Commentaires
Depuis quelques années, l'attention des esprits les plus éminents s'est vivement portée sur l'étude de l'histoire du xvi e siècle, et Charles-Quint, qui y occupe la première place, a dû à plus d'impartialité, autant qu'aux révélations d'un grand nombre de documents inédits, une tardive réhabilitation. Là où l'on était d'accord pour accuser son ambition, on a reconnu des convictions sincères, que n'arrêtèrent ni de nombreux obstacles, ni de longues souffrances; et son abdication même, en le montrant supérieur à toutes les grandeurs qu'il avait traver-
sées, a ajouté aux dernières années de sa vie une auréole calme et sereine dont il y a peu d'exemples dans la carrière agitée des dominateurs du monde.
Ce ne sont plus seulement les historiographes, les coronistes officiels que l'on consulte aujourd'hui: ce sont surtout ces narrateurs intimes qui, sans chercher à relever leurs récits par une pompe qui excite toujours quelque défiance, y mettaient plus de vérité. Tantôt, il faut recourir aux rapports confidentiels des habiles négociateurs de Venise, pour juger l'empereur à l'apogée de sa puissance; tantôt, pour le suivre dans le repos qu'il chercha à l'ombre d'un cloître, il faut interroger les pieux souvenirs de ces moines hiéronymites qui le voyaient de jour en jour s'incliner vers la tombe où devaient le suivre leurs prières. Le même intérêt s'attache aux épîtres familières écrites par ses plus fidèles serviteurs, et parmi celles-ci, il n'en est pas de plus précieuses que les lettres adressées à Louis de Praet par Guillaume Van Maie qui avait admiré de près la gloire de l'empereur avant de gravir avec lui ce rude passage de Puerto -Novo où
Charles-Quint s'écria : « Voilà le dernier passage » que j'aurai à franchir avant celui de la mort ! »
Guillaume Van Maie élait né à Bruges. Sa famille semble n'avoir pas été de fort ancienne noblesse, et il était peu favorisé des dons de la fortune. Pendant longtemps, son unique occupation avait été de s'enfermer dans sa bibliothèque qu'il nommait plus tard « la chère prison de sa jeunesse. » Enfin, il s'était vu réduit à aller chercher fortune en Espagne et s'était attaché au duc d'Albe qui n'était encore que le généreux et brillant capitaine qu'on appelait le père des soldats : il avait pu arriver ainsi jusqu'au cabinet de l'empereur, non pas pour y solliciter l'honneur de ceindre l'épée, mais pour y consulter un manuscrit de la relation de la guerre d'Allemagne par don Louis d'Avila, bien plus complet que celui qui avait été publié en espagnol en 1548. Guillaume Van Maie fit si bien qu'il lui fut permis de le traduire en latin, et grâce à la recommandation soit du duc d'Albe (1), soit de
(1) Cosme de Médicis avait épousé une cousine du duc d'Albe, Éléonore de Tolède.
Louis d'Avila lui-même, Cosme de Médicis, le grand Cosme, comme l'appelle Brantôme, accepta la dédicace de cette œuvre qui retraçait dans un style pur et élégant, des événements récemment* accomplis.
A la fin de l'épître offerte au duc de Florence, Guillaume Van Maie s'exprimait en ces termes : « Si l'on juge que je ne réponds pas assez complé- » lement aux reproches qui pourraient m'être » adressés, il faut qu'on s'incline du moins devant » le jugement si solide et la haute raison de l'illustre » seigneur de Praet. Celui-ci toujours animé d'un » zèle admirable envers les savants, a bien voulu » lire attentivement ce livre avant qu'il fût publié, » et a fait passer sur tout ce qui lui semblait rude » et grossier, la lime de son esprit éclairé (1). »
(1) Qua ralione, si oblreclaloribus per me non faclum est salis,, vereanlur sanè necesse esl Uluslriss. D. Pratensis acerrimum judicium et gravilatem. Is enim pro incredibili quadam erga sludiosos omnes bumanilale, libellum prius quam ederelur, diligenler perlegit, quœque inexpolila et rudia viderenlur, iis perspicacissimi ingenii sui limam addidit. Ipse ilaque celsitudinem tuam in parlem defensionis juvabil, si vilililigalorum tœdioet moleslia affeclus, eos ad lanlam Principis viri dignilatem et erudilionem relegaveris.
On comprend que Guillaume Van Maie ait ajouté beaucoup de prix à l'approbation du seigneur de Praet qui était chevalier de la Toison d'or et chef des finances dans les Pays-Bas, et qui de plus possédait à Bruges la charge de grand bailli (1). A ce témoignage des relations dont s'honorait le traducteur du travail de Louis d'Avila, il faut
(1) Louis de Flandre, seigneur de Praet, descendait de Louis de Maie, dernier comte de Flandre. Sa mère, Isabelle de Bourgogne, était, également en ligne illégitime, arrière-petile-fllle de Philippe le Bon; sa grand'mère, Louise de la Grulhuse, avait pour frère cet illustre seigneur de la Grulhuse qui ne s'honora pas moins par l'hospitalité que lui dut le roi Édouard d York, que par la protection qu'il accorda aux lettres en faisant copier des manuscrits enrichis de somptueuses miniatures. Louis dePrael partageait les mêmes goûts. Xénophon, Platon, Polybe, Cicéron, Sénèque, formaient ses lectures favorites; il correspondait avec Vivès et Viglius, et l'historien des comtes de Flandre, Jacques Meyerus lui adressa une ode où il lui disait : « Toutes les » muses te portent jusqu'au ciel. Les historiens, qui racontent » tes hauts faits et les poêles qui les chantent, t'appellent leur » père et leur Mécène. Tu es notre gloire et l'honneur de notre » pays, ô loi qui comptes parmi tes ancêtres les rois et les » princes auxquels aohéi la Flandre. Par quelles louanges pour- » rais-je assez te célébrer? La noblesse de ton origine est re- » haussée par tant de vertus, elle s'est révélée au monde par » tant d'actions éclatantes que, lors même que le vieil Homère, »> chantre des rois de la Grèce, reviendrait parmi nous, ses » chants seraient inutiles à ta gloire, »
joindre quelques lignes où il proclame la mission qui incombe aux lettres, de perpétuer la gloire de l'empereur, et où il insiste sur la légitime autorité de l'historien, lorsqu'il lui a été donné de prendre une part éclatante aux exploits retracés dans ses récits.
11 est probable que Guillaume Van Maie revint à Bruxelles avec le duc d'Àlbe et le fils de Charles- Quint. Van Maie, qui aspirait à l'honneur d'écrire les annales contemporaines des Pays-Bas, ne devinait sans doute pas l'avenir, quand il vit ce jeune prince, qui fut plus tard Philippe II, présider à une fête, entre le duc d'Albe et les comtes d'Egmont et de Homes, sur cette grand' place de Bruxelles, où depuis... Mais alors la patrie ne se présentait au cœur de Van Maie qu'entourée des images de la prospérité et du bonheur (1), et il suppliait Louis de Praet de lui trouver quelque position honorable qui pût le conduire à la charge d'historiographe belge de l'empereur.
(1) Malinœum luum plane beaveris. [Lettres de Guillaume Van Maie, publiées par M. de Reiffenberg, p. 40.)
Ce fut vers les fêtes de Pâques 1550, que Louis de Praet obtint que Guillaume Van Maie entrerait comme ayuda de câmara dans la maison de l'empereur, et Charles-Quint qui aimait les lettres et regrettait de ne pas les avoir assez cultivées pendant sa jeunesse, l'admit aussitôt dans son intimité. Charles-Quint se borna-t-il à faire répéter à Guillaume Van Maie certains récits que celui-ci avait empruntés à Louis d'Avila? Alla-t-il jusqu'à lui demander de lui expliquer, d'après le texte latin, les Commentaires de César qu'il ne connaissait que par une traduction dans la langue de Dante et de Machiavel? 11 est seulement permis de le supposer; mais ce que nous savons avec plus de certitude, c'est que tous les jours l'empereur l'honorait de longs entreliens, que sans cesse Van Maie lisait ou écrivait sous sa dictée, près de sa table ou au coin du feu, même la nuit à côté de son lit (1), et qu'il était en quelque sorte, comme il le dit lui-
(I) Quolidianum colloquium. . Ad foeum... In lectionc noclurna... [Lettres de Guillaume Van Maie, pp. 26, 27, 35, 4o.)
même, lié à un poteau par ses fonctions et ses occupations (1).
Le 31 mai 1550, Charles -Quint avait quitté Bruxelles pour se rendre en Allemagne où l'appelaient des affaires importantes. Arrivé à Cologne, il s'embarqua le 14 juin sur le Rhin, et mit cinq jours à atteindre Mayence. Guillaume Van Maie, qui accompagnait l'empereur, se hâta d'écrire de Mayence à son illustre ami Louis de Praet; mais cette lettre dont on ne saurait assez regretter la perte, n'existe plus, et nous ne connaissons ce qu'elle renfermait (2) que par une rapide récapitulation (3) que Van Maie inséra dans une autre lettre, également adressée au seigneur de Praet et écrite à Augsbourg le 17 juillet 1550. Nous la reproduirons ici en empruntant la fidèle traduction qu'en a publiée M. Mignet.
« Dans les loisirs de sa navigation sur le
(1) Tanquara ad palum alligatus. [Lettres de Van Maie, p. 54 )
(2) Inlelligo nullase meis (lilteris) tibi reddilas esse... Scripseram fusissime... Despero hujus infortunii memor quod litlerœ meœ sint intercepta?. (Ibid., pp. 11 et 12.)
(3) Brevcm anacephaleosim. p. 12.)
» Rhin, l'empereur, livré aux plus libérales occu- » pations sur son navire, a entrepris d'écrire ses » voyages et ses expéditions, depuis l'année 1515 » jusqu'à présent. L'ouvrage est admirablement » poli et élégant, et le style atteste une grande » force d'esprit et d'éloquence. A coup sûr, je » n'aurais pas cru facilement que l'empereur posai sédât des qualités pareilles, puisqu'il m'a avoué » lui-même qu'il n'en devait rien à l'éducation et » qu'il les avait entièrement puisées dans ses seules » méditations et dans son travail. Quant à l'autorité » et à l'agrément de l'ouvrage, ils consistent sur- » tout en cette fidélité et cette gravité auxquelles » l'histoire doit son crédit et sa puissance (1). »
(4) Scripsi e Mogurtciaco Caesaris iler; liberalissimns ejus occupaliones in navigalione fluminis Rheni , dum olii oecasione invitatus. scriberet in navi peregrinationes suas et expediliones, quas ab anno XV in prœsenlem usque diem sus-
cepissel Libellus est mire lersus et elegans, utpole magna
ingenii eteloquenlia? vi conscriptus. Ego ccrle non temere credidissem Cœsari illas quoque dotes inesse, quum, ut ipse mihi faletur, nihil lalium rerum inslitulione sit conseculus, sed sola meditatione et cura. Q'.iod aUinel ad auctoramentum et graliam, vide, obsecro, quibus fulcris innitentur. scilicel fideel dignitate, quibus polissimum duobus et commendalur et vigel bisloria,
Guillaume Van Maie ajoutait dans un postscriptum : « L'empereur m'a permis de traduire » son livre, dès qu'il aura été revu par Granvelle et » par son fils. J'ai résolu d'adopter un style nouveau, » qui tienne à la fois de Tite-Live, de César, de » Suétone et de Tacite; mais l'empereur est injuste » pour nous et pour son siècle, quand il veut » que son livre reste caché et protégé par cent » clefs (1). »
Si l'on désire savoir ce que Guillaume Van Maie entendait par ce nouveau système d'interprétation, on peut s'en référer à ce qu'il écrit lui-même au sujet de la relation de don Louis d'Avila : « 11 convient que les actions qui ont » surpassé tout ce qu'il y eut. de plus fameux » dans divers pays, soient racontées dans une » langue célèbre et comprise par toutes les na-
(1) Cœsar induisit mini libri sui versionem, ubi fuerit per Granvellanum et fiiium recognitus. Statui uovum quoddam scribendi lemperamentum effingere, mixtum ex Livio, Cœsare, Suetonio et Tacito. Iniquus est tamen Caesar nobis et saeculo, quod rem supprimi velit et servari centum clavibus. (Lettres de Guillaume Van Maie, p. 13.)
» lions... Peut-être m'accusera -t- on d'employer » un système de traduction nouveau et trop libre; » j'ai suivi le texte même que j'avais sous les » yeux, sans toutefois m'y croire trop étroile- » ment lié, mais aussi sans m'écarter du sens, » lors même que je ne conservais pas le même » ordre et les mêmes mots. » Le vainqueur de Barberousse, comme le conquérant de la Gaule, avait cherché, selon l'expression de Montaigne, à. recommander non son dire, mais son faire (1). Van Maie voulait que ce livre offrît aussi à la fois un modèle aux guerriers et aux historiens (2) : il se proposait donc de répandre sur les Commentaires de l'empereur un reflet classique de la littérature latine, qui eût rapproché l'ancien et le nouveau César.
(1) Si les gestes de Xénophon et de César n'eussent de bien loing surpassé leur éloquence, je ne croy pas qu'ils les eussent jamais escripts : ils ont cherché à recommander non leur dire, mais leur faire. Essais, I, 39.
(2) Les commentaires de César, dit Plutarque, ont été loués par les meilleurs esprits de son temps, comme un modèle parfait de ce genre d'ouvrage, et comme également propres à former les historiens et les guerriers.
A Augsbourg, Charles-Quint s'enfermait seul avec Van Maie pour dicter pendant quatre heures consécutives. Ce fut là que s'acheva le travail qui s'étendait de 1516 au mois de septembre 1548. L'empereur, en terminant ses récits à la fin de Tannée 1548, les considérait-il comme résumés sous la forme la plus nette et la plus précise, dans les instructions qu'il transmit à son fils, le 18 janvier de cette même année (1)? Là aussi, il invoquait les infirmités qui le tourmentaient, les dangers qu'il avait bravés, l'incertitude des desseins de Dieu à son égard , avant de tracer les règles auxquelles son successeur aurait plus tard à se conformer dans sa politique. C'était d'abord un dévouement absolu à la religion, qui, sans faiblesse comme sans usurpations, maintiendrait les espérances attachées à la convocation du concile de Trente; c'étaient au dehors un système prudent et habile qui ne compromettrait pas les relations avec la France et
(1) San do val (éd. d'Anvers), II, p. 475; Papiers d'État de Granvelle, III, 267. J'ai vu une traduction italienne de ces in-, struclions dans la Bibliothèque du Vatican, n° 750.
rechercherait l'amitié de l'Angleterre; au dedans, un gouvernement généreux el conciliant en Allemagne, actif et vigilant en Italie, sage et éclairé dans les Pays-Bas, qui s'étaient toujours montrés hostiles à l'autorité étrangère (1); enfin il lui recommandait, partout et toujours l'amour de la paix que l'expérience même des guerres devait rendre plus vif, l'économie dans l'administration des finances, l'impartialité dans celle de la justice, la répression des abus, le respect des droits de tous. Dans ses instructions comme dans ses Commentaires, Charles-Quint avait sans cesse devant les yeux l'instabilité des choses humaines (2).
Guillaume Van Maie assure toutefois que Charles- Quint voulait continuer ses Commentaires jusqu'au moment où il écrivait (3). Le temps lui manqua sans doute, et les dictées qui nous ont été conser-
(1) Los de alli no pueden bien sufrir scr governados por es- Irangeros.
(2) La continua instabilidad y mudanca de las cossas lerrenas.
(3) In prœsentem usque diem. Lettres de Guillaume Van Maie, p. 12.
vées, remplirent en 1550 et en 1551, la plus grande partie des loisirs (1) dont il disposa pendant sa longue résidence à Augsbourg, sous les frais ombrages des jardins des Fugger (2).
L'empereur donna-t-il suite à la promesse plus ou moins vague qu'il avait faite à Mayence ? Avaitil commencé par soumettre son travail à la révision de son fils, alors âgé de vingt-trois ans, et à celle de Granvelle? La négative paraît peu douteuse, car on n'a rien retrouvé qui se rapportât à cette communication. Les dernières lignes du post-scriplum de la lettre du 17 juillet annonçaient déjà, comme l'observe très-bien M. Mignet, que l'empereur avait changé d'avis, et en lisant les lettres postérieures de Van Maie, on ne le trouve qu'assez péniblement occupé de la publication que l'empereur lui avait
(1) Je n'ose dire : tous ces loisirs, car d'après une noie que je dois à l'obligeance de noire savant secrétaire perpétuel , M. Quetelct, Htilsius mentionne en ces ternies un traité que, vers le même temps, Charles-Quint aurait composé sur I artillerie : Discorso de l'artilleria, de Vimpcradore Carolo V, scrilto a mano, 155-2.
(2) Hortis amœnissimis... Cœsar capilur loci amœnilale. [Lettres de Guillaume Van Maie, p. 26.)
imposée de sa traduction du Chevalier délibéré, d'Olivier de la Marche. Il semblait que Charles- Quint, près d'aborder la période la plus difficile de sa vie, cherchât à se dérober à l'histoire moderne, troublée, agitée, pleine de luttes, travaillée d'incertitudes et de doutes, qui commençait avec lui, pour se réfugier dans les fables créées par la chevalerie qui n'était plus elle-même qu'une fiction poétique.
Cependant, à la fin de l'année 1551, Charles- Quint alla s'établir à Inspruck, où il se trouvait plus près de l'Italie, mais il ne tarda pas à le regretter. Son éloignement du centre de l'Allemagne encourageait les efforts de ses ennemis, et l'absence de toute armée, qui eût pu le protéger, le livrait en quelque sorte à leur audace.
Le k avril 1552, Charles-Quint écrivait à son frère, le roi des Romains : « Je me trouve présen- » tement desnué de forces et desauctorisé. Je me » vois forcé d'abandonner l'Allemagne pour n'avoir » nul qui se veulle déclarer pour moy, et tant de » contraires, etjàles forces en leurs mains... Quelle * belle fin je feroie en mes vieulx jours!... Le tout
» bien considéré, me recommandant à Dieu et me » mettant en ses mains, voyant à cette heure néces- » sité de recevoir une grande honte ou de me mettre » en ung grand danger , j'ayme mieulx prendre la » part du danger, puisqu'il est en la main de Dieu » de le remédier, que attendre celle de la honte, » qui est si apparente (1). » Six semaines plus tard , Charles-Quint était réduit à quitter précipitamment Inspruck, pendant la nuit, pour ne pas tomber au pouvoir de ses ennemis.
Dans ces graves circonstances, Charles-Quint, menacé dans son autorité et dans sa liberté, se préoccupa du sort qui était réservé à ses mémoires, où il avait exposé les secrets de sa politique et jugé les fautes des princes protestants d'Allemagne. Il crut prudent de les confier à quelque serviteur dévoué qui pût les porter en Espagne, hors de tout péril, et il y ajouta quelques lignes adressées à son fils, où il lui révélait l'importance de ce dépôt, qui ne devait être ouvert qu'a une époque ou dans une
(I) Lanz, Corresp. des Kaisers Karl V, III, p. 161 : Bicholïz, Gesckichte der Reg. Ferdinand des Erslen, IX, p. 549.
éventualité qu'il aurait indiquée. Au milieu des alarmes et des émotions d'Inspruck, ces* lignes restèrent inachevées, mais, en dépit des galères françaises et turques qui croisaient dans la Méditerranée, le message fut fidèlement exécuté, et la relation dictée par Charles-Quint à Van Maie fut remise (tout l'annonce du moins) au jeune prince d'Espagne.
A peine les troupes de Maurice de Saxe étaientelles entrées à lnspruck, qu'elles pillèrent tout ce qui avait appartenu à l'empereur. Les livres et les papiers qui se trouvaient dans la maison de Van Maie subirent le même sort. Les protestants avaientils connu, par la lettre de Van Maie écrite à Mayence, qui avait été interceptée, selon ce qu'il raconte, l'existence de l'œuvre impériale ? C'eût été assurément la part la plus précieuse du butin qu'ils recueillirent.
Entre la fuite d'Inspruck, qui indignait don Juan d'Autriche, et l'abdication de Bruxelles, si aisément acceptée par Philippe II, il n'y a pas de place pour la continuation des Commentaires : chaque jour eut
ses combats et ses dangers ou tout au moins ses luttes de tout genre et ses agitations renaissantes; mais que se passa-t-il plus tard à Yuste? Les opinions sont partagées : nous essaierons d'exposer la nôtre.
Charles-Quint avait l'intention bien arrêtée d'achever dans le silence et dans la paix le travail qu'il avait commencé au milieu des guerres et des démêlés politiques. Il voulait, en justifiant sa conduite vis-àvis des papes et des rois, dans les troubles religieux de l'Allemagne comme dans les grandes guerres contre la France, démontrer qu'il était toujours resté ce qu'il avait été sur les plages brûlantes de Tunis et d'Alger, le véritable chef et le légitime représentant de la société politique chrétienne, violemment assaillie et menacée au dedans comme au dehors (1). Il espérait, disait-il dans une lettre dont nous aurons à peser chaque phrase, arriver à
(1) L'empereur, écrivait Tiepolo, ne néglige rien de ce que Ton est en droit d'attendre d'un empereur chrétien, plein de zèle pour la foi et pour l'Église. (Voyez la Chronique de Chartes- Quint, par M. Pichot, p. 149.)