‹ Commentaires sur CorneilleChapitre 31 sur 574 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le première scène de ce troisième acte a la même obscurité que tout ce qui précède ; et par conséquent le jeu des passions, les mouvements du cœur, ne peuvent encore se déployer ; rien de terrible, rien de tragique, rien de tendre ; tout se passe en éclaircissements, en réflexions, en subtilités, en énigmes ; mais l'intérêt de curiosité soutient la pièce.

Vers 15. Je n'avois que quinze ans alors qu'empoisonnée, etc.

Voilà encore une nouvelle préparation, une nouvelle avantscène. On n'apprend qu'au troisième acte que la mère de Pulchérie a été empoisonnée ; on apprend encore qu'elle a dit que Léontine gardait un trésor pour la princesse. Tous ces échafauds doivent être posés au premier acte, autant qu'on le peut, afin que l'esprit n'ait plus à s'occuper que de l'action.

Vers 27. J'opposois de la sorte à ma fi ère naissance Les favorables lois de mon obéissance.

Tous ces raisonnements subtils sur l'amour et sur la force du sang, auxquels Martian répond aussi par des réflexions, sont d'ordinaire l'opposé du tragique. Les subtilités ingénieuses amusent l'esprit dans un livre, et encore très-rarement ; mais tout ce qui n'est point sentiment, passion, pitié, terreur, est froideur au théâtre^ Qu'est-ce que c'est qu'une fûrc naissance et les lois (Tune obéissance?

Vers 44. C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine.

On ne tombe point dans un penchant. Toujours des expressions impropres.

Vers oG. Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces.

On aigrit des douleurs, des ressentiments, des soupçons même. Racine a dit avec son élégance ordinaire :

La douleur est injuste, et toutes les raisons Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.

( Britannicus, acte I, scène ii.)

3Iais on n'a jamais aigri une séparation, et une sœur qui ne peut épouser son frère ne fait point un divorce.

Vers 57. Et la haine, à mon gré, les fait plus doucement Que quand il faut aimer, mais aimer autrement.

Les maximes, les sentences au moins doivent être claires; celle-ci n'est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu'il soit plus agréable d'être obligé de passer de l'amour à la haine que de l'amour à l'amitié. Corneille est tombé si souvent dans ce défaut qu'il est utile d'en examiner la source.

Cette habitude de faire raisonner ses personnages avec subtilité n'est pas le fruit du génie. Le génie peint à grands traits, invente toujours les situations frappantes, porte la terreur dans l'àme, excite les grandes passions, et dédaigne tous les petits moyens : tel est Corneille dans le cinquième acte de Rodogum, dans des scènes des Horaccs, de Cinna, de Pompée. Le génie n'est point subtil et raisonneur : c'est ce qu'on appelle esprit qui court après les pensées, les sentences, les antithèses, les réflexions, les contestations ingénieuses. Toutes les pièces de Corneille, et surtout les dernières, sont infectées de ce grand défaut qui refroidit tout. L'esprit dans Corneille, comme dans le grand nombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd la littérature. Ce sont les traits du génie de ce grand homme, qui seuls ont fait sa gloire et montré l'art. Je ne sais pourquoi on s'est plu à répéter que Corneille avait plus de génie, et Racine plus d'esprit : il fallait dire que Racine avait beaucoup plus de goût, et autant de génie. Un homme, avec du talent et un goût sûr, ne fera jamais de lourdes chutes en aucun genre.

\ ers .j9. .l'ai senti comme vous une douleur bien vive

En brisant les beaux fers qui me tenoient captive.

I)e hc aux fers ! Et on reproche à Racine d'avoir parlé d'amour ! Mais on ne trouve chez lui ni beaux fers, ni beaux feux : ce

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