ACTE II, SCÈNE II
aspirer à elle. Tous ces raisonnements sur le trône semblent trop se contredire : tantôt le trône de Viriate dépend de Sertorius, tantôt Sertorius est au-dessous du trône, tantôt il hait le trône, tantôt Viriate reut faire respecter son trône : mais quand même il y aurait de la justesse dans ces dissertations, il y aurait toujours trop de froideur. Presque tous ces raisonnements sont faux: ils auraient besoin du style le plus élégant et le plus noble pour être tolérés; mais malheureusement le style est guindé, obscur, souvent bas, et hérissé de solécismes et de barbarismes.
Vers i 23. .le trahirois, madame, et vous et vos États, De voir un tel secours et ne l'accepter pas.
Je trahirais de voir est un solécisme.
Vers 127. Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins, Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains.
On ne jette point un dépôt, c'est un barbarisme ; il faut ne mit ce grand dépôt.
Vers 137. Après que ma couronne a garanti vos têtes, Ne mérité-je point de part en vos conquêtes?
Que veut dire une couronne qui garantit des têtes? Il fallait au moins dire de quoi elle les garantit : on garantit un traité, une possession, un héritage; mais une couronne ne garantit point une tête.
Vers lo4. Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie.
C'est un barbarisme et un contre-sens. On est payé en recevant une récompense, on est payé par une récompense ; mais on n'est point payé de recevoir une récompense : il fallait : Il fut assez payé, vous sauvâtes sa vie, ou quelque chose de semblable.
Vers 161. Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire, Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire?
La victoire n'a point de bords ; on touche à la victoire, on est près de la remporter, de la saisir, mais on n'est point à ses ]3ords. Cela ne peut se dire dans aucune langue, parce que dans toutes les langues les métaphores doivent être justes.
Vers 169. L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces.
On ne peut dire les forces d'un espoir; aucune langue ne peut admettre ce mot, parce que les forces ne peuvent pas être dans un espoir. C'est un barbarisme.
200 RE3[ARQUES SUR SERTORfUS.
Vers iTO. Le plus heureux destin surprend par les divorces.
Un destin n'a point de divorces, il a des vicissitudes, des changements, des revers ; et alors ce n'est pas l'heureux destin qui surprend. Cette expression est un barbarisme.
Vers 171. Du trop de confiance il aime à se venger.
Ce destin qui aime à se venger est une idée poétique qui n'a rien de vrai. Pourquoi aimerait-il à se venger de la confiance qu'on a en lui? Est-ce ainsi que doit raisonner un grand capitaine, un homme d'État ?
Vers 173. Devons-nous exposer à tant d'incertitude L'esclavage de Rome et notre servitude?
Ce n'est point l'esclavage qu'on expose ici à l'incertitude des événements; au contraire, c'est la liberté de Rome et celle de l'Espagne, pour laquelle Sertorius et Viriate combattent, et qu'on exposerait.
Vers 189. Faites, faites entrer ce héros d'importance
est un peu trop comique ; l'auteur a déjà dit des gens d'importance. Il n'est pas permis d'écrire d'un style si trivial, surtout après avoir écrit de si belles choses.
Vers 191. Et si vous le craignez, craignez autant du moins Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.
Il faudrait achever la phrase. Prêtez vos soins n'a pas un sens complet; on doit dire à qui on les a prêtés. De plus, on ne prête point de soins, on ne prête que les choses qu'on peut retirer. Quand les soins sont une fois donnés, on peut en refuser de nouveaux. Il n'en est pas de même du mot ajjpiii, secours; on prête son appui, son secours, son bras, son armée, etc., parce qu'on peut les retirer, les reprendre. Ce style est très-vicieux.
Vers 196. Je parle pour un autre, et toutefois, hélas !
Si vous saviez... — Seigneur, que faut-il que je sache?
Cet hèlas dans la bouche de Sertorius est trop déplacé ; il ne convient ni à son caractère, ni à son âge, ni à la scène politique et raisonnée qui vient de se passer entre Viriate et lui.
1 Vers 199. Ce soupir redoublé... — N'achevez point, allez. I Ce soupir redoublé achève de dégrader Sertorius.