SCÈNE V
Vers il. Je suis bien malheureux si je vous fais pitié!
Tout ce que dit ici Carlos est grand, sans enflure, et d'une beauté vraie. Il n'y a que ce vers, pris de l'espagnol, dont le bon goût puisse être mécontent :
A l'exemple du ciel, j'ai fait beaucoup de rien.
Ces traits hardis surprennent souvent le parterre ; mais y a-t-il rien de moins convenable que de se comparer à Dieu ? Quel rapport les actions d'un soldat qui s'est élevé peuvent-elles avoir avec la création ? On ne saurait être trop en garde contre ces hyperboles audacieuses, qui peuvent éblouir des jeunes gens, que tous les hommes sensés réprouvent, et dont vous ne trouverez jamais d'exemples, ni dans Virgile, ni dans Cicéron, ni dans Horace, ni dans Racine.
Remarquez encore que le mot de ciel n'est pas ici à sa place, attendu que Dieu a créé le ciel et la terre, et qu'on ne peut dire en cette occasion que le ciel a fait beaucoup de rien.
Vers 87. Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point.
Ce dernier vers est très-beau et digne de Corneille. Au reste, le dénoûment est à l'espagnole.
REMARQUES
SUR NIGOMÈDE
PRÉFACE DU COMMENTATEUR
[Nicomede est dans le goût de don Sanche d'Aragon. Les Espagnols, comme on l'a déjà dit-, sont les inventeurs de ce genre, qui est une espèce de comédie héroïque. Ce n'est ni la terreur ni la pitié de la vraie tragédie : ce sont des aventures extraordinaires, des bravades, des sentiments généreux, et une intrigue dont le dénoûment heureux ne coûte ni de sang aux personnages i ni de larmes aux spectateurs. L'art dramatique est une imitation de la nature, comme l'art de peindre. Il y a des sujets de pein-' ture sublimes, il y en a de simples ; la vie commune, la vie champêtre, les paysages, les grotesques même, entrent dans cet art. Raphaël a peint les horreurs de la mort, et les noces de Psyché. C'est ainsi que dans l'art dramatique on a la pastorale, la farce, la comédie, la tragédie, plus ou moins héroïque, plus ou moins terrible, plus ou moins attendrissante.
Lorsqu'on rejoua, en 1756, Nicomède, oubliée pendant plus de quatre-vingts ans ^ les comédiens du roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie*. Cette pièce est peut-être une des
1. C'est la date donnée par Voltaire dans ses éditions de 1764 et 1774; les frères Parfaict disent 1652. Mais la pièce était imprimée dès 1651 ; l'achevé d'imprimer de la première édition est du 29 novembre 1651. La première représentation est donc de 1651, et peut-être même de 1650.