SCÈNE II
Vers 11. J'en saurai le coup près d'éclater, le verrai...
Non, puisqu'en moi toujours l'amante te fit peine, Tu le veux, pour te plaire, il faat paroître reine, etc.
Il n'est pas permis de faire de tels vers. Presque tout ce que dit Elisabeth manque de convenance, de force et d'élégance; mais le public voit une reine qui a fait condamner à la mort un homme qu'elle aime, on s'attendrit : on est indulgent au théâtre sur la versification, du moins on l'était encore du temps de Thomas Corneille.
Vers 35. 0 vous, rois, que pour lui ma flamme a négligés ! Jetez les yeux sur moi, vous êtes bien vengés.
Ce sont là des vers heureux. Si la pièce était écrite de ce style, elle serait bonne, malgré ses défauts : car quelle critique pourrait faire tort à un ouvrage intéressant par le fond, et éloquent dans les détails ?
Vers 66. Doutes-tu qu'il ne veuille implorer ma clémence? Que, sûr que mes bontés passent ses attentats...
Ce vers ne signifie rien : non-seulement le sens en est interrompu par ces points qu'on appelle poursuivants ; mais il serait difficile de le remplir. C'est une très-grande négligence de ne point finir sa phrase, sa période, et de se laisser ainsi interrompre, surtout quand le personnage qui interrompt est un subalterne qui manque aux bienséances en coupant la parole à son supérieur. Thomas Corneille est sujet à ce défaut dans toutes ses pièces. Au reste, ce défaut n'empêchera jamais un ouvrage d'être intéressant et pathétique ; mais un auteur soigneux de bien écrire doit éviter cette négligence.
Vers 74. Je frémis de le perdre, et tremble à m'y résoudre; Si, me bravant toujours, il ose m'y forcer, Moi reine, lui sujet, puis-je m'en dispenser ?
Il me semble qu'il y a toujours quelque chose de louche, de confus, de vague, dans tout ce que les personnages de cette tragédie disent et font. Que toute action soit claire, toute intrigue bien connue, tout sentiment bien développé ; ce sont là des règles
inviolables ; mais ici que veut le comte d'Essex ? que veut Elisabeth ? quel est le crime du comte ? est-il accusé faussement ? estil coupable ? Si la reine le croit innocent, elle doit prendre sa défense ; s'il est reconnu criminel, est-il raisonnable que la confidente dise qu'il n'implorera jamais sa grâce, qu'il est trop fier? La fierté est très-convenable à un guerrier vertueux et innocent, non à un homme convaincu de haute trahison. QuHl fléchisse, dit la reine : est-ce bien là le sentiment qui doit l'occuper si elle l'aime? Quand il aura fléchi, quand il aura obtenu sa grâce, Elisabeth en sera-t-elle plus aimée ? Je l'aime, dit la reine, cent fois plus que moi-même. Ah ! madame, si vous avez la tête tournée à ce point, si votre passion est si grande, examinez donc l'affaire de votre amant, et ne soufî*rez pas que ses ennemis l'accablent et le persécutent injustement sous votre nom, comme il est dit, quoique faussement, dans toute la pièce.