LIVRE V
Aussitôt Cicéron écrit à César et promet de grandes récompenses à qui remettra ses lettres. L'ennemi, maître de tous les chemins, arrête les exprès. Comme on avait fait provision de bois de charpente, on élève cent vingt tours dans la nuit, avec une promptitude incroyable, et l'on perfectionne les ouvrages. L'ennemi dont les forces s'étaient fort accrues, renouvelle l'assaut le lendemain et comble le fossé. On se défend de la même façon que la veille, il en fut de même les jours suivants. On ne cesse pas de travailler un seul instant de la nuit; les malades, les blessés ne peuvent prendre aucun repos : chaque nuit on apprête ce qu'il faut pour la défense du lendemain : on prépare un grand nombre de javelots de rempart, et des pieux qu'on durcit au feu. On revêt les tours de planches, les parapets et les créneaux de claies d'osier. Cicéron, quoique d'une très faible santé, ne prenait pas lui-même la nuit pour se reposer : il fallut les instances des soldats attroupés pour le forcer à se ménager.
Alors les chefs et les premiers des Nerviens, qui avaient quelque accès auprès de Cicéron ou quelques relations d'amitié avec lui, demandent une conférence ; l'ayant obtenue, ils lui disent, ce qu'avait dit Ambiorix à Titurius : « Que toute la Gaule est en armes; que les Germains ont passé le Rhin; qu'on attaque les quartiers de César et de ses autres lieutenants. Us lui apprennent la mort de Sabinus, et lui en montrent pour garant Ambiorix. Ils ajoutent qu'il se trompe, s'il s'attend à être secouru par des gens qui craignent pour
eux-mêmes. Tels sont cependant leurs sentiments pour Cicéron et pour le peuple romain, qu'ils ne se refusent qu'à donner des quartiers d'hiver ; ils ne veulent pas que celle habitude s'enracine. Il peut, sans avoir rien à craindre de leur part, quitter le cantonnement et prendre, en toute assurance, tel chemin qu'il voudra ». Cicéron se borne à leur répondre : « Que 1 "usage du peuple romain était de ne recevoir aucune proposition de la part d'un ennemi sous les armes; s'ils veulent les quitter, il leur offre son appui près de César: qu'ils lui envoient des députés, et juste comme il l'est, ils obtiendront probablement leurs demandes ».
Déchus de cet espoir, les Nerviens entourent le camp d'un rempart de onze pieds, avec un fossé de quinze. Ils en avaient appris la manière, en vivant les années précédentes avec nos soldats ; de plus, ils se faisaient instruire par quelques-uns de nos hommes, qu'ils avaient pris. Mais, n'ayant point d'outils de fer propres à ce travail, il leurfallait couper le gazon avec leurs épées et porter la terre dans leurs mains ou dans leurs savons*. On peut, d'après cela, se faire une idée de leur nombre, car, en moins de trois heures, ils eurent fait une circonvallation qui avait dix milles^. Les jours suivants,
1. Petit manteau que les Gaulois portaient à la guerre. Le nom de saguin, que lui donne César, et que les Romains avaient adopté pour désigner le vêtement court et flottant qu'ils portaient par-dessus leurs armes, est un mot d'origine celtique. Saé. en bas-breton, a conservé la même signification; et nous croyons que notre mot saie peut aussi bien dériver de Saé que de sagiirn.