien ny françoys, et n'en y eust ung seul blessé, mesmes aulcung païsant; mais tous arrivarent à La Cisterne qu'estoicl desjà grand jour, me trouvant encores sur la plateforme. Je despécbiz incontinent vers monsieur le mareschal pour le prier qu'il m'envoyast encores poudre, car plomb et corde ilz en avoinct assés ; ce qu'il fist tout promtement de Quier enliors, auquel lieu il s'estoict remis pour estre plus près de moy.
Voilà l'aage que doibvent avoir les cappitaines à qui l'on baille les charges pour exécutter une entreprinse hazardeuse et soudaine. Je veux dire qu'il y a cent ans' ne moreust ung plus brave, plus saige, ny mieux advisé cappitaine de son aage, qu'estoict le cappitaine Charry^; et m'asseure que monsieur de Briquemauz n'en dira pas le contraire, encore qu'il soict de la
1 . Var. des édit. précéd. : « Je puis asseurer avec la vérité que, cent ans a, ne moreust.... »
2. Jacques Prévôt, sieur de Charry, fit ses premières ai'mes en Piémont. On trouve à la Bibliothèque impériale une cui'ieuse lettre de Brissac sur ce capitaine. Brissac envoie Charry au roi et lui demande sa bonne grâce « pour lui estre remise quelque folie »,
religion de ceux qui l'ont thué despuis à Paris*. La forme de sa mort, je n'ay que fere de l'escripre, car le Roy et la Reyne, et tous les princes de la court le sçavent assés : aussi est-ce chose indigne d'ung François. Et quand je l'euz perdu, ensemble mon filz, le cappitaine Monluc, qui feust thué à Madère, appartenant au roy de Portugal, il me sembla que l'on m'eust entièrement coppé mes deux bras, pource que l'ung estoict le mien dextre, et l'aultre le gauche ^ Il avoict nourry le cappitaine Monluc tousjours auprès de soy despuis l'aage de douze ou treze ans, et partout où il alloict, ce june garçon luy estoict toujours pendu aux fesses^ : je n'eusse sçeu luy donner ung meilleur précepteur que celuy-là pour luy apprendre qu'est-ce que la guerre ; aussi en avoict-il retenu beaucoup, pouvant dire sans honte, encore que ce feust mon filz, que, s'il eust vescu, c'eust été ung grand homme de guerre, prudent et saige; mais Dieu en a aultrement disposé*.
sans doute un de ces actes d'indicipline si fréquents dans les armées du seizième siècle (coll. Gaignières, vol. 325, fol. 181, copie). Charry fut le premier mestre de camp des gardes françaises (Daniel, Histoire de la milice, t. II, p. 261). A la fin de l'année 1563, Charry fut tué en duel sur le pont Saint-Michel, d'autres disent assassiné, par Chastelier Portaut, gentilhomme huguenot (La Popelinière, Hist. des troubles, t. T, fol. 374, V. — De Thou, t. III, p. 429, édit. de 1740). Charry avait deux frères : l'un fut tué à l'escalade de Cairas en 1551, l'autre ausiége de Vulpian en 1555 {Mémoires de du Villars^.