DU PAYS DE GEX
Le pays de Gex est très-peu fertile, et coûte beaucoup à cultiver. On n'y sème communément les terres que de deux années l'une, et on est obligé de leur donner trois forts labeurs, outre celui de la semaille : c'est la règle prescrite dans les grangeages.
Pour faire le premier labeur on emploie quatre bœufs forts ou quatre chevaux, et dans le milieu de ce pays, oii les terres sont plus fortes, on est obligé d'en employer six pour faire une bonne besogne.
Après tous ces labeurs dispendieux, les terres du pays de Gex ne rendent communément que trois pour un, dont un retourne en terre pour semailles. Ainsi une coupe, qui est une mesure d'environ 110 livres, poids de 18 onces, produit deux coupes, outre celle qu'on emploie pour la semaille.
La coupe sème environ les deux tiers d'une pose, et la pose, soit journal, étant dans ce pays de 500 toises de huit pieds, ce qu'on appelle une coupe de semalure est une étendue de 333 toises et 2/3 de toise.
La culture d'une coupe de semature coûte pour les trois labeurs et la remaille ]\ liv. ios.
A reporter 11 liv. 10 s.
Report H liv. 10 s.
On paye le semeur, on le nourrit à la semaille, de même
<iue les bêtes de charrue et les laboureurs, le tout évalué . 1 »
Pour le nettoyage des blés au printemps » 10
La moisson coûte 2 10
Le battage 2 10
La voiture du blé, soit en paille, soit en grain » 10
Pour voiture des engrais, les frais de clôture, l'entretien
des granges, les impositions royales et le cens 1 »
Total de la dépense que supporte une coupe de semaille. 19 liv. 10 s.
La coupe de blé se vend actuellement au marché de CoUonges 8 livres, monnaie de France, et au marché de Gex, 9 livres. Ainsi lorsque les cultivateurs portent au marché le produit d'une coupe de semature, qui se réduit à deux coupes lorsqu^on a levé la semaille, ils retirent pour les deux coupes : à GolloDges 16 livres, et à Gex 18 livres; au premier cas ils perdent par coupe de semature trois livres, et au second cas une livre.
Ils perdent même davantage cette année, car il est notoire qu'au pays de Gex les laboureurs n'ont pas recueilli plus d'une coupe et demie par coupe, au delà de la semaille.
11 résulte de ce détail qu'il n'est pas possible que la culture puisse se soutenir dans le pays de Gex, tandis que les laboureurs sont contraints de porter leurs blés aux marchés de Collonges ou de Gex, et tandis qu'il leur sera défendu de se prévaloir du bénéfice du marché de Genève, où le blé vaut actuellement 12 livres.
On observe aussi que depuis vingt-cinq ans que les défenses de sortir les grains du pays de Gex ont été de plus en plus rigoureuses, une grande partie des laboureurs ont été contraints de laisser leurs terres incultes et d'abandonner leurs charrues pour se réduire à la simple condition de journaliers, destinant leurs enfants, s'ils en ont encore les moyens, aux professions d'horlogers ou de lapidaires.
On comptait avant les défenses 23 charrues dans la paroisse de Ferney; il n'y en a plus que 12.
On en comptait 23 dans la paroisse de Saint-Jean; il n'y en a plus que 16.
Dans le village de Greny, paroisse de Peron, on complaît, il y a quinze ans, 8 bonnes charrues; aujourd'hui il n'y en a plus que o.
Dans la même paroisse, au village de Feigère, il y avait avant les défenses 15 charrues, et aujourd'hui il n'y en a que o.
A Logras, même paroisse, il y avait 35 charrues, et à présent elles sont réduites à 17.
On comptait à Chalex 25 ciiarrues, et de ce nombre il en manque 10.
Il y avait dans la paroisse de Chevry 46 charrues avant les défenses, et aujourd'hui il n'y en a plus que 25, et encore les 25 se réduisent à 19, parce
que de ce nombre il y en a 12 dont 6 se joignent à 6 de leurs voisins pour faire entre les douze 6 charrues complètes.
Au village de Cegny, on compte dix charrues de moins que ci-devant.
Au village de Cessy il y avait 24 charrues, et à présent il n'y en a que 10, etc., etc.
On voit dans tout le pays, parmi les laboureurs et dans tous les villages, la même diminution, et tandis que les terres incultes augmentent et surchargent d'impôts celles qui sont cultivées, le nombre des habitants diminue dans la même proportion, parce qu'ils sont contraints d'aller chercher ailleurs les moyens de subsister, et ce mal va toujours et doit nécessairement aller en augmentant, parce que toutes les charges des terres incultes et des habitants qui manquent retombent sur les terres cultivées et sur le peu d'habitants qui restent.
Le but des défenses est de procurer l'abondance du blé dans le royaume, <Bn gênant l'exportation, et de prévenir la disette; mais le passé justifie que par ce moyen on est allé à fin contraire.
Premièrement, les défenses n'ont pas empêché qu'il ne sortît la même quantité de blé du royaume. L'unique effet des défenses a été de faire hausser le prix du blé dans Genève, et l'augmentation du prix y a attiré du blé de France : la même quantité qu'on y versait avant les défenses.
Toute la différence est qu'au lieu d'y arriver par le chemin le plus court, qui est le pays de Gex, il y est arrivé par la Suisse, et plus souvent par la Savoie.
Ainsi l'augmentation du prix du blé dans Genève a tourné au profit de l'étranger, qui s'y porte sans risques, et n'a servi qu'à précipiter la ruine du cultivateur français, parce que, s'il a voulu profiter lui-même de cette augmentation, il s'est exposé aux peines portées par les défenses, et, une fois surpris, il s'est trouvé ruiné tout d'un coup. Si au contraire il a été plus timide, obligé de passer par les mains de ceux qui font métier de cette contrebande, il a trouvé sa ruine également, mais par une voie plus insen^ sible et plus lente.
Il y a plus : dans les temps d'abondance, les défenses portent préjudice ^ux cultivateurs, et ne sont d'aucune utilité aux autres habitants du pays de Oex; mais dans les temps de disette, elles nuisent également aux uns et aux autres, parce qu'alors tous manquent également de blé, et ils sont souvent privés du secours de celui qui leur viendrait naturellement de la Franche- Comté ou de la Bresse, en venant à Genève, et qu'ils pourraient acheter sur la route, au lieu que ces blés, prenant une route détournée par la Savoie ou par la Suisse pour arriver à Genève, les marchés de Gex et de Collonges se 'trouvent si peu fournis que les habitants du pays de Gex sont forcés de venir acheter le blé dont ils ont besoin à Genève, et de payer l'augmentation du prix occasionnée par les défenses. C'est ce qui arriva dans les mois de mai et de juin <7i7, 1748 et 1749, temps auxquels les blés manquaient dans les marchés de Gex et de Collonges, tandis que celui de Genève en était assez suffisamment garni pour permettre aux habitants du pavs de Gex de s'y venir pourvoir.
SUPPLÉMENT AUX ŒUVRES EN PROSE. 6i:i