‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 208 sur 574 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Vers \. D'où me vient ce désordre, Auûde, et que veut dire Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire ?

L'abbé d'Aubignac, malgré l'ayeuglement de sa haine pour Corneille, a raison de reprendre ces expressions, que veut dire qu'un cœur garde peu d'empire sur des vœux. Il traite ces ver^ de galimatias, mais il devait ajouter que cette manière de parler, que veut dire, au lieu de pourquoi, est-il possible, comment se peut-il, etc., était d'usage avant Corneille. Malherbe^ dit, en parlant du mariage de Louis XIII avec l'infante d'Espagne :

Son Louis soupire Après ses appas.

Que veut-elle dire De ne venir pas ?

Cette ridicule stance de Malherbe n'excuse pas Corneille : mais elle fait voir combien il a fallu de temps pour épurer la langue, pour la rendre toujours naturelle et toujours noble, pour s'élever au-dessus du langage du peuple sans être guindé.

Vers 3. L'horreur que, malgré moi, me fait la trahison, Contre tout mon espoir révolte ma raison.

Le premier vers est bien ; le second semble pouvoir passer à l'aide des autres, mais il ne peut soutenir l'examen. On voit d'abord que le mot raison n'est pas le mot propre : un crime révolte le cœur, l'humanité, la vertu: un système faux et dange-| reux révolte la raison. Cette raison ne peut être révoltée contre tout un espoir. Le mot de tout mis avec espoir est inutile et faible, et cela seul suffirait pour défigurer le plus beau vers. Examinez encore cette phrase, et vous verrez que le sens en est faux.

\. Livre VL

' L'horreur que me fait la trahison révolte ma raison contre mon espoir signifie précisément empêche ma raison d'espérer ; mais que Perpcnna ait des remords ou non, que l'action qu'il médite lui paraisse pardonnable ou horrible, cela n'empêchera pas la raison de Perpenna d'espérer la place de Sertorius. Si on examinait ainsi tous les vers, on en trouverait beaucoup plus qu'on ne pense défectueux, et chargés de mots impropres. Que le lecteur applique cette remarque à tous les vers qui lui feront de la peine,

I qu'il tourne le vers en prose, qu'il voie si les paroles de cette prose sont précises, si le sens est clair, s'il est vrai, s'il n'y a rien de trop ni de trop peu; et qu'il soit sûr que tout vers qui n'a pas la netteté et la précision de la prose la plus exacte ne vaut rien. Les vers, pour être bons, doivent avoir tout le mérite d'une prose parfaite, en s'élevant au-dessus d'elle par le rliytlime,la cadence, la mélodie, et par la sage hardiesse des figures.

Vers 4. Contre tout mon espoir révolte ma raison, etc.

Une raison révoltée contre un espoir, une image qui ne trouve point de bras à lui prêter au point d'exécuter, méritent le même reproche que l'abbé d'Aubignac fait aux premiers vers ; et exécuter ne peut être employé comme un verbe neutre.

Vers 13. Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée,

Reprend de ses remords la cliaîne mal brisée.

Divisée d'avec soi est une faute contre la langue : on est séparé de quelque chose; mais non pas divisé de quelque chose. Cette première scène est déjà intéressante.

Vers M. Quel honteux contre-temps de vertu délicate

S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte?

Le premier vers n'est pas français. Un contre- temps de vertu est impropre ; et comment un contre-temps peut-il être honteux?

Le beau succès, et le crime qui a plein droit de régner, révoltent le lecteur.

Vers 2o. L'honneur et la vertu sont des noms ridicules.

Cette maxime abominable est ici exprimée assez ridiculement. Nous avons déjà remarqué S dans la première scène de la Mort de Pompée, qu'il ne faut jamais étaler ces dogmes du crime; que ces sentences triviales, qui enseignent la scélératesse, ressemblent

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