Boileau, satire IX
vieillesse ; il arrive alors à notre esprit ce qui arrive à nos fibres. Racine, dans la force de son âge, né avec un cœur tendre, un esprit flexible, une oreille barmonieuse, donnait à la langue française un charme qu'elle n'avait point eu jusqu'alors. Ses vers entraient dans la mémoire des spectateurs, comme un jour doux entre dans les yeux. Jamais les nuances des passions ne furent exprimées avec un coloris plus naturel et plus vrai ; jamais on ne fit de vers plus coulants, et en même temps plus exacts.
Il ne faut pas s'étonner si le style de Corneille, devenu encore plus incorrect et plus raboteux dans ses dernières pièces, rebutait les esprits que Racine enchantait, et qui devenaient par cela même plus difficiles.
Quel commentaire peut-on faire sur Attila, qui combat de tête encore plus que de bras ; sur la terreur de son bras, qui lui donne pour nouveaux compagnons les Alains, les Francs et les Bourguignons ; sur un Ardaric et sur un Valamir, deux prétendus rois qu'on traite comme des officiers subalternes; sur cet Ardaric, qui est amoureux et qui s'écrie :
Qu'un monarque est heureux lorsque le ciel lui donne La main d'une si rare et si belle personne! etc.
La même raison qui m'a empêché d'entrer dans aucun détail sur Agésilas m'arrête pour Attila, et les lecteurs qui pourront lire ces pièces me pardonneront sans doute de m'abstenir des remarques; je suis sûr du moins qu'ils ne me pardonneraient pas d'en avoir fait.
Je dirai seulement, dans cette préface, qu'il est très-vraisemblable que cet Attila, très-peu connu des historiens, était un homme d'un mérite rare dans son métier de brigand. Un capitaine de la nation des H ans qui force l'empereur Théodose à lui payer tribut; qui savait discipliner ses armées, les recruter chez ses ennemis mêmes, et nourrir la guerre par la guerre; un homme qui marcha en vainqueur de Constantinople aux portes de Rome, et qui, dans un règne de dix ans, fut la terreur de l'Europe entière, devait avoir autant de politique que de courage, et c'est une grande erreur de penser qu'on puisse être conquérant sans avoir autant d'habileté que de valeur. Il ne faut pas croire, sur la foi de Jornandès, qu'Attila mena une armée de cinq cent mille hommes dans les plaines de la Champagne : avec quoi aurait-il nourri une pareille armée? La prétendue victoire remportée par Aétius, auprès de Châlons, et deux cent mille hommes tués de part et d'autre dans cette bataille, peuvent être
mis au rang des mensonges historiques. Comment Attila, vaincu en Champagne, serait-il allé prendre Aquilée ? La Champagne n'est pas assurément le chemin d'Aquilée dans le Frioul. Personne ne nous a donné des détails historiques sur ces temps malheureux. Tout ce qu'on sait, c'est que les Barbares venaient des Palus-Méotides et du Borysthène, passaient par l'Illyrie, entraient en Italie par le Tyrol, ravageaient ITtalie entière, franchissaient ensuite TApennin et les Alpes, et ahaient jusqu'au Rhin, jusqu'au Danube.
Corneille, dans sa tragédie d'Attila, fait paraître lldione, une princesse, sœur d'un prétendu roi de France ; elle s'appelait Ildecone à la première représentation : on changea ensuite ce nom ridicule ^ Mérouée, son prétendu frère, ne fut jamais roi de France. Il était à la tête d'une petite nation barbare vers Mayence, Francfort et Cologne. Corneille dit
Oue le o;rand Mérouée est un roi maonanimo. Amoureux de la gloire, ardeut après Testime... Qu'il a déjà soumis et la Seine et la Loire.
Ces fictions peuvent être permises dans une tragédie ; mais il faudrait que ces fictions fussent intéressantes.
L Qa"eùt-ce été si Corneille, au lieu d'adopter à peu près, en le francisant, le nom d'Jldico, qui lui était donné par Priscus et Jornandès, eût connu les traditions du Nord, et choisi les formes plus pures de Hiltrjund, Hiltegunt {H'ûdegoude}, qu'elles nous ont conservées ?
REMARQUES