SUR LA VIE DE P. CORNEILLE
tous ces défauts sont ceux du sujet ; mais le grand mérite de cette tragédie est d'être la première qui ait intéressé sans amour; au lieu que, dans Polyeucte, le plus grand mérite est Pamour de Sévère.
Voiture vint trouver Corneille... pour lui dire que Polyeucte n'avoit pas réussi jà. l'hôtel de Rambouillet"; que surtout le christianisme avoit extrêmement déplu.
C'est qu'on n'avait encore vu que les comédies de la Passion et des Actes des apôtres. D'ailleurs il faut peut-être pardonner à l'hôtel de Rambouillet d'avoir condamné l'imprudence punissable de Polyeucte et de Néarque, qui exercent dans le temple une violence que Dieu n'a jamais commandée. On pouvait craindre encore qu'un homme qui résigne sa femme à son rival ne passât pour un imbécile plutôt que pour un bon chrétien. Le caractère bas de Félix pouvait déplaire ; mais on ne faisait pas réflexion que Sévère et Pauline feraient réussir la pièce.
La plus grande beauté de la comédie étoit inconnue; on ne songeoit point aux mœurs et aux caractères... Molière est le premier, etc.
Fontenelle oublie ici que la comédie du Menteur est une pièce de caractère. Il y a beaucoup d'incidents ; il en faut aussi : les pièces de Molière n'en ont peut-être pas assez. Tous servent à faire paraître le caractère du Menteur.
On avait, longtemps avant Molière, plusieurs pièces dans ce goiit, en Espagne, le Menteur, le Jaloux ; l'Impie, ou le Convié de Pierre, traduit depuis par Molière sous le nom du Festin de Pierre.
Il ne perdit pas en vieillissant l'inimitable noblesse de son génie; mais il s'y mêla quelquefois un peu de dureté... Ainsi, dans Pertharite, une reine consent à épouser un tyran qu'elle déteste pourvu qu'il égorge un fils unique qu'elle a, etc.
Tout cela est dit mal à propos ; Pertharite est de 1653 ^ : Corneille n'avait que quarante-sept ans.
Il est aisé de voir que ce sentiment, au lieu d'être noble, n'est que dur; et il ne faut pas trouver mauvais que le public ne l'ait pas goûté.
Comme s'il n'y avait que cela de mauvais dans Pertharite.
Cet ouvrage J' Imitation de J.-C. en vers françois' eut un succès prodigieux.
L Et même de 1652.
372 REMARQUES
Il y a une grande différence entre le débit et le succès. Les jésuites, qui avaient un très-grand crédit, firent lire le livre à leurs dévotes, et dans les couvents ; ils le prônaient, on l'achetait, et on s'ennuyait. Aujourd'hui ce livre est inconnu. L'Imitation de Jésus n'est pas plus faite pour être mise en vers qu'une Épitre de saint Paul.
Corneille dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût.
Au contraire, il n'a fait aucune pièce sans amour.
Bérénice fut un duel dont tout le monde sait l'histoire. Une princesse fort touchée des choses d'esprit... eut besoin de beaucoup d'adresse pour faire trouver les deux combattants sur le champ de bataille.
La princesse Henriette i, belle-sœur de Louis XIV, ne proposa pas seulement ce sujet parce qu'elle était touchée des choses d'esprit, mais parce que ce sujet était, à plusieurs égards, sa propre aventure.
La victoire ne demeura pas à Racine seulement parce qu'il était le plus jeune, mais parce que sa pièce est incomparablement meilleure que celle de Corneille, qui tomba, et qu'on ne peut lire. Racine tira de ce mauvais sujet tout ce qu'on en pouvait tirer. Son goût épuré, son esprit flexible, sa diction toujours élégante, son style toujours châtié et toujours charmant, étaient propres à toutes les matières, et Corneille ne pouvait guère traiter heureusement que des sujets conformes au caractère de son génie.
Il a eu souvent besoin d'être rassuré par des casuistes sur ses pièces de théâtre, et ils lui ont toujours fait grâce en faveur de la pureté qu'il avoit établie sur la scène, etc.
Ces casuistes avaient bien raison. L'art du théâtre est comme celui de la peinture. Un peintre peut également faire des ouvrages lascifs et des tableaux de dévotion. Tout auteur peut être dans ce cas. Ce n'est donc point le théâtre qui est condamnable, mais l'abus du théâtre. Or les pièces étant approuvées par Jes magistrats et ayant la sanction de l'autorité royale, le seul abus est de les condamner. Cette ancienne méprise a subsisté, parce que les comédies des mimes étaient obscènes du temps des premiers chrétiens, et que les autres spectacles étaient consacrés, chez les Romains et chez les Grecs, par les cérémonies de leur religion.
i. Henriette-Anne d'Angleterre. {Note de Voltaire.)