Var. des édit. précéd. : « Pa:/- malheur
ledict gouverneur n'y envoya les munitions, car il luy toucheroict trop à son honneur; aussi ne veuxje dire mal de personne. Monsieur le président de Birague sçaict bien les raisons, pource qu'il estoict au conseil quant monsieur le mareschal m'envoya quérir, où il en feust fort parlé et disputté. Le camp de l'ennemy estoict desjà devant Benne, il y avoict huict jours, et ne faizoict pas grand semblant de l'assaillir, espérant qu'il les auroict bientost par faulte de vivres, encores que la ville feust assés forte, et que le conte et la contesse estoinct fort affectionnés au service du Roy, et bien qu'il n'y eust en tout que trois compaignies de gens de pied dedens, qu'estoinct celle du conte, celle du june La Molle* et celle de Louys Duc, qui est de Mondevy, faizant en tout deux compaignies ytaliennes et une françoise. Ledict cappitaine La Molle estoict malade, et, par ordonnance des médecins, pour changer d'air, s' estoict faict pourter au Mondevy. Et n'avoict ledict sieur conte avecques luy chef, que ledict Louys Duc, et, qui pis est, n'avoict jamais esté assiégé, se voyant bien empêché, n'ayant personne auprès de luy qui entendist à la deffense d'ung siège. C'est une affaire où les plus habilles se
1. Jacques de Boniface, sieur de La Molle et de Colobrières, frère et héritier de Joseph de Boniface, tué à la bataille de Cérisoles, fut capitaine de galères et plus tard gouverneur de Grosseto en Toscane. Il fut tué au siège de Saint- Jean d'Angely à la fin de l'année 1569 (marquis d'Aubais,P/ècf^ fugitives, Hist. des guerres du comté Venaissin, t. T, p. 256). La Molle fut employé dans diverses négociations par Brissac et mérita comme diplomate les éloges de son chef (coll. Gaignières, vol. 325.) On conserve dans les volumes 403, 408 et 423 du même fonds des lettres de la Molle, écrites d'Italie.
trouvent estonnés quand ilz voinct une furieuse sonnerie, s'ilz n'ont autresfois veu une telle dance. Et d'aultre part il se voyoict sans munition aulcune, de sorte qu'il se ressolvist d'advertir monsieur le mareschal du tout, et de la craincte qu'il avoictque la place se perdist, comme il avoict juste raison, estant celluy qui y avoict le plus d'intérest, pource que la place estoict scienne. Il despéclia donc le lieiitenent de la compaignie de Loys Duc, lequel arriva au sortir du disner de monsieur le mareschal, estant pour lors à Carmaignolle, et avecques luy messieurs de Bonivet, président Birague,d'Aussun,Franciscou Bernardin, La Mothe Gondrin, et quelque autre, duquel ne me peult souvenir. Comme monsieur le mareschal entendist la créance du conte, et trouvé qu'il n'y avoict poinct de vivres*, et que le gouverneur, cjue je ne veux nommer, n'en y avoict poinct faict appourter, comme il luy avoict ordonné, combien que tousjours luy faizoict entendre l'avoir faict, il entra, et luy et toute sa compaignie, en une grande désespération*, et tenans la place pour perdue, n'ayant monsieur le mareschal moyen aulcun de la secourir, d'autant qu'il n'avoict pas gens pour résister à la tierce partie du camp de l'ennemy. Or il demanda au lieutenent quel cappitaine désiroict le conte, qui allast devers luy pour le secourir; il luy dict qu'il m'aimoict fort, et disoict souvent que je l'avois une aultre fois secoreu, et qu'il vouldroict qu'il luy eust cousté la moytié de son bien, et que je feusse là avecques luy. Je ne faisois lors
i. Var (les édit. précéd. : « Le mareschal oxxit la créance du comte et entendant qu'il n'y avoit poinct de vivres.... »
2. Var. des édit. précéd.: «....en un grand désespoir, tenant. ...r»
que sortir d'une fièvre, dont j'en avois encores les lèvres toutes gastées et la bouche enlevée. Monsieur le marescbal me manda par son valet de chambre de venir à son logis, et le trouvay en ceste faicherie. 11 me fist conter par ledict lieutenent l'extrémitté en quoy se trouvoict Benne, se complaignant du gouverneur qui l'avoict failli^, et me pria bien fort me vouloir aller jecter dedens. Alors je luy respondiz : « Que voullés-vous que je y fasse, ni ayant bled ny farines ? Je ne suis pas pour fere miracles. » A quoy il me respondist qu'il avoict telle oppinion de moy, ensemble toute la compaignie, que si je pouvois entrer dedens, la place ne se perdroict poinct, et que je trouverois quelque expédient.
Ung chescun sçaict comme ces seigneurs, quant ilz veuUent fere entreprendre à ung homme une choze impossible, le sçavent bien louer et flatter; car il m'alla représenter Lans, Sainct Damian , et aultres lieux où je m'estois trouvé, ayant esté tousjours si hureux, que tout m'estoict succédé à mon désir. Monsieur le président Birague me commensa à prendre de l'aultre cousté à persuader. Monsieur de Bonivet et les aultres ne disoinct mot , cognoissans bien que l'entreprinse estoict hayardeuse pour la perte de l'honneur, et que à la fin il faudroict venir à une capitulation, comme monsieur le mareschal mesmes me dict qu'au dernier reffuge il faudroict passer par là. Alors je luy diz que j'aymerois mieux estre mort que si l'on me trouvoict en escriptures que j'eusse capitulé ny rendeu une place, y estant entré pour la sauver; mais
i. Var. des édit. précéd. :.... « qui t avoict trompé.... »
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que je y ferois comme Dieu me conseilleroict , en l'ayde duquel je me fiois. Alors monsieur de Bonivet commanda à douze ou quinze gentilz-hommes des sciens de venir avecques moy , dont le gouverneur La Motbe- Roge en esloict ung du nombre , qui est encores en vie : et en prins autant des miens, faizant en tout trente chevaulx, sans menner aulcung vallet, que moy ung cuisinier et ung valet de chambre. Et escripvit au viscomte de Gordon à Savillan qu'il me baillast ung bon guyde, et au cappitaine Tbeodor Bedeigne ^ qu'il me fist escorte avecques sa compaignie. C'estoict ung sabmedy ; le dimencbe matin , au poinct du jour, j'entris dens Benne. Que qui fera ouir le conte en sa conscience, s'il est en vie, il dira que ce feust une des plus grandz joyes qu'il eust jamais, et en tesmoinera autant de madame la contesse, sa mère, et de toute la ville. Je me mis soudain à dormir au chasteau, et deux heures après nous disnames. Monsieur le conte assigna tous les grandz de la ville , massons et charpentiers aussi, et les fist venir à la maison de la ville, auquel lieu monsieur le conte , madame la contesse , et tous nous reudismes.
Là je propozay tout ce qui nous estoict besoing de fere. Monsieur le conte propoza le peu qu'il y avoict
1. Théodore Bedeigne, capitaine Albanais suivant les Mémoires de du Villars (édit. du Fanth. litt., p. 567). Une lettre de Brissac, en date du 29 mars 4S32 (1353), raconte au roi une escarmouche livrée récemment par ce capitaine. « Le cappitaine Théodore Bedaigne, ayant sa bande à Villeneuve d'Ast.... battant le grand chemin d'Albe.... rencontra de soixante à quatre- vingt soldats impériaulx qu'il chargea vivement et fist en sorte qu'il les meit en route.... » (Coll. Gaignières, vol. 2786, fol. 94, copie.)
de munitions , qui n'estoinct que cinquante ou cinquante deux sacz de bled. La ville remonstra qu'elle n'en avoict pour huict jours; de sorte qu'encores que la ville soyt assize en bon lieu , ilz se trouvarent à l'extrémité, pour estre au bout de l'anée; et d'aultre part, ilzavoinct vendeu tous leurs bledz aux Genevois, et à ceux devers Savonne , car il se vendoict trois escuz sol le sac. Monsieur le conte , qui tousjours a esté bomme de grand despence , avoict vendeu tous les sciens, sur l'espérance des douze cens sacz, que le gouverneur, que je ne veux nommer, y debvoict mettre.
Nous disputâmes, quant bien nous aurions de ' bledz, comment nous les ferions meuldre; mais, dès incontinent que monsieur le conte m'eust dict où esloict le camp, je comprins que je recouvrerois des bledz, combien que je n'en volsisrien dire à personne jusques au retour du conseil , que je le diz à monsieur le conte et à madame seullement. Au conseil se présenta ung petit homme , masson , aagé de plus de soixante ans, qui dict avoir tiré plusieurs pierres, pour mettre sur les fosses des mortz, d'ung rochier qu'il nomma, près de là, et qu'il pensoit que qui tireroict ces pierres de dessus les mortz , qu'elles seroinct quelques peu bonnes pour fere de mulle*, si du tout non. Alors nous députasmes deux de la ville avec madame la contesse, qui y volsisl aller pour en fere Tessay avecques les massons. Ladicte dame arriva avecques une grande joye , et s'offrist elle-mesmes de prendre la peyne de fere fere les muUes. Je ne le voulois comporter ^ mais