‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 233 sur 574 · ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE II

On se servait encore de piques en France, lorsqu'on représenta Sertorius; et cette expression était plus noble qu'aujourd'hui.

Vers 59. De si hautes levons, seigneur, sont difBciles,

Et pourroient vous donnei- quelques soins inutiles, Si vous faisiez dessein de me les expliquer Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer.

Le dernier vers n'a pas un sens net. On ne sait si l'intention de l'auteur est : si vous vouliez m'expliquer mes leçons jusqu'à ce que vous m'apprissiez à les mettre en pratique. Mais faire dessein de les expliquer jusqu'à nïavoir appris est un contre-sens en toute langue. Faire dessein est un barbarisme.

Vers 75. Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre?

On est chef de parti, on n'est pas chef d'une guerre. Le mot est trop impropre.

Vers 79. C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves, Tramer des cœurs peut se dire. Racine a dit^:

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Mais cet après soi ou après lui est absolument nécessaire. Entraînant après lui tous les cœurs des soldats.

Vers 89. Mais vous jugez, seigneur, de l'àme par le bras, Et souvent l'un paroît ce que l'autre n'est pas.

Ces expressions sont trop négligées ; et comment un bras peut-il paraître différent d'une âme fifa plupart des fautes de langage sont au fond des défauts de justesse.

Vers 99. Je servirai sous lui tant qu'un destin funeste De nos divisions soutiendra quelque reste.

Soutiendra n'est pas le mot propre. On entretient un reste de divisions, on les fomente, etc. On soutient un parti, une cause, une prétention ; mais c'est un très-léger défaut dans un aussi beau discours que celui de Pompée.

Lorsque deux factions divisent un empire,

Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire ;

Mais ([uand le choix est fait, on ne s'en dédit plus, etc.

i. Phèdre, acte II, scîmio v.

3'"2. — COMM. sir. Cor.NEILLE. II. li

Quelle vérité dans ces vers, et quelle force dans leur simplicitél Point d'épitliète, rien de superflu ; c'est la raison en vers.

Vers 102. J'ignore quels projets peut former son bonheur. Un bonheur qui forme des projets est trop impropre.

Vers 109. Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir

Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir.

On'peut animer tout dans la poésie, mais dans une conférence sans passion les métaphores outrées ne peuvent avoir lieu ; peut-être cette expression porte encore plus l'empreinte d'une négligence qui échappe que d'une figure qu'on recherche.

[Vers 128. Aux périls de Sylla vous tàtez leur courage.

Ce mot tâter, qui par lui-même est famiUer, et même ignoble, fait ici un très-bel effet : car, comme on l'a déjà remarqué S il n'y a guère de mot qui, étant heureusement placé, ne puisse contribuer au sublime. Ce discours de Sertorius est un des plus beaux morceaux de Corneille ;iet le reste de la scène en est digne, à quelques négligences^rès.

Ces vers :

Et votre empire en est d'autant plus dangereux, etc. Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis, etc.

sont égaux aux plus beaux vers de Cinna et des Horaces.

Vers 169. C'est Rome... — Le séjour de votre potentat

Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'État, etc.

Voilà encore un des plus beaux endroits de Corneille ; il y a de la force, de la grandeur, de la vérité ; et même il est supérieurement écrit, à quelques négligences, à quelques famiharités près : comme le tyran est bas, donner cette joie, ouvrir ses bras. MaisViuand une expression familière et commune est bien placée

Il et fait un contraste, alors elle tient presque du sublime. Tel est

; ice vers :

j I Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles.

Ce mot eiKÎos, qui ailleurs est si commun et même bas, s'ennoblit ici, et fait un très-beau contraste avec ce vers admirable :

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis. 1. Tome XXXT, page 403.

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