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SCÈNE IV

Vers 10. C'est moi sur cet arrêt que l'on doit consulter; Et sans que je le signe on l'ose exécuter?

C'est ce qui peut arriver en France, où les cours de justice sont en possession depuis longtemps de faire exécuter les citoyens sans en avertir le souverain, selon l'ancien usage qui subsiste encore dans presque toute l'Europe : mais c'est ce qui n'arrive jamais en Angleterre : il faut absolument ce qu'on appelle le death icarrant,la garantie de mort.

La signature du monarque est indispensable, et il n'y a pas un seul exemple du contraire, excepté dans les temps de trouble où le souverain n'était pas reconnu. C'est un fait public qu'Elisabeth signa l'arrêt rendu par les pairs contre le comte d' Essex. Le droit de la fiction ne s'étend pas jusqu'à contredire sur le théâtre les lois d'une nation si voisine de nous; et surtout la loi la plus sage, la plus humaine, ({ui laisse à la clémence le temps de désarmer la sévérité, et quelquefois l'injustice.

Vers \o. D'autre sang, mais plus vil, expiera l'attentat.

Le sang de Cécile n'était point vil ; mais enfin on peut le supposer, et la faute est légère. Cette injure, faite à la mémoire d'un très-grand ministre, peut se pardonner. Il est permis à l'auteur de représenter Elisabeth égarée, qui permet tout à sa douleur. C'est à peu près la situation d'Hermione, qui a demandé vengeance, et qui est au désespoir d'être vengée. Mais que cette imitation est faible ! Qu'elle est dépourvue de passion, d'éloquence, et de génie ! Tout est animé dans le cinquième acte où Racine présente Hermione furieuse d'avoir été obéie ; tout est languissant dans Elisabeth. Il n'y a rien de plus sublime et de plus passionné tout ensemble que la réponse d'Hermione : Qui te Va dit^f Aussi Hermione a-t-elle été vivement agitée d'amour, de jalousie et de colère, pendant toute la pièce. Elisabeth a été un peu froide. Sans cette chaleur que la seule nature donne aux véritables poètes, il n'y a point de bonne tragédie.

Tout ce qu'on peut dire de VEssex de Thomas Corneille, c'est que la pièce est médiocre, et par l'intrigue, et par le style ; mais il y a quelque intérêt, quelques vers heureux; et on l'a jouée longtemps sur le même théâtre où l'on représentait Cinna et Andromaque. Les acteurs, et surtout ceux de province, aimaient à faire le rôle du comte d'Essex, à paraître avec une jarretière brodée au-dessous du genou, et un grand ruban bleu en bandoulière. Le comte d'Essex, donné pour un héros du premier ordre, persécuté par l'envie, ne laisse pas d'en imposer. Enfinle nombre des bonnes tragédies est si petit chez toutes les nations du monde que celles qui ne sont pas absolument mauvaises attirent toujours des spectateurs, quand de bons acteurs les font valoir. I On a fait environ mille tragédies depuis Mairet et Rotrou. ' Combien en est-il resté qui puissent avoir le sceau de l'immortalité, et qu'on puisse citer comme des modèles ? Il n'y en a pas une vingtaine. Nous avons une collection intitulée Recueil des \ meilleures pièces de théâtre, en douze volumes; et, dans ce recueil, on ne trouve que le seul Venceslas qu'on représente encore, en faveur de la première scène et du quatrième acte, qui sont en effet de très-beaux morceaux.

Tant de pièces, ou refusées au théâtre depuis cent ans, ou \ iqui n'y ont paru qu'une ou deux fois, ou qui n'ont point été i imprimées, ou qui Fayant été sont oubliées, prouvent assez la \ /prodigieuse difficulté de cet art.

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