SUR SOPHONISBE
PREFACE DU COMMENTATEUR
Il y a des points d'histoire qui paraissent au premier coup d'oeil de beaux sujets de tragédie, et qui au fond sont presque impraticables : telles sont, par exemple, les catastrophes de Sophonisbe et de Marc-Antoine. Une des raisons qui probablement excluront toujours ces sujets du théâtre, c'est qu'il est bien difficile que le héros n'y soit avili. Massinisse, obligé de voir sa femme menée en triomphe à Rome, ou de la faire périr pour la soustraire à cette infamie, ne peut guère jouer qu'un rôle désagréable. Un vieux triumvir, tel qu'Antoine, qui se perd pour une femme telle que Cléopàtre, est encore moins intéressant parce qu'il est plus méprisable.
La Sophonisbeûe Mairet eut un grand succès; mais c'était dans un temps où non-seulement le goût du public n'était point formé, mais où la France n'avait encore aucune tragédie supportable.
Il en avait été de même de la Sophonisbe du Trissino; et celle de Corneille fut oubliée au bout de quelques années. Elle essuya dans sa nouveauté beaucoup de critiques, et eut des défenseurs célèbres ; mais il paraît qu'elle ne fut ni bien attaquée ni bien défendue.
Le point principal fut oublié dans toutes ces disputes. Il s'agissait de savoir si la pièce était intéressante : elle ne l'est pas, puisque, malgré le nom de son auteur, on ne l'a point rejouée depuis quatre-vingts ans. Si ce défaut d'intérêt, qui est le plus
grand de tous, comme nous l'avons déjà dits était racheté par une scène semblable à celle de Sertorius et de Pompée, on pourrait la représenter encore quelquefois.
Il ne sera pas inutile de faire connaître ici le style de Mairet et de tous les auteurs qui donnèrent des tragédies avant le Cid,
Syphax, dès la première scène, reproche à Sophonisbe sa femme un amour impudique pour le roi Massinisse son ennemi. Je veux bien, lui dit-il, que tu me méprises, et que tu en aimes un autre; mais
Ne pouvois-tu trouver où prendre tes plaisirs, Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide?
Sophonisbe lui répond :
J'ai voulu m'assurer de l'assistance d'un
A qui le nom libyque avec nous fût commun.
Ce même Syphax se plaint à son confident Philon de l'infidélité de son épouse ; et Philon, pour le consoler, lui représente
que c'est aux grandes âmes
A souffrir de grands maux, et que femmes sont femmes.
Ensuite, quand Syphax est vaincu, Phénice, confidente de Sophonisbe, lui conseille de chercher à plaire au vainqueur ; elle lui dit :
Au reste, la douleur ne vous a point éteint
Ni la clarté des yeux, ni la beauté du teint.
Vos pleurs vous ont lavée ; et vous êtes de celles
Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles.
Vos regards languissants font naître la pitié,
Que l'amour suit parfois, et toujours l'amitié;
N'étant rien de pareil aux effets admirables
Que font dans les grands cœurs des beautés misérables.
Croyez que Massinisse est un vivant rocher,
Si vos perfections ne le peuvent toucher.
Sophonisbe, qui n'avait pas besoin de ces conseils, emploie avec Massinisse le langage le plus séduisant, et lui parle même avec une dignité qui la rend encore plus touchante. Une de ses suivantes, remarquant l'effet que le discours de Sophonisbe a lait sur le prince, dit derrière elle à une autre suivante : Ma compagne, il se prend; et sa compagne lui répond : La victoire est a nous, ou je n'y connais rien.