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Var. des édit. précéd. : « Je ne le voulois endurer

à la fin il fauzist qu'elle feust creue. Et fist si grand diligence qu'en deux jours et deux nuictz elle en eust unze complettes , lesquelles feurent distribuées à ceux de la ville, qui s'obligearent de norrir les soldatz, mais qu'on trouvast mo)/en d'avoir de bledz. Or nous arrestasmes avec ceux de la ville qu'à une heure de nuict ilz me rendroincl cinq ou six cens hommes et femmes^ les ung pourtans de petites cordes, les autres ferremens servans à copper les bledz ; et que les portes de la ville seroinct fermées , aux fins que personne ne peult sortir pour donner aulcung adviz à l'ennemy ; car monsieur de la Trinitat avoict quekjues amis dens ladicte ville , de quoy monsieur le conte mesmes se doubtoict. Puis despéchay deux hommes de la ville , qui aljarenl porter une lettre au cappitaine Ihéronym, fils du colonel Jehan de ïhurin \ qui estoict à une petite ville, de laquelle ne me souvient le nom, mais estoict à ung mil du lieu où les ennemis avoinct coppé l'eaue , et le priois que ceste nuict-là il s'essayast , en une sorte ou aultre , de racoutrer ce que les ennemis avoinct njmpu , et qu'il s'efforçeast de nous fere venir de l'eaue, s'il estoict possible : lequel ceste nuict-là mesmes exécuta mon advertissement , combien qu'il feust ung bien june gentilhomme , et croy-je qu'il n'avoict pas vingt ans alors. Or nous nous retirasmes at-

1. Jean de Turin, colonel italien au service de la France, fut tué en décembre 1553. Après sa mort, son fils Hiéronym partit pour la France afin de demander au roi la survivance des charges et des pensions de son père. Nous trouvons ces détails dans une lettre de Brissac, en date du 31 décembre 1533, écrite au roi pour lui recommander ce capitaine (coll. Gaignières, vol. 2787, fol. 1 91). Hiéronym fut tué à la bataille de Saint-Denis en 1567 (De Thon, t. IV, p. 24, édit. de 1740).

tendant la nuit : et , comme nous feusmes au chasteau, je diz à monsieur le conte qu'il failloict que nous en allissions tous seulz par dessus les murailles, pour regarder le champ de bled qui seroict plus près de la ville, lequel il nous failloict copper toute ceste nuict-là, pendent que je jecterois deux cens soldatz et le cappitaine Théodor dehors , pour donner l'alarme forte et rede aux corps de garde qui gardoiuct que ceux de la \ille ne peussent prendre du bled. Comme donc nous en eusmes choeisi ung, nous retournasmes sopper, et après nous menasmes le cappitaine Theodor et deux chefs de compaignies , qui y estoinct, sur la muraille de la ville, pour leur monstrer la part qu'ilz debvoinct aller donner l'alarme, et les aultres combatre le corps de garde ; puis ordonnasmes dix hommes de ceux de la ville, sur uog cheval chescung, pour commander ce peuple qui copperoinct les bledz, pour les fere haster. A une heure de nuict toutes ces gens sortirent , les gens de guerre à combatre, et le peuple à copper; de sorte que de toute la nuict vous n'eussiés ouy que allarmes , tant au camp qu'au corps de garde. Comme le peuple avoict coppé et lié , ilz couroinct devant la porte de la ville , et là deslioinct leurs fardeaulx, et incontinent s'en retournoinct ; car les ungz estoinct ordonnés pour copper , les aultres pour lier et pourter. Cependent le jour vinct , et on fist retirer la gerbe à ceux à qui appertenoict le bled dudict champ : ainsi il ne se perdict ung sac de bled de toute ceste nuict. Les ennemis, qui virent ceste campaigne toute coppée et emportée , y mirent encores des gardes plus fortes et plus près. Le peuple , qui commensa à cognoistre son guaing, se délibéra de se bazarder à retirer de leurs

bledz, plustostque les ennemis les eussent; de sorte que à l'entrée de la nuict ilz sorloinct plus de deux censhommes de la ville : les ungz alloinct loing, et les aultres près. Or Benne est presque environnée de valons qui sont assés couvertz de tailliz et arrosés de force ruisseaux : et , comme ilz sentoinct venir gens, ilz se caichoinct là avecques leurs bledz, puis le matin se rendoinct à la ville, à l'ouverture des portes. L'endemain matin que je feuz arrivé, l'eau commensa à venir aux molins par la dilligence du cappitaine Ihéronyra, et nous dura deux jours et deux nuitz. Il y avoict une grand confuzion aux molins; mais nousfismes ung ordre que nul ne meuldroict que seullement pour fere dix ou douze pains; et ainsi chescun en eust pour ung peu. Et à deux jours et deux nuicts de là, le cappitaine Sallines, Espaignol, vinct recognoistre l'eaue, laquelle la nuict mesmes nous perdismes. J'advertiz le cappitaine Ihréonym du lieu auquel ilz l'avoinct tournée copper, qui ne cessa jusques à ce qu'il l'eust remparé : mais il ne sceust si bien fere qu'il nous vinct de l'eau qu'ung jour durant; car d'heure en aultre les ennemis l'alloinct recognoistre. Madame la contesse eut parachevé aussi son œuvre, qui feust cause que nous ne nous sosciasmes plus d'eaue. Or, par le moyen des escaramoches qui furent faictes aussi belles en ces lieux qu'en tout aultre place (|ue je me trouvay jamais , et avec la dilligence qu'on mectoict de copper de nuict, nous eusmes autant de bledz qu'eux. Le seigneur don Ferrandou , qui se vist frustré de la promesse que monsieur de La Trinitat luy avoict faicte , commense à estre fort mal content contre ledict sieur de la Trinitat. Le cappitaine Théo dor s'en retourna à Savillan l'autre nuict , après que

nous eusmes faict la première couppe , en laquelle il se trouva, et eust quatre chevaulx ou hommes blessés de sa trouppe, lesquelz demeurarent à Benne. Il advertist monsieur le mareschal de ceque j'avois faict à mon arrivée. A-lors il se commensa à resjouyr , et tous ceux qu'estoinct avecques luy , et à prendre quelque espérance de la conservation de la place. J'ay oppinion, à ce que j'en viz, que s'il l'eust attacquée avecques l'artillerie, il est tout certain qu'il failloict qu ilz se rendissent : mais l'on l'amuzoict tousjours sur ceste eau , et sur ce qu'il n'y avoict poinct de bledz ; de quoy il demeura fort mal content et sattisffaict contre ceux qui l'avoinct conseillé d'en uzer de ceste sorte ; que feust cause qu'il entra en quelque sobson de monsieur de La Trinitat, et leva son camp le vingttroisiesme jour après que je y feuz arrivé, s'y estant parcqué auparavant l'espace de liuict jours. Monsieur le conte est en vie, comme l'on m'a dict; monsieur le président Birague est encores vivant, et prou d'aultres, qui tesmonieront si je couche rien icy qui ne soyt véritable. Il ne me peult souvenir si monsieur le mareschal de Cossé estoict encores revenu près de monsieur le mareschal, car il estoict allé en France. Or voilà comme la ville se sauva. Et quelques jours après le baron de Chippy revinct de la cour, où il estoict allé remertier le Boy de la donnation qu'il luy avoict faict delà maistrize de camp, lequel l'ayant prinse^je m'en allay à Albe prendre possession démon gouvernement.

1. Var. des édit. précéd. : a...., le baron de Chipy revint, qui estoit allé à la cour remercier le Roy de la donation qu'il luy avoit faict de son dit estât, et, ayant prins sa charge de maistre de camp je m en allay.... »

406 COmiENTAIRES

O, cappitaiiies, que de graiidz chozes faict ung homme, pour peu d'esprit et d'expérience qu'il aye, quand il ne veult occuper son esprit en aultre choze qu'à ce en quoy il se trouve, pour en sortir à son honneur et au proffict de son maistre ! Aussi, c'est ung grand malheur à celluy qui l'occuppe en plaisirs et voluptés, jeux et feslins; car il n'est possihle que l'ung ne vous face oblier l'aultre. Nous ne pouvons pas servir tant de maistres. Doncques, quant vous vous trouvères là, despoiihés-vous de tous vices et bruslés tout, affin que vous demeurés avec la robe blanche de loyaulté et affection que nous debvons tous à notre maistre; car Dieu n'ayme jamais les vicieux et voluptueux, mais au contraire il aciste toujours auprès de celluy qui est vestu de la robe blanche, plaine de loyaulté. Je vous conseille ce que je me suis lousjors conseillé ; et voillà pourcjuoy Dieu m'a tousjors tant aydé et favorisé, que je n'ay jamais esté deffaict, et n'ay jamais combatu, si je commandois, que la victoire ne m'en soyt demeurée; et ne pouvois faillir, car Dieu me conseilloict tousjours, me mettant en mémoire tout ce qu'il m'estoict besoing de fere : et voylà pourcjuoy j'ay eu tousjours si bonne fortune. Et vous aydera aussi bien à vous qu'il a faict à moy, si n'employés vostre esprit en aultre choze qu'à servir vostre maistre en la loyaulté et fidélitté que nous luy debvons. Puis, quant nous serons en repoz, alors nous pouvons prendre tous noz plaisirs , car cela ne pourtera aulcung dommage au Roy, ni à celluy que nous servons soubz luy\ Lors vous jouirés d'ung doux

i. Après ces mets : à celluy que nous servons soubz luy..., les

et plaisant repoz, quand vous retournerës chés vous chargés d'honneur, et que vous vous presenterés à vostre prince, auquel on racontera ce que vous aurés faict. Tout le bien du monde ne vault pas cela Mirésvous donc en moy, mes compaignons, qui n'ay jamais songé aultrechoze qu'à fere ma charge. H est impossible, faisant cela, que vous ne rapporliés de l'honneur. Mais cependent, vous qui avés la charge d'attacquer et boucler les places, lorsque vous voudrés par la fin renger et forcer les assiégés, si vous voyés que vous ne puissiés du tout les empêcher d'emporter les bleds voysins, donnés-y le feu, car, leur desrobant ceste en modité, les voylà bien en peyne. Car de dire que vous gardés cela pour vous, il fault conclure que vous estes bien improvident de vous engager à attacquer une place sans avoir le moyen de vous passer de ce qui est près de la ville que vous attacqués et h sa veue. En ces chozes il ne fault poinct estre pitoyable, car c'est affaire à mauvais médecins.

Quelque temps après, monsieur le mareschal entreprint d'aller prendre Cortemille^, qui estung chasleau,

manuscrits portent l'alinéa tout entier : Foilà (ont ce que je fis en Piémont pendant que je demeurar..,. Cet alinéa, dans l'édition de Florimond de Remond, se trouve un peu plus loin, à la lin du second livre. INous avons adopté celte transposition plus rationnelle (voyez pag. 427) et due évidemment à la deuxième rédaction de Monluc, ainsi que le prouvent les dernières lignes du livre second. 4. Cortemiglia, petite place dans le duché de Montferrat, sur les bords de la Bormida, fut ])rise par le maréchal de Brissac dans les premiers jours de mai 1553, suivant B. du Villars (liv. IV, édit. Buchon, p. 608). Le capitaine Richelieu fut fait gouverneur de la place.

408 COÎVIMEINTAIRES

et une petite ville aux Langues. Le cliasteau est fort, et la rivière passe par le milieu de la ville, sur laquelle y a ung grand pont de bricque, et ung bourg tout joignant. Ledict seigneur maieschal passa à Albe, et m'amenna quant à luy avecques la moytié de ma compaignie, qu'il print pour sa garde: le reste il laissa dens Albe. Lequel, estant arrivé audict Cortemille, se logea au bourg, delà la rivière, au dessà de laquelle, et bien près du cbasteau, y avoict ung monastaire dens lequel il logea trois enseignes. Toutesfoisceuxdu cbasteau dominoinct plus les nostres que les nostres à eux. Monsieur de Sarcede avoict tenu ceste place lorsqu'il estoict avecques les Espaignolz. Monsieur le marescbal mist du cousté de deçà le pont huict ou dix cannons, pour batre la cortine qui respondoict devers le monastaire dens lequel, durant la baterie, monsieur de Bonivet se logea; et, combien que je ne feusse plus raaistre de camp, néantmoingz je ne l'abandonnois ny de nuyct ny de jour. Or, en deux ou trois jours se tira douze cens coups de cannon contre ceste cortine, et malement* on n'y fist rien, pource qu'ilz avoinct faict ung grand rempart fort espois par dernier la murailhe. Et comme elle feust abbatue, la place demeura plus forte qu'elle n'estoict, à cause dudict rampart. Monsieur le marescbal demeura trois jours qu'il ne sçavoict s'il debvoict envoyer quérir de la munition d'avantage, ou s'il s'en debvoict retourner. Le cappitaine Richelieu avoict gaigné la ville, et s'estoict logé dedens avecques deux aultres compai-

1 . L'édition originale et le premier manuscrit des Commentaires portent : a Et finablement.... »

gnies. Mais comme je viz monsieur le mareschal eu ceste peyne, je passay la rivière du cousté du monestaire ; car, encores que je suivisse monsieur de Bonivet, si est-ce que le soir je me retirois près monsieur le mareschal. Il y avoict une porte au monestaire, qui sortoict sur ung grand chemin, par lequel on pouvoict marcher asseuréement et à couvert, sans estre veu du chasteau ; mais de la porte du monestaire jusques audict chemin il y avoict quinze ou seze pas, et failloict qu'on coureust bien viste\ car toute la cortine battoict sur ceste porte : puis il lailloict aller la teste baissée jusques auprès du pont de l'entrée de la ville, puis failloict courir jusques à ce qu'on estoict dedens. Comme j'euz passé le péril et feuz dens le chemin, je commense à regarder s'il seroict possible menner le cannon dens la ville, ce que je trouvois fort difficille; que feust cause que je m'en allay dens la ville pour trouver le cappitaine Richelieu , avec lequel allay descouvrir le dernier du chasteau, qui respondoict sur une grand place inhabitable, qui estoict entre la muraille de la ville et le chasteau. Il y avoict une petite maisonnette tout auprès de la murailhe de la ville, dens laquelle nous nous mismes pour regarder à nostre aise si le chasteau estoict guières fortiffié en cest endroict. Or, je voyois des fendasses dens la muraille^, à travers lesquelles on voyoict le jour; et monstris au cappitaine Richelieu que, si par quelque invention nous pouvions menner trois canons à ceste

1 . Var. des édit. précéd.: « . , . quinze ou seize pas, lesquels falloit despescher bien visée.... »

2. Var. des édit. précéd. : « Or Je voyois des fentes et crevasses dans fa muraille,. . . »

part, que nous enpourterions le cbasteau, à cause qu'ilz ne l'avoincl poinct fortiffié en cest endroict, pour l'impossibillitté qu'il y avoict d'y menner l'artillerie.

Ce qu'on juge impossible est possible aux aultres, et faict perdre beaucoup de places. Or, je m'en retournis sur le chemin près l'abaye, le cappitaine Richelieu avecques moy ; et commensasmes à discourir s'il y auroict aulcung moyen. Sur quoy il me va incontinent à la faintesie de fere sonder la rivière, veoir s'il y auroict bon fons. Et fiz appeller ung soldat de l'abaye, et, comme il feust venu à moy, je luy présentis dix escuz, pourveu qu'il allast sonder la rivière, et luy monstris qu'il y faïUoict aller piedz et mains par terre, jusques à ce qu'il seroict dens l'eaue, et, y estant, qu'il se misse en eaue jusques au col. Je fiz appeller ungaultre soldat, etmandiz aux cappitaines qu'estoinct en l'abaye qu'ilz fissent sortir quinze ou vingt soldalz, qui allassent jusques au pied de la muraille en manière d'escaramoche; ce que feust faict. Et ainsi je sauvis le soldat que les ennemis ne s'apperceurent jamais qu'il feust dens l'eaue. Et premièrement alla droict à la muraille de la ville, où l'eaue donnoict de contre ; puis alla tout contremont jusques au guay que nous passions, allant de l'abaïe au logis de monsieur le mareschal j et par dernier l'abaïe il entra dedens, où nous coureusmes pour esviter le dangier, et le trouvasmes desjà dens l'abaye, les soldalz de l'escaramoiche retirés, il y avoict desjà grand pièce. Et me comta que le fons de la rivière estoict fort bon, et qu'il n'y avoict eaue que jusques aux botons des roues.

Et incontinent montis à cheval dire à monsieur le mareschal ce que j'avois veu, présens les deux commissaires de l'arlillerie, nommés Balazergues et Duno; car monsieur de Caillac n'y estoict poinct. Duno contesta contre moy qu'il avoict tout veu, et moy contre luy le contraire. A la fin monsieur le mareschal dict que c estoict leur mestier, et d'entreprendre cela et n'en pouvoir venir à bout, ce neseroit que perdre temps, et fere mourir les gens sans raison. Alors je commensis à m'esmovoir, et l'estois desjà encontre Duno, et diz à monsieur le mareschal : « Monsieur, il y a <( longtemps que j'ay cogneu monsieur de Brissac, et « ne le viz jamais avoir tant de craincte des harcque- « buzades, qu'il laissast de recognoistie une choze qu'il « vouloict veoir. Je croy que vous estes celluy-là « mesmes, et que, pour estre lieutennent de roy, vous « n'estes pas devenu couart. Montés à cheval et je ce vous feray confesser, après l'avoir veu, que vous « prendrés le chasteau sans (ju'ii vous couste dix coups « de canon. » Alors, tous de colère montasmes à cheval, et menasmes Duno; et laissa Balazergues. Et allasmes passer la rivière au dessus de l'abaïe, dens laquelle nous entrasmes. J'avois amené avecques moy le soldat qui avoict sondé la rivière. Or, pour aller au chemin, il failloict ouvrir promtement la porte, où les ennemis tenoinct tousjours l'œil, et courir quinze ou vingt pas, jusques à ce qu'on estoict dens le chemin à la couverte du chasteau. Et tout en ung coup la porte feust ouverJe; je passay et coureuz, monsieur le mareschal de mesmes. Que quand il passa iiz tirarent trois harcquebuzades, que je pensois l'eussent blessé ; car j'avois ouy le bruict de la balle corne quant elle donne

à l'homme' : et comme il arriva à moy, je le regarday au vizaige, et viz qu'il rioyt '. Il s'assist contre terre près de moy, car il se failloict tenir bas, et me dict qu'il l'avoict faillie belle, car il luy avoict donné entre les jambes. Alors je luy diz en riant : « Vous « estes mal sage, monsieur, de me suivre' : ne voyés- « vous pas que je veux estre lieutenant de roy si vous « vous mourez? Voilà pourquoy je me veux dépes- « trer de vous, et vous ay amené icy. w De quoy il ne fist que rire, voyant en mon visage que j'estois très aise qu'il eust eschappé ceste fortune, car on eust jecté ce malheur sur moy ; mais je n'y eusse sceu que fere, car qui va à telles nopcesen rapporte bien souvent des livrées rouges.

Cependant arrivarent Duno et le soldat, auquel monsieur le mareschal asseura de luy payer les dix escus que je luy avois promis ; mais qu'il y failloict retourner en sa présence , et qu'il luy en donrroict encores dix. Le soldat dict qu'il le feroict. Duno se fist hoster les botes, et s'en va en perpoinct avec ledict soldat entrer dens l'eaue par dernier l'abaye. Il n'avoict pas faute de cœur. Il fault que les gens de ce mestier se soucient des harcquebuzades comme de pommes cuites. Et les vismes venir l'ung après l'aultre

1. Var. des édit. précéd.: «.... trnis arquebuzades , desquelles je pensois qu'il fust attaint; car j 'avois ouy le bruit de la baie comme quant elle frappe quelquun : et comme.... »

2. Var. des édit. précéd. : « .... et vis g'w'// secouoit la teste en riant. »

3. Var. des édit. précéd. : « .... et me dict : Je l'ay failli belle car les balles m'ont donné entre les jambes. — Vous estes mal sage, luy dis -je, monsieur j de me suyvre. »

tout contre bas de la rivière, et vindrent jusqiies à la muraille delà ville, dens laquelle ilz passareut, estans sortis tout auprès de la porte : ce que ne feust pas sans grand danger et péril \ tant pour eux que pour nous, car il y faisoict bien cbaud. Souvent jedésiray monsieur de Brissac à son logis, ayant plus de peur de luy que de moy. Voyant Duno et le soldat passés, nous prismes la course à la mercy des harcquebuzades, et regaignasmes la ville. Ce que Dieu garde est bien gardé ; car c'est merveille que quelqu'ung de nous n'en eust sa part. La peur ou l'afTection me faisoict aller plus droict et plus viste, de sorte que je ne sentois guières mon mal. Lors je montray à monsieur le mareschal tout ce que le cappitaine Richelieu et moy avions veu. Et après avoir ouy la rellation de Duno, mesmement du fons de la rivière, et veu la vérité de ce que je luy avois dict, il se print à corroser contre ledict Duno. Alors je luy diz qu'il ne se failloict plus corrosser, mais qu'il failloict attendre à prendre le chasteau. Il n'y a si sçavant qui ne se trompe. Sur quoy il donna charge au cappitaine Richelieu d'assembler trente ou quarante grosses pipes, et, sur l'entrée de la nuict, qu'il les fîst pourter au lieu que monsieur de Duno luy monstreroict ; et à l'aultre cappitaine, de deffere une maison pour avoir des tables pour mettre sur les pippes, après qu'elles seroinct remplies de terre, affin de hausser encores d'avantage à cause de la grand tour du chasteau, qui pouvoict veoir le recul

4. Var. du nis. « .... ce que ne feust pas sans péril. Monsieur le mareschal se print à courir et entra dans ladicte ville et moy après luy allant monstrer tout ce que le cappitaine Richelieu et moy avions veu. »

4i4 COMMENTAIRES

du canon. Il commanda aussi à l'aultre cappitaine assembler de pièces de bois, et fere le tout si haull que la tour ne peust veoir le recul du canon. Et avant que partir de la maisonnette, qui estoict au cul du cbasteau, je montris à monsieur le mareschal ung rochier, là où trente ou quarante barcquebuziers pouvoinct demeurer au couvert, qui pouvoincl tirer aux carneaulx de la tour, quant les ennemis s'y présenteroinct pour tirer à rarlillerie : car il failloict qu'ilz se monstrassent de la senture en hault.

Après allasmes à la murailbe de la ville contre l'eaue, et mesurasmes la baulteur qu'il failloict que le canon monstast pour entrer dens la rue, et trouvasmes qu'il n'y en avoict pas deux piedz, pource que le chemin estoict fort bas. Ung gentilhomme de monsieur le mareschal, nommé Tays\ arriva à nous, ayant ledict seigneur mareschal deffendu qu'homme ne passast l'abaye, auquel je fiz bailler la charge de rompre la muraille, et la fere tomber du cousté de l'eaue. Puis nous en retournasmes, et Duno demeura avecques le cappitaine Richelieu. Sur l'entrée de la nuict, Tays arriva avec trente ou quarante pioniers, ensemble ung aultre gentilhomme dudict sieur, aussi avecques quatre- vingtz ou cent : et trouvarent que le cappitaine Richelieu avoict desjà plus de la moytié des pippessur le lieu. Monsieur de Bonivetet moy accompaignasmes Balazergues, qui amenoict trois canons avecques chevanlx ; car monsieur le mareschal en avoict recouvert pour en amenner six pièces. Et allasmes à cheval plus de vingt pas dens la rivière avec

1 . Ce capitaine n'est pas nommé dans les éditions précédentes.

le canon, comme fist aussi monsieur de Balazergues et les charretiers, en eaue jus(|ues au dessus de la braye. Puis nous tournasmes descendre dernier l'abaye, et nous en allasines dens la ville. Et, encores que les ennemis tirassent fort, ilz ne pouvoinct rien veoir, à cause de la grand oL^curitté de la nuict, et tiroinct à coup perdu et à la fortune, laquelle nous rit pour lors. Elle ne faict pas toujours ainsi, au moingz à moy. Il y en a de si heureux, que jamais le coup ne porte : ce brave cavalier, monsieur de Sansac, (je croy qu'il n'y a pas deux gentilbommes vivans qui se soinct trouvés en plus de combatz que nous avons faict, luy et moy,) jamais il ne feust blessé, qu'on sache, qu'à la bataille de Sainct Denis. Jen'ay pas esté si heureux en cela que luy.

Et comme nous arrivasmes au Ueu où Tays estoict, trouvasmes desjà la muraille ouverte et dens l'eaue; puis fismes rompre aux pioniers deux cantons de maisons qui empéclîoinct de passer le canon, lequel tout incontinent arriva à la muraille, par où les chevaulx entroinct dens la ville : et, avecques l'ayde que lessoldatz firent, nous mismes le canon dedens. Et après, Balazergues s'en retourna sercher les aultres deux, et de mesmes les menasmes là où monsieur de Duno avoict remplis lestoneaux ; et deux heures devant jour tout feust prest à tirer, et les soldalz logés dernier le rochier pour tirer hault aux carneaulx. Et nyant esté adverty*, monsieur le mareschal, que don Arbre de

i . Var. des édit. précéd. : a Monsieur le maresclial fut adverly que dom Arbre de Cende.... qui fut cause que ledit sieur mareschal nous manda..,, »

Cendo estoict arrivé à Sainct Estephe', cinq rail de nous, qui marchoict la nuict pour secourir le chasteau, nous manda qu'il s'en alloict gaigner une montaigne, pour estre à son avantaige pour le combatre, et que nous fissions le mieux que nous pourrions avecques les six compaignies qug nous avions à l'abaye et dens la ville. Ledict sieur mareschal gaigna de nuict la montaigne et là rengea ses gens pour deffendre le passaige.

Et venue la poincte du jour, que nous pensions mettre feu au canon, le tabourin du cbasteau commensa à fere la cbamade. Il y avoict ung Espaignol, qui en estoict gouverneur, nommé don Diégou, aussi glorieux et superbe qu'ung aultre eust sceu estre : aussi il en pourtoict le nom. Monsieur de Bonivet fist la cappitulation, et moy je me mis dens la maisonnette, sur ung matalas que ledict sieur de Bonivet s'y avoict faict pourter pour luy ; puis me fist esveiller pour signer la cappitulation, comme luy, car don Diégou me cognoissoict, ayant luy esté lieutenent de l'une des quatre compaignies d'Espaignolz que le Roy avoict quand nous prinsmes la terre d'Oye. Monsieur le mareschal envova courir de la cavalerie au devant de don Arbre, lequel trouvèrent se retiroict*, à cause qu'il avoict esté adverty que monsieur le mareschal avoict gaigné le passaige. Et, environ une heure après midy,

i . San Stephano Belbo, sur la rive droite du Belbo, Cette ville tomba peu de temps après entre les mains des Français (Lettre de Brissacau roi, datée du 1 8 juillet 1553. Coll. Gaignières, vol. 325, fol. 213).

2. Var. des édit. précéd. . «..,. lequel trouvarent sur sa retraicte.... »

ledict sieur arriva à nous, et trouva que don Diégou et ses trois compaignies, dont l'une esloictespaignoUe, estoinct partis, il y avoict plus de deux heures. Plusieurs demandarent ce gouvernement-là audict sieur marescbal, car il esloict en fort bon lieu pour y fere bon service au Roy et son proffict ; mais monsieur de Bonivet et moy accordasmes ensemble pour le fere donner au cappitaine Ricbelieu, qu'estoict lieutenent d'une de ses compaignies colonelles ; et, à nostre requeste, monsieur le marescbal le luy donna, et escripvit au Roy pour luy confirmer le don , ce que sa Majesté fist. Monsieur de Bonivet luy laissa sa compaignie pour quelque temps.

Or, cappitaines, sont-ce deux cbozes qu'on doibve laisser en arrière, sans estre mises par escript, celle de Lans et cestuycy de Cortemille*? Pesés bien tout ce que nous fismes et à l'ung et à l'aultre, l'advis que je donnay sans m'arrester au rapport qu'on faisoict ^ Une cboze vous veux prier vouloir retenir de moy qui vous servira à tous besoingz, c'est que vous recognoissiés de Dieu qu'il a mis aux hommes de grandz cbozes, s'ilz le peuvent cognoistre et s'en sçavent ayder; premièrement la veue, l'ouye, la cognoissance de toutes les cbozes qu'il a mises au monde, l'entendement pour comprendre toutes cbozes, avec lequel Dieu veult que l'industrie des hommes soyt cogneue, la parolle pour fere entendre à chescun ce qu'il fault fere, la hardiesse pour l'exécution, la vigilence, la dili-

1. Var. des édit. précéd. : « .... la prise de Lans et celle de Courteville? ■»

2. Ce qui suit est inédit jusqu'à : Et vous princes et lieutencns de Roy.... (pag. 418, ligne 18).

418 COMAIENTAIRES

gence et l'intelligence ; toutes ces chozes Dieu a mises aux hommes. Et quant le Roy vous baillera une place en garde et l'ennemy vous y viendra assaillir, aidésvous de tout ce que Dieu a mis en vostre puissance ; car quant vous y aurés tout employé et le faict ne vous succédera, croies alors que Dieu y a mis la main et qu'il a voullu que ceste place se perdist. Mais perdre une place ou la rendre et n'appourter, par mort ou par vie, devant vostre maistre, que vous y avés employé tout ce que Dieu a mis aux hommes, le Roy vous fera tort s'il ne vous pugnist. Mais aussi, si vous estes mort, le tesmoinage qui viendra devant le Roy, ou vous-mesmes; si estes demeuré en vie, y ayant tout employé , le Roy se contentera tousjours de vous. Tout le monde vous estimera et diront qu'homme de dessoubz le ciel ne pouvoict avoir faict mieux que vous avés faict. Comme au contraire, si vous ne venés avecques cela en la main devant le Roy, l'ungluy dira : Sire, s'il eust faict cecy ; l'aultre dira : s'il eust faict cela, la place ne se feust pas perdue. Et gardés-vous surtout d'espérer que les amis que vous aurés auprès du Roy couvriront vostre faulte; ne vous fiés pas là, car encores que sa Majesté face semblant de le croire pour contenter voz amis, il n'en fera rien, luy souvenant de la perte de sa place et aura tousjours cela sur le cœur. Car les princes sont de telle nature qu'ilz veuUent tousjors gaigner et jamais rien perdre. Par ainsi je vous conseille que vous venés devant sa Majesté, la teste levée et le tesmoniage juste; et ainsi vous ne donrrés poinct de peyne à voz amis d'inventer de mensonges pour couvrir vostre faulte. Et pareillement je vous veux dire qu'en donnant batailles ou

assiégeant places, vous devés aller sercher le livre que Dieu a mis en vous de tant de cliozes que je vous ay nomées et d'avantage. Et en toutes y devés employer le tout; et vous verres que Dieu vous aydera a exécutter ce que vous entreprendrés, pour ce que vous y employerés tout ce qu'il a mis en vous qui procède de luy, duquel il ne vous fault doncques dobter que ne soyés secoureuz.

Et vous, princes et lieutenens de Roy, ne craignes pas tant vostre peau, que vous ne vouliés sçavoir que c'est. Pourquoy avés-vous ces grandes charges? Pour demeurer en vostre cabinet ? Voyés comme monsieur de Brissac fist. Il ne le failloict pas presser d'aller recognoistre, mais plustost de s'arrester ; il estoict tout plein de cœur. Et vous qui vous trouvères engagés, faictes-vous sages aux despens de ces bravaches qui se rendent au premier coup de matines, et cependant font les Rollands. Celluy qui faict de parolle le doibt estre au double par effect. Je m'asseure que, si ce don Diégou eust voulu , il nous eust donné de la peine : car perdre une place et n'appourter, ou avec la mort ou avec la vie, de l'honneur, celluy qui vous y a mis vous faict tort s'il ne vous faict coupper la teste. Sans doute il pouvoict estre secouru, etpourlemoingzdebvoict-il endurer un g assaut, car nous ne l'eussionspas empourté du premier coup, qu'il ne nous eust cousté cher. Quelque pauvre place que vous ayés, si vous résolves d'attendre le canon despuis qu'elle a enduré fere la bresclie, il fault que celluy qui commande, pour son honneur, endure ung assaut, s'il n'a faulte de toutes chozes et moyen de fere le moindre retranchement.

420 COmiENTAIRES

Or quelque temps après*, monsieur le mareschal volsist aller reprendre Sève , et me manda en Albe que je me tince prest, qu'il passeroict à Albe; et, comme il me manda qu'il voulloict partir, m'escripvit que je tirasse trois enseignes d'Albe pour les menner avecques luy, ce que je fiz, et deux colovrines qu'il me mandoict aussi que feusent prestes ^ Et en l'attendant, j'allay assiéger SarravaP, qui est une petite ville à quatre mil d'Albe , tirant vers les Langues , et deux aultres petites vilattes sur le mesmes cliemin , et partout y avoict garnizon d'ennemis, mesmement à Sarraval, qu'il y avoict cent hommes eslrangers , laquelle je prins , après avoir baptu les murailles d'une porte : ilz se mirent à parlementer avecques moy, et cependent noz soldatz entroinct par dernier la ville et montoinct à une fenestre de maison avec des escbelles ; le cappitaine estoict dehors qui cappituloict avecques moy et les aultres feurent tous

1 . Monluc et Boivin du Villars ne s'accordent pas sur la suite de ces événements. Villars dit que la prise de Serraval et de Cève précéda celle de Cortemille; Monluc que la prise de Cortemille précéda celle de Serraval et de Cève. De Thou a suivi le récit de Monluc (t. II, p. 179, édit. de 1740). Ces villes étaient importantes. Brissac dans un rapport au roi, en date du 13 juillet 1553, lui dit qu'il relève avec activité les fortifications de Cève et de Cortemille et qu'il redoute d'être surpris par l'ennemi au milieu de ces travaux (coll. Gaignières, vol. 325, fol. 215).

2. Var. des édit. précéd. œ Monsieur le mareschal voulut aller prendre Sève, et m'escrivit à Albe que je me tinsse prest et qu'il passeroit par Albe et , comme il m'eust donné advis de son départ et que je tirasse trois enseignes d'Albe pour les amener avecques luy, je les tins prestes, et deux colevrines, comme il m'avoit aussi escrit. En l'attendant.... »

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