LA POLICE SOUS LOUIS XIV
Le grand art de régner est le premier des arts.
Il ne se borne point aux fatigues de Mars;
Il n'est point renfermé dans le soin politique
D'abaisser la fierté d'un voisin tyrannique,
Ou d'ébranler l'Europe, ou d'y donner la loi :
Le devoir d'un monarque est de régner chez soi,
D'y former un État redoutable et tranquille,
De rendre heureux son peuple en le rendant docile.
C'est ainsi que Louis sut passer autrefois
Des tentes de Bellone au temple de nos lois.
Il montait sur un trône environné d'abîmes,
De débris, de tombeaux, de meurtres et de crimes,
Au milieu des flambeaux de nos divisions,
Aux cris de la Discorde, au bruit des factions.
Il parut; il fut sage, et l'État fut paisible.
La Discorde à son joug soumit sa tête horrible,
Et la confusion fit silence à sa voix.
Tout prit un nouveau cours, tout rentra dans ses droits;
Le magistrat fut juste et l'Église fut sainte ;
Paris vit prospérer dans son heureuse enceinte
Des citoyens soumis, au travail assidus,
Qui respectaient les grands, et ne les craignaient plus.
La règle, avec la paix, sous des abris tranquilles
Aux arts encouragés assura des asiles ;
L'orphelin fut nourri, le vagabond fixé ;
Le pauvre, oisif et lâche, au travail fut forcé;
Et l'heureuse industrie, amenant l'abondance,
Appela l'étranger, qui méconnut la France,
1. On croit que cette pièce a concouru pour le prix de l'Académie française. (K.) — Ce sont les éditeurs de Kehl qui, les premiers, ont admis cette pièce dans les Œuvres de Voltaire. Elle avait été imprimée dans le Mercure de décembre 1744 (pages 55-59). Dans une lettre anonyme qui la précède, elle est donnée comme ayant été composée deux ans auparavant par un jeune homme qui donnait les plus belles espérances.,, et qui est mort il y a quelques mois C'est désigner Lamare, mort en 1742. Il parait donc que Lamare est le véritable auteur de la Police sous Louis XIV. Cependant la Police sous Louis XIV ne fait point partie des œuvres diverses de Lamare, 1763, in-12. (B.) — Nous reproduisons ici cette pièce parce qu'elle a longtemps figuré parmi les œuvres de Voltaire. M. Bengesco croit pouvoir affirmer que Voltaire en est l'auteur.
L'étranger étonné, qui, prompt à s'irriter, Fut jaloux de Louis, et ne put l'imiter. Ainsi quand du Très-Haut la parole féconde Des horreurs du chaos eut fait naître le monde, Il en fixa la borne; il plaça dans leurs rangs Ces trésors de lumière et ces globes errants ; De l'immense Saturne il ralentit la course, Fit dans un cercle étroit rouler le char de l'Ourse, De la lune à la terre assura les secours, Distingua les climats, et mesura les jours. Il dit à l'Océan : « Que ton orgueil s'abaisse, Que l'astre de la nuit te soulève et t'affaisse; » Il dit aux flancs duXord : « Enfantez les autans; » Aux eaux du ciel : « Tombez, fertilisez les champs; Et que, tantôt liquide et tantôt endurcie, L'onde revole au ciel en vapeurs obscurcie. » Il dit, et tout fut fait : et, dés ces premiers temps, Toujours indestructible en ses grands changements, La nature entretient, à son maître fidèle, D'éléments opposés la concorde éternelle. Si l'on peut comparer aux chefs-d'œuvre divins Les faibles monuments des efforts des humains, Sous un roi bienfaisant parcourons cette ville, Obéissante, heureuse, agissante, tranquille. Quelle âme incessamment conduit ce vaste corps? Quelle invisible main préside à ces ressorts? Quel sage à su plier à nos communs services •Nos besoins, nos plaisirs, nos vertus et nos vices? Pourquoi ce peuple immense avec sécurité Vit-il sans prévoyance et sans calamité ? L'astre du jour à peine a fini sa carrière, De cent mille fanaux l'éclatante lumière Dans ce grand labyrinthe avec ordre me luit, Et forme un jour de fôte au milieu de la nuit. L'aurore ouvre les cieux, le besoin se réveille, Il appelle à grands cris le travail qui sommeille ; Vertumne, avec Pomone, apporte, au point du jour, Les fruits prématurés hâtés par leur amour. Ces rivages pompeux qui resserrent ces ondes Sont couverts en tout temps des trésors des deux mondes. Ici l'or qu'on filait s'étend sous le marteau; La main de l'artisan lui donne un prix nouveau. La vanité des grands, le luxe, la mollesse, Nourrissent des petits l'infatigable adresse. Je vois tous les talents, par Tespoir animés, Noblement soutenus, sagement réprimés :
L'un de l'autre jaloux, empressés à se nuire, L'intérêt les fit naître, il pourrait les détruire; Un sage les modère, et de leurs factions Fait au bonheur public servir les passions. Mais ce n'est pas assez qu'un sage soit utile : Le magistrat français doit penser en édile; 11 doit lever les yeu\ vers ces nobles Romains Que le ciel fit en tout l'exemple des humains. C'était peu de tracer de leurs mains triomphantes Du Tibre au Pont-Euxin ces routes étonnantes, De transporter les flots des fleuves captivés Sur cent arcs triomphaux jusqu'au ciel élevés ; Rome, en grands monuments de tous côtés féconde, Donna des lois, des arts, et des fêtes au monde : L'univers, enchaîné dans un heureux loisir^ Admira les Romains jusqu'au sein du plaisir. Paris ne cède point à Tantique Italie ; Chaque jour nous rassemble au temple du génie, A ces palais des arts, à ces jeux enchanteurs, A ces combats d'esprit qui polissent les mœurs : Pompe digne d'Athène, où tout un peuple abonde; École des plaisirs, des vertus et du monde. Plus loin la presse roule, et notre œil étonné Y voit un plomb mobile en lettres façonné, JWieux que chez les Chinois, sur des feuilles légères Tracer un monument d'immortels caractères. Protégez tous ces arts, ô vous, soutiens des lois. Ministres, confidents ou précepteurs des rois! Méritez que vos noms soient écrits dans l'histoire Par la main des talents, organes de la gloire. Colbert et Richelieu, les palmes dans les mains. De l'immortalité vous montrent les chemins. Regardez auprès d'eux ce vigilant génie, Successeur généreux ^ du prudent La Reynie, A qui Paris doit tout, et qui laisse aujourd'hui, Pour le bien des Français, deux fils dignes de lui. Ma voix vous nommerait, vous dont la vigilance Étend des soins nouveaux sur cette ville immense. Si vos jours, consacrés au maintien de nos lois. Vous laissaient un moment pour entendre ma voix; J'oserais, emporté par une heureuse ivresse,
1. Marc-René de Voyer de Pauhny, marquis d'Argenson, né à Venise le 4 novembre 1652, lieutenant général de police le '29 janvier 1G97, installé le 8 février ; garde des sceaux le 28 janvier 1718; mort le 8 mai 1721. Ses deux fils'furent amis de Voltaire et ministres.
De mon roi bienfaisant célébrer la sagesse;
Mais l'éloge est pour lui, malgré son bruit flatteur,
La seule vérité qui déplaise à son cœur.