SCÈNE VII
Le spectateur, qui était ému, cesse ici de l'être. OEdipe, qui raisonne avec Dircé de l'amour de cette princesse pour Thésée, t'ait oublier ses malheurs ; il rompt le fil de l'intérêt. Dircé est si étrangère à l'aventure d' OEdipe que toutes les fois qu'elle paraît elle fait beaucoup plus de tort à la pièce que l'infante n'en fait à la tragédie du Ciel, et Livie à Cinna : car on peut retrancher Livie et l'infante, et on ne peut retrancher Dircé et Thésée, qui sont malheureusement des acteurs principaux.
Il reste une réflexion à faire sur la tragédie A' OEdipe, C'est, /sans contredit, le chef-d'œuvre de l'antiquité, quoique avec de grands défauts. Toutes les nations éclairées se sont réunies à l'admirer, en convenant des fautes de Sophocle. Pourquoi ce sujet n'a-t-il pu être traité avec un plein succès chez aucune de ces nations? Ce n'est pas certainement qu'il ne soit très-tragique. Quelques personnes ont prétendu qu'on ne peut s'intéresser aux crimes involontaires d'OEdipe, et que son châtiment révolte plus qu'il ne touche. Cette opinion est démentie par l'expérience, car tout ce qui a été imité de Sophocle, quoique très-faiblement dans VOEdipe, a toujours réussi parmi nous; et tout ce qu'on a mêlé d'étranger à ce sujet a été condamné. Il faut donc conclure qu'il fallait traiter OEdipe dans tout la simplicité grecque. Pourquoi ne l'avons-nous pas fait? C'est que nos pièces en cinq actes, dénuées de chœurs, ne peuvent être conduites jusqu'au dernier acte sans des secours étrangers au sujet. Nous les chargeons d'épisodes, et nous les étouffons : cela s'appelle du remplissage. J'ai déjà dit^ qu'on veut une tragédie qui dure deux heures : il faudrait c[u'elle durât moins, et qu'elle fût meilleure.
C'est le comble du ridicule de parler d'amour dans OEdipe, dans Electre, dans Mèrope. Lorsqu'en 1718 il fut question de représenter le seul OEdipe^^ qui soit resté depuis au théâtre, les comédiens exigèrent quelques scènes où l'amour ne fût pas oublié, et l'auteur gâta et avilit ce beau sujet par le froid ressouvenir d'un amour insipide entre Philoctète et Jocaste.
\. Dans l'édition de 1704, Voltaire disait : On veut une tragédie. Ce fut en 1774 qu'il mit : J'ai déjà dit qu'on veut, etc. Voyez ci-dessus, page 164. 2. VOEdipe de Voltaire lui-même.