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faire quelque chose que Dieu ne jugerait pas inutile à son service.

11 avait amené avec lui dans sa retraite son habile secrétaire Guillaume Van Maie, et, en déclarant qu'il était résolu à ne plus s'occuper des affaires présentes, il avait annoncé, dès son arrivée en Espagne, qu'il voulait renvoyer tous ses serviteurs pour ne conserver que Van Maie (i), c'est-à-dire afin de pouvoir s'enfermer avec lui, comme à Augsbourg, et d'autant mieux gardé contre toute pensée de vanité que ces souvenirs de sa vie eussent été retracés au pied de sa tombe.

Cependant d'autres occupations vinrent interrompre ces projets, et Van Maie, dont la faveur s'accroissait au point d'exciter toute la jalousie des Espagnols, paraît avoir partagé ses journées entre la lecture qu'il faisait pendant le dîner de l'empereur, et la rédaction des bulletins relatifs k sa santé, que l'on adressait régulièrement au secrétaire d'État,

(1) Lettre de Gazlelù, du 11 octobre 1556. Retraite et mort de Char les- Quint, par M. Gacharé, I, pp. 18 et 19.

don Juan Vasquez (1). Il y eut deux périodes bien distinctes dans le séjour de Charles-Quint à Yuste. Pendant la première, rêvant encore le rétablissement de ses forces et de sa santé prématurément affaiblie, il voulait créer lui-même, dans sa solitude moins sombre qu'elle ne le fut plus tard, des bâtiments commodes, des jardins plantés de citronniers et d'orangers, des fontaines jaillissantes et des bassins peuplés de truites. Dans la seconde, luttant en vain contre le mal qui ravageait le corps sans atteindre la vigueur de l'intelligence, il ne voyait plus dans les souvenirs de sa gloire que ses faiblesses et ses misères, et sa pensée, absorbée par de pieuses méditations, se détachait de la terre. Parcourez toutes les lettres (et elles sont bien nombreuses) qui furent écrites à Yuste par les serviteurs de Charles-Quint : vous y retrouverez tous les incidents, tous les épisodes de ses journées, mais vous n'y apercevrez aucune trace des dictées historiques qu'il aurait faites à Guillaume Van Maie, et s'il y en eût

(1) Lettre de Guillaume Van Maie, du U avril 1557. Gacbard, Retraite et mort de Charles-Quint, II, p. 167.

quelques-unes, loin de recomposer sur une forge base l'apologie de cette vie si remplie, elles ont dû se réduire à des fragments trop tôt interrompus.

Charles-Quint, il est vrai, se préoccupait parfois du jugement que porterait sur lui la postérité, mais dans ces moments-là il recommandait qu'on recueillît avec soin les vastes compilations de Florian Ocampo et de Ginès Sepulveda (1). Il lui arriva toutefois de dire au Père François de Borgia, qu'il avait chargé d'une mission en Portugal : « Vous pa- » raît-il qu'il y ait quelque signe de vanité à écrire » ses propres actions? Il faut que vous sachiez que » j'ai raconté toutes les expéditions (jornadas) que » j'ai entreprises avec leurs causes et les motifs » qui m'y ont poussé, mais je n'ai été guidé, en » écrivant, par aucun désir de gloire, ni par aucune » pensée de vanité (2). » Il nous est impossible

(1) Lettre de l'empereur, du 9 juillet 1558. Gachard, Retraite et mort de Charles-Quint, I, p. 310.

(2) Ribadeneyra, vida del P. Francisco de Borja, p. 143 ; Sandoval (éd. d'Anvers), II, p. 617. Comparez ce que dit Sepulveda ; que Charles-Quint voyait une preuve d'ambition dans les encouragements qu'accordaient certains princes aux récits qui leur étaient favorable*.

de ne pas voir dans ces paroles de Charles-Quint une allusion à son livre de 1550, qu'il avait intitulé : Summario das viages e jornadas, en y ajoutant une lettre où il protestait qu'il ne l'avait pas composé par vanité.

Il semble que Charles-Quint, en oubliant à Yuste tout ce qu'il avait fait de grand et de glorieux, ait donné ainsi la plus forte preuve d'humilité, et le président du conseil de Castille, Juan de Vega, écrivait en apprenant sa mort : « Aucun bruit de ses » armées, avec lesquelles il avait' tant de fois fait » trembler le monde, ne l'avait suivi au monastère » de Yuste, et il avait oublié ses bataillons bardés » de fer et ses bannières flottantes, aussi compléte- » ment que si tous les jours de sa vie s'étaient » écoulés dans cette solitude (1). »

Le témoignage d'Àmbrosio de Moralès est bien plus précis encore que celui de Juan de Vega. Àm~ brosio de Moralès, qui écrivait en 1564, six ans après la mort de Charles-Quint, affirme que ses

(1) San do val, Vida del Emp. Carlos V en Yuste, éd. d'Anvers, p. 619.

Commentaires ne furent pas composés à Yuste, mais en Allemagne : « Ce qui doit, dit-il, exciter » surtout l'admiration, c'est que ce prince rédigea » lui-même, au milieu de la fureur de ses » guerres (i), le récit exact et suivi de ses » actions. »

On rencontre dans l'énumération des livres trouvés à Yuste, après la mort de Charles -Quint, cette mention : un livre de mémoires (Memorias) avec une plume d'or. Ce livre de mémoires aurait-il contenu les Commentaires? La plume d'or seraitelle celle de l'empereur, oubliée entre deux feuillets inachevés? Il faut observer que Granvelle désigne les Commentaires sous le litre de Mémoires, et la place même que cette mention occupe dans l'inventaire, tout à côté des papiers de l'empereur et des cartes qui lui avaient servi, offre quelque importance; mais comment le notaire ou le greffier, qui en décrivant les coupes et les cuillers rappelle toujours l'usage qu'en fit l'empe-

(1) En toda la braveza de sus guerras.

reur, a-t-il pu oublier d'ajouter que ces mémoires n'étaient ni des comptes ni des notes (le mot Memorias signifie tout cela), mais l'autobiographie de Charles-Quint?

Il y avait aussi à Yuste un portefeuille de velours noir et des papiers confiés à la garde de Guillaume Van Maie. Là se trouvait sans doute la correspondance politique de Charles-Quint, mais Quijada lui enleva en même temps et presque par violence (1) (Van Maie s'en plaignait vivement), les feuilletsqui renfermaient le texte des Commentaires, tels qu'ils avaient été écrits sous la dictée de l'empereur. « C'est mon travail (2)! » s'écriait Van Maie, et ici encore il ne peut être question que d'une rédaction peu développée sur plusieurs points, car Van Maie assurait qu'il en avait une grande partie gravée dans sa mémoire (3).

Que devinrent ces manuscrits complets ou

(1) Quasi por fuerça. Lettre du cardinal de Granvelle, du 7 mars 1361. Papiers d'État de Granvelle, VI, p. 290.

(2) Diziendo que eran sus travajos. {Ibid.)

(3) Ténia en la memoria buena parle. (Ibid.)

incomplets, laissés tels qu'ils étaient sortis d une première dictée ou partiellement revus et retouchés? Philippe II les fit-il disparaître? Nous n'oserions ni l'en accuser, ni l'en absoudre. Certes, il n'en eût pas autorisé la publication, mais il permettait à Moralès, son historiographe, de citer le mémorable exemple de Charles-Quint écrivant sa propre histoire, et la conservation même du manuscrit envoyé d'Inspruck est un argument irrécusable (1).

Van Ma'e, qui était revenu d'Espagne comblé de bienfaits et qui de plus avait eu l'insigne honneur d être nommé dans le testament de Charles-Quint, exécuta-t-il par gratitude (2) son projet de chercher

(1) Le codicille de Philippe II qui ordonne de brûler certains papiers après sa mort se rapporte-t-il aux Commentaires de Charles-Quint? Cela me paraît bien difficile à admettre. Philippe II aurait-il désigné l'œuvre de son père par ces termes aussi vagues que dédaigneux : Papeles de otras qualesquier perso nos y especial mente de los defunctos ; et comment expliquer dans ce système la réserve qui s'applique à tous les papiers importants qu'il faudra conserver : Papel de importancia que convenga guardar.

(2) Por memoria. Papiers dÈlal dut cardinal de Granvelle, VI, p. 290.

dans sa mémoire les éléments d'un nouveau texte des Commentaires (1)? Proflta-t-il de ses loisirs dans

(I) M. Arendt a cru retrouver dans la longue relation de la prise d'Hesdin et de Térouanne par Sepulveda, un extrait des Commentaires de Charles-Quint, complétés à Yuste. Si ces Commentaires avaient consacré seize longs chapitres à la prise de ces deux villes, quelle étendue ne faudrait-il pas leur altribuer? On voit seulement que Van Maie avait dépeint à Sepulveda celte campagne comme d une très-grande importance et qu'il lui en avait promis une narration détaillée. Mais il n'y a pas la moindre allusion à une source qu'eût entourée un respect tout particulier. Si Sepulveda avait pensé pouvoir obtenir de Van Maie la communication d'un fragment des commentaires de Charles- Quint, n'eûl-il pas sollicité celle de quelque autre partie plus importante? II faut aussi remarquer que la lettre de Sepulveda a été imprimée en 1557. Or, de deux choses l'une : ou bien l'on n'eût pas osé mentionner la communication de Charles-Quint qui vivait encore, s'il l'avait défendue, ou Ton n'eût pas manqué, s'il l'avait autorisée, de célébrer sa générosité (humanitatem). Charles- Quint était resté étranger à ces deux sièges, et tout ce que nous savons, donne lieu de croire qu'il ne raconta avec des développements considérables que les expéditions auxquelles il prit une part directe et immédiate. On comprend, du reste, parfaitement que Van Maie ait pu se procurer près de ses amis de Flandre quelque relation détaillée d'une expédition dont ils avaient été les témoins. M. de Reiffenberg observe (introd. aux Lettres de Van Maie, p. xx) que plusieurs personnes fort bien instruites s'étaient engagées à lui fournir des mémoires aussi sûrs que circonstanciés. Marchetus, publiant en 1555 une narration de celte campagne, à laquelle il avait assisté, annonce qu'il en est d'autres où les mêmes faits seront retracés avec plus de détails (iuculentius).

son pays natal pour composer cette traduction latine qui eût rappelé à la fois et les plus grandes actions des temps modernes et les œuvres littéraires les plus parfaites de l'antiquité ? Nous en sommes réduits au témoignage du cardinal de Granvelle qui rapporte que Van Maie se plaignait de n'avoir pu commencer son travail parce qu'il avait toujours été infirme et souffrant depuis son retour (1). En effet Van Maie mourut le 1 er janvier 1561, deux ans et trois mois après celui qu'il aimait à nommer son maître (2).

Van Maie, à ce que nous apprend aussi le cardinal de Granvelle, avait beaucoup d'amis (3) qu'il entretenait souvent de cette œuvre qui eût accoin-

(1) Que esperava algun dia escrivir algo por memoria de su amo, lo quai dezia que no havia aun empezado por haver estado por acâ siempre achacoso y dolienle. (Papiers d'État du cardinal de Granvelle, VI, p. 290.)

(2) Herus meus. [Lettres de Guillaume Van Maie, p. 47) Su amo. [Papiers d'État de Granvelle , VI, p. 290.)

(3) He sabido que muchos dias ânles que muriesse, rasgô y quemô muchos pa pelés, y que viviendo se havia quexado muchas vezes â algunos amigos suyos... {Papiers d'État du cardinal de Granvelle, VI, p. 290.)

pli le souhait et le rêve de toute sa vie (1). Incontestablement ces propos, ces intentions trouvèrent un écho dans d'autres pays qui avaient été également les témoins des exploits de Charles -Quint, et il ne faut pas s'étonner si on les connut en Italie. Venise, dont les affaires étaient, dit Commines « plus saigement conduites que de prince qui soit au monde » , n'ignorait rien de ce qui se passait en Europe. En 1559, Marco- Antonio da Mula avait reçu une mission extraordinaire de la république dans les Pays-Bas, et chaque jour ses marchands échangeaient de longues lettres entre Anvers, la reine de l'Escaut, et Venise, la reine de l'Adriatique.

A l'heure même où expirait Van Maie, un gentilhomme vénitien, Louis Dolce, remarquait dans une

(1) Ce ne fut probablement qu'après le retour de Van Maie dans les Pays-Bas que se répandit de divers côtés le bruit que Charles-Quint avait dicté ses Commentaires et qu'ils allaient être traduits en latin. En 1559, Zenocarus en ignore encore l'existence, mais il allègue toutefois, pour la démentir, les considérations qui inquiétaient la conscience de CIiarles-Quint : Veritus ne taudis propriœ avidus à Deo cerner etur.

vie de Charles-Quint qu'il savait fort bien le français. « On dit, ajoutait-il, qu'il composa dans cette » langue de très-beaux commentaires des choses » qu'il avait faites, et à ce que j'entends, on les tra- » duit maintenant en latin, etils seront publiés (1). » Toute l'Italie était encore pleine des souvenirs de Charles-Quint, et le projet d'écrire son histoire souriait à la fois à Bernardo Tasso dont l'illustre fils appelait la gloire, l'ombre d'un songe, et à Girolamo Ruscelli qui s'occupait depuis longtemps d'un recueil des biographies des hommes illustres. Ruscelli répéta ce qu'avait dit Dolce, en donnant plus ou moins exactement le nom du traducteur : « On espère tous les jours voir paraître les Com- » mentaires traduits en latin par Guillaume Ma- » rinde. » Dolce avàit annoncé qu'une traduction se faisait. Ruscelli, qui écrivait daus la même ville et

(1) Alcuni bellissimi commenlari délie cose da lui faite, i quali, corne odo, hora si traducono in lalino e si darano fuori.

En 1565, Dolce publia une nouvelle édition de son livre. La phrase qui se rapporte aux Commentaires de Charles-Quint, phrase vague et ambiguë, ne fut pas modifiée. On n'avait rien appris de plus à Venise de 1561 à 1565.

dans le même temps, va plus loin ; il assure qu'elle s'imprime. Il est douteux que cette traduction ait jamais été composée, mais qu'elle fût déjà sous presse à Venise, c'est ce qui nous paraît surtout inadmissible. Guillaume Van Maie, qui avait reçu à Bruxelles la conciergerie du palais et qui touchait une pension, eût-il osé aborder ainsi subrepticement à Venise une publication qui eût attiré sur lui le courroux de Philippe II (1)? Tout se réduit d'ailleurs à l'autorité bien suspecte de Brantôme qui a exagéré, sans les comprendre, les données recueillies par Dolce et Ruscelli :

« On dict que le grand empereur fit un livre de » sa main, comme Jules César en son latin. Je ne » sçay s'il l'a faict, mais j'ay veu une lettre im- » primée parmy celles de Belleforest, qu'il a tra- » duicte d'italien en françois, qui le lestifie et avoir » esté tourné en latin par Guillaume Marinde : ce

(1) Nous serions plus disposés à admettre que les bruits répandus à Venise, contribuèrent aux perquisitions que Ton fit chez Van Maie aussitôt après sa mort, a He ententido, » écrivait Philippe II au cardinal de Granvelle, en lui transmettant Tordre de les exécuter sans retard.

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