Observanza, village au nord de Sienne
nous laissions pareilhement leur fort de Camolie. Je propozis que, pour le domage que l'artillerie du petit fort nous pouvoict fere, nous passerions ung peu devant le jour, et laisserions une enseigne ou deux pour brider le petit fort ; et quant au fort de Camollie, nous pouvions laisser trois ou quatre compaignies de la ville ; et de ma part, qu'avec le demeurant de la ville, je passerois àporte Fonte Brande, et aurois monté une montaigne au poinct du jour, pour me rendre à la plenne, et tellement à propoz, que tout ainsi que nostre camp arriveroict près du leur, à mesmes temps je me rendrois si près d'eux, qu'il fauldroict qu'ilz entrassent en craincle de nous veoir arriver l'uns d'uner cousté, l'aultre d'ung aultre. Les Siennois faisoinct estât de tirer quatre mil bons hommes dehors. Il en y eustqui lindrent ma proposition, et des Siennois aussi, qui estoict de les combattre ; d'aultres, le contraire. Le jeu ne pouvoict estre qu'il ne feust bien disputté, car le marcquis avoict trois tierces d'Espaignolz, sçavoir, le tierce de Sicille, celluy de Naples et celluy de Corsegue^ (c'est ce que nous appelions re'giments); les deux premiers composés desoldatz vieux, et celluy de Corsegue, de nouveaux, mais si est-ce qu'il y avoict de bons soldatz ; et deux régimens d'Allemandz, en chescung desquelz y avoict douze enseignes, avec quatre ou cinc( mil Ytaliens. Quant à la cavalerie, je pense que la nostre eust batu la leur, car nous avions de bons cappitaines et de braves chevaulx-légiers. Au reste, nostre camp estoict de dix enseignes d'Alle-
i . L'île de Corse était alors soumise aux Génois, alliés de l'empereur.
niandz, dix de Grisons, quatorze de François, et de cinq ou sil mil Ytaliens. De tout ce jour monsieur le mareschal ne peult résoldre ce qu'il feroict, pour la diversitté des oppinions. Toutesfois je pense que l'endemain il se feust résolu de les aller combatre, caries Siennois en avoinct grand envye, et croy que ces gens, qui eussent combatu pour leur liberté, eussent faict rage ; mais le marcquis en feust adverty, ou son desseing n'esloict pas de demeurer plus là, car il partist une heure devant le jour : et, si Dieu eust voullu inspirer monsieur le mareschal à ce que ce jour il les feust allé combatre, nous les trouvions le matin deslogés, et les combalions sur leur retirade et en désordre. Mais il fault tousjours retourner à ce que j'ay dict cy-devant : Fa me iiidovino^ et io te daro dinare.
Or le marcquis print le chemin devers Mauchane*, auquel lieu monsieur le mareschal avoict laissé quatre enseignes, ou bien le marcquis latenoict, qui s'en alla à ung aultre lieu près de là, et monsieur le mareschal droict à Mauchane : bonement je n'ay souvennance lequel c'estoict. Maissi est-ce qu'ilzdemeurarenthuict ou neuf jours ayans leurs camps à sept ou huict mil, l'ung allant pour prendre quelque place et l'aultre suyvant pour la secourir. Si est-ce que le marc([uis arriva devant Mauchane, et la commensaà batrepour la prendre, ou bien pour la reprendre : je n'y estois poiuct , car j'estois demeuré à Siene , suyvant Pintention du Roy et suyvant ma charge; et, sans une maladie où je commensois d'entrer, je cuyde que
\ . Marciano, village à l'ouest de Sienne.
monsieur le mareschal m'eiist menné avecques luy, et eust laissé monsieur de Lanssac gouverneur, comme il estoict paravant. Mais à la fin, monsieur le mareschal parlist, monsieur de Lanssac print son chemin droict à Rome à sa charge d'embassadeur^ Comme le marcquis sentit approcher monsieur le mareschal, il luy fist place, et levé son artillerie , et se mect ung peu à main droicte de la ville, à cent cinquante ou deux cens pas, et s'eyde de deux ou trois petites montaignoUes, dens lesquelles il se retrencha, et du cousté où estoinct les fontaines. Monsieur le mareschal se vinct camper entre le marcquis et la ville, au long d'ung grand chemin creux qu'il y avoict : or monsieur le mareschal se mectoict si près pour combatre le marcquis, s'il le pouvoict tirer hors de son retrenchement. Et là demeurarent sept ou huict jours, regardans à qui deslogeroict le premier. Le marcquis cognoissoict bien que, s'il deslogeoict le premier, monsieur le mareschal le combatroict ; ce que le marcquis ne vouloict fere, car il luy estoict deffendeu expressément de rien bazarder, comme il nous a esté dict despuis par don Joan de La Lune ^ mesmes qui estoict avec le marcquis, lequel estoict ung brave Espagnol.
Or entre les deux camps n'y avoict qu'ung champ, qui ne duroict pas cent cinquante pas, dens lequel se faisoinct les escaramouches de gens de pied, lesquelles les nostres perdoinct presque tousjours, à cause de l'artillerie que le marcquis avoict mis sur ces trois
i , Var . des éd. préc. : « ... pour faire sa charge d'ambassadeur. » 2. Don Juan de la Luna, gouverneur de la citadelle de Milan.
11 entra au service de la France en 1556 (de Thou, t, II, p. 422,
édit. de 1740).
montaignes ; de sorte que monsieur le marescbal perdict plus de gens par leur artillerie que par leurs liarcqueiiuzades. I.edict sieur maresclial ne tennoict qu'une fontaine, vers laquelle rartillerie d'une des montaignoUesliroictetydomageoict beaucoup degens, tellement qu'il failloict que la nuict l'on allast prendre l'eau. Monsieur le maresclial ne pouvoict mectre aussi sa cavalerie en bataille , que l'artillerie des montaignoUes ne l'endomageast; el medict on qu'en trois ou quatre jours il y avoict esté tbuéplusde six vingtz bommes ou cbevauix, de sorte que la cavalerie en estoict toute espouventée , et noz gens de pied en estoinct de mesmes. Monsieur le marescbal s'oppigniastroict à ne vouloir desloger le premier, sur l'espéiancequ'ilavbict que le marcquis deslogeroict affin de le combatre , el aussi qu'il ne luy vouloict donner cest advantage qu'il le fist partir le premier. L'ung et l'aultre avoict bon coeur et la gloire en recommandation . mais il vault mieux fere les affaires de son maistre, sans se mectre sur le poinct de l'bonneur; j'entens si ce n'est une honte toute dcscouverle. Il ni'advertissoict tous les jours de tout ce que sefaisoyt, ensemble le sénat; aussi tous les jours nous estions au conseil pour disputter de ce que monsieur le marescbal nous escripvoict. Je l'advertissois à toute beure , et priois de ne se consommer là en la perte , pour laquelle les soldatz des ennemis demeureroinct en cœur , et les sciens en peur. Autant luy en escripvoinct les sieurs du sénat : mais il avoict si grande envye de combatre le marcquis , que ceste envie luy ostoict la cognoissance de la perte qu'il faisoyt. Je niourois d'envie d'y aller; mais le sénat n'en feust d'advis.
A la fin il m'escripvit que dens deux jours il se retireroict , à la vene de son ennemy , droict à Luzignan'. Je luy despécbis incontinent ung gentilhomme qui estoict près de moy , nommé monsieur de Lécussan, et le priay de ne fere poinct sa retraicte de jour, puisque la perte des escaramouches estoict tumbée sur les sciens, car par malheur les deux jours derniers noz gens avoinct plus perdu que de tous les aultres; et, quelque choze que l'on luy sçeust conseiller au contraire, je luy suppliois de me croire, et de faire sa retraicte de nuict, car il n'avoict que deux mil jusques à Luzignan. Et le priois qu'il se souvinst que le Roy François se retira de devant Landrecy en ceste sorte, et tant s'en fault qu'il en feust blasmé, qu'au contraire il en feust estimé , et luy feust attribué à la plus grande sagesse qu'il fist jamais, par tous les princes et potentatz de la chrestienté, et néantmoingz il n'avoict faict aulcune perte aux escaramouches : l'advertissant que jamais jusques icy je n'avois veu fere une bonne retraicte en ceste sorte aux amis ne ennemis , si ceux qui la faizoinct estoinct suyvis de près. Et luy mis en avant la retraicte que vouleurent fere messieurs de Montégean et Boeisi à Brignolles, lesquelz ne se volsirent retirer sans veoir l'ennemy , quelque conseil que les cappitaines qui estoinct avec eux leur donnassent, qui feust cause qu'ilz feurent deffaitz à ung quart de lieue du logis ; monsieur d'Anebaut , qui pour lors estoit mareschal de France, àTeroenne; monsieur d'Aussun à Carignan^, et prou d'aultres que je luy
\. Lucignano, village au nord-est de Sienne. 2, Voyez ci-dessus, p. 185.
km COMMENTAIRES
nommois. Et, puisqu'ung si grand roy que le nostre, et grand guerrier comme il estoict , en avoict esté loué de tout le monde, qu'il en debvoict prendre exemple, attendeu aussi que tant de vaillans cappitaines s'estoinct perduz en faizant la retraicte à la teste de l'ennemy. Que par telle perte, si elle avenoict, il pouvoict penser que deviendroict la ville de Siene. Bref, monsieur de Lécussan me rapporta qu'une fois monsieur le mareschal s'estoict résolu de la fere en ceste sorte ; et, sans ung homme malhureux qu'il avoict auprès de luy, nommé Thomas d'Albeche*, il se retiroict en la façon que je luy conseillois. Mais comme il y a de gens au monde que Dieu a faictz hureux, il en a faict d'aultres pour estre malhureux , comme estoict ce Thomas ; car il luy remonstra tant de chozes, que finablement il fist changer l'oppinion à monsieur le mareschal, qui me manda qu'il estoict résolu de se retirer à la veue de son ennemi. Et pour monstrer qu'il se vouloict retirer ainsi que je luy conseillois , ledict sieur fist partir à une heure de nuict deux canons qu'il avoict, droict à Lusignan, auquel lieu je cuyde que lesdictz canons estoinct desjà arrivés, car il n'y avoict que deux petis mil, avant qu'il changeast l'oppinion
i . Thomas d'Elbène on Mazin del Bene, suivant de Thou, d'une famille noble de Florence, capitaine italien au service de la France. « J'ai ouï dire à del Bene, dit de Thou, que Monluc l'accusoit faussement d'avoir donné ce conseil à Strozzi, et que ce général, contre son sentiment, avoit voulu partir de jour, soit qu'il fût persuadé que l'ennemi n'en viendroit pas à une bataille, soit qu'il jugeât qu'il estoit honteux de se retirer de nuit. » (De Thou, t. Il, p. 285. Édit. de 1740.) — Mazin del Bene fut fait prisonnier au combat de Marciano. Conduit à Florence et condamné à mort par Cosme I", il fut épargné, grâce au crédit du comte de Santa Fior.
qu'il avoict prinse; et il estoict quatre heures de iiuict avant que monsieur de Lécussan le laissa, qui m'appourta sa résolution, et arriva environ les sept heures du matin , à la mode de France.
Or c'estoict en aoust. Soudain je mande à la Seigneurie que je les priois de s^ vouloir trouver tous au palais, parce que j'avois à leur communicquer quelque choze d importance; ce qu'ilz firent. Or ma maladie me croissoict de plus en plus , car elle se tourna en fièvre continue avec discenterie; néantmoingz je me rendiz au palais environ les neuf heures : et alors commensay à leur dire en italien , lequel lors je parlois mieux qu'à présent je ne sçaurois escripre ; voilà pourquoy je l'ay couché en françois , affin aussi que les gentilhommes gascons qui n'entendent guières ce langage , et qui liront , comme je m'asseure, mon livre, n'ayent la peine de se le faire interpréter , me ressouvenant à peu près ce que je leur diz. Et croy certes que je n'y manque pas dix motz , car tout mon discours faict estoict autant que la nature m'en avoict peu apprendre sans nul art.
« Messieurs , je vous ay priés de vous assembler , pour vous remonstrer quatre chozes qui sont de grande iuiportance , et c'est à cause que monsieur le mareschal m'a mandé, ceste riuict,par monsieur de Lécussan , la résolution qu'il avoict prinse de se retirer à ce matin, de plein jour, à la veue de son ennemy, jusques à Lusignan. Or vous scavés les prières, que nous luy avons faictes , de voulloir prendre garde à ceste retraicte , et mesmement les remonstrances que je luy en ay envoyé fere par ledict seigneur de Lécussan , qui
estoit cause qu'il avoict une fois résolu de fere' comme le Roy François fit devant Landrecy. Toutesfois ung malheur s'est mis entre deux, ])ar ungliomme qu'il a près de luy, nommé Thomas d'Elbecli, qui l'a détourné entièrement de son oppinion^, parce qu'il luy faict acroire que ceste relraitte^de nuict luy sera honteuse. Je me doubte' que le conseil du dict Thomas luy portera autant de domage qu'il fit à monsieur de Chataigneray* en son combat, car il failheust qu'il fust creu contre l'oppinion de sept ou huict que nous estions, qui avions délibéré de menuer le combat d'aultre manière qu'il ne fit, veu que monsieur de Chasieigneray combatoit contre sa consience. Or je prie Dieu qu'il en donne meilleure ysseue à monsieur le mareschal qu'il ne fit à monsieur de Chastaigneray : Dieu vueille que le mauvais conseil de ce Thomas ne luy soit honteux et dommageable, et à vous aussi. En at-
1 . Var. des édit. précéd. : «... . et mesmement ce que je luy envoyay' dire par le sergent de l'Ecussan, ce qu'il a bien goûté au commencement, ayant une fois résolu de faire.... ^>
2. Var. des édit. précéd. : « Toutes fois, par je ne scay quel malheur, il se laisse gouverner à un homme qu'il a près de luy, nommé Thomas d'Albene, lequel luy a fait changer d'avis, parce qu'il luy fait à croire. ...»
3. Le passage suivant est inédit jusqu'à : Dieu vueille que le mauvais conseil. . . .
4. François de Vivonne de la Chasteigneraye, seigneur d'Ardeloy, favori de Henri II, se battit en duel, le 13 juillet 1547, contre Guy de Chabot, sieur de Jarnac. Le choix des armes lui appartenait, mais par une générosité intempestive il le laissa à son adversaire (Brantôme, édit. du Panth. litt., t. I, p. 713). Il paraît qu'il agit sur le conseil de d'Elbene. Monluc compare sa conduite à celle de Strozzi ; des deux côtés on trouve un point d'honneur mal entendu.
tendant , Messieurs, quel succès aura ce combat , j'ay à vous remonstrer quatre cliozes : la première , et qui plus vous touche , c'est qu'il vous souvieigiie que vous estes souverains en vostre République, et que vos prédécesseurs vous ont laissé cest honnorable liltre de père en filz; que ceste guerre ne vous amenne aultre clioze que la perte de vostre souveranité; que, si les ennemis demeurent victorieux, il ne vous fault espérer rien plus sinon que, comme vous estes souverains , vous attendes de revenir esclaves * et subjectz; qu'il vous vault beaucoup mieux morir les armes en la main, pour soustenir cest honnorable tiltre, que vivre et le perdre ygnominieiisement. La seconde, c'est que vous considériés l amitié que le Roy , mon maistre, vous a dcsparty ^, lequel ne prétend aultre guaing de vous , sinon que vostre amitié soit réciproque à la scienne; et que, comme libérallement il vous a prins en sa protection , que vous ayés ceste ferme fiance en luy qu'il ne vous abandonnera pas. Car , si pour ung petit revers de fortune vous vouiiés changer d'oppinion, regardés au peu d'estime que l'on auroict de vous autres : il n'y auroict prince sur la terre qui vous vouleust ayder ny secourir, si vous vous montriés légiers et muables. Et, pour toutes ces considérations, je vous prie vouloir estre constantz, et vous monstrer magnanimes et vertueux en i'adversitté , lorsque les nouvelles vous viendront de la perte de la bataille , laquelle je crains beaucoup , veu l'advis que monsieur
1. Var. des pi'écéd. édit. : «.... ^'ous demeurerez esclaves.... »
2. Var. des édit. précéd. . <i .... le Roy, mon prince, vous porte, let^uel ne prétend.,.. »
de Strossia prins. ToiUesfois, Dieu veuille destourner tout malheur.
« Tiercement , que vous considérés l'estimation en laquelle voz prédécesseurs sont mortz, et laquelle ilz vous ont laissé par héritage, qu'est qu'ilz se sont dictz tout à jamais les plus vaillants et beliqueux de toute l'Ytalie, et vous ont laissé, par honnorable mémoire des batailles qu'ilz ont guaignées nation contre nation. Vous vous tenues aussi estre sortis des antiens beliqueux Romains, et que vous estes leurs vrais en fans légitimes, portans leurs armes antiennes, qui sont la louve avec Rémus et Romulus, fondateurs de leur superbe cité, la capitale du monde. Or doncques, Messieurs, je vous prie vous vouloir souvenir qui vous estes et qui ont esté les vostres; et, si vous perdes ce beau tiltre, quelle honte et infamie ferésvous à voz pères, et quel argument donrrés-vous à voz enfans de maudire l'heure qu'ilz seront sortis de telz pères , qui de liberté les auront mis en servitude. Et la quaite sera pour vous remonstrer que , comme j'ay perfaicte fiance en vous autres que vous vous monstrerés vertueux et magnanimes , et que vous prendrés à bonne part toutes les remonstrances que je vous ay faictes, qu'aussi vous vous resolviés promtement à donner ordre à tout ce qui sera nécessaire pour la conservation de vostre ville; car, delà bataille, je la vous baille pour perdue , non qu'il viegne de la faulte de monsieur le mareschal ny des honnues qu'il a avec luy, mais pour la perte qui a esté desjà faicte aux escaramouches*; et n'est possible que nostre camp ne
1. Var. des édit.' précéd. : « ..,. de la faute de monsieur àQ
soyt demeuré en craincte , et celluy de l'ennemy en courage : c'est l'ordinaire à celluy qui est victorieux d'avoir le cœur enflé et au batu de trembler de peur. Les petites pertes aux escaramoucbes, qui sont avantcourriers de la bataille , ne présagent jamais que perte et dommage ; et d'aultre part il fault que ceux qui se retirent monstrent le doz à l'ennemy ; et , encores que l'on tourne quelquefois vizage^ tousjours fault-il s'ascheminner; et n'est possible que l'on ne rencontre quelque baye ou foussé , là où il fault que l'on passe souvent en désordre. Car, en matière de retraicte on veut estre des premiers, parce qu'ordinairement la peur et la craincte sont aux deux couslés, qui accompaignent ceux qui se veulent retirer. Et , pour peu que l'on soit basté , tout est perdu , si l'ennemy a seullement la moytié du courage que doibvent avoir les bommes. »
« Or souvieigne-vous, Messieurs, de la bataille que Hannibal gaigna contre les Romains à Cannes, près de Rome : que les Romains qui estoinct demeurés dens la ville ne pensarent jamais qu'il fut possible que les leurs fussent vaincus, et ne pourveurent ny donnarent aulcung ordre à leurs afferes; tellement que, quand les nouvelles leur vindrent de la perte, ilz entrarent en unne si grand peur, que les portes de Rome demeurarent trois jours et trois nuictz ouvertes, sans qu'homme y auzast aller les fermer; et, si Hannibal eust suivy sa victoire, sans aulcune difficulté il fut entré dedens. Tite Live a descript ceste bistoire. Or
Strossi, mais pour la perte que nous avons desjà faicte aux escarmouches, »
doncques, Messieurs, donnés ordre tout ast'heure à voz portes, et eslisés des hommes pour en prendre la charge; et faictes que l'eslection soict des plus gens de bien et des plus fidelles qui soint parmy vous. Faictes crier par la ville dès ast'heure que tous ceux qui ont bledz ny farines aux molins se hastent de fere moldre, et d'appourter tout dens la ville. Faictes que tous ceux qui ont grain ou autres vivres dens les bourgs les ayent retirés incontinent dens la ville, à peine que Ton les bruslera , ou qu'on les donnera à sac , si dens demain, à l'entrée de la nuict, tout n'est retiié, affin que nous puissions avoir vivres pour attendre le secours que le Roy nous donrra : cai* il n'est pas si petit prince que, comme il a eu la puissance de vous envoyer secours, qu'il n'en aye bien encore pour vous envoyer davantage. Faictes commandement à vos irois confelonel?/ de tenir toutes leurs compaignies prestes à l'heure qu'ilz seront mandés. Et , pource que ma fièvre me Irevaille, je suis constrainct me retirer au logis, attendant les nouvelles de ce que Dieu nous donrra. Et voue prie , pourvoyés tout incontinent à ce que je vous ay remonstré, vous offrant, pour le service du Roy, nostre maistre, et le vostre particulier , non seulement ce peu d'expérience que Dieu a mis en moy , mais ma propre vie. »
Et ainsi me départis d'eux ; lesquelz incontinent résolurent de prendre patience en leur fortune * , et de manger jusques à leurs enfàns avant que de se désister,