ACTE III, SCÈNE II
Vers 7. Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance, Dont je ne fais ici que trop d'expérience. L'ardeur de voir de près un si fameux héros.
Ce rendre se rapporte à tribut ; mais on ne rend point un tribut : on rend justice, on rend hommage, on paye un tribut.
Vers 10. Sans lui voir en la main piques ni javelots.
Il serait à désirer que Corneille eût tourné autrement ce vers. Voir piques n'est pas français.
Vers 11. Et le front désarmé de ce regard terrible,
Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Le front désarmé se rapporte à sans voir, de sorte que la véritable construction est sans lui voir le front désarmé, ce qui est précisément le contraire de ce qu'il entend. Il reste à savoir si un général doit parler à un autre général de son regard terrible.
Vers 15 Ce franc aveu sied bien aux grands courages.
C'est ce qu'on doit dire de Pompée, mais c'est ce que Pompée ne doit pas dire de lui : c'est une parenthèse du poëte. Jamais un général d'armée ne se vante ainsi, et ne s'appelle grand courage. Il ne faut jamais faire parler les hommes autrement qu'ils ne parleraient eux-mêmes. C'est une règle générale qu'on ne peut trop répéter.
Vers 16. J'apprends plus contre vous par mes désavantages Que les plus beaux saccès qu'ailleurs j'aie emportés Ne m'ont encore appris par mes prospérités.
On emporte une place, on remporte un avantage, on a un succès, on n'emporte point un succès. C'est un barbarisme.
Vers 1 9. Je vois ce qu'il faut faire à voir ce que vous faites. Je vois à voir, répétition qu'il faut éviter.
Vers 34. Souffrez que je réponde à vos civilités.
Il eût été mieux que Sertorius eût répondu aux civilités de Pompée sans le dire : cela donne à son discours un air apprête et contraint. Il annonce qu'il veut faire un compliment. Un tel compliment doit être sans appareil, afin qu'il paraisse plus naturel et plus vrai. On n'a pas besoin de faire retirer les assistants pour faire un compliment.
â08 REMARQUES SUR SERTORIUS.
Vers 35. Vous ne me donnez rien par cette haute estime Que vous n'aj ez déjà dans le degré sublime.
Bcgrô sublime, expression faible et impropre, employée pour la rime.
Vers 41. Si, dans roccasion, je ménage un peu mieux L'assiette du pays et la faveur des lieux, etc.
Je ne peux m'empôcher cle remarquer ici qu'on trouve dans plusieurs livres, et surtout dans l'histoire du théâtre, que le vicomte de Turenne, à la représentation de Sertorius, s'écria : Où donc Corneille a-t-il pu appren cire l'art de la guerre? Ce conte est ridicule. Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les détails de cet art ; il fait dire en général à Sertorius ce que ce Romain devait peut-être se passer de dire, qu'il sait mieux se prévaloir du terrain que Pompée. Il n'y a pas là de quoi étonner un Turenne. Les généraux de Charles-Quint et de François P»" pouvaient en effet s'étonner que Machiavel, secrétaire de Florence, donnât des règles excellentes de tactique, et enseignât à disposer les bataillons comme on les range aujourd'hui ; c'est alors qu'on pouvait dire : Où Machiavel a4-il appris l'art de la guerre ? Mais si le vicomte de Turenne en avait dit autant sur un ou deux vers de Corneille qui n'enseignent point la tactique, et qui ne doivent point l'enseigner, il aurait dit une puérilité dont il était incapable.
On pouvait plus justement dire que Corneille parlait supérieurement de politique. La preuve en est dans ces vers : Lorsque deux factions divisent un empire, etc. : elle est encore plus dans iCinna.f^ous sommes inondés, depuis peu, de livres sur le gouvernement. Des hommes obscurs, incapables de se gouverner ' eux-mêmes \ et ne connaissant ni le monde, ni la cour, ni les affaires, se sont avisés d'instruire les rois et les ministres, et même de les injurier. Y a-t-il un seul de ces livres, je n'en excepte pas un, qui approche de loin de la délibération d'Auguste, dans Cinna, et de la conversation de Sertorius et de Pompée? C'est là que Corneille est bien grand, et la comparaison qu'on peut faire de ces morceaux avec tous nos fatras de prose sur la politique le rend plus grand encore, et est le plus bel éloge de la poésie.
Vers 57. Et sur les bords du Tibre, une pique à la main, Lui demander raison pour le peuple romain.
i. Voltaire semble designer Ici Jean-Jacqucs, qui venait de publier son Contrat social. (G. A.)