SCÈNE I
Vers 7. Il a trop de ma. bouche, il a Irop de mes yeux
Appris qu'il est, l'ingrat, ce que j'aime le mieux.
Je n'examine point si ces vers sont mauvais. fLiie reine telle qu'Elisabeth presque décrépite, qui parle du poison qui dévore son cœur, et de ce que ses yeux et sa bouche ont dit à son ingrat, est un personnage comique. C'est là peut-être un des plus grands exemples du défaut qu'on a si souvent reproché à notre nation, de changer la tragédie en roman amoureux.
S'il s'agissait d'une jeune reine, ce roman serait tolérable; et'' on ne peut attribuer le succès de cette pièce qu'à l'ignorance où était le parterre de l'âge d'Elisabeth. Tout ce qu'elle pouvait raisonnablement dire, c'est qu'autrefois elle avait eu de l'inclination pour Essex ; mais alors il n'y aurait eu rien d'intéressant. L'intérêt ne peut donc subsister qu'aux dépens de la vraisemblance. Qu'en doit-on conclure? Que l'aventure du comte d'Essex est un sujet mal choisi.
Vers io. Au crime, pour lui plaire, il s'ose abandonner, Et n'en veut à mes jours que pour la couronner.
Quelle était donc cette jeune Suffolk que ce comte d'Essex voulait ainsi couronner? Il n'y en avait point alors; et comment le comte d'Essex aurait-il donné la couronne d'Angleterre? Il fallait au moins expliquer une chose si peu vraisemblable, et lui donner quelque couleur. Voilà une jeune Suffolk tombée des nues, qu'Essex veut faire reine d'Angleterre sans qu'on sache pourquoi, ni par quels moyens. Une chose si importante ne devait pas être dite en passant. La reine se plaint qu'on en veut à ses jours : cela est bien plus grave; et elle n'y insiste pas, elle n'en parle que comme d'un petit incident : cela n'est pas dans la nature. Mais t€lle est la force du préjugé que le peuple aima cette tragédie, sans considérer autre chose que l'amour d'une reine et l'orgueil d'un héros infortuné, quoique Elisabeth n'eût point été en effet amoureuse, et qu'Essex n'eût pas été un héros du premier ordre.
Aussi cet ouvrage, qui séduisit le peuple, ne fut jamais du goût des connaisseurs.
Vers 22. Mais, madame, un sujet doit-il aimer sa reine? Et quand l'amour naîtroit, a-t-il à triompher Où le respect plus fort combat pour l'étouffer?
Il est bien question de savoir s'il est permis ou non à un sujet d'avoir de l'amour pour sa reine, quand un sujet est accusé d'un crime d'État si grand ! Ces mauvais vers servent encore à faire voir combien il faut d'art pour développer les ressorts du cœur humain ; quel choix de mots, quels tours délicats, quelle finesse on doit employer. \
Vers 30. Je lui donnois sujet de ne se point contraindre, etc.
Quelles faibles et prosaïques expressions ! Et que veut dire une femme quand elle avoue qu'elle n'a point donné à son amant sujet de se contraindre avec elle?